DE POGGE, FLORENTIN
(composé vers 1435)
eux hommes d'un grand savoir et auxquels je suis lié par la plus
étroite amitié, Niccolo Niccoli
et Carlo Aretino, déjeunaient chez moi peu de temps après mon mariage, comme cela se fait entre amis. Tout en mangeant, nous vînmes à agiter cette question : Ui:
interrogatio vergebat) esset uxor ducenda.
Cinn vero pliira in utramque partem afferrentur, ego autem propriam causam tuerer, « Assumptis, » inqiiam, « epulis, latins hœc disputanda censeo ; nam in- ^atœ repletœque tibiiv sonare, ut dicitur , consueverunt modulât iiis.'»
Mensa igitur i-emota^ cum is de integro oriretur sermo, Nicolaus vero loqui in eani sententiam videretur ■ « Qjiid, » inquam, Nicolae, causœ ctffers, curseneni conjugii commodis privandwn putes? »
Tuni ille paulum surridens, ut erat promptus ad facetias, « Omnes mihi profccto, » inquit, « non sohnn stulti, sed vos quodamniodo videniini insanire, ut clleboro opus esset ad purgandas tanta vesania honiimnn mentes. Qiiœ enim stulîitia est, cum usque ad senium uxorem contempseris, liber ac tui juris vivens, postmodum te subjicere voluntariœ ser-
vieillard (c'était moi que l'interrogation visait) doit-il prendre femme?
On mit en avant diverses raisons pour et contre; moi, bien entendu, je plaidai ma cause ; enfin : « Après le repas, » dis-je, « nous pourrions traiter la chose plus à fond; les cornemuses sonnent mieux, comme on dit, quand leur panse est pleine et gonflée. »
La table enlevée, on reprit la conversation par le commencement, et comme Niccolo laissait clairement voir son opinion : « Pourquoi veux-tu donc, mon ami, » lui demandai-je, « qu'un vieillard se prive des douceurs du mariage? » Alors lui, avec un sourire contenu, prompt qu'il était à la plaisanterie : — « Je pense*, » dit-il, « que nonseulement tous les hommes sont fous, mais que vous deux en particulier ne jouissez pas de votre bon sens, et qu'il faudrait de l'ellébore pour purger la raison humaine d'une pareille extrava-
b UN VIEILLARD
vitiiti, ac novarum molestiariim causam quœrere,quasneqiie commode ferre queas, neque iillo pacte rejicere? Hune certe Carolum laudo, qiiem et sua et ab Aristotele in suis Politicis prœjinito tempore, novum niaritum vidimus. Iste autem (me designans) duram, ut videtur, provinciam sumpsit, qui timc liovam artem iniit, cum desinere oporteret. Hœc ima quidem res est, quœ maxime adolescentiam deceat, senibus prœcipue fugienda. Laudent alii rem uxoriam quantum libet : mea quidem sempcr fuit opinio, eam rem tum omnibus annis gravem, tum vero senectuti adversam plurimum esse; quam, cum sublevanda aliquo prœsidio esset, pondère iixoris opprimi stultissimum videtur.
Nam ea œtas, cum neque sibi neque matrimonii muneri satis possitfacere, quietem potius quam novum laboris genus videtur appetere. Satis negotii in ipsa senectute consistit, absque quod ea supervacua molestia implicctur. ■»
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gance. Quelle folie pour toi, qui as dédaigné le mariage jusques à un âge avancé, pour toi qui vivais libre et à ta fantaisie, de te soumettre aujourd'hui h une servitude volontaire, et de chercher une nouvelle cause d'ennuis que tu ne supporteras pas toujours allègrenient, et auxquels, d'aucune façon, tu ne peux plus te soustraire! Certes, j'approuve Carlo, que voici, de s'être marié à l'époque ordinaire, au temps fixé par Aristote dans sa Politique; mais celui-là (et il me montrait du doigt! il s'est chargé d'une rude besogne en se mêlant d'un nouveau métier juste au temps de prendre sa retraite. Telle chose convient très-bien à la jeunesse, qu'un homme mûr doit fuir à toutes jambes. Que d'autres prônent le mariage tant qu'il leur plaira : mon sentiment a toujours été que c'est une grosse affaire à tout âge, et une mauvaise affaire dans Tarricre-saison. La vieillesse a besoin d'aide; il est tout h fait insensé de l'écraser sous le poids d'une femme. Un vieillard ne
— « Atqui^ » inquam ego, « tu cœteros forsan ex tua natura judicas, qui semper iixoris nomen tanquam Sisyphi saxwn exhorruisti, nescius quid in ea sit cornmodi et voluptatis, quœ, si cui dulcis est, tum maxime senibus procuranda. Mihi quidem ad hune diem nulla satietas, nulla pœnitentia uxoris cœpit : quin potius ita in illa consolor, ita lœtor in dies magis. ut qui ahsque uxore vivant, penitus stultos putem., judicemque eum qui uxoris commodo caret, maximo omnium bono carere. »
suffit ni à ses propres besoins, ni à ceux d'un ménage; c'est le repos qu'il doit chercher, n'est-ce pas évident ? bien plus que des fatigues d'un nouveau genre.
Vieillir est déjà bien assez pénible, pour qu'on ne s'embarrasse pas d'un surcroît d'inquiétudes. »
— « Tu crois sans doute, » répondis-je. «que tout le monde est de ton acabit, toi qui n'as jamais pu souffrir même d'entendre parler d'une femme, comme si c'était quelque rocher de Sisyphe, et qui ne sais rien de ce qu'il y a en elle d'agrément et de volupté. Si, cependant, la volupté a du prix pour tout le monde, à plus forte raison ne doit-on pas en priver les vieillards. Pour moi, je ne ressens, jusqu'à ce jour, aucune satiété, aucun regret auprès de ma femme; bien mieux, je trouve en elle de jour en jour de telles consolations, de si grands sujets de joie, que les célibataires me font l'effet de niais, et que je considère ceux qui se privent des douceurs du
— « Istuc fortassis, » inqiiit Nicolaus, « iisu tibi venit, qui nactiis es adolescentem optimis ediicatam moribus, tibi morigeram atque obsequentem : ut inagis tua fortuna in eadeligendacommendanda sit, quam consilium in deliberando. Sed cum rara sit avis in terris, non quid tibi contigerit, sed quid tibi id œtatis dignum esset, quœrendum duco. Factum vero tuunu quandoquidem ex senientiaaccidit, vehementer probo; sed eo modo quo quidam (prout dudum ridensretulisti) amici factum probavit. Narrasse etenim te memini quendam in Anglia ab amico consultum an fœminam quam occulte antea desponderat, uxorem sumeret : quumque ille (parum enim pudicitiœ millier consuluerat) rem fieri prohiberet, amicus autem sibi integrum non esse diceret, cum eam jamdudwn despondisse fateretur; ille statim, mutata sententia, tanquam in mulieris nomine errasset, matrimonium
ménage comme sevrés du bonheur suprême. »
— « Tu parles pour toi, » reprit Niecolo ; « ton opinion vient de ce que tu es tombé sur une jeune fille d'une excellente éducation, qui t'est soumise et obéissante ; de sorte que ce qu'il faut louer chez toi, c'est la main heureuse que tu as eue en la choisissant, et non la sagesse de l'acte en lui-même. Comme une telle femme est le rara avis in terris, nous n'avons pas à tenir compte de ce qui t'est arrivé, mais à rechercher ce qu'il te convenait de faire à ton âge. Ton mariage, puisqu'il est hors de cause, je l'approuve de toutes mes forces, mais de la façon que certain individu (tu en as ri toi-même) approuva celui d'un sien ami. Tu nous as conté, j'en ai bonne souvenance, l'histoire de cet Anglais à qui un de ses amis demandait s'il ferait bien d'épouser une telle : or le mariage était déjà secrètement efi'ectué. L'Anglais, qui connaissait
suasitj optime id factum esseasseverans.
Itidem ego, quod acLiim est approbans, quum tibi res ex voto cecidit, quod tamen raro evenire solet, forîunatnm piito. Veruntamen pannn mente constare mihi videtur qui quinto et quinquagesimo anno. quœ tibi nunc œtas est, conjiigem quœrit, ingravescentes jam sua sponte annos graviori curarum mole deprimens. Qiiid enim si iixor tuis moribus contraria ac perversa domi fuerit, quœ te redeuntem torvo gravique excipiat vultii ; exeuntem jurgio prosequatur ; domi morantemverbis obtundat ac mordeat! Qiiœ te cura, quœ anxietas, qui mentis cruciatus vexabit! Qiiid si ebria (accidere enim hœc possunt) fuerit? Si impudica, ignava, somnolenta? Satins emori esset quam cum hac vitam degere.
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le peu de vertu de la femme en question, lui conseilla de n'en rien faire; l'ami lui répliqua qu'il n'y avait plus de remède et avoua qu'il était marié depuis longtemps; l'autre alors, changeant de ton, fit semblant d'avoir mal entendu le nom de la femme, approuva ie mariage et en félicita vivement son ami. J'en fais tout autant; ce qui est accompli, je l'approuve, et j'estime heureux pour toi que cela t'ait réussi à souhait, ce qui doit être bien rare. Je n'en pense pas moins que c'est montrer peu de cervelle à cinquante-cinq ans (c'est bien ton âge, n'estce pas ?'; "de s'aviser de prendre femme pour accroître à plaisir des plus pesants soucis le fardeau déjà si lourd des années. Que serait-ce si tu avais au logis une femme hostile à tes goûts, acariâtre ! Tu rentres? elle te reçoit d'un visage maussade et renfrogné ; tu sors ? elle te cherche querelle ; tu restes chez toi ? elle t'abasourdit et t'importune de son verbiage. Quelle fatigue, quel ennui, quel supplice continuel! Et si elle s'enivre?
» Adde quod aut virgo mit vidua, et ea vel adolescens vel œtate provectior, seni erit jungenda. Virgo, cinn diversi sint adolescentum et juvemim mores, varii appetitus, longe alia natura, raro conveniet cum viro. Varietas morum reddet diversitatem vitœ. ut idem sentire non possint. Altéra risii^ ludis, jocis; alter austeritate et rébus seriis delectabitur. nia appetitu erit meliusculo, vir stomacho debilis ; altéra in causam virum vocabit, alter declinabit forum . Itaaffectionum disparitas, dissensiones primo, deiîîde odium pariet. Ut mihi quidem in lubrico versari videatur senex oui virgo copulata sit. Vidua vero, si juvenis fuerit, juvenem virum experta, dolebit œtatis copimutationem, queretur cibum dimimitum. Semper prioris viri memor, et dulcis anteactœ vitœ, œgre senectuîem animo feret^ suspirans ac mentem
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cela peut bien arriver; si c'est une catin, une paresseuse, une dormeuse?
Mieux vaudrait mourir que de passer sa vie avec une telle femme.
» Ajoute qu'il faut bien que cette épouse destinée au vieillard soit une vierge ou une veuve, qu'elle soit jeune ou qu'elle soit vieille. Une vierge? autres sont les habitudes de la jeunesse et de l'adolescence, autres sont ses désirs et ses inclinations, et il est difficile qu'elle s'accorde avec un vieux mari. La dissemblance des goûts rendra leur existence pleine de contradictions ; ils ne verront jamais rien du même œil. Elle aimera à rire, à jouer, à plaisanter: lui se complaira à rester grave, à s'occuper de choses sérieuses; elle jouira d'un excellent appétit : il aura mauvais estomac; elle le citera à la barre : il invoquera un déclinatoire. Cette incompatibilité d'humeur amènera dabord des querelles, puis de la haine. Sans compter qu'il me paraît bien un peu lascif, le vieillard qui tâte d'un tendron. Sera-ce
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referens ad priorem viriim; ut plane intelligatur, etsi id non audeat prof erre, prœsentium reriim pertœsam, amissiviri desiderio commoveri.
') Sin tuœ œtati vetulam couformem matrimonio tibijunxeris, nequefilii créabiintiir, et duo imbecilles , aller alterius onere succumbent . Ciimque iiniiis débilitas magnum omis afferat, accumulata postjnodum duplici morbo summa torquebit calamilate. Emergunt prœlerea sexcentœ in diem improvisai molestiœ, quœ nedum senes, sed juvenes qiioque ad pœnitentiam iixoris adducant. Loquor de lus quœ dommn pudicam servant; nam in
une veuve? Si elle est jeune, si elle a goûté des embrassements d'un jeune mari, elle trouvera qu'elle a perdu au change, elle se plaindra de voir sa ration diminuée. Le souvenir toujours présent de l'autre et de la douce vie qu'ils menaient ensemble lui rendra son vieil époux insupportable ; elle soupirera, elle reportera sa pensée au temps de son premier mari; elle fera sentir combien elle regrette de l'avoir perdu, si même elle n'ose le dire tout haut, rien qu'en manifestant ses dégoûts de sa situation présente.
» Si tu épouses une vieille femme, d'un âge conforme au tien, vous n'aurez pas d'enfants, et, débiles tous deux, vous succomberez sous le fardeau l'un de l'autre. L'infirmité d'un seul est déjà une lourde charge; elle s'aggravera bientôt d'une bonne et double maladie, et vous voilà au comble des misères.
Sans compter ces mille petits dissentiments qui s'élèvent tous les jours à l'improviste et qui font que vieux et jeunes
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fide non manentes nullo pacto nxornm merentur nomen. Qiiod si pudicitiœ vel suspicio vel crimen addatur, nullum erit ^ravins tormentinn, nulla major infelicitas. Mihi quidem has difficultates anima volventi, rectius visum est in îiito versari procul ab hujuscemodi curis.
qiiam periculum facere ejus rei, quam multi sapientes ut suspectam vitarunt.
Suntautem multi qui vergenti œtate uxorem quœrant. 0 insulsos homines! qui.
fessiac requiem petentes in lectum se projiciunt, quiescendi causa, vepribus ac rubis repletum.
» At vero magis errare mihi videntur, quitus adsit libérale aliquot doctrinœ genus cui honeste vacent et animum bonis artibus imbuant. Nam liberior est multo ad literarum studia sui arbitrii vir. quam impedimenta muliebri involu-
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sont parfois aux regrets de s'être mariés. Encore ne parlè-je que des femmes qui gardent chastement la maison ; car pour celles qui trahissent la foi conjugale, elles ne méritent d'aucune façon le nom d'épouses. Si l'on ajoute à tous les ennuis ordinaires le soupçon ou la certitude de Tinfidélité, il n'y aura pas de pire supplice, de plus grande infortune. Quand je roule tout cela dans ma tête, il me semble qu'il vaut mieux vivre à l'abri de pareils soucis que de vouloir faire l'essai d'une chose évitée comme dangereuse par nombre d'hommes sages.
Bien des gens, au déclin de leur vie, songent à prendre femme. Oh! les fousl Rompus de fatigue et aspirant au repos, ils vont se coucher, comptant dormir, dans un lit semé de ronces et d'épines!
» Le tort me semble encore bien plus grand de la part de ceux qui ont du goût pour les belles-lettres, qui les cultivent honorablement et qui aiment à s'en repaître l'esprit. L'homme a bien plus de liberté pour l'étude, s'il est mdépendant.
tus. Adde qiiod liberi eo tempore senibus suscipiuntur, ut eos virtutibiis imbuere^ aut certum quoddam exercitii genus tradere, Jiequeant,- ante morte prœventi quam instet tempus rationi percipiendœ accommodatum. Tutorum certe ciirce commendandi sunt, qui sœpius quœstum quamparentum benevolentiam sequuntur.
Quo pacto neque dum vivis ulla solida ex filiis, quandoquidem nondurn noris quales evasuri sint, percipitur consolât io; neque in morte spes datur certa futurorum, qua morientis animus acquiesçât. Scio in multis hœc aliter posse cadere : nam te beatum quideni reputo, si vera sunt quœ de iixore rctulisti, vacuus his oneribus quœ plurimos homines pessundant. Sed tamen tutius consilium ambiguo semper prceferendum dicunt. »
Hic cum vauluni ridere cœpissem, ad
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que s'il est empêtré dans les embarras du mariage. Ajoute que les enfants naissent aux vieillards au moment où il leur est impossible, soit de leur inculquer la pratique du bien, soit même de leur donner une règle de conduite pour l'avenir : la mort les prévient avant que leurs enfants aient atteint l'âge de raison. Il leur faut donc les laisser aux soins de tuteurs qui chercheront plutôt à bénéficier de leurs fonctions qu'à accomplir la volonté des parents. De sorte que, ta' vie durant, tu ne retires de tes enfants aucune véritable consolation, et, au lit de mort, tu n'as pas même cette espérance dans l'avenir qui adoucit l'éternelle séparation. Je sais qu'il peut en arriver autrement à quelques-uns; jeté crois heureux, si ce que tu nous as dit de ta femme est vrai; tu es à l'abri de ces craintes qui tourmentent la plupart des hommes; mais, dans un cas douteux, c'est l'avis le plus prudent qu'il faut suivre. »
Ici je me mis à rire un tant soit peu.