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UN NOUVEAU LIVRE SUR LA QUESTION BIBLIQUE

(Juin 1905-mai 1906)

De retour de Rome, îe repris mon service au Siècle, avec des honoraires de cent francs par mois. Mes loisirs se partagèrent entre l'étude de la question religieuse pour mon propre profit, et la préparation d'une suite à ma Question biblique au XIX^ siècle, suite qfui exposait les plus récentes controverses.

A la fin du mois d'août, je m'en fus, à Ge?nève, voir une réunion théologique, qui s'appelait le « troisième Congrès international du christianisme libéral et progressif». (1) Comme le programme déclarait formellement que l'assistance n'impliquait l'adhésion à aucune des doctrines particulières représentées ou discutées, je ne m'engageais en rien. Je montrais seulement que je me considérais comme parfaite-

I . Sur ce congrès on peut consulter ses Actes, publiés par les foins du professeur Edouard Montet, président du congrès (Genève, librairie Georg et Cie, 1906, in-80).

ment libre à l'égard de l'Eglise Gatliolique, qui n'aime pas les fréquentations de ce genre. Tout en m'intéressant vivement, le congrès ne me fournit aucun motif de changer ma position.

Les discours prononcés par les protestants, c'està-dire par le très grand nombre des rapporteurs, me semblèrent pleins d'équivoques. L'ancien conférencier de Notre-Dame, le Père Hyacinthe, malgré ses soixanterdix-sept ans, fut encore le meilleur orateur.

[Quelques jonrs après mon retour de Genève^ le rédacteur, au Siècle, de la rubrique quotidienne intitulée « Affaires religieuses », M. Lonis Juttet, mourut, le 13 septembre, tué par une automobile. On m'offrit sa place, avec deux cents francs par mois. - -a

La loi de séparation avait été votée à là.

Chambre des députés, le 3 juillet (1905), et le Sénat devait l'examiner au mois de novembre, afin qu'elle fût promulguée avant la fin de l'année. Il était désirable que cette grande réforme s'opérât le plus rapidement possible, avec justice ou même avec libéralisme, sans causer de répercussion fâcheuse sur les élections qui devaient avoir lieu au mois de mai suivant.

Dans mes besognes, je visai ces buts, en toute honnêteté, m'efforçant d'être exact dans mes informations et de donner des conseils capables d'assurer la paix et de concilier tous les intérêts.

Quand la conduite du pape me semblait prudente et sage, je le disais nettement (1), bien que les journaux républicains fussent enclins â l'accuser de provocation. Lbrsque les ultra-catholiques poussaient le pape, les évêques ou les fidèles à commettre quelque sottise, je plaidais la cause du bon sens. Quand, par exemple, un controversiste ultramontain, le Père Fontaine, déclarait inutile que les évêques se réunissent pour traiter les affaires de l'Eglise, ou qu'ils devaient seulement se réunir à Rome sous la surveillance du pape (2), je soutenais l'utilité de leur assemblée et qne son lieu le plus naturel était à Paris (3). Les circonstances politiques et les discussions théologi<ïues du moment me firent juger qu'il y saurait alors opportunité à publier un manuscrit ^ans lequel, depuis cinq ans, j'avais noté, au fur et à mesure qu'ils se déroulaient, les débats relatifs à la question biblique. Quand, en 'France, des catholiques, plus politiques que religieux, s'efforçaient de fomenter une guerre civile, il me semblait bon de tenter une diversion

1. Par exemple dans l'article « L'atlitude du pape », i'] oct, 1906, article signé Xenos.

2. Article du Père Fontaine dans la Vérité Jrançaise, i®' nov..

3. Le Siècle, 2^1 novembre 1906, et II Giornale d'italia, i3 déc. Je publiai, à cette époque, plusieurs articles dans cette seconde feuille, afin de fairelire à la Curie des réflexion? qui me semblaient opportunes.

et de montrer que renseignement de l'Eglise, pour laquelle ils voulaient mettre le pays sens dessus dessous, n'était pas aussi solidement fondé qu'ils le croyaient. Il me semblait également à propos de renseigner sur la question biblique beaucoup de gens qui en parlaient sans rien y comprendre. Enfin, je n'étais pas fâché d'exposer au public quelle était l'exégèse du pape, celle dont il se servait dans ses encycliques, celle qu'il installait dans ses séminaires romains en la personne de deux fanatiques, Hetzenbauer et Delattre.

Je donnai à mon manuscrit une forme aussi modérée que possible sur le fond des choses et sur les questions de personnes, m'efforçant de conciMer la vérité et la discrétion dans des controverses aussi récentes qu'irritantes. Avant d'y mettre la dernière main, je le soumis à M. Loisy, au mois de novembre 1905, et il en lut les épreuves, au mois de février 1906. Mon livre devait être mis en vente dans la seconde quinzaine du mois d'avril. Après avoir eu beaucoup de peine à sortir de chez l'imprimeur, à cause d'une grève de typographes, il arriva chez le brocheur en plein© grève de la corporation. Un vieil ouvrier voulut bien pourtant en brocher chaque jour quelques exemplaires que j'envoyai à mes amis, au fur et à mesure de leur livraison, à partir, à p^u pr^s,* du 7 m€B>

Cependant, des bonnes feuilles avaient été distribuées et quelques journaux en parlèrent dès la fin du mois d'avril (1).

J'expédiai un des premiers exemplaires a un personnage avec lequel j'avais eu d'excellents rapports durant mon séjour à Rome, le Père Genocchi, assistant général de la Congrégation des missionnaires du Sacré-Cœur de Jésus (d'Issoudun), et recteur de leur collège de la Via délia Sapienza. Il m'avait donné des renseignements sur la Commission biblique, dont il était membre, et il m'avait conseillé "de dénoncer au public le cours du Père Hetzenbauer, comme un scandale, afin de le faire supprimer.

Le Père Genocchi porta immédiatement mon livre au cardinal-vicaire, Respighi, en lui représentant que cet écrit ébranlerait la foi des séminaristes, leur enlèverait tout respect pour leurs professeurs et que, par conséquent, il serait opportun de condamner l'ouvrage, sur-le-champ, de manière que les jeunes étudiants n'en pussent prendre connaissaiice. Le cardinal-vicaire suivit le conseil. Le 14 mai, il promulgua une ordonnance par laquelle il interdisait de vendre, de lire ou de conserver mon livre, dans le diocèse de Rome, sous peine de péché mortel.

I. Demain, numéro du ao avril 1909 ; Il Carrière délia Sera^ ^4 avril ; V Italie, aôavvil.

Désireux de me faire croire qu'il était étranger à l'incident, le Père Grenocchi attendit, pour m'accuser réception de mon livre, qu'une affaire l'eût forcé de s'absenter de Rome. Il m'écrivit donc de Florence, le 17 mai, la lettre suivante :

Cher Monsieur l'Abbé,

J'ai quitté Rome depuis plusieurs jours et je lis dans les journaux que VOsservatore Romano a déjà publié une condamnation de votre livre par le Cardinal-vicaire. Ce n'est pas étonnant : seulement je ne m'attendais pas à cette rare et subite procédure . Le livre n'est pas encore en vente à Florence, ni à Sienne,d'où je viens.Y serait-il déjà à Rome ?

Dans ce nouveau travail, vous avez mis toutes les qua lités des autres et quelque chose en plus. Trop de découragement et de scepticisme, trop de sarcasme contre l'Eglise et, surtout dans le dernier chapitre (La vraie Question), trop de poison pour les fidèles. Nos séminaristes et nos jeunes prêtres seront en grand nombre ébranlés dans leur foi par la lecture de ce terrible chapitre. Ils ne savent pas assez de bonne philosophie et d'apologétique moderne pour s'orienter au milieu des difficultés que vous accumulez dans une argumentation très habile. J'ai peur quecela fasse perdre la foi et tout idéal religieux à plusieurs. Le Saint-Office et l'Index ne manqueront pas de s'occuper de vous ; mais tous les décrets n'empêcheront pas que votre livre soit lu . Si au moins le désarroi qui en résultera pouvait faire changer la méthode surannée de nos études ecclésiastiques !

Je vous remercie de l'exemplaire que vous m'avez envoyé en cadeau. Je. pense bien que vous ne prendrez point en mauvaise part l'expression franche et loyale de

mes impressions. Votre plumei pourrait être si utile à la bonne cause !

Je vous souhaite paix et bonheur en N. S. que nous ne devons jamais arracher,mêrae involontairement, des âmes de nos frères .

Avec respect

J. Gènocchi.

Ne me doutant encore aucunement que mon correspondant fût la cause de ma très rapide condamnation, je lui expliquai mes sentiments. Il ne me répondit pas. et continua de se com- I^orter en bon défenseur dei la foi.

M. Aulard ayant consacré à mon livre, dans La Dépêche de Toulouse, un article aussi louangeur pour l'ouvrage quel malin contre le Père H'et^eiiîiauer, Mgr Batiffol envoya l'article au Père Gènocchi, en lui faisant observer combien il était fâcbeux qu'un mécréant pût s'appuyer sur mon livre pour ridiculiser tout l'enseignement ecclésiastique a cause d'un Hetzenbauer. Le Père Grenocchi mit la lettre et l'article sous les yeux du cardinal^vicaire, sans doute dans le dessein de faire destituer ce ridicule professeur. Respiglii le maintint, sur l'intervention du cardinal Vives y Tuto, qui était de son Ordre, mais le P. Delattre, de la Compagnie de Jésus, que j'avais a peu près également bafoué, dut donner sa démission.

Que pensaH au fond le Père Grenocctii? Quels

motifs onlr imspiré sa conduite? J'avais constaté chez lui les idées très larges que les missionnaires intelligents rapportent du contact d'autres religions (1)., Crut-il. que je dépassais les justes mesures du libéralisme religieux? Jouait-il double jeu? Lorsque j'étais allé à Rome, Mgr Lacroix m'avait dit : « Si vous voyez Genocchi, méfiezvous-en, c'est un traître. » Je n'avais, pas tenu compte de cet avis. Plus tard, les; modernistes romains, qui lui avaient témoigné la plus grande confiance, l'accusèrent d'avoir livré leurs secrets à Pie X.

Quoi qu'il en soit, comme je n'avais pas envoyé mon livre au Père Gemocchi pour qu'il le portât au cardinal-vicaire, je cessai toute relation avec lui. Mais, d'autre part, comme ses conversations m'ont laissé un bon souvenir, je n'ai parlé de lui qu'en bien dans mon Histoire du Modernisme catholique. Si je raconte maintenant ce qui s'est passé entre nous, c'est que

i.Dai},s le journal d'Hyacinthe Loyson, à la date duai fév. 1906, j'ai trouvé les lignes suivantes sur mon correspondant : « Rev. John Thomas, Dépôt de la Société biblique, via Due Macelli, — m'a fait l'éloge de M. Genocchi, directeur du Séminaire dés Missionnaires du Sacré-Cœur, qui a subi l'influence profonde et bienfaisante de M. Chalmers, grand missionnaire et martyr à la Nouvelle-Guinée . Genocchi attribue en partie les idées fausses des dirigeants de Rome à ce qu'ils sont étrangers à la littérature religieuse de langue allemande et de langue anglaise. »

mon récit ne peut lui nuire. Le pape a besoin de ses services (1).

La condamnation portée par le cardinal Respighi contre mon livre, avant sa mise en vente, lui servit de réclame. L'édition, tirée à 1.100 exemplaires, fut épuisée en un mois. J'en fis imprimer immédiatement une autre, revue, corrigée et augmentée. L'Index condamna l'ouvrage, le 11 décembre (1906). Je n'ai jamais su pourquoi cette Sacrée Congrégation tarda sept mois à étendre au monde entier la faveur du péché mortel dont mes lecteurs avaient été immédiatement gratifiés dans le diocèse de Rome.

I. Benoît XV et Pie XI ont envoyé le P. Genccchi enUkraine comoie visiteur apostolique.

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