‹ Un vilain monsieurChapitre 12 sur 13 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ou ROBERT PARVILLE ENVOIE UN « PETIT SOUVENIR ))

Robert, rentré chez lui, se jette sur un divan et pleure comme un enfant J3attu.

A quoi bon vous riaconter... il va répéter pendant des heures :

— Suzette !... ma petite Suzette... ma petite Suzette !...

— Alors voilà... c'est fini.

(Tout le monde connaît ce genre d'exercice).

— Alors voilà... c'est fini. Ça aura duré six mois... et maintenant... c'est fini... et voilà !

Et puis, les récapitulations consciencieuses : ce geste-ci... celte toilette-là la façon dont elle riait lorsqu'on lui... et comment elle se mettait pour...

— « Chère petite Suzette ?> î Puis il pense :

— Tiens, au fait, faudra que je trouve un prétexte pour Frantz ! Je vais beaucoup lui manquer...

Robert reste là. vautré, la tête douloureuse, les tempes serrées, de la sciiu-e de bois plein la bouche.

— Me voilà frais... petite chérie... Suzette : Il se redresse, fait quelques pas dans la

pièce, les jambes molles, toutes molles, essaye d'allumer un des Henri Clay dont Frantz vient de lui envoyer une boîte, et le jette. Il se verse de l'eau, il la trouve trop fade ; il se verse du cognac, il le trouve trop fort.

— Et qu'est-ce que je vais faire maintenant ?

(Le fait est que Suzie l'occupait beaucoup).

Le groom Ernest présente un plateau.

— Un petit bleu!... son écriture!... qu'est-ce qu'elle veut?...

Robert déchire « en suivant le pointillé . En a-t-il assez déchiré comme celui-ci. indiquant ou remettant les rendez-vous les plus compliqués !

Il lit: ,

« Je suis bien triste, Boby. de ce qui s'est passé tout à l'heure... Mais je ne vous en veux pas, je vous ai compris. Moi aussi je t'aimais trop pour ne pas souffrir des mesquineries de l'existence ; ...

— Tiens ! c'est sa phrase du premier soir, grommelle Robert.

PtN>A.\T A **' '^ TK

r\ VILAIN MONSIEIR !

c J'aime iniciix ne pus le revoir demain , ça me ferait trop de peine. Nous nous retrouverons après ton voyage en Suisse ; mais maintenant, non. c'est encore troj> douloureux !

Vn jiettt bleu !

< Merci d'avoir eu le courage d'em|KVher noire amour de s'avilir dans la fat:dit(> des

— Petite bébélc î

II essaye de se persuader ((u'elle était vraiment trop béhêle. Il fait apiK'l à <les ani((l(des... touchants efforts!

- \'A ses opinions littéraires non! Il en iH>intur<- ! ("e (ju elle a débité, au dernier \ ««rnissage, devant les Jaccjues Hbuiche !

Touclianls «'fforls, mais inutiles . .\h ' Hoixrl se souvient avec bien plus de com plaisanc4* de celle façon dont elle |xmcliait la tt^te, un peu en arrière, sur l'épaide . Pauvre Hoby ' . Plus jamais, jamais, dans la grande alcôve à rideaux de mousseline...

Il a envie de tout lAclu'r encort-, daller la Irouver .. de lui dire qu il él ut fou

Pourquoi pas 7 11 pourrait réunir encore un peu d'argent en vendant des choses... des meubles... des bijoux. . et puis essayer de faire un gros coup au /'ram-Co/ïi/oi.*; la veine reviendrait certainement .. et alors...

Robert ne put s'empèi-her de s'arrêter pour se moquer de s«)i-même.

— € Bonnes résolutions î... sup[>rimer le bacc... vivre avec huit cents francs par mois... In petit appartement avec une femme de ménage... tout ce (|ue j'aurais dû faire il y a deux ans, quoi ! El encore non ! Autrefois, si j'avais eu l'air |>;mné. jamais je ne serais arrivé à me glisser dans les rédactions. On ne m'y a laissé entrer que parce que je passais pour rouler sur l'or.

Allons, faut partir |)our la Suisse. Je demanderai une passe au Scaruldlc.

Tiens il y a un i)ost-criptum . Puiscpie

— i lions, fxnt'ti tu vas en Suisso . envoie moi une prlilr

j;unais sans allendrtssemcnl, comme je rc-

garde mes images de première communion ;...

— Allons, partons lui chercher sa broche.

Le désespéré s'en fut en Suisse, emportant quelques livres, « éternels consolateurs » oui compte là-dessus), cinq ou six portraits de Suzanne, et de sérieux projets déconomie. Malgré ses résolutions de petit chalet pas cher, la veulerie de Parville ne sut pas résister à l'obséquiosité autoritaire dun gaillard à casquette galonnée qui le happa au saut du wagon, et le conduisit tout droit à l'hôtel des Trois-Rois, le plus ruineux de Bâle.

Juchées sur la façade, les statues des mages, coloriées avec virulence, bénissent l'arrivant on devrait les envoyer en guise de fétiches à des peuplades de nègres arriérés, très arriérés). Immense hall luisant, salle à manger grande comme une cathédrale, et désagréablement luisante, cuivre hiisant, tout dans cet hôtel, reluit, mais rien n'y est en or, sauf les affaires que fait le patron, lors des migrations annuelles (le touristes, assez nombreuses pour emplir cet édifice colossal.

Mais, à cette époque de l'.année, sous une pluie têtue, pas un voyageur ne s'était risqué.

Robert déambulait parmi ces architectures gigantesques, seul. Aussi, lui concédal-on des prix si réduits, si réduits, que c'est tout juste si on ne lui donna pas de retour. De la fenêtre, il put contempler ce que l'on fait de mieux comme vue de fleuve ; le Rhin vert-doré le matin, et si froid qu'il lume jusqu'à midi sous le soleil. Sans crainte d'occasionner des cas d'hj^drophobie 'cela s'est vu) il put, tout le jour, mettre en branle l'orchestrion, ce tronc à musique ou les dévots de la mélodie quand même déposent leur obol^e naïve ; Bella, la jolie petite bobonne en bonnet, lui offrit des distractions qu'il refusa avec une chasteté d'autant plus méritoire que l'agynie éprouvait ce tendre Mallarmiste hanté par la peur de mourir quand il couchait tout seul...

Il lisait chaque matin le Berliner Post, le Times, le Coiiirrîer de Genève, et regrettait qu'aucune de ces trois feuilles ne fût écrite en français ; il ajoutait quelques pages à son roman VImpossible Bonheur (sujet renouvelé de Fanny, lui aussi), où un monsieur ne pouvait se résigner à partager sa maîtresse avec le mari d'icelle — la même scène qu'il avait jouée à Suzette sans en penser un mot ; il trouvait des accents émus.

Les jours, domme il convient, s'écoulaient à raison de vingt-quatre heures l'un.

Avant de partir, il avait donné congé de son appartement à l'hôtel du, Passage des Thermopyles, s'était séparé du groom Ernest non sans douleur (il vernissait si bien) ! Et maintenant il faisait des économies ; il trouvait même cette occupation délicieuse — le charme de la nouveauté !

Dès le lendemain de son arrivée, il avait courûtes bijoutiers de l'endroit, et constellé douloureusement la hideur des petites broches edelweiss.

— Vous n'avez pas ça en mieux ?

— Non monsieur... c'est un article qui se fabrique en Allemagne par grosses... nous n'avons pas d'autres modèles...

Impossible d'offrir ces saletés à Suzanne ! Robert se décida à écrire rue de' la Paix à son bijoutier, — le bijoutier des beaux temps d'Annette de Provins et des revenus augmentés ; — il lui envoya une des petites horreurs suisses, en lui demandant quelque chose dans ce genre-là, mais soigné, et que l'on pût porter sans rougir : « Je m'en rapporte à vous ».

Et il pensa beaudoup à Suzette cette nuit-là. j

La semaine suivante, Robert reçut la plus délicieuse broche edelweiss que l'on pût rêver, platine, argent et ivoire, toute neigeuse et délicate ; il l'enferma dans un étui helvétique frappé aux armes de Bâle et rexpédia rue François 1er.

— « Et maintenant c'est fini, bien fini » ! pensa-t-il.

Ce jour-là il travailla sans enthousiasme

Tout le mom»k vim > uK-urrri ««.i.

I \ Ml.AlN mo.nsikl'h:

à un article pour lu Hcinii' Kncijclop/'diqiic urla Portée sociale du drame wagnérien un( ésolérique étude de H. S. Chambcr

lain, rabaissée à la portin- des méloiiKims

français).

Quelques jours après il reçut une lettre

de Sll/;inni' :

Merci mon ami. Votre broche ne me quittera plus ; vous avez bien compris ce que je voulais : une bal)iolc. un bijou intime et sans valeur, mais inestimable par tout ce qu'il rappellerait. Je songe bien souvent au passé... à notre cher passé... etc.

Tout le monde vous regrette i<i... lYantz ne vous aurait pas pardonné d'avoir fui avec cette brusjjuerie, si Maugis ne lui avait pas fait remaniuer que vous étiez parti à ianqUiisc. Mon cousin Kdouard dit l)eaucoup de bien de vous, mais il comprend de moins en moins. (Iretchen demiuide où est son grand ami Boby et regrette vos narrations, le Stnuiulpcter. Ilélas ! i>our (juoi a-t-il fiUIu que ton amour fût trop iiaul pour su[)iH)rler les compromissions...

— « Compromissions ! ne put s eiiipè her de réi>étcr Parville.

Moi rpii t'aimais bêlement, je me serais si bien arranLié- (jiic cette vie de fiunillc dure toujours

— ' Durât : corrigea Uoljirl.

Mais c'est toi, mon Hoby regretté, mon pauvre chéri, c'est loi qui as raison =...

— \A\ ncm ! s'écria- 1- il, ce n'est pas moi qui ai raison, c'est toi, Suzie ! Kl moi je suis un pauvre mufle (|ui ai joué une comédie ridiellli- in.il idr.iil.' i-l lin; I r.Missi

pourtant

' Quand revuns-lu .' Quand '... Celle qui t'aime et t aimera toujours. Suzette

— Suzette ! ma petite Suzette ! ma cnere petite Suzette

Le courrier de Robert contenait une autre lettre, celle de l'artiste rpii avait ■ ' bijou intime et sans videur . Qi effarante, mes enfants î Toutes les économies suisses y passaient du coup.

Ce fut la dernière dépi'nse de Robert Parville pour Suzanne de Lizerj-.

Et on lut, dans le pi'til Courrier de la Littérature de la Ht vue lilciir:

« .V. liobiTl Purrillr, le jeune et subtil romancier de Ui Fali(jue du Cœur et de < Fièvre de Tendresse , est allé achever loin de Paris son nouveau roman: « Impossible Bonheur , étude très délicate de l'action destructrice des ffctites jalousies au sein même de la Passif m. C'est dans le Tijrol que M. Robert Parville s'est retiré /jour terminer cette œuvre, que, les femmes ne seront fkis les dernières à aimer maif/ré son amertume - .

Le TjTol, c'est bien plus chic que la Suisse !

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