L'APPLICATION DE LA LOI DE SEPARATION
Les Inventaires. — Les Deuxième et Troisiènae Assemblées plénières . — Comédies schismatiques-.
(Janvier 1906-aGÛt 1907)
La plupart des catholiques du monde entier crurent pieusement Pie X leur disant, dans son encyclique du 10 août 1906, que l'épiscopat français avait rejeté presque à l'unanimité la loi de séparation, alors que sa majorité avait reconnu la possibilité d'établir un régime à la fois canonique et légal. II. en résulta une émotion extraordinaire. A l'étranger, tous les catholiques crurent que la France persécutait l'Eglise; en France, les candides catholiques se crurent persécutés. Les adversaires du régime républicain virent dans ces événements une occasion de le renverser et, tant qu'ils purent, ils lancèrent les naïfs fidèles dans l'opposition à la loi, quitte à déchaîner une gueirre civile. Ils sentaient qu'une occasion aussi favorable ne se représenterait jamais et que, si la séparatioD. triomphait^
il en résulterait un affaiblissement irrémédiable de l'esprit conservateur.
Les exploiteurs politiques du catholicisme n'attendirent pas d'ailleurs la décision du pape pour souffler la tempête. Dès le mois de janvier 1906, ils organisèrent des protestations tumultueuses contre les inventaires du mobilier des églises. Une mesure conservatoire fut représentée comme la préface de la spoliation. Plusieurs catholiques considérables, conduits par Brunetière, allèrent demander au cardinal Richard de mettre fin au tumulte; mais le saint cardinal, Breton resté quelque peu chouan, déclara, dans une lettre pasto raie du 26 avril 1906, son admiration pour « ces manifestations spontanées de foi catholique et de dévouement à l'Eglise ». Je me renseignai autant que je le pus sur toutes ces affaires. Voici ce dont je puis témoigner.
A Paris, dans la grande variété de ceux qui prirent part aux manifestations dites des « inventaires », il y en eut qui voulurent tout simplement se donner le plaisir, comme disaient nos pères,, de « rosser le guet » (1) ; d'autres furent payés, et leurs employeurs agissaient
I. Le meilleur document que je connaisse sur ce point de vue est la lettre du vicomte Eugène-Melchior de Vogué à Henri de Pontmartin, datée du 6 février 1906 et publiée dans la Revue des Deux-Mondes du i5 avril 192a.
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moins par amour de l'Eglise que pour créer des embarras au gouvernement.
Conmie on peut bien le penser, cette effervescence factice causa du souci à ceux qui n'abandonnaient pas complètement à la Providence l'avenir du catholicisme en France.
Dans la pensée de Mgr Lacroix, la publication des documents relatifs à la première assemblée des évêques et la publication de la supplique auraient dû avoir pour résultat, non seulement d'éclairer l'opinion publique, mais encore et surtout de ressaisir «le troupeau des moutons » à la second© assemblée, qui se tint du 4 au 7 septembre 1906. L'épiscopat abdiqua entièrement entre les mains du pape. Une troisième assemblée se réunit encore du 15 au 19 janvier 1907. Pie X crut ensuite pouvoir se passer de ces simulacres de délibérations. Il gouverna directement l'Eglise de France.
De même qu'il m'avait renseigné sur la première assemblée, Mgr Lacroix me découvrit les secrets des deux autres et je les utilisai ©n temps opportun. Je publiai dans Le Siècle du '16 décembre (1906) les résolutions prises à la second© réunion. En reproduisant ce texte, La Gazette de France disait : « Il est probablement communiqué au journal protestant par 1© prélat que ce journal accable parfois de ses compliments ». Déjà, dans L'Autorité du 7. septembre,
le député Jnles Delahaye avait écrit : « Est-îl vrai, comme on le dit, -qiie Mgr Lacroix, après avoir violé le secret de la première assemblée, ordonné par le pape sous peine d'ex<^ommnmcation, ait prétendu se réserver la liberté de violer le secret de la seconde? C'est possible : chacun sait que le libéralisme de ce hanneton ne s'arrête -devant rien et se ceg ne à tout. »
On voit que Mgr Lacroix était suspect. Dès la fin d'août 1906, l'auditeur de la nonciature, Mgr Montagnini, écrivait dans ses notes : « On dit que c'est Mgr Lacroix qui a révélé certains secrets. » Et, le 17 septembre (1906), le même Montagnini, racontant au cardinal Merry del Val une entrevue qu'il venait d'avoir avec Tévêque de Troyes, Mgr de Péîacot, écrivait encore : « A propos de la mallieureuse violation du secret, ce même évêque n'a pas hésité à me dire que ses soupçons se portaient sur Tévêque de la Tarentaise. » Lorsque les papiers de Montagnini furent publiés, au comm'encement de l'année suivante, Mgr Lacroix adressa aux journaux qui reprodiiisirent ces deux citations le déme.iti suivant :
Moûtiers (Savoie), 11 avril (1907)
Monsieur le Directeur, Bien qu'un très haut prélat de la Curie romaine ait déclaré dépourvues d-e sens commun les informaHons
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de Mgr Montagnini, vous ne trouverez pas mauvais que je proteste contre un bruit dont vous vous êtes fait l'écho et d'après lequel j'aurais divulgué à la presse les seer&ts de la première assemblée des évêques.
Ce bruit est absolument faux, — comme tant d'autres bruits émanant de la même source.
Veiiiillez agréer, Monsieur le Directeur, l'assurance de mes sentiments très distingués.
Lucien Lacroix
Évêque de Tarentaise
Si Mgr Lacroix fut grandement soupçonné des indiscrétions relatives aux assemblées épiscO'pales, je le fus moi-même quelque peu. Le 11 février (1907), je publiai dans Le Temps et dans Le Siècle des informations sur la troisième assemblée. Le lendemain, La Gazette de France disait : « Deux journaux, Le Temps et Le Siècle, ont publié des notes d'allure officieuse au sujet de la déclaration des évêques. La communication du Temps est attribuée à M. l'abbé Houtin. »
Je menai à œtte époque campagne contre la politique du Vatican, d'abord chaque jour dans Le Siècle, un peu aussi dans le Temps (1) et même dans le Times, dont je voyais fréqnem-
I.. Je donnais au Temps des, informatiaos ou des entrefilets non signés. Je n'ai conservé dans mes papiers que deux die ees conununications : « Pour(i|uoi le mystère»,. numérO' du i^' septembre 1906 i « Le pape et les. évêques », numéro du 4 septembre
ment le correspondant à Paris, M. William Lavino (1).
Comme, dans tous les pays du monde, la presse catholique criait que le gouvernement français persécutait l'Eglise et clierchait à l'anéantir, les ultramontains d'Angleterre furent très mécontents de l'attitude prise par ce grand journal et ils s'efforcèrent de connaître la provenance de ses nouvelles. L'Univers du 8 avril (1907) publiait à ce sujet, sous ce titre : « Les informateurs du Times », une lettre d'un de ses amis de l'île de Wight, c'est-à-dire d'un bénédictin de Solesmes émigré, lettre qui me mettait en cause à propos de deux articles du Times signés « A French Catholic ». Je ne répliquai point. J'avais écrit deux fois dans le Times en signant mes articles. Il ne me serait pas venu à l'idée de me donner ensuite tout de
1. Mort à Paris, le 4 août 1908. — Je. publiai dans le Times deux articles (sous mon nom) : l'un dans le numéro du 31 septembre 1906, sur les Associations cultuelles en France et en Prusse ; l'autre dans le numéro du i^f octobre, sur les Evêques et la loi de séparation. J'aidai aussi M. Lavinodans une polémique qu'il soutint contre les bénédictins dom Olivieri et dom Gasquet (plus tard cardinal) {Times des 11, 31 février, aa et 29 avril 1907).
Je donnai également à la revue The Nineteenlh Centary and After de juillet 1907, une étude intitulée» The Viewsofan Anglican Ultramontane », réfutation de plusieurs articles publiés en Angleterre par la comtesse de Franqueville, née lady Sophia Palmer. J'écrivis naturellement cet article en français ; il fut traduit par M. Robert Dell.
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go pour « un Français catholique ». Le « French,' catholic » était -Mgr Lacroix (1), que f avais mis en rapports avec M. Lavino.
Le gouvernement français était justifié devant le monde entier par le fait que l'épiscopat avait jugé possible de s'acoommodeir des conditions cultuelles établies par la loi de séparation. On pouvait juger cette loi dure ou maladroite, mais on ne devait plus la dénoncer comme persécutrice ou incompatible avec, la constitution de l'Eglise catholique. La responsabilité de la suite des événements retombait sur Pie X.
Comme la décision du pape rendait inapplicables plusieurs dispositions de la loi, le gouvernement chercha à lui créer des embarras.
Avec l'argent des fonds secrets, il suscita trois mouvements d'opposition.
L'exécution de la première manœuvre fut confiée à un abbé Toiton, dont la curieuse histoire est trop compliquée pour que je l'esquisse ici. Il lança un journal, La France catholique, pour lequel Clemenceau lui promit une subvention de dix mille francs par mois à partir de septembre. Le premier numéro parut, je crois, au commencement d'octobre, tiré à 50.000 exemplaires, et fut envoyé à tous les curés de France. •
I. Ses articles parurent dans le Ttmes des 28 février et 2 mars. La partie principale en a été reproduite dans Le Siech du 5 mars ''1907).
La pînpart des rédacteiars signaient de psendonymes. Il y avait parmi eux M. Julien de Narfon et le Père G-affre. An mois de novembre ou de décembre^ Clem,enœau^ mécontent d'un article de Toîton, cessa sa subvention. Toiton essaya quelque temîps de continuer le journal par ses propres moyens. La société anonyme qui le pîubliait fut prononcée en faillite le 15 novem^bre 1908.
La, France catholique s'était borné:e à exprimer de continuels regrets de ce que le pape n'eût pas permis de former des associations cultuelles, mais; elle- ne prêchait pas la désobéissance. Les prêtres des diocèses pauvres, affo^ les par la réduetioe de traitements qu'avaient dû leur imposer immédiatement les évêques, et par la perspective de perdre^ grâce à l'intransigeance de Pie X,. to^us les biens d'église, po'ussaient des cris de détresse. Toiton avait ouvert les colonnes de son journal à leurs doléances. « L©s auteurs de tant de maux,, disaitil, seront sévèrement jugés au tribunal de l'histoire. » L'abbé préconisait l'unité, mais il semait la division et le miécontentement.
Son organe s'adressait aux timorés. Pour ceux
• qui étaient capables, non pas de' gémir, mais
de se révolter, Clemenceau voulut une feuille
qui organisât, malgré le pape, Tapplication de
la loi. Il confia cette besogne à M. Félix Meil^
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Ion, ancien prêtre et ancien pasteur protestant, directeur, depuis 1904, d'une « Œuvre de prêtres » (1), fondée par des protestants. Comme il se prétendait en rapports suivis avec un grand nombre d'ecclésiastiques désireux d'une réforme religieu.se, non pas protestante, mais catholique, les gouvernants pensèrent à utiliser ces ecclésiastiques pour faire écîiiec au pape. M. Meillon fut donc chargé de les lancer dans la voie des associations cultuelles. Il devait servir d'intermédiaire entre les prêtres libéraux ©t les commîmes désireuses d'assurer légalement l'exercice du culte. M. Meillon reçut une somme de trente mille francs avec laquelle il devait constituer un secrétariat et un journal qui serait l'organe du mouvement.
Ainsi fut fait. Le 6 octobre (1906)), parut le premier numéro de L'Avènement, organe des Associations cultuelles catholiques. Je ne pense pas que cette feuille ait constitué dix associations.
Pendant que Clemenceau traitait avec MM. Toiton et Meillon, le ministre de l'Instruction publique et des cultes, Aristide Briand, le véritable auteur de la loi de séparation, s'abouchait (2),