‹ Un vieux rite médicalChapitre 3 sur 9 · LE TROU DANS LA TERRE ; LE CERCLE DE GAZON · texte numérisé non relu

LE TROU DANS LA TERRE ; LE CERCLE DE GAZON

N a vu plus haut que saint Eloi défendait de faire passer les bestiaux par un trou de la terre ( per terrain foratam). Vers le même temps, Théodore, archevêque de Cantorbéry (mort en 690), condamnait cet usage appliqué aux enfants : il ne le punissait du reste que d’une peine très légère : « Si quis, pro sanitate filioli , per foramen terræ exierit, illudque spinis post se concludat, XI dies in pane et aqua pœniteat (I). »

Burchard, évêque de Worms (mort en 1025) répète la même condamnation : « Fecisti quod quædam mulieres facere soient ? Illas dico quæ habent vagientes infantes ; effodiunt terram, et ex parte pertusant eam, et per illud foramen pertrahunt infantem, et sic dicunt vagientis infantis cessare vagitum. Si fecisti aut consensisti, quinque dies in pane et aqua pœniteas (2). »

(1) Ch. XXVII, § 10 : Kunstmann, Die lateinischcn P œnitentialbüchcr der Angclsachsen, Mainz , 1844, p. 76. Se trouve aussi dans Wasserschleben, Die Bussordnungen der Abendlændischen Kirche, Halle, 1851, p. 597.

(2) Friedherg, Ans deutschen Bussbilcheni, Halle, 1868, p. 92, d’après Migne, Patrol. Lcit. T. CXL, p. 974.

Le rite de passer dans un trou de la terre pour se déharasser d’une maladie ne nous paraît guère s’être conservé, sinon sous une forme chrétienne. En Bavière, on cite un trou de ce genre pratiqué et maçonné derrière l’autel dans l’église de Dietramszell ; et à Trostberg on se guérit du lumbago en passant par un trou haut de trois pieds près de l’église de Saint-Wolfgang (1). — En France, à Montaillaud, dans le Berry, on va à la fontaine de sainte Rodène pour se guérir de la migraine et on passe la tête dans une excavation du sol (2).

« On voit encore aujourd’hui, dans les chenevières de » Montaillaud, une fontaine qui porte le nom de sainte » Rodéne, et qui n’a cessé d’être un objet de dévotion. » Cette fontaine, assez semblable aux citernes de nos » maraîchers, est entourée de 4 murs dans l’un desquels » est encastrée une image imparfaite de la sainte. On y » vient d’assez loin pour la migraine; mais le malade » qui veut obtenir sa guérison doit placer sa tête dans )) une légère excavation naturelle ou factice de la paroi » de droite, et se tenant suspendu au-dessus du bassin, » à l’aide d’une flèche de fer plantée dans la muraille » tant à cette intention que pour aider à puiser l’eau. )) Cette manœuvre, exigeant une certaine adresse, n’est » pas sans danger, et il y a peu d’années, unejeune fdle » se noya, dit- on, en voulant l’exécuter. J’omets à » dessein plusieurs grossières superstitions, répudiées » par l’Eglise... »

Si l’on ne peut faire un trou dans la terre pour y passer ou y faire passer l’enfant, il est évident qu’on obtiendra le même résultat en détachant du sol ce qu’on pourrait appeler un trou de terre. C’est le résultat qu’on obtient, en Danemark, en découpant une bande circulaire de gazon. Dans la partie occidentale du Jutland, quand un enfant

(1) Hœfler, Volksniedizin etc., Munich, 1888. p. 42.

(2) Veillât, Pieuses légendes du Berry, Château roux, 1864, p. 72.

est rachitique, le père va le jeudi à minuit au cimetière; il coupe un morceau circulaire de gazon en laissant un trou au milieu par où l’enfant puisse aisément passer. En retournant à la maison, il ne doit ni saluer personne ni parler à personne. Rentré chez lui, on prend l'enfant, et, sans que personne dise mot, on fait passer l’enfant trois fois, de droite à gauche, à travers le gazon. Ensuite le père reporte le gazon au cimetière. Si le gazon reprend vie et pousse de nouveau, l’enfant guérira; s’il se flétrit, il n’y a pas d’espoir. Dans un autre endroit, c’est au coucher du soleil que l’on enlève le gazon au cimetière. La même cure se fait pour les animaux auxquels on a jeté un sort : on fait alors le cercle de gazon assez grand pour qu’il y puisse passer même un cheval (1).

La même pratique se rencontre dans l’antiquité Scandinave que nous connaissons par les sagas , quoique dans un but tout autre qu’un but curatif: c’est ce qu’on appelait en norrois ga/iga undir jaràarmen litt. « passer sous le lien de terre ». On le rencontre dans deux circonstances. D’abord dans un rite de fraternisation : quatre hommes coupaient une bande de gazon qui restait attachée à la terre par ses deux extrémités. Cette bande dressée était appuyée à une lance assez haute pour que les quatre hommes pussent passer. Une fois passés, ils se tailladaient la peau , faisaient couler leur sang sur le gazon et, à genoux, ils se juraient qu’ils se vengeraient l’un l’autre. Ailleurs, et dans une autre saga , un homme offensé déclare qu’il ne veut pas d’indemnité en argent : il veut que son ennemi Jokull passe sous trois bandes de terre , comme c’est l’usage après de grands méfaits « et

(1) Voir les textes réunis par M. Nyrop dans la Dania, T. I, n° 1. Copenhague, 1890, p. 5 et suiv.

s’humilie ainsi devant moi (1). « Ces rites ont été expliqués comme un symbole de nouvelle naissance (par MM. Pappenheim et Weiniiold); M. Nyrop veut y ajouter une idée de purification.

(1) Voir les textes réunis et discutés par M. Nyrop dans la Dania, T. I, n° 1 , p. 24 et suiv. et n° 4 (1892), p. .310. Voir aussi M. Weinhoïd dans la Zeitschrift des Vereins für Volkskunde , T. II , n° 1 , Berlin, 1892, p. 49.

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