‹ Un vilain monsieurChapitre 4 sur 13 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

QUI CONTIENT QUELQUES RENSEIGNEMENTS SUR L AMOUR MODERNE ET — INCIDEMMENT — SUR M. FÉLIX FAURE

Diner chez les Moupct des Tares. Trop d'ar^^cnlerie, trop de liiinières, trop de fleurs.

C'est le silence du pelade. (/>ï.vqr//e d'écre visses. Velouté ù la Cijrdno).

liobert, le côté droit opprimé par la vo- Juinineusc baronne Nocheinnial, blanchit la manche f^auche de son sifflet, à la vclouline de Suzanne de Lizery, dont c'est la i)remière sortie, depuis la fameuse convalescence.

Il trouve, non sans raison, celte blondinette *i)nrfaitement délicieuse, et rêve :

— Ça serait gentil tout plein, une petite chose blonde comme ça pour faire joujou ! Sans coinpier cju'eJle ne me coûterait pas un sou, celle-là !

Suzanne, cJlc, ravie de dîner avec « le jeune et déjà célèbre psychoiofjue de la Falir/ur du Cœur et de Fièvre de Tendresse , deux des romans de sa crjnvalescence, juj^e Ho bert « trôs bien • et se sent l'âme aussi miséricordieusement accueillante (|u'une hospitalité de nuit.

— Kst-elle assez délicieusement mise ! so dit Hobert.

lA\c serait ensachée, comme le Balzac de Hodin, cpiii la trouverait aussi « déli «iousemenl mis»- > ; mais, en fait, la coutu

(Tc a miraculeusement réussi cette toilette de rêve, rose et blanche comme Su/anne . sur lin sou|)le transparent couleur chair.

la jupe s'évase, plissée soleil, en gaze ^Champagne» incrustée de Ch:inlilly blanc ( un antique et somptueux Chantilly familial cjui a déjà seri>enté le long de bien (les hanches, mais jamais de plus concuj)iscibles que celles-ci), la dentelle rebrodée elle-même de paillettes légères et discrètement cabochonnée de corail rose.

Kl quel libér;d décolletage ! Déshabilleur à souhait, franchement biaisé de gauche à droite au dessus du corsage drapé dans le même sens ; pas de nuuiches, bien entendu ; rien qu'une mince torsade de gaze blonde, presque invisible sur la blondeur de l'épaule ; je vous dis que le sénateur liéranger lui-même aurait tiqué dessus.

{Filets de sole à la Cardinal j.

Le soprano verjuté de la considcrable madame Xochcinmal 4 'arrache à son rêve :

— M. Parville, je lis aucoup d'intérêt vos iu-tieles au Se

— Madame

— Le dernier surtout . .

— Mon Dieu, madame...

— El comme c'est curieux, ces détails que vous d«)nni'Z sur noire Président î

— Mon Dieu, madame...

— Moi, je trouve l'élix Faurc très représentatif, intervint Fratil ' "^ t il

pas Y Certainement il r. v,..!ad

fils de Sa Gracieuse .^! au duc de

(ionnaught.

— Connaught toi-même, pr.wn nrla Maugis, pas trop liaul, heiirei.

— Ne iK'nsez vous pas, monsieur Parville ? insista Lizerv

— Si... il y a quelque chose...

— On dit, reprit la forte dame, qu'il a été admirable de dévouement pendant l'année terrible.

— C'est comme pas vrai, hein ! s'exclama Frantz.

— Je tiens cela de...

(Aparté de Robert : « Ah ça ! est-ce qu'ils ne vont pas me concéder la paix avec Félisque) » ?

— C'est d'ailleurs un homme instruitn'est-ce pas, monsieur Parville ?

— Etonnamment. Il sait tous les chefslieux et sous-préfectures des départements, avec les lieux remarquables.

C'est le silence du potage...

— Vraiment ?

— Sa bibliothèque est choisie. Il connaît Mallarmé: « Les Mots anglais >, et l'on remarque parmi ses ouvrages de chevet le Richelieu de M. Hanotaux, les Aventures, de Pickwick et le Livre d'or des Salons.. — Et puis il sait du russe autant qu'homme de France.

[Côtelettes d'agneau à la jardinière).

Robert profite de la diversion pour se précipiter vers sa voisine de gauche, qui commençait à se trouver un peu lâchée.

— J aurais voulu aussi vous féliciter.

Monsieur, vous remercier du plaisir que m'a donné votre dernier volume...

— Madame...

— Mais madame Nocheinmal vous accaparait.

— Elle me faisait lui raconter Félix Faure !

— Le président ! Est-ce qu'il monte bien à cheval ?

— Très bien.

— Il n'a pas le vent du zèbre, lui, intervient Maugis, de l'autre côté de la table.

— Vous dites ? s'effare le cousin Edouard.

— Ren quoi, le trac du canasson, le vent du poulet d'Inde ; on peut jamais monter proprement avec ça ! Sans compter qu'il n'a pas le genou rond!.

— Hum ! grogne le colonel des Gâchettes (le plus sanguin des colonels), un chef d'Etat, comprenez - moi bien, un chef

d'Etat doit monter à cheval... Il faut, pour le prestige...

On le laisse continuer tout seul.

(Solide de homard à la Bragration).

— Ah ! reprend Suzanne, qui va un peu vite, faute d'habitude, j'aime tant votre façon de con-

■ cevoir l'amour !

— Madame...

— Oui, continue-t-elle d'une voix pure, un abandon de soi, au-delà des petites mesquineries de l'existence, une tendresse qui

çs emporte tout... Vous avez dû

beaucoup souffrir ?

— Mon Dieu, madame...

— Mais je suis indiscrète...

pardonnez-moi...

(Aparté de Robert : « Je ne

veux pourtant pas lui dire que

je ne compte guère, parmi mes souffrances

d'amour, que l'embêtement d'avoir trop

mené Annette au théâtre) » !

Il assourdit un peu sa voix :

— Ah, Madame ! qui n'a pas souffert ? Il y a des jours où l'on est bien las, bien désespéré...

— Oh ! il ne faut pas désespérer ! interrompt Suzanne, bonne petite âme de compassion sosotte.

Robert soupire, astucieusement, cependant que le maître d'hôtel ronronne cet alexandrin :

{Truffes de Périgord au vin de Marsala).

— Oh ! Je suis plus au courant de vos affaires de cœur que vous ne croyez ! reprend Suzanne d'un petit air enjoué qui

«•7'Ti

— Mais qui vois dit quk vous m'avkx dkplu?.

fait le bleu de ses yeux tout brillant. Votre ami Maugis nous a parlé de vous.

(Aparté de Robert : < Ah bien ! elle doit être joliment rensei^ée) > !

— Madame (il prend un air pénétré et bafouilleur), madame, on peut avoir fait bien des sottises et valoir mieux fju'elles. Si jamais j'avais eu le bonheur de rencontrer... d'être accepté par une femme qui... dans certains cas...

— Oh ! oh ! fait Suzanne, un peu interlofjuée, car, tout de même, elle trouve cette franchise par trop dénuée d'artifice.

Ai^arté de Robert : ^ Tant pis, je risque une botte) !

Elle le regarde, un sourire inviteur éclairant ses lèvres aimantes.

— Ah, Madame ! Vous allez me trouver bien sot, ridicule, bien... mais si je vous ilisais, madame ' ... Je vous ai vue, ])our la première fois, il y a une heure... Kh bien î il me semble que je vous ai toujours connue !

— Monsieur ! dit Suzanne d'une voix mouillée d'émoi.

— Ah ! laissez- moi parler — que vous imiK)rle ? Vous me trouvez ridicule, n'est-ce pas ? Mais si je vous disais que l'amoiu* ?.. Ah î mais à quoi bon !...

Le maîlre d'hôtel offre une glace < Ile (lu Diable , car dans cette maison on est très monté contre l'Etat-Major.

Croyez-moi si vous voulez, Suzaniu' et RubiTf se sont parfaiicmt'iil compris

— Nous ne pouvez pas savoir, iiionsitur l'arviMe, reprend en se j)cnchanl vers Ro berl la majestueuse baronne NocheinmaJ.

à quel point je m'intéresse à la vie intime du Rrésidi-nl !..

Occuper ainsi la première des magistratures de ri-^lat et demeurer si simple, si .. car il est très simple, n'est-ce pas ?

— C'est presque pas possible, dit Franlz le Lizery

(Aparté de R<>l)erl : c Non, ce qu'ils mv raseni avec Félix-lc-13el ! Knîfin î Documentons ces daims) » :

— Eté comme hiver, Ma<lame, il se lève à cinq heures.

— A cinq heures ?

— Vérilablt-ment

-- Il prend un bain liè<le ù 30 degrés centigrades, avec quelques gouttes de vi-

naigre de Pennés. Puis, thé léger, avec un peu de pain d'épice.

— Du pain d'épice !

— Puis la pipe du matin, une pipe en merisier. Ensuite, travail juscpi'à huit heures avec son secrétaire particulier.

— Que ces détails m'intéressent ! Que vous êtes heureux de savoir tout cela !

— Mon Dieu, madame...

A l'autre bout de la table, pensant complaire à 1 aradémiiien Végreuille ce < Rernardin de Saint-Pierre nihiliste > disent ses amis, < ce compère Mathieu frotté de Fénelon , précise Jim Smiley), la prolixe Moupel des Tares parle, ostentalrice, et tient le dais de la conversation.

Comment notre jolie Suzanne a-t-elle pu naître de ce < bas-bleu mal tiré î Peutêtre bossue ex-juive convertie par Dom Rosco, prétend Maugis , certainement hanchée de travers, le cou brutalement court, les cheveux rares, saucés de roux, frisés à l'enfant par-dessus des oreilles qu'il urge de dérober à l'admiration, le nez crochu entre des yeux gris à fleurs de tète, incoerciblement trépidante, madame Moupet des Tares maîtresse de Végreuille a tout ù fait l'air d'une chouette en automobile.

Elle parle d'elle, comme toujours .

— Je suis allée ce matin au bord de l'eau, près du Pi'lit-PonI, fouiller des échoppes de ferrailles, où je suis toujours certaine de faire des découvertes... J ai commandé IK)ur le manuscrit du dernier livre de M. Végreuille une reliure dont j'ai donné moi-même le dessin ; les Vallgren en étaient émerveillés ! Rien ne me fatigue ! J ai une hyj^iène particulière: je couche, même l'hiver, la fenêlre ouverte...

— Dans l'esjxjir qu'un cambrioleur râblé... murmure Maugis.

Mais le cousin Edouard l'engage au silence d'un coup de coude épouré.

— Je me lève de l>on malin, et je pars en expédition. Je marche, je marche...

— Végreuille en sait (luchpie chose, fait encore Maugis, incorrig i)le.

A son tour, l'académieirn fonctionne (îavé de fromage et insensible aux sucreries, il développe un sujet de conversai itm vraiment bien choisi |xiur dîners mondains et, avec de savanlasses élégances de pion mji-

niéré, il met à la portée de '• ' > ce

({u'il vient de lire dans lu .S de

Michel Hréal

— Certes, on pourrait citer d'innombrables exemples de « polysémie ».

Le cousin Edouard confond avec « Polynésie » et demande des éclaircissements à Maugis, qui lui répond :

— Ça se prend pour le rhume.

— Ainsi, continue Végreuille qui tient à écouler sa science récente, ainsi le mot species, au moyen âge, fut d'abord employé par les droguistes...

— C'est pas pour charrier, certifie Maugis à Edouard, mais, vrai, c'qu'il a une tête de potard !

— Chut ! Il va entendre...

— C'que j'men fiche ! De profil, surtout, hein?

La voix fade du conférencier continue de s'égoutter avec lenteur :

— Ce mot désignait les quatre espèces d'ingrédients dont ils faisaient commerce et que nous appelons maintenant épices ; c'est un curieux exemple de restriction...

Il s'interrompt pour boire ; aussitôt, un petit biologiste étique, très myope et très malpropre, qui n'a pas réussi à placer une phrase depuis la bisque initiale, profite de cet arrêt inespéré pour déclarer que la présence des glugéidées chez les distomes parasites des lamelli-branches...

Maugis n'y tient plus. Sous cette averse de termes inconnus il se secoue rageusement et, à pleine voix :

— Oui, mon vieux, Lavandière, à Koechlin (c'était à Enghien, je m'y vois encore), pour un demi-louis, elle à rapporté 1,272 balles, oui mon vieux, 1,272... et le paquet de tabac !

On quitta la salle à manger. Robert se pencha vers Suzanne de Lizery, attendrissant sa voix :

— Pardonnez-moi, Madame, j'ai eu tort de... je n'ai pas été maître de... Je serais désolé de vous avoir déplu...

Suzanne se trouva si embarrassée pour répondre qu'elle jeta brusquement, toute rose, les oreilles bourdonnantes :

— Mais qui vous dit que vous m'avez déplu ?...

De l'orgueil envahit Robert. Le fait est que ça n'avait pas traîné. Mais le terrain était bien préparé, si bien, qu'à défaut de Parville un autre eût peut-être réussi. Seulement, vous auriez dit ça à Robert qu'il ne VOUS aurait pas cru.

La soirée ne présenta pas d'événements exceptionnels.

Robert subit pendant une demi-heure un cours d'hippiatrique, ruisselant d'intérêt, du colonel des Gâchettes.

— Dans la cavalerie... jeune homme...

quelquefois nous avons des chevaux qui tourrrnent... Ils tourrrnent, jeune homme... Hum ! Hum ! Ce sont des chevaux qui... qui se mettent à tourrrner... Eh bien ! ces cheveux... jeune homme... ces chevaux qui... ces chevaux qui tournent... savez- vous comment on les appelle... jeune homme?...

— Eh bien... jeune homme... on les appelle... ces chevaux... on les appelle des tourrriteurs . . .

— Je pourrais vous citer... hum ! hum ! beaucoup d'autres détails curieux... Ainsi... jeune homme... dans la cavalerie...

Robert déserta.

— Ah ! monsieur Parville, modula langoureusement la baronne Nocheinmal qui faisait tas dans une bergère (il pleut ! il pleut) ! je vous demande en grâce de venir un de ces jours me donner d'autres détails sur monsieur Faure... vous ne pouvez vous imaginer combien vous m'avez intéressée :

— Trop heureux, Madame !

Il s'évada...

Au fond du salon, Suzanne de Lizery se faisait prier par la maîtresse de maison qui appela Robert à le rescousse :

— Monsieur Parville, tâchez d'être plus éloquent que moi et obtenez de madame de Lizery, qui est une des meilleures élèves de madame Rosine Laborde, qu'elle nous chante la moindre petite chose italienne. Je vous laisse.

— Pourquoi ne... commença Robert.

— Oh ! Je chanterai si vous voulez, dit Suzanne en baissant les cils.

Il y eut un silence — comme il qonvenait. Le cousin Edouard en profita pour s'enquérir à mi-voix de ce qu'on allait entendre. Complaisamment, Maugis le renseigna, très haut :

— C'est une barcarolle, mon vieux Pont-

LN VILAIN MUNSIELR:

des-Soupirs, et ça commence ainsi : O Fiorinaj nella Um casa, via dclla Liina...

— Ça paraît charmant, approuva le pauvre naif.

— Tu parles, cousin Bette !

Au fond du salon, Tidylle continuait .

Dans lu cuvaient, j'-nr fnnnine.

— Que vous êtes jolie 1

— Vous trouvez ?

— Je trouve. Est-ce que il toussota , est-ce que vous me permettriez de venir vous le dire ?

— Mon Dieu, osa-t-elle avec une léjçèreté affectée, pour(|uoi pas ? Ça me distrairait, je me suis tant ennuyée ces temps-ci !

— Vous ne me défendez pas de me rapprocher de vous? précisa Robert qui s'incendiait à vue d'œil.

— Je ne vous le défends pas...

> Non I ces p'tiles filles élevées au cou vent; 1

— Je suis très peu lié avec Monslnir de Lizcry, mais...

— Franiz ? ' La frimousse de Su/.uJinc s'éclaira malicieusement, oh ! l'adorable sourire à fossettes )... Trouvez (|uel(|ue chose d'anglais à lui dire H il vous adorera.

— QueUpie chose d'anglais ?

— Oui, j)ourvu que vous mélauf^ez votre anglais d'uii |k'u de beige

- Tartine de Chest«r <l d« Marolles, alors ?

— Justement, confirma la rieuse qui s'amusait beaucoup. .Xvr/vous été |)ri'sinté au roi Léopold ?

— Pas personnellenunt .. Je connais la mère de Cleo de Mérode.

— C'est déjà quelque chose. Et le prince de Galles?

— J'ai le même chemisier (|ue lui.

— Un peu insuffisant peut-être

Par compensation je suis camarade de collège du fils aîné de Lord Steemboot..

— Parfait cela î Frantz ! Frantz î

— Chère amie, cjue souhaitez-vous de moi ?

— Monsieur Parville a été au collège avec le fils aîné de Lord Sleemboot.

— Oeh : s'écria Franîz, ravi C est comme pas |)Ossible ! J ai pour sa Grâce une énorme admiration... j'ai vu une fois de lui un coussin brodé au point de Rhodes, ça était exquis, fascinaling !

— Je vous laisse, dit Suzanne, Madame .\Ioui)et des Tares a besoin de mrji.

Dix minutes après, Frantz ne pouvait plus se passer de Robert.

Tout allait i>our le mieux dans le meilleur

Eitcr tfur lowi lur jirruirttrif:

de rrriir roui // tlirr '

-des salons du monde. Robert, aux anges, ne trouvait pas Suzanne sotte — et, de fait -elle ne l'avait pas été. Suzanne, aux mêmes ^nges, trouvait Robert charmant, et se savait ^é d'avoir inspiré une passion si violente que l'aveu n'en ait pu être retenu. Le i0olonel des Gâchettes expliquait à madame Nocheinmal (qui songeait au bain de Félix Faure) que dans la cavalerie... Hum!...

hum I... les rrrations d'avoine.

Une petite demoiselle maigriotte et minable vint miauler quelque chose de l'Isba hantée, le nouveau drame slavofantastique •d'Ivan Tagueulski, accompagnée par Ma- ^thon, verni d'indifférence.

Des bravos ! On se précipite, on félicite...

— Ah 1 maître, si vo»s saviez comme j'ai peur de mal rendre votre création ! minauda la petite demoiselle.

— Et moi donc ! grommela le maëstroff (la franchise russe) ! De fait ses craintes étaient justifiées. Mais l'œuvre ne comportait aucun plan, tonal ni l'autre, mais des harmonies douloureuses y geignaient, mais les accords de septième diminuée y étaient prodigués jusqu'à l'écœurement, si bien que, reconnaissant là de la musique « bien moderne , plusieurs dindes mélomanes, avancées ou se croyant telles, l'applaudirent.

Bagès-aux-lèvres-vermeilles rossignola les dernières productions des élèves de Franck,

— le « sou du Franck », insinua Maugis ;

— la pénétrante mélancolie d'Ernest Chausson, la distinction de Bréville, la nervosité de Louis de Serres, et puis des chefs-d'œuvre de Gabriel Fauré furent jetés en pâture

au public qui feignit l'enthousiasme et, dans son faible intérieur, regretta Cécile Chaminade.

Robert ne pouvait s'empêcher de donner raison à Maugis qui, surchauffé de grande fine, s'entêtait à répéter : « Ce Frantz de Lizery a vraiment une bonne tête de cocu» et ajoutait, avec des clins d'œil déplorablement grivois :

— Tu la chauffes ! Il la chauffe, ce vieux Parville, la p'tite caille ! Il la chauffe I

— Voyons, mon cher...

— S'embêtera pas... pas une minute, et je dirai leur los en vers français de dixsept pieds, au moins. Ah ! j'ai été gentil, mon p'tit Robert ; elle m'a intervievé sur ton compte, l'aut' jour... J'y ai raconté qu'Annette de Provins, lâchée par toi, s'en avait voulu périr de désespoir — le laudanum sentimental — ça t'fait honneur.

— C'est donc ça ?

— Ça doit être ça !... J'suis un père pour toi... J'dirai à Lizery que tu fais venir tes cure-dents d'Oxford. Il te vénérera. Et c'est tout à fait ton affaire, c'te petite blonde-là... et puis j'ai toujours aimé organiser les adultères, moi ! J'te dis que j'suis...

— Oui, tu es un père !

— J'suis un père ! Je te présente un père, un père, un père, souriant et prospère... comme glapissait ce pauvre Berthelier dans Giroflé-Girofla; mais t'es trop jeune pour avoir connu ça... Mon vieux, figure-toi qu'dans c'temps-là Jeanne Granier, eh ben, elle...

Cependant Suzanne chanta. Elle y alla de son grand air transalpin, cher, jadis, au cœur de Frantz :

Jo Vorrei che nella luna..

Et cette fois, ce fut la sensibilité de Robert que mirent en branle toutes les langueurs maniérées — ciel fleuri d'étoiles et nuit chargée de parfums — dont Suzanne énerva sa canzonette à la Luna.

Parville bouillonnait d'enthousiasme.

— Chantez, supplia-t-il avec l'élan d'un Fabiano Fabiani, chantez encore, chantez toujours...

Obéissante, et tout heureuse d'obéir, Suzanne s'assit devant le Pleyel (car l'accompagnateur Mathon avait déjà fui vers

IS \ ILAIN MONSIKL l; !

d'aulres salons, récolter d'autres cachets dr cinq loi:is), et pianota ce vague tralala de la :oni(|ue à la dominante sur quoi repose tout ce lot de rengaines qui nous vient d Italie et qui lui vient des cieux. Avec un sourire, elle annonça, pendant ce siniiliprélude-oninibus : Mtirianni. chanson napolitaine >.

— Marianni? conslala Maugis, de plus en plus pâteux, joli nom ; ça va nous réconforter après ces musiquettes d'anémie.

— Tais-loi d(»nc !

— Pourquoi (jue je me tairais, l'arville de mes entrailles ? C'est pas un joli nom, Marianiii? Si? Alors, m\'mi>èche pas de le proclamer ! Man'anni ça donne soif ; à la tienne ! Laisse-loi vivre. Et ça lui va si bien à la petite Li/ery !

— Comment ! < ma petite ?

— Pas encoH', mais il en est question ; j'ai l'œil! M aria nm\ non, mnis crois-tu que le mari, mon ami Frantz, a une bonne lêle de coca ? Mai ianni!

— Je t'en prie, tais-loi ; tu piu-les tout haut.

— Moi ? T as bu ! C'est à peine si je m entends moi-même !

Pendant ce temps, Suzanne gazouillait

Taifnio (lillo tanta toUe...

avec, au refrain, une sui)pli(uilion mignarde :

Marinnni. sciasdnn m ta.

Gué non me fa chiu speri !

Ciiant abandonné, de séduction facile, comme sa nature à elle, câlineries frôleuses des cadences, comment Robert Parville eût-il résisté au charme banal, soit, mais enveloppeur) de vos caresses ?

l£l la jolie chanteuse, blonde et frivole petite l)éte, frémissait d'aise ; elle se voyait si héroïne de roman, si grand amour, si étcrnelh' passion... « Marianni, ma chère âme, ah ! ne me fais plus languir * !

. . MnHanui. sciasann mia, Mari an ni, scia scion mia.

Kllc était grise de sentimentalité comme une f^rivc de raisin mûr. KUe adorait I{obert DéjA *' ma foi oui ' Il faut si peu d'amour [jour monter à la léte de ces chères

petites bétes-là ! Flirt joli déquilibre où soudain quelque frisson des sens fait glisser.

Il l'écoute en mordillant sa moustache :

... Man'anni.

Est-elle blonde' Est-elle jolie: Est-elle frêle ! Est-elle potelée ! Et puis elle ne lui coûterait pas un...

Des bravos ' On se précipite, on félicite. Suziume décerne à Robert un reg:U"d mouillé pour lui tout seul.

Devant Parville, tout étourdi, Frantz de

.1 /'/ vuf (lu violoncfllisle...

l.i/iry s'avance, pavé des iiileiilioiis les meilleures.

— Aoh I J'cs|)ère beaucoup, lui dit ce mari sans prix, (ju'on aura loccasion de faire mieux connaissance ensemble... J ai été si content d'apprendre pur notre ami N[augis comliicn nous autres on avait les mêmes goûts, indeed !

— Je serai charmé, de mon cùlé...

— Si je serais si indiscret cpie de vous demander de venir dîner une lois un soir avec Maugis... vous verriez quelques gravures anglaises dont j'ai la collection...

— Je...

— Réellement vous me ferez si tant plaisir ! Et certainement ma femme aussi...

Puis ils parlèrent de Lord Steemboot.

Mais il fallut se séparer. Tous les invités, à la vue du violoncelliste Maisonnetta annonçant un arioso de son crû, détalaient avec des prestesses épeurées. Suzanne chuchota à Robert : « A bientôt ! » avec un regard encore plus bleu pur que tous les

marcher parce qu'il fait

— Il fait bon « printemps ».

— Hein?

— C'est kif-kif Boucicaut. Je parie que j't'énumière comme ça tous les grands magasins de nouveautés d'ià Ville-Lumière !

— Miséricorde ! Mais tu es ivre ?

— T'es bien amoureux, toi ; c'est encore plus dégoûtant !

Maugis et Parville.

autres. Frantz le gratifia d'un shake-hand dont la cordialité faisait vraiment plaisir à voir. Les voilà amis pour la vie !

Maugis et Parville, les collets de leurs pelisses relevés, allumèrent une cigarette devant la porte.

— Froid sec ! dit Maugis ; une p'tite promenade nous fera circuler le sang. Si qu'on irait boire quelque chose d'un peu fortifiant ; le Gin cling me tente, ô Parville que Roger l'on dénomme î

— Si tu y tiens.

— J'y tiens. D'abord, il fait « bon marcher ;. .

— Oui.

Ils descendirent vers le boulevard des Italiens. Maugis, moins gris qu'il ne s'amusait à le paraître, fut élevé tout d'un cbup à la dignité de confident :

— Ah mon cher ! qu'elle est délicatement jolie, avec ses cheveux d'une adorable flavescence...

— Chut ! pas de mots d'auteur I

— Et la souplesse de sa taiUe ! As-tu remarqué que...

— J'ai tout remarqué. Alors, ça y est, mon vieux ! Il bat, le petit cœur à Robert ?

— Elle est tout bonnement délicieuse !

Elle...

— Oui. Elle est bête comme un poisson rouge. J'aime autant te prévenir tout de suite. ; i

— Ah ! vous voilà bien vous autres I «Bête», naturellement ! Je ne lui demande pas de traduire Kalidasa, parbleu !

— Calisaya ? près du Crédit-Lyoïinais ? Pourquoi traduire Calisaya ? En correctionnelle, alors ? Il est très bien, cet établissement.

— T'es bête ! Je dis Kalidasa, tu sais bien, l'auteur de la Sakuntalo! d'Hérold...

— Ah oui ? ben, si c'est déjà traduit de l'italien... quoi, tu tiques?... de l'indien, si tu veux, c'est pas la peine que la petite s'y mette, effectivement, ef... fec... ti... ve... ment...

— Ne blague pas, mon vieux, tu as été tout à fait gentil, tu m'as fait inviter à dîner chez ces gens-là, je t'adore. A toi Tma vie, ma bourse et mon épée !

— Merci, j'ai pas besoin de ta vie, et tes épées ont des coquilles trop lourdes.

— Seulement, ça m'agace cette manie que

vous avez tous de dire d'une femme < elle est bête» ! El quand même elle serait bête ! D'ailleurs, elle ne l'est certainement pas, cette créature mignonne, élégante, charmeuse...

— T'excite pas ! Très mauvais en sortant de table.

— Et si... si j'ai le bonheur de ne pas voir repousser mes avances...

— Oh ! ta sœur, marquis :

— ...Je pense que ce ne seront pas des occupations < intellectuelles ^ qui nous...

— Giizons ! gazons !

— Non ! Mais est-elle gentille !

— Le fait est cju elle vous a de grassouillettes épaules rembourrées ! C'qu'on doit être bien à se frotter le nez là-dessus :

- Et cette petite bouche fondante !

- Tu me fais envie ' Sans compter...

- Gazons ! gazons !

Maugis, lu m'as fait inviter à dîner chez les Lizery, tu...

— Oui. Ta vie, ta bourse et ton épée — c'est convenu !

— Sans blague, je le...

— Moi ? Ravi de l'avoir rendu service, mon vieux Parvillc. T'aime beaucoup, t'as un choix d jolies cravates, et puis lu joues si mal au bac !

— Comment ?

— Oui, tu j<Mii's comnu* un piid ; ça nHillendrit. I-aul dts [wnlus coinnu' toi jMJur fournir nos p'iites matérielles... Et puis j'aime beaucoup Lizery aussi, et c'est dans son lyjK' à ce garçon-là d être cocu. J'aime celle maison-là... Y a d'excellent whisky (le scotch, pas l'irish) cl la petite (irel chen est uji amour de gosse. Si jamais la jeune Suzettc avait levé un amant (|ue j'aurais eu dans le nez... lu comj)rends...

Oui ! oui !

— Au lieu cpie, comme ça, je me dirai de lem[)s en temps, en suçant un peu de black siriftc pas Irop de muscade sur tout) je m'dirai ; « Hé ' hé ! en ce moment, s'cnibéle pas ce vieux Parvillc avec la f)'tiU' caille... > et ji' serai z'ému, voui, doucement z'ému en songt-ant cfuc j'ai contribué... .\h ! je m'intéresse beaucoup aux amours de mes contcminirains !

.Mon bon vitux .Maugis !

— Ton bon vieux .Maugis, ô Lovelace, l'incite à venir faire un tour au < Crilerion »

pour nous alcooliser un peu les muqueuses.

— Penh ! tu crois bien utile de... .'

— Utile ? Indispensable 1 Le barman de c'I'usine-là, mon fils, ix)ur les cocktails y a que Laulrec qui i)ourrail lui faire la pige.

Ils se juchèrent sur deux hauts tabourets du bar.

— C'(jue j'ai soif ! observa Maugis.

Une demi-heure après, il glissait aux tendresses.

— Voui, mon vieux Parville, oui... tu les auras pa'ce qu't'en es digne, les liles fos-

— Se blaque pas, mon virus.

selles à la dame... Seulement, lu sais, mon laj)in... C'est une affaire de con.scicncc pour moi, tu comprends .. j'm'entremcls, n'est-ce |)as, eh ben . du moment que j'menlremets, j'ai des responsaliililés... Alors faut (|utu m'i^romelles, vieux h'ami. faut qu'lu m'jnomeUes de ne pas la pLupier s;dcmenl... Dis-moi qu'l'y mellras des formes... Dis moi...

.Mais je n'ai pas hi moindre intention...

J'sais bien ({u'tas pas l'intention de U pl.ineher aujourd'hui au « Ce. mais

lu l'auras plus lard, e'I'iii a non,

proteste pas... (u l'auras... Seulement alort, lu comprends, faut qu'tu m'promettcs d'être

chic, mais là... chic... à cause de mes responsabilités, tu comprends...

— C'est convenu.

— Ah ! Et puis... et puis quoi donc ? Ah ! j'voulais te demander... Kékcékça, lord Steemboot... J' voudrais paraître renseigné.

— Penh ! C'est quelque chose dans le genre du prince de Sagan et de William Morris, half and half.

— Ah !... ah c'est quelque chose dans le genre de... ce vieux Lizery !... ce cher Keepsake ! quel daim ! Ça me fait vraiment plaisir de vous avoir abouchés.

Maugis resta rêveur. Robert se leva pour partir.

— Tu t'en vas ? T'as plus soif ?... Hein., j'ai été un père ? En pour, fais quelque chose pour moi .1

— Quoi, mon vieux ?

— N'ia fais oas attendre cette petite dis I

— Si qa ne dépend que de moi !

— Que ça n'traîne pas, hein ? qu'ça n'traîp^ cas !... J'sens qu'ça va traîner.

— Je n'en ai pourtant pas envie, va.

— Bien vrai, t'es allumé ?

— Tout à fait !

— Alors, j't'emmène rue Poissonnière, c'est l'affaire d'un quart d'heure ; c'que Julie va être contente de nous voir !

— Jamais de la vie ! En voilà une idée !

— Ben quoi ? Parsifal ? tu te rendras malade, voilà tout.

— Mais, mon petit Maugis, ça ne me dit rien du tout aujourd'hui, je t'assure î

— Ferme ça, et soyons sérieux. (// allume une cig^arette). Dans combien de temps c'est-y que tu couches avec la femme à Lizery ?

— Mon cher, tu as une façon de présenter les choses !

— Pardon excuse ! Dis, dans combien de jours, m' amour, ô soupirant si tendre, Clitandre, verras-tu l'inhumaine Clymène coiuronner, de ton âme, la flamme ?

— Est-ce que je sais, moi !

— J' parie qu' t'auras au moins deux mois à poireauter, oui, mon trognon, deux mois !

— Ail ! c'est long !

— Je dis comme toi ! Eh ben, tu veux jouer à la vestale pendant c'iaps ? Te coltiner sur le torse soixante jours de chasteté ? Avoue que ça serait raide, si j'ose dire.

— J'avoue, mais...

— Pas de mais ! Faut venir avec moi rue Poissonnière ; les appartements de Julie sont simples et de bon goût (surtout simples). Et puis, y a une imprimerie dans la maison.

— C'est ça qui m'est égal, par exemple !

— Mais non, fourneau, rien de plus commode ; écoute donc ! Au lieu de t' enfouir le bas de la hure dans une fausse barbe avant d'entrer dans l'immeuble, tu t'amènes à 4a douce, en pénard, comme si que t'irais chez les typois chercher une épreuve.

— ... on un « bon à tirer » risqua Parville, contagionné par la fréquentation des bas journalistes.

— Ah ! ah ! t'en as de joviales, ma Vertu ! J'ie retiens, ton « bon à tirer », j'vas l'envoyer à VU Hivers qui néglige ses nouvelles à la main... Allons, viens-t'en avec moi.

Ils arpentèrent le boulevard, Parville hermétiquement silendieux, remorqué par Maugis qui l'étourdissait de jacasseries continues.

Avant de s'engager dans la rue Poissonnière, le mauvais guide s'arrêta, la canne tendue vers un débit de chocolat. Et causefinalant avec une solennité bouffonne : « Considère, ô Parville, comme la Providence a bien agencé toutes choses, et voulu que s'élevât ici un bistro cacaotique pour que tu puisses tout à l'heure te refaire en absorbant un réparateur chocolat, si mérité, le chocolat du planteur, comme dit Forain, ce sacré Forain »...

Mais cette pause de quelques minutes avait suffi à Robert pour se ressaisir, et, le ridicule de sa docilité machinale dûment constaté, tirer sur sa laisse.

— Décidément, non, non, et non ! Vas-y tout seul, ça me dégoûte.

— T'en as du venin ! Ecoute donc...

Mais déjà Parville s'enfuyait, comme s'il

avait eu aux talons un agent enragé. Maugis resta quinaud.

— Joseph ! murmura-t-il avec une moue de mépris. Puis, après un peu de réflexion :

— Tout de même, il la gobe à fond, la môme Lizery ! raison de plus pour que ça ne gomme pas tout de suite... Tant plus qu'on est pincé, tant plus que ça traîne !

Et, délibérément, comme un (non pincé) qui n'aime pas que ça traîne, Maugis pénétra chez Julie.

Page 1