‹ Un vie de pretre [microform]; mon expérience, 1867-1912Chapitre 52 sur 106 · I. Voir ci-dessus, p · texte numérisé non relu

I. Voir ci-dessus, p

a. Il avait écrit pareillement à M. Hébert^ le 2 avril 1902 : « Evitez avec soin tout contact avec les anciens prêtres qui, tout imbus de l'esprit clérical, ne révent que de dresser une secte contre une secte plus grande >». Cf. Un Prêtre symboliste, p. iSg.

déjà disposé de moi comme de son propre butin. Le 31 août, 1© journal Le Siècle publiait, sous la signature d'un professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris, M. Raoul Allier, un article intitulé « Contre la critique ». En voici le commencement :

« Un ami, admirablement placé à Rome pour être au courant des choses du Vatican, m'écrit que, selon toutes probabilités, la sacrée Congrégation de l'Index s'occupera de nouveau, en octobre prochain, des ouvrages de M. l'abbé Loisy et de M. l'abbé A. Houtin. Elle ne le fera pas, on s'en doute, avec l'intention de louer ces livres et les hommes de science et de conscience qui les ont écrits. En attendant, l'évêque d'Angers, de qui dépend l'abbé Houtin, vient de retirer à celui-ci la permission de dire la messe : cette interdiction est, pour un prêtre, une peine grave et infamante. »

La suite de rartici© était consacrée à! l'exposition de mes -Difficultés avec mon évêque.

L' « ami » dont parlait M. Raoul Allier, dans ses premières lignes, cet « ami admirablement placé à Rome pour être au courant des choses du Vatican», n'était autre que M. Sabatier et, jusqu'en 1911, M. Allier devait ainsi servir, dans Le Siècle, de porte-plume à M. Sabatier pour y mener campagne contre la papauté (1).

M. Sabatier avait à l'étranger d'autres associés. L'un d'eux, Suisse habitant Rome, correspondant

I. Voir mon Hisloire du Modernisme catholique, p. i4o, noie 3.

du grand journal milanais II C arrière délia Sera^ M. François Carry, avait déjà saisi de mon cas le public italien, le 26 août, dans son journal.

Comme M. Sabatier s'était bien gardé de m'informer de ces articles qu'il avait suscités, je fus, en rentrant à Paris, le 9 septembre, surpris de trouver la presse glosant sur Mes Difficultés (1).

J'avais cru devoir donner ce mémoire à M. Sabatier, puisqu'il me témoignait un si tendre intérêt. Je ne me doutais pas que l'indiscrétion ou la trahison partît de ce côté-là : ce fut seument beaucoup plus tard que le hasard m'en fournit la preuve.

Si M. Sabatier me jetait ainsi à la mer, ce n'était pas pour faire de moi un protestant (2) ou un défroqué. Son plan, que je devais percer

I. IJ Eclair publia un article d'E. Ledrain (6 septembre); Le Figaro (g septembre) donna, sous la signature « André Nève », une entrevue prétendue d' « un prêtre autorisé » annonçant quej'étais interdit. Cet article fut naturellement reproduit dans la^ Chronique de la Bonne Presse , du 17, sous le titre : a Les on-dit. La question biblique. M. l'Abbé Houtin interdit »."

En Anjou, l'article du Sièc/e fut reproduit dans V Indépendant y celui de L'Eclair dans Le Petit Courrier et Le Patriote de VOuest (7 septembre). Les journaux républicains firent une campagne contre l'évêque (Petit Courrier, 9, 10, 12 sept. ; 35 octobre ; 8,. 10, 12, 16 novembre ; Patriote de VOuest, 8, 11, 13, 29 sept. ; i4 octobre). Le Chrétien français du 24 septembre reproduisit la lettre d'un soi-disant « prêtre » publiée par Le Patriote de t Ouest,. le la.

a. Cf. ci-dessus, p. 39a, note i.

seulement quelques années plus tard, était plus subtil. Je ne crois pas d'ailfeurs qu'il en ait été l'inventeur. Mais, quoi qu'il en soit de la question d'origine, en ce teimps-là, des ennemis de l'Eglise romaine, et peut-être même de toute religion, avaient entrepris d'anesthésier, de dissoudre, pour ainsi dire, le catholicisme dans le libéralisme. Partant du principe que tout évolue, ils voulaient le transformer en une simple société d'éducation morale, dont il serait ensuite facile de se débarrasser en temps opportun. La chose devait se réaliser en peuplant, — affaire peu difficile, — l'Eglise de prêtres et d'évêques sans foi. Ceux-ci éclaireraient ou laisseraient éclairer les fidèles. Les sceptiques constitueraient ainsi la majorité, l'immense majorité dans l'Eglise. Alors, de deux hypothèses l'une: ou bien un sceptique s'assiérait sur le siège de Pierre, et la victoire serait gagnée sans fracas; ou bien un pape intransigeant excommunierait les catholiques sceptiques et ceux-ci l'abandonneraient, et il resterait isolé. Au xvie siècîe, la papauté avait perdu la moitié de l'Europe. Au commencement du xx^ siècle, elfe devait essuyer une plus grande défaite dans l'univers entier : la défection de tous ses adhérents éclairés.

Pour que ce beau calcul de Perrette réussit, les prêtres désabusés ne devaient pas sortir de l'Eglise, mais s'y incruster, y faire de la pro-

pagande. C'est pourquoi M. Sabatier, qui s'était mis en rapports avec nombre de prêtres plus ou moins libéraux ou plus ou moins incrédules, s'ingéniait de mille manières â les déterminer à rester dans le clergé et à y paraître toujours en situation parfaitement régulière (1).

Du moment qu'il me jugeait «destiné à avoir une grande action en France (2) », c'est-à-dire à devenir contre la papauté un des meneurs de son mouvement prétendu libéral, il désirait que je ne restasse pas, comme je l'étais, par le retrait de mon celébret, en marge du clergé. Aussi détei> mina-t-il son ami, l'évêque de Tarentaise, Mgr La^ croix, à me rendre une position canonique.

M. Sabatier m'écrivait, le 13 octobre (1903), d© l'évêché où il était son hôte : «Il (l'êvêque) a envisagé la possibilité de vous faire professeur à son séminaire ». Je répondis à M. Sabatieii que la combinaison était impossible. «Je puis me taire, disais-je, mais, si on me met dans unej chaire quelconque, mon devoir est de dire ce que je pense. Mon enseignement ferait scandale et causerait de graves ennuis à celui qui me l'aurait permis. Je considérerais d'ailleurs comme

I. Cf. mon Histoire du, modernisme, ch. VIII, « L'utilisation du^nodernisme catholique» ; la lettre écrite ei} igoS que je cite, page ii8, estdeM. Paul Sabatier. Cf. /6id,,p. 4i9-4ao, la note sur « la conjuration anticatholique ».

a. Voir ci-dessus, p. 289.

le plus abominable des crimes, dans les circonstances présentes, d'engager un seul homme U entrer dans le sacerdoce. Que l'Eglise laisse tomber sa mythologie du moyen âge, qu'elfe rentre dans l'inspiration de l'évangile, qu'elle* travaille au progrès des individus et des nations, et l'on pourra consciencieusement chercher a lui procurer de nouveaux ministres. D'ici-là, ma seule occupation peut être d'essayer de la tirer de ses vieilles . ornières. »

M. Sabatier communiqua-t-il au prélat le texte même de ma lettre? En tout cas, celui-ci réitéra sa proposition de m'agréger à son clergé, ce quiJui permettrait de me gratifier d'un celehret; ensuite il m'accorderait la facilité de travailler où je voudrais. Je refusai, étant à la veille de publier un nouveau livre qui* l'aurait compromis, ne serait-ce que par le seul fait qu'il devait paraître sans imprimatur, grave récidive.

Il s'agissait d'une histoire de ce mouvement libéral qui s'était produit parmi les catholiques de Franee, après 1890, et qui avait enchanté ma jeunesse cléricale. Comme les protagonistes de l'équipée préconisaient les méthodes grâce auxquelles le clergé des Etats-Unis s'est assuré dans ce pays une place honorable et respectée, on avait appelé leur tentative « l'Américanisme ». Ce fut le titre que je donnai à mon livre. Paz nne lettre pontificat©, datée du 22 jan-

vier 1899, Léon XÏII avait condamné ces tendances libérales. Les ecclésiastiques compromis dans le mouvement s'étaient en général soumis, avec plus ou moins d'équivoques ou de restrictions mentales. J'étais trop bien placé pour ne pas voir qu'un groupe (dans lequel on avait pu, ou même on pouvait encore me compter) ne faisait que reprendre ou continuer, d'une manière plus motivée, plus profonde, plus radi^ cale, la même tentative d'adaptation de l'Eglise à la société moderne. J'avais conscience do narrer, non point un incident sans portée, mais la première phase d'une grand© lutte. Il m'était très clair qu'au point de vue politique et soGialj^ tout comme au point de vue des sciences historiques que je venais d'étudier dans ma Controverse de V ApostoUcité et dans ma Question biblique, l'Eglise constituait un obstacle au progrès, et qu'il y avait confHt entre elle et nos contemporains. Il m'était très clair, aussi, que la so-^ ciété moderne ne se laisserait point barrer \er chemin par l'Eglise. Pour ne pas éveiller de susceptibilités et pour ne pas découvrir de savantes tactiques, je pris. soin de traiter L'Américanisme comme une affaire complètement close, sans insister sur des connexions que tous le» lecteurs intelligents devaient remarquer. Pourtant je ne crus pas trop devoir voiler ma pensée et, quitte à passer pour un prophète ridicule

et un auteur prétentieux qui grossit démesurément son sujet, je ne craignis pas de dire dans mon avant-propos : «Un grand combat se livre en France. Il n'est pas près de finir et, peutêtre,^ la lutte qui passionnera l'humanité tout entière au X2^ siècle sera-t-elïe une lutte religieuse. »

Le livre parut au mois de décembre (1903).

Mes amis et mes adversaires on furent mécontents. Dans le soin avec lequel j'expliquais pourquoi la papauté avait condamné le mouvement, les premiers virent une justification de l'autorité et une tentative de me faire pardonner ma Question hihlique. Les autres se rendaient fort bien compte que mon récit troublerait les fidèles en les amenant à soupçonner toute la gravité du conflit existant entre l'Eglise ©t la société moderne. L'un des principaux antagonistes de la tentative dont je venais de raconter l'histoire, l'abbé Maignen, s'exprimait ainsi : « L'exposé des faits et le résumé de la controverse est, à certains égards, impartial. . . Conçu dans un mauvais esprit, conduisant à des conclusions détestables, cet ouvrage constitue, par la multitude des documents qu'il renferme, un formidable réquisitoire contre l'Américanisme et les catholiques libéraux. Il met à la portée de tous, pour les polémiques actuelles, des armes qui n'étaient encore que dans les mains d'un petit

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nombre et des dépôts de munitions à peu près inaccessibles (1). »

Le compte rendu d'où sont extraites ces lignes commençait en me traitant de prêtre « interdit ». L'abbé Maignen savait fort bien que je ne l'étais pas, car il s'était procuré Mes Difficultés avec mon Evêque, mais il savait aussi fort bien que je ne pouvais le traduire devant les tribunaux pour diffamation sans encourir l'interdiction. Un clerc qui' en appelle un autre devant la juridiction civile est, par le fait même, frappé de cette peine. Il m'était permis, à la vérité, d'intenter un procès au directeur laïque du journal. Plusieurs amis me le conseillaient. Avant de me lancer dans cette affaire, je crus devoir en saisir Mgr Rumeau.

Deux semaines auparavant, je m'étais déjà permis de l'importuner encore à propos de l'opuscule qui publiait notre correspondance. La presse en glosait toujours. Si, en général, elle se montrait bieaiveillante à mon endroit, elle s'exprimait néanmoins ordinairement sans exac^ titude. C'est pourquoi je crus devoir me résoudre à mettre ma brochure dans le commerce. De la sorte, ceux qui voudraient philosopher sur mon affaire pourraient le faire en connaissance d« cause.

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