‹ Un vie de pretre [microform]; mon expérience, 1867-1912Chapitre 60 sur 106 · Logique^ III, ch. XXIII · texte numérisé non relu

Logique^ III, ch. XXIII

Bossuet, après avoir donné ces admirables définitions de la foi et de la science, ajout© que la science «exclut toute crainte et ne laisse rieri à désirer dans ce qui est son objet précis ». Je l'éprouvai immédiatement. Je jouissais, comme il dit, d'une «clarté pleine et parfaite», d'«un parfait repos ». Mais cette tranquillité ne régnait complètement que dans mon intelligence. Ma sensibilité était encore déséquilibrée. J'avais beaucoup souffert; j'étais meurtri, brisé.

Comme je n'ai jamais insisté sur le côté sentimental de ma crise, ni mis en livre ma grande douleur, on m'a souvent représenté comme un pur «intellectuel», beureax de se libérer d'une mythologie. La vérité est autre. Mon affranchis sèment fut très pénible. On peut me rangeir parmi ceux dont parle Edmond Scherer dans la page suivante :

« Quelques-uns des hommes qui se sont séparés avec le plus d'éclat de la tradition ont commencé par la foi la plus naïve, la plus implicite, la plus opiniâtre... C'est malgré eux que leurs croyances leur ont échappé . Loin d'aller aux objections, ils n'en ont reconnu le poids qu'en dépit d'eux-mêmes. Ils ont cédé à l'évidence Leur âme, lorsqu'ils ont vu d'abord l'abîme s'ouvrir devant eux, a été prise d'un immense et douloureux effroi : ils se sont jetés à genoux, ils ont lutté avec larmes, ils ont essayé de tous les remèdes,recouru à tous les conseillers. Sentant leur échapper les pensées qui avaient fait leur joie et leur force, comprenant tout ce qui allait leur manquer, et ne comprenant pas que rien

pût leur en tenir lieu, habitués à regarder le dogme comme l'aliment de la vie spirituelle et la seule garantie de la vie humaine, il leur semblait qu'ils allaient rouler sans fin dans des obscurités sans fond. Vingt fois ils ont résolu de douter de leurs doutes mêmes, ils ont voulu fermer les yeux à une odieuse lumière, ils se sont efforcés de croire de parti pris, et toujours ils se sont retrouvés en présence de cet empire absolu qu'exerce le vrai sur les esprits honnêtes... La sincérité est pour eux une chose si haute et si sacrée, qu'ils finissent par lui sacrifier jusqu'à leur foi. Le conflit dans lequel ils se trouvent engagés est en définitive un conflit de la morale avec le dogme, de la loyauté du caractère avec la fidélité au drapeau (1) ».

Tandis que, dans ma raison, après plusieurs années d'études acharnées, je n'étais plus ni catholique, ni chrétien au sens orthodoxe et traditionnel de ces mots, je restai longtemps encore dans 'mes sentiments tout imprégné de catholicisme et de christianisme. , Je vénérais les fondateurs du christianisme, en comm^ençant, naturellement, par Jésus et Paul. Toute ma façon de sentir se rattachait à la tradition chrétienne et catholique. Seulement, cette adhésion du cœur n'avait plus rien de dogmatique.

Le christianisme m'apparaissait comme l'uti des systèmes de croyances dans lesquels, en partant de lourdes et inévitables erreurs, la race blanche a formulé des symboles de vérités phi-

i. Revue des Deux-Mondes. i5 mars i863, p. /4og-4io.

losopMques et morales. Tantôt, — c'était le plus souvent, — j'éprouvais plus de sympathie pour la branche chrétienne dont les symboles visent principalement l'unité, l'autorité, l'ordre, c'est-àdire pour le catholicisme (1). Tantôt les formes protestantes, plus libres, moins incompatibles avec la sincérité, me plaisaient davantage. Cependant tout cela n'était qu'affaire de sentiment. Mon intelligence avait rompu avec cette mythologie. C'est pourquoi je ne fus pas tenté de me rallier au protestantisme libéral. Mes relations avec ses représentants ne m'orientaient d'ailleurs pas de ce côté-là. Il me semble inutile de reparler de M. Paul Sabatier. Des lumières complémentaires m'étaient venues d'une autre part sur les Eglises réformées de France. Je m'entretenais souvent avec un ancien professeur de la Faculté de théologie protestante de Paris, M. Louis Massebiau (2). Il m'apprit que la crise

I. Sur ces états d'âme, cf. H. Delacroix, Ea religion et la foi, p. 8a-83. — « Quel est l'homme vraiment religieux qui répudie complètement l'enseignement traditionnel à l'ombre duquel il sentit d'abord l'idéal, qui ne cherche pas des conciliations, souvent impossibles, entre sa vieille foi et celle à laquelle il est arrivé par le progrès de sa pensée !*» R.ena.n, L' Antéchrist, p. 88.

a. Je rencontrai sa fille, M'^^ veuve Luc Gompain, chez M. Paul Sabatier, au mois de septembre igoS. De retour à Paris, elle me présenta à son père. Je le visitai d'autant plus souvent que sa conversation fut toujours, pour moi du moins et dans la situation où je me trouvais, pleine d'enseignémentâ. Il mourut le aa septembre 1904»

des croyances était beaucoup plus avancée dans 1© protestantisme que dans le catholicisme, et que, cependant, les misérables disputes ecclésiastiques y tenaient encore une grande place. A quoi bon me réfugier dans un tel milieu? Les quelques éléments qui m'y plaisaient (Albert et Jean Réville, Eugène Ménégoz) me paraissaient trop isolés et trop peu goûtés de leurs coreligionnaires pour être capables d'accomplir l'évolution religieuse qui me paraissait nécessaire.

Le judaïsme m'inspirait une sympathie ardente, naïve. Toutefois je gardais encore assez de bon sens pour ne pas l'embrasser. Il est moins une tradition religieuse qu'une tradition ethnique. D'autre part, il est injuste et haineux à l'égard des grands côtés du christianisme, lequel d'ailleurs est souvent aussi injaste et aussi haineux a son égard.

Si l'on avait voulu me caractériser d'une étiquette, celle qui m'eût le mieux convenu aurait été : « théiste chrétien » ou « théiste catholicisant». Le livre de l'ancien pasteur Félix Pécaut intitulé : De Vavenir du théisme chrétien, considéré comme religion (1), avait toute mon admi-

T. Livre publié à Paris, i864, librairie Gherbuliez. Avant que je l'eusse découvert,au mois de septembre igoS.le père Hyacinthe m'avait déjà écrit; « Vous aurez été du petit nombre de ceux qui cherchent à sauver l'Eglise traditionnelle par le sérieux et la loyauté de la science. Et, si ce salut n'est pas possible, -vous

ration. Ceux qui voudront savoir avec quelque détail ce qu'étaient alors et ce que devaient rester à peu près intégralement, pendant dix ans, ma foi et mes espérances, peuvent recourir à cet ouvrage. Ma religion de ce temps-là y est formulée, en style quelque peu huguenot. C'est une religion spirituelle intérieure, à la fois indépendante de toutes les religions et à la rigueur compatible avec toutes, un christianisme de sentiment planant au-dessus de toutes les églises chrétiennes dogmatiques, et vénérant le Christ comme un chef, tout en ne l'adorant plus comme un dieu. Cette religion existe en associations constituées aux Etats-Unis, en Angleterre et dans d'autres pays. On l'appelle « l'uni tarisme », Comme elle n'est pas organisée en France, je ne pouvais pas m'y rallier.

Félix Pécaut a vécu et est mort dans le protestantisme libéral. Ne pouvais-je pas, comme lui, rester au moins temporairement dans la partie libérale de la religion de ma naissance ? Il me le semblait. J'espérais d'ailleurs que l'ancien unitarisme, quelque peu anémique et desséché, pourrait bien recevoir promptement, du catholicisme même, une renaissance merveilteuse.

J'étais convaincu que ni les individus ni les

aurez contribué à l'avènement d'une Eglise meilleure,celle qu'oc pourrait appeler peut-être l'Eglise du Théisme chrétien. » Lettre du 16 avril tgoS.

peuples ne peuvent vivre sans un© religion; que le temps d'une nouvelle religion était arrivé; qu'on ne forme pas plus une religion universelle artificiellement qu'on ne forme une langue universelle ; que — comme rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, — la nouvelle religion serait vraisemblabloment la transformation de la plus grande et de la plus forte des religions existantes, c'est-â-dire du catholicisme. Les sentiments que j'éprouvais étaient analogues à ceux qu'a exprimés Renan dans une lettre que je ne connaissais pas encore et que j'ai longtemps admirée :

«X'Eglise catholique est une si grande chose, sa situation présente est si extraordinaire, si tragique, que notre siècle verra peut-être une de ces crises où la logique des scolastiques est en défaut. Je persiste à croire que notre vieille mère est féconde encore, et que d'elle, malgré les apparences, sortira la forme religieuse où la conscience humaine trouvera le repos... Deux choses sont certaines : le catholicisme ne peut périr ; le catholicisme ne peut rester tel qu'il est. Il est vrai que nous ne concevons pas non plus comment il pourrait changer. Ces heures où toutes lès issues semblent barrées sont les grandes heures de la Providence (1)... »

Une question très pratique aurait dû se poser à mon esprit. En ne désavouant pas mes livres

I . Lettre du ao avril i884 adressée à un prêtre qui n'a pas quittél Eglise. Elle me fut communiquée en igod, par son destinataire, et je l'imprimai en igoS dans mes articles sur a la Grise du Clergé », publiés par Le Siècle.

condamnés par l'Index, je me mettais en marge du clergé,, je m'exposais à m'en faire chasser et à être obligé de rompre publiquement avec l'Eglise, tout comme j'avais rompu intérieurement avec son enseignement dogmatique. Que deviendrai s-Je alors? À quoi emploierais-je ma vie? Comment gagnerais-je mon pain quotidien? Je l'avoue : je ne me préoccapai pas de l'avenir. Fidèle à la direction de mes vieux maîtres, Pascal, Bossuet, Malebranche (1), je m'étais efforcé de «bien penser», j'avais cherché la vérité «pour elle-même et avant tout», quelles qu'en pussent être « les conséquences théoriques et pratiques (2) ». A chaque jour suffit sa peine. Pour le moment, je me consolais, non de ma rupture avec la religion symbohste et mystique, à laquelle je restais toujours attaché, mais de ma rupture avec l'Eglise hiérarchique, avec l'institution romaine, que j'avais tant aimée, dont je me moquais de temps en temps, mais sans cesser de l'aimer à cause de son grand mystère d'unité et de sa puissance pour le bien. Je voulais étudier quelles formes religienses je pourrais donner à mes sentiments et proposer

I. On connaît les textes classiques : « Toute notre dignité consiste en la pensée... Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale. » Pascal. — « 11 vaut mieux renoncer à tout qu'à la raison. » Malebranche. — Pour Bossuet, cf. ci-dessus, p. 3i5-3i6.

a. Expressions de Louis Coutural.

à mes coreligionnaires et compatriotes victimes d'une crise analogue à la mienne. Assurément, qtiand on a mal su diriger sa propre vie, le mieux est de ne plus conseiller les autres; la retraite et le silence sont les meilleurs partis que l'on puisse prendre. L'idée ne m'en vint même pas. Au lieu de rentrer sagement dans la vie ordinaire et de m'occuper prudemment à gagner mon pain quotidien, je voulais être un apôtre. Tel me semblait mon devoir.

Ce devoir ne me paraissait pas impossible à réaliser.

A cette époque, une immense aspiration S3 manifestait vers une religion plus rationnelle et plus sincère. Elle se manifestait chez les laïques comme chez les ecclésiastiques, chez les femmes comme chez les hommes, à l'étranger comme en France, dans toutes les religions comme dans l^Eglise romaine. Bien plus, dans tous les pays, dans toutes les confessions, des ecclésiastiques semblaient décidés à lutter pour ce progrès jusqu'à la mort. Ne pouvais-je pas, ne devais-je pas les aider dans la tentative d'une évolution ou d'une révolution religieuse?

Certes, les difficultés de l'entreprise, notamment la puissance de l'impérialisme romain qu'il s'agissait surtout de vaincre, ne m'échappaient pas entièrement. Mais j'avais confiance dans la justice de la cause, dans l'opportunité des cir-

constances, dans la valeur des coopérateurs, surtout dans celle de certains prêtres catholiques que ma simplicité considérait comme remarquables par une grande foi, une vraie sainteté, les plus grands talents. Je n'imaginais pa^ que plusieurs d'entre eux fussent athées ou sceptiques. N'eût-ce pas été léser le plus vulgaire bon sens que de croire que de tellfes gens pouvaient vouloir réformer une religion, surtout une religion essentiellement déiste et spiritualiste? Je ne soupçonnais pas, non plus, qvtz des ennemis du catholicisme, du christianisme, et même de toute religion — c'est-à-dire des protestants, des juifs, des libres-penseurs, — voulussent profiter de ces conjonctares, les uns pour détruire une Eglise rivale, les autres pour anéantir toute croyance et toute espérance religieuses.

C'était donc avec de terribles illusions que jç me lançais dans une entreprise formidable : purifier la religion et affranchir l'esprit humain d'erreurs séculaires qui jouissent encore dans toutes les parties du monde d'une immense force politique et sociale.

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