CHAPITRE II
ou LE LECTEUR FAIT CONNAISSANCE DU MONSIEUR QUI SERA COCU ET DE LA DAME QUI l'aIDERA
Lorsque Jef Vindevogel, fils de ses œuvres et d'une modeste meunière de Mille- Pommes (pays de Waes), venu à Paris en sabots (sic), de beaux sabots de châtaignier, avec déjà du foin dedans, eut, grâce à pas mal de travail, peu de scrupules et énormément de veine, transféré le dit foin dans ses bottes — opération de cordonnerie que je vous recommande — il épousa, bel exemple de constance. Maria, la fille de Van Peteghem, l'épicier en face du moulin, avec laquelle il avait joué tout enfant... (O mon passé! comme dit notre vertueux confrère Hugues Le Roux).
Maria Van Peteghem n'avait jamais été belle ; son Jef n'avait jamais été beau. Ils procréèrent le plus délicieux enfant de la terre : tites menottes, tits petons, tits yeux bleu de ciel, lits cheveux blonds, tites fossettes partout. Comment cette collaboration de laideurs avait-elle produit tant de charmes ? Si on vous le demande, vous direz que vous n'en savez rien.
On pourrait supposer que le même jour, à la même heure, ils donnèrent dans le contrat, chacun de son côté (Jef avec ime complice belle comme le jour, Maria avec un complice également hémérocalle), un coup de canif d'où serait résulté le mignon petit Frantz ; mais il paraît que cette hypothèse choque les règles les mieux
établies de l'obstétrique contemporaine ; tant pis, tant pis !
— Est-il mignon ! s'écriait Maria dans la candeur de son âme. On dirait un enfant de riche !
— Il le sera ! répondit Jef, avec plus d'amour paternel que de syntaxe.
Deux ans après, Jef Vindevoigel établissait à Lizery (Campine), selon des idées à lui, une usine de pâtes alimentaires dont les tapiocas, les vermicelles, les pâtes d'Italie et les douces semoules furent bientôt dans toutes les mains, si j'ose m' exprimer ainsi.
Et les spéculations sur les farines de marcher ! Aïe donc !
— Ah ! ah ! répétait l'heureux papa à chaque inventaire, notre Frantz pourra entretenir des danseuses !
— Est-Ubien nécessaire qu'il entretienne des danseuses ? hasardait la bonne Maria.
Et ils s'attendrissaient, à la tierce :
— Quel mignon, cet amour !
Vous vous attendez peut-être à quelques" développements sur l'éducation du jeune Frantz Vindevogel ?
Je comptais bien, en effet, vous les offrir.
Au point de vue psychologique, c'eût été — qui me démentira? — d'un intérêt puissant de voir Maria et Jef se dégrossir
UN VILAIN MONSIEIR!
à mesure que grandissait leur fils. Nous aurions constaté Maria, née Van Petej»heni. partie des < modes d'enfant . s'élevant jusqu'à une conception rationnelle du corsage ajusté et de la robe princesse. Ce voltairien de Jef (tous les niarrhiinds de pâtes alimentaires qui font fortune sont voltairiens; eût choisi à son fils, comme précepteur, le plus classique abbé du monde. Je vois déjà d'ici quelles considérations psycholo^(jues, scalpélisées en quatre, m'eussent fourni les odysséennes démarches tentées par Maria pour con(|uérir, dans les châteaux du voisinage, des compagnons de jeu à son Frantz ! Ah ! conflits complitjués des vanités provinciales, quel chantre au souffle immense...
Mais je n'ai pas le temps.
Au point de vue pédago^i(jue, j'aurais été tout simi)lement merveilleux. Et d'une érudition !.. J'aurais consulté les meilleurs ouvrages, depuis t Le Talent d'Achille >, ouvrage aujourd'hui introuvable du regretté centaïu-e Chiron celui qui fut décoré de la Légion d'honneur le même jour que M. Chiron DucoUel, maire de la Mure , jusqu'aux rcHrenls travaux de notre chère (iyp J'aurais cité, comme en me jouiuit, la ('.ijropidic (traduction du petit Tulbot;, et je n'aurais eu garde d'omettre ce digne Pélazolit, ou Feslalozzi, quelque chose comme ça, sans oublier VEinilc de ce raseur grandiloifueJit...
< Emile! Emile, tu m'fuis! .. \ j)ropos qu'est-ce qu'elle devient, .Mily-Meyer .'
J'aurais su montrer, ainsi, que j'avais médité voir Grande lùicyclopédie Larousse , les ouvrages cités à l'article /ù///calion, et j'aurais su, pour mon public habituel, ce public altruiste, noblement anxirux des problèmes sociaux, j aurais su condenser la moelle même de ces t suhstantifii (jucs ouvrages. (Jutls para<^raplies irréfutables seraient sortis vu Lataillon serrés de ma plume Blan/y-Pourc : c On sait (jur dans la soi'iété ccmtemixiraine » aur;us ji* «lebulé, et puis, je ne vous dis que ça 1 Mais je n'ai pas le temps, non, vraiment pas le temps Le premier chapitre, vous l'avez jR'ut être remaniué, était un peu froid ; il faut (fue j';uiime, et j'ai hât( de précipiter la «lame «pie je vous ai promise dans les bras du lloberl déjà présenté, car, j'ai rcmanfué ça, -- nous autres substils analystes nous remarquons
beaucoup — lorsqu'un romancier n'a pas encore, vers la page 27, servi dentremetteur, ses lecteurs comnienceJit à s'ijnpatienter, et les moins t<juitois le traitent déjà de raseur
Aussi, je coupe tout ce (|ui a trait à l'éducation de Frantz. je coupe impitoyablement, fortifié dans cette résolution procustienne par certain ai)ophtegme d'uJi penseur arabe c'est moi le penseur arabe, mais je dis ça par modestie) que je m'en vais vous citer : - D'iim- écltictition, ce sont les résultats seuls qui importent. > Hein, ça vous a une saveur rudement orientale) !
A(Ionc(jues, passons aux résultats
Mais d'abord, si vous le permettez, nous allons envoyer se rejoindre dans la tombe le i>ère et la mère Vindevogel dont nous n'avons plus aucun besoin. Les jH^rsonnages orphelins sont bien plus maniables. Ht puis, toujours avec votre i>ermission. nous exempterons Frantz, et aussi Robert Parville, de tout service militaire. Plus de roman possible si les héros s'encasernent pendimt trois ans.
Je n'ai plus de précaution à prendre ? Tout va bien ?
Alors je continue.
Lorsfjue, suri)ris (au cours d'une j)elite ballade à Londres) p:u- la nouvelle du trépas de ses ascendants, l'hoir Frantz revint
aux lieux de son enfance, il prit < ^
sance des * dernièies volontés » pal'
et les jugeant aviuitageuses, les res|>ccla.
L'usine était si bicJi lancée qu'il n'y avait pas à s'en occuper. 11 valut même beaucoup mieux que Frantz ne s'en occu|kU
pas L'n ingénieur malin comme u:- '•,
dé\oué comme un caniche, et tr r
comme un bœuf, s'usa le teni; t .i
tout diriger, \xnir de m ' :■
menls, et l'atfaire conli. '■' »
merveille. Frantz, cha(|ue an ( î ' ' venus et li m i k i
t. il Le luxe cl i .c
lui tendaient leurs bras mgcUcux. il l'y jcla.
Il se sépara d'abord, non sans les effusions convenables, de son abbé qu'il avait assez vu (il le trouvait un peu clérical), puis, à dessein de satisfaire un projet qui, depuis longtemps, lui trottait par la cervelle (petite piste), il se commanda des cartes de visite.
Sur son ordre, le graveur en exécuta de quatre sortes. Les premières, véridiquement libellées :
FRANTZ viNDEVOGEL. Lizery (Campiue) .
le récent héritier les jeta tout de suite au feu. Les secondes, plus concises :
FRANTZ VINDEVOGEL DE LIZERY
demeurèrent au fond d'un tiroir, inutilisées. Les troisièmes lui plurent, rédigées:
FRANTZ V. DE LIZERY
Il s'en servit quelques mois. Quand on lui demandait :
— Ce V, c'est l'initiale de?...
— De Victor, répondait-il.
Puis il adopta déf in;itivement la quatrième sorte de cartes :
FRANTZ DE LIZERY
cependant que l'usine Vindevogel (Pâtes alimentaires, Spécialités de tapiocas fins, Nouilles-Taupin, Farines lactées) refonctionnait dans la Campine, lucrativement.
A l'époque où commence (enfin) ce récit, Frantz de Lizery était resté le joli bébé que nous avons vu, avec, toujours, les tites menottes, les tits petons, les tits cheveux blonds frisés qui ravissaient feue Maria Von Peteghem ; et, en plus, une tite moustache, souple et floche, qui ne déparait pas trop ses mines mièvres, ses façons de fillette trop gâtée.
— Il porte le travesti bien mieux que madame Dieulafoy ! déclarait Maugis, connaisseur.
Et quel continuel souci de féminités !
Franlz, désœuvré comme une chatte — golf, polo, tennis, tous les sports dont il parlait abondamment n'étant guère pour lui qu'un prétexte à jolis suifs de flanelles claires — s'occupait avec un sérieux désarmant à broder, à étudier le macramé, à
perfectionner toute la série des points russes. D'ailleurs, très fier de ce talent paradoxal, si quelqu'un semblait surpris de l'ouïr soupirer d'une voix lasse :
— Ces domesticiues sont terriblement odieux ! Je ne sais pas mettre la main sur mon ouvrage...
Frantz ajoutait :
— En Angleterre les hommes ne restent pas sans rien faire coimme ici. Ils travaillent beaucoup. J'ai vu un coussin délicieusement brodé au point de Rhodes par lord Steemboot ; och ! ça était une réellement charmante chose !
— Vous devriez bien me raccommoder mes chaussettes, interrompait Maugis, au point de Rhodes.
— Och ! vous tenez le fou avec moi ! répliquait Lizery en riant.
Quel délicieux caractère ! Du reste, ses broderies étaient charmantes, celles au plumetis. surtout.
Mais, ce qui rendait Frantz de Lizery tout à fait précieux, inimitable, unique, et pièce de collection, c'était la perfection de son anglomanie.
II ne se contentait pas de suivre les modes de là-bas avec une si minutieuse déférence qu'on pouvait, rien qu'à le voir, être exactement renseigné sur la façon dont les Français seraient ridicules dans deux ans. (Les modes mettent à peu près deux ans pour passer the channel, les masculines dans un sens, les féminines dans l'autre). C'était peu pour lui que les petits anglicismes courants, la pipe courte montée d'argent, les cigarettes qui sentent le foin trempé de miel, les Mapleries et autres Libertysmes. Il ne lui suffisait pas de connaître à fond le « Peerage and Baronnettage », ce Studbook des familles anglaises. II ne lui suffisait pas d'avoir été présenté, sinon au prince of Wales, du moins à Little Tich. Il ne lui suffisait pas... Ce Brabançon anglomane s'exprimait invariablement en belge avec l'accent de Londres. Il faisait mieux : il parlait un « mot à mot » cocasse, pensant en anglais, traduisant en belge ensuite, non sans quelques exclamations londoniennes intercalées. Par exemple, en réponse à Maugis déclarant :
— C'que j'ai été saucé c'matin en bécane !
Frnniz s'exclamait :
— So ! Pauvre ami 1 Je souhaite pour que
UN MLAl.N MU.NSIELR !
vous ne soyez pas refroidi ! C'est un triste temps (|Uiind inèine qu'on a aujourd'hui ' Vous regardez fatigue, réellement ! Mettezvous seulement prè-s le feu... L'autre fauteuil il est plus meilleiu-, celui-ci est si inconfortable î Je dis comme ç:i que vous levez prendre une cup of tea bouillant ! ^Un jour, au « Continental ', on lui pro- »a un interprète.
gentil giu-çon avec ça, obligeant, ne manquant pas de goût artistique (toujours école anglo belge, par exemple ! préj)ariinl comme personne les cocktails au faro.
Clara Par\ille en riant ; on dirait Fordyce singeant Caran d'Ache.
— Waiter, godferdoom ! Ici avec cette graisse !
- Ce vieux Keepsake belge ! dit Henry Maugis.
— Pourcpioi Keepsake belge ? demanda Jim Smiley.
— Sais j)as. M'semble fju'ça lui va, ce nom-là. ICst-il daim, hein, c vieux Keepsake belge ! Kst-il confiture ! Gracions me !
— Toi aussi ?
— J't'assure qu'c'est contagieux. J'sens qu'ça me prend, God bless ! Viens donc boir' un verre ed* Martell, ça fera la réaction.
— Sa femme est vraiment charmante, remanjua Smiley.
— lié ! Smiley sTappuyerail, la p'tite blonde ? la jolie Suzanne ? Fi, le vilain débauché ! Mon vieux, jxiur avoir éjx^usé Franlz de Lizery, elle doit avoir des goûts hors nature, c't'enfant-là !
— Bien gentille, en tout cas.
— Tu parles î Elle a l'air d'une p'Iite caille !
Qui donc a l'air d'une |K*tite caille ? riquil Hobert qui entrait au Bar.
La femme à Lizery.
— Tiens ! Je dois justement dîner avec elle la scfnaine prochaine chez les Clepsydre. On la dit charmante. Quant au mari...
- Maugis la baptisé Keei)sake beige C tst assez cela !
Est-ce que vous ne profitez pas sur un verre de Martell, old l'arville ? bouffonna .Maillais ; en est meilleur comme tout, my dear.
— Ce Maugis inulc merveilleusement, dé-
Suzanne de Lizen' est jolie, adorablemenl.
Par conséquent, blonde.
Ses cheveux ondulés nalurellenient notable économie ! La seule, d'ailleurs, que leur mignonne propriétaire ait jamais faite), ses cheveux fins, d'habiles lotions d eau oxygénée les ont amenés à un blond sî délicatement atténué, si pâle, si touchant, qu'à les voir on relient sa respiration.
Sous l'arc toujours étonné des sourcils, ses yeux de myosotis rêvent, ou du moins ont l'air de rêver, ce qui, au point de vue esthétique, me paraît tout à fait suffisant.
Le nez aux narines sensuellement mobiles, la bouche, pas très personnelle, mais dont les coins se relèvent dans le sourire? avec une mutinerie aguicheuse, la taille d une souplesse frijionne, la carnation savoureusement école anglaise -, 'détails intimes seront ultérieurement donnés), autant de facteurs de succès qui suffiraient à classer haut une professionnelle Aussi bien, celte désirable créature, malgré sa stricte observance des fidélités conjugales, ressemble indéniablement à une ccK«>tte.
Avec assez de ((ualités physi(pies |K>ur constituer deux émérites demi mondaines, elle n'a pas l'air d'une mondaine tout entière. Arithmétitjue, cpic me veux lu?
— Et bébête, avec ça...
l'ne perle, quoi î
Quand l'rantz la rencontra, elle sortait ;Y peine des - Oiseaux» ; car son jKTe, le gros Moupet des Tares, un riche f * • • •' fmachines à carder, grossier, bi cond en anecdotes gauloises (• Le cai de Babelais î ris(|ua un jour M.r ■ i
tenu à ce cjue sa fifille fût éd. ; .s
un couvent tout c'qu'y a d'bien, iwar y
r ce que j'os» - • - i - .^
I es utiles ; et S t
ménagé, en effet, des amitiés très chu Hemuante comme une bergcronnctle, fron-
deuse, dissipée, d'une tenue aussi peu «réservée » que possible, elle désespérait la' supérieure, mais toutes ses compagnes l'adoraient.
Suzanne avait plu à Frantz de Lizery ; ces petits renseignements d'ordre mondain le transportèrent. « Comment, mademoiselle Moupet des Tares avait été élevée avec mademoiselle de... et mademoiselle du... et mademoiselle des... ! Des relations si flatteuses véritablement ! » (On ne parlait pas
Suzanne chantait gentiment.
de Bénédicte de ChâtUlon qui, du même couvent, avait roulé jusqu'aux cabarets de Montmartre, où elle piaulait sous son véritable nom). <c Ça est un tout à fait avantageux parti ! » Les notaires, consultés, s'arrangèrent à merveille. Frantz pensa qu'il était temps de recevoir le coup de foudre. Il s'offrit cela un soir.
Suzanne chantait. Elle chantait gentiment, avec beaucoup de sentiment, — « Allangui et baigné de pédales », comme indique, aux exécutants de ses lieder pâmés, le jeune Reynaldo Ilahn (les deux // c'est pour
alànguir davantage) ; — elle chantait des couplets italiens ce soir-là :
lo vorrei che nella luna Ci s'andasse in carrettella Per vedere la piu bella Délie donne di lassii !
Vraiment, Suzanne mettait sur le mot «Luna», le seul qu'elle comprît, tant d'émotion, tant de mystère, tant d'argent fluide et de clapotis d'eau rêveuse, que Frantz n'y résista pas.
Il épuisa sa collection de diminutifs :
— You Suzie !... You Suzy !... Mon angeke !...
Tout de suite cela avait très bien convenu à sa Sweetheart. Le père Moupet des Tares aurait préféré « de la noblesse plus antique », comme il disait, mais sa femme, une philaminte hystérique, désirait éloigner au plus tôt cette grande fUle qui la gênait pour courir le guilledou avec les représentants de la littérature pas dégoûtée, académiciens besoigneux ou bohèmes rêvant de femmes du monde. D'autre part, l'Usine Vindevogel tapiocait sans relâchei, et Moupet des Tares-au- Verbe-Sonore n'ayant jamais entrevu dans ses rêves qu'un gendre déposant, au milieu de la corbeiUe de noces, des liasses de dettes à payer, fut séduit par les explications du notaire de Frantz.
Si bien que Gigout remplit Saint-Augustin, une fois de plus, avec' les sonorités du machin nuptial de Lohengrin, vu le démodé absolu de la grande Marche à percusssion centrale du nommé Mendelssohn.
Nous ne lèverons pas le voile sacré du « Honeymoon » . Nous ne le lèverons certes pas ; toutefois, rien ne nous porte à croire que ce cher Frantz renouvela les prouesses enregistrées sous le numéro treize des travaux qu'exécuta l'Archer de Stymphale ; Suzanne engraissa un peu ; au bout d'un an, madame Henry l'accoucha d'une fille, poupée blonde et rose, que l'on baptisa Gretchen. Et, tout de suite, l'aimable primipare décida que l'innocente, confiée à une nourrice de Munich, téterait en allemand (ce que Maugis appelait prendre sa Bavaroise), jouerait en allemand, ferait tout — tout ! — en allemand. Pourquoi ? Mon Dieu, par instinctif besoin de contrecarrer son anglomane de mari, qui aurait donné
Ex COMVALKS. K.N,:,r ry n MKN, ,.K^ UMT
l^ OK FESIMES
IN VILAIN MONSIKIR :
m de ses yeux pour que Grelchen apprit i lire dans \V aller Scott !
Au jour ou commence ce roman (car il audra bien qu'il finisse par commencer), irelchen avait trois ans, une bonne allenande, Augusta qu'elle nommait abréviaivement « Ata >) et de si jolies capotes de oie plissées ! On la descendait à ses paents, chaque jour, aprè.s déjiuner ; Frantz a gratifiait d'un petit gâteau, Suzanne la )renait sur ses genoux :
— Comme tu es mal coiffée, ma fille ! Et elle lui tirait les cheveux pendant
[uelques minutes.
(iretchen implorait de sa petite voixd'oieau.
— Ma... iœllifjst, chichte.
Traduction; Maman, s'il vous plaît, une
lisloire ! Six^jours par semaine, maman l'avait pas le temps, ou Frantz geignait
— Och, Susie ' Je vous prie... que l'on 'amène Gretchen de retour à la nursery... relie enfant est si tant horriblement tapageuse et j'ai si tant fort la migraine après na tête !
Et Ata remontait son élève, Ata, les lèvres 'uldi'iK)ulées d'un sourire où la déférence l'acidulait de mépris.
Le septième jour, maman se résignait à larrer t die Slrebsmaric , ou encore l'édiiantc histoire de Struwcl peter , de ce ^ierrc in<-orrigibk'Mi(iit malj)rupre * - tous licts moralisateurs qu'oyait Gretchen, les eux é(ar(juillé> d'exiase, avec d'adniralifs .
— Aeh ! m'ma, wie s ch œn !
Ou bien Frantz prenait la petite sur ses enoux v{ la couvrait de métaphores nigaueminl extasiées :
— Ma petite crotte ' . Chère petite bou- 'kc :... Vieux tendre |>etit cochon... My arling !..
Gretchen passait le reste du temps avec I f Frœulein» ( sa mère la sortait rarement , dans ces cas-là, l'oubliait toujours (juel Je part).
IA l'office, les domesti(iues, drs domesti les de confiance, perfectionniiienl son ucalion
— Dis que ton papa «-si cocu, ma chérie.
— 1* pa cocu !
— Donni'z attention, recommandait .Ma .
Gretchen cela réi>éUTait, y aurait- il du
ectaclc.
— Bah ! y a pas de pel ! Dis. Grelchen, la
maman, qu'est-ce qu'elle fait avec Le cousin Edouard ?
— Fait papa cocu
Pure calomnie. Suzanne ne faisait < papa cocu > avec personne, et avec le cousin Edouard, filandreux rc|)résentanl dis grosses légumes de l'administration des douanes, moins qu'avec personne; mais je i si vous l'avez déjà remarqué, les d*' (lues de confiance sont plutôt malveillants.
Quelle existence encombrée, rexislcncc oisive de Frantz et de Suzanne de Lizer\' î
Combinant les relations de couvenl de sa femme avec ses relations de cercle à lui, Frantz i>erfectionnait de Jour en jour son < Livre d'adresses ' ; il le revisait, l'augmentait, le collectionnait à l'aide du Livre d'or des Salons, le confrontait avec Tout Paris Rcccption^ le corrigeait grâce aux renseignements du Paris Mondain. Vcnrichissait de notes marginales, ajoutait des feuillets intercalaires propres à recevoir le nom des Sud Amérique récemment promus Parisiens, et <'e l,i\re d.Xdresse.s, digne Bible d un tel foyer, reposait, respecté, sur un petit socle s|)écial.
Il semblait vraiment que c payer des visites > fût, i)our Frantz, la suprême volupté. Nul, comme lui, il faut loyalement le recomiaitre, ne savait jongler d'une seule main avec un chapi'au, des gants, une tasse de thé, une i>etite cuillère, un san ! v M au caviar, un com|)liment à la m.i. de
maison et cpiehiues autres difficultés ; il s'entendait à baiser la main des do : - ' rcs, il se montrait enjoué ave<' les filles, il s'informait de toutes les santés : l'A comment est ci- que ça n ;i avec madame voire ma sa*ur ' l.i dernure f«»iN (|ue j'ai été assez heureux |M>ur la voir elle était un peu souffr:iiite \ • * ". pas *.♦ .. Oh ' c'est quan«l mèMi«- «1 Et élesvous maintenant |>lus content avec l'actuelle sanlé de monsieur votre mon
Sur les généalogies, nul n'aurait pu prétendre le coller
— Moi, je sais tout vou% exHiqucr: It
sœur de son mon oncle a 'marié en deuxièmes noces un cousin de...
— Ah ? parfaitement !
Et ces visites, et d'autres visites, et puis encore des visites, et les dîners en ville, et les soirées, et les concerts, et les réceptions, et les five o'clock, et les répétitions générales, et les vernissages !
Une comptabilité effroyable, je vous dis !
Si bien que, pendant les quatre premières années de son mariage, Suzanne de Lizery, toute sa vie émiettée par cette existence telle que la mènent
Monsieur de Snob et madame Veulé.
n'avait pas seulement eu le temps de penser à tromper son Inari. Si quelquefois (en apprenant d'une amie que la petite Z... « Tu sais bien, ma chère, celle qui un jour, au couvent, avait mis de l'encre dans le bénitier » marchait décidément avec le petit K... ; ou que la comtesse de Y... «Tu te rappelles, celle qui avait dans sa cassette toutes les photographies de gymnasiarques en collants », avait filé en Italie, et le parfait amour, avec son valet de pied ; ou que la baronne Nocheinmal — excellent soprano pour y confire des cornichons, — recevait à draps ouverts un maladroit qui compose du sous-Bruneau), si quelquefois Suzanne avait pu effleurer quelque songerie un peu adultère, Frantz était toujours accouru, affairé :
— Vous savez, Suzie, que le bal des Machin est le 22 ! Dites une fois si vous avez tout ce que tu as besoin ? Avez-vous ?
Et si, au bal des Machin, Suzanne avait peut-être remarqué le petit Untel, comme elle ne pouvait décemment se passer d'assister, le lendemain, à la réception des Chose, un petit Autretel quelconque effaçait l'impression. Elle tourbillonnait, telle la feuille d'automne elle-même.
A force de se mettre sur les dents, elle finit par être sur le flanc. (N'est-ce pas, ô étrangers, que la langue française est difficile) ! Le médecin lui ordonna huit jours
de lit, et, couchée, elle se prit à réfléchir Rien de plus malsain que la réflexion poui les personnes qui n'ont pas l'habitude de cet exercice.
Solitudes rêveuses des convalescences malsaines tépidités des coins de feu berceurs, vous êtes souvent la marche fatale où trébuchent les vertus frissonnantes ! — Immense idéal qui embrasses les âmes palpitantes, où es-tu?...
— Me v'ià I...
Et il est là, en effet. Du demi- jour, des tasses de thé, des romans nouveaux feuilletés, des visites de femmes ; quinze jours après, par un crépuscule ad hoc, Suzanne songeait à prendre un amant. Il lui était apparu, très logiquement, très simplement, que cela manquait à son confortable. Ce devait être si amusant !
Elle passa en revue ses souvenirs, constata que personne ne lui convenait, se promit de chercher, sourit, et s'étira, chatte, en l'honneur de tout un avenir charmant. Elle était décidée.
« Oh ! pensa-t-elle, et le Père Serafini ! » (Car Suzanne était un peu dévote). « Eh bien ! je me confesserai, voilà tout !» (Car Suzanne était ignorante du ferme propos, si nécessaire). « Et puis je lui parlerai de Wagner pour changer ses idées, et il ne pensera plus à me gronder ». (Car Suzanne était assez observatrice pour avoir remarqué que, chez le Père Serafini, l'envahisseuse musique avait chassé peu à peu tout sentiment, et même toute pensée).
Lorsque Frantz rentra, Taspirante- adultère, doucement émue de sa belle résolution, le regarda avec curiosité. Il n'était pas changé.
— D'ailleurs, pensa-t-elle, ce n'est pas pour lui être désagiréable, ce que j'en ferai , il n'est pas sérieux, lui. Et puis, il ne le saura pas.
Mais, instinctivement, elle se fit aimable aux migraines maritales.
Ils y gagnent toujours.