‹ Un vilain monsieurChapitre 5 sur 13 · CHAPITRE ÎV · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÎV

ROBERT DEVIENT HOBV

Maugis pouvait ôlrc traïKjuille ; Hobt-rl n'avait pas du tout envie < qu'ça traîne ...

II dîna, trois fois par semaine, au moins, chez les Lizery avec Miiuixis et le cousin Edouard, victime préférée d iceluy.

— Ce monsieur Maugis est bien gai, répétait l'excellent homme d'un air fKMisif, mais je ne puis pas arriver à comprendre ce qu'il dit. Ses façons de parler me déroutent.

Brave cousin IMouard, long, mince et déteint ! Se-s pieds rei)osaicnt en des demibottines à lacets ; ses pantalons s'ohsli naicnt à ne jamais descendre jusqu'à la cheville, par i)olitesse sans doute, pour laisser ainsi les chaussettes émerveiller les yeux des foules de leur blandieur native Une grosse chaîne d'or (fui lui avait et/ léguée par son îktc, lequel l'avait héritée de son p<>re, et que, par concession nu goût industriel du siècle, il avait ornée d'une tour Eiffel plus jK^tite que nature;, posait à la parvenue sur son gilet à fleurs. Enfin il était essentiellement < parent pau vrc > et puis, surtout, « il ne comprenait î)as > .

— l'n* comprend pas, l'èousin Z^^/c/ constatait le balzacien Maugis — c'est son diic, à c't'hommc I

— Vous ne sauriez croire, mon*cher monsieur Maugis, reprenait le cousin Edouard, ce qu'il y a de douloureux ix)ur moi, — je

dis douloureux, cl je ne pense pas rendre trop fortement ma pensée. — à ne jamais saisir le sens de vos paroles... Comme je vois les autres assistants rire, comme je sais que vous avez une réputation dhomme desprit, je m'efforce, mais c'est en vain. Il y a là ix)ur moi quelque chose d humiliant, je dis humiliiuit.

Parville, amène, lui plul tout de suite.

— Oserai-je vous demander, monsieur, avait interrogé le digne homme, ce que signifie une expression que vient d'employer M. Maugis. Il a dit : € Ça fait la rue Mii'/iel ». Je serais cuj'ieux de savoir, car j ai peur de l'employer à contre-sens, si jamais des circonstimces que je ne prévois pas, mais qui ïxîuvent cependant...

- Bien simple, monsieur ; cela signifie : « Ça fait le compte >.

— Ah ' i)arfaitenienl . cela signifie. . Mon. Dieu, monsieur, je suis vraiment désolé... mais je ne saisis pas encore très bien...

— Suivez-moi bien, monsieur ; il y a à Paris une rue .Michel Lecomte ; alors, supprimant un terme...

— Ah ! parfaitement., c'est très ingénieux Je vous remercie. Je crois (|ue j'aurai bien du mal à m'habituer à celle façon de parler .. Je suis déjà bien souvent élonné (le la syntaxe de mon bc:iu frère... De mon temps, nous gardions il.ms notre langage la même correction que dans notre tenue .. Enfin I

Robert fut aussi dans les petits papiers de Gretchen. Dès le premier soir, elle s' inslalla sur ses gi'noux. et il linilia ù de

nouveaux méfaits du Struwelpeter, ce méchant garçon si sale, se schmutzig !

— So smutzig! zézayait la mignonne, en écho, avec une drôle de petite mine dégoûtée.

Elle aurait bu ses paroles, la, nuit entière, mais Lizery intervint:

— Cest l'heure de go to bed , — ma bouleke... allez, soj^ez rapide... Sen aller !...

Docile, Gretchen tendit sa joue de pêche à Robert. Il se sentit de la famille.

Il fut un grand homme pour Frantz, définitivement, lorsqu'il lui eut expliqué comment lord Steemboot faisait doubler le bas de ses pantalons — retroussables à Paris quand il pleuvait à Londres ,— d'une large bande en velours de couleur complémentaires.

— Fascinating, fit Frantz. Och, mon cher ami ! Ça vous va que je t'appelle moucher ami..

— Ce soin des détails est si réellement émouvant ! N'est-U pas ?

— Très chouette, le grimpant laticlave ! souligna Maugis.

— Hein ? sursauta le cousin Edouard, dit cousin Bette.

— Ben oui, l'ourlet du falzar.

— Ah ! monsieur Maugis, je ne pourrai jamais m'habituer à la façon dont vous associez les mots ! Comme vous traitez notre belle langue française, comme vous la traitez !

Deux heures plus tard, Maugis, vautré dans un rocking, abrutissait l'infortuné cousin Bette, « d'impressions de voyage » en Bretagne...

— ... Pays pittoresque... les habitants se servent comme gravures de modes des affiches de chemins de fer... Ils ont les cheveux plats, à l'instar des Corses... Les feux d'artifice d'Ajalbert y popularisent l'anniversaire du 14 Juillet... Ils élisent leurs députés par le suffrage universel, et vénèrent la mémoire de Bertrand Duguesclin.

— Mon Dieu, monsieur Maugis, que vous avez donc une curieuse façon de voir les choses î Je n'ose pas vous suivre, m'embarquer sur les flots de votre fantaisie aventureuse, sur les flots mouvants...

— Mer belle aux Sanguinaires !

— Vous dites ?

— Rien qui vous intéresse, Messire !

— Mais renseignez-moi, je vous prie, monsieur Maugis ; les Parisiens vont-ils beaucoup en Bretagne ?

— Beaucoup plus qu'à l'Odéon. Les statisticiens ont cru pouvoir certifier que l'hégire des villégiateurs s'effectue principalement pendant les mois d'été, conseilleurs, des départs et des longues promenades, comme l'a chanté le père de Lysiane...

— Quelle est cette dame ?

— ... dans Exodes et Ballades. Voui, mon cher maître, au plus fort de la saison balnéaire, les télégraphistes bretons sont salement à plaindre, et vous les plaindrez, car vous êtes bon, n'est-ce pas que vous êtes bon ?

— Mon Dieu, je tâche de...

— Vous êtes bon comme la lune.

— Est-ce que la lu...

— C'est pourquoi vous étendrez votre commisération sur les transmetteurs de dépêches armoricains qui, de juin à septembre, sont sur les dents...

— Vraiment ?

— Des dents de Morse, bien entendu.

— Pourquoi, des dents de...

— Chut ! je ne peux pas vous le révéler, ça ferait baisser la rente !

Frantz, perdu dans la bibliothèque, atteignait des cartons de « gravures du liégeois Rassenfosse d'après l'école anglaise » qu'il voulait montrer à son cher Parville.

— Vous verrez, dans le portrait de lady Grosvenor, les draperies...

Robert et Suzanne étaient debout au fond, près de la table.

— Irish ou scotch ? demandait Suzanne à Maugis.

— Je ne me doutais guère, chuchota Parville, en me laissant conduire par Végreuille à ce dîner chez madame votre mère.

— Moi non plus, murmura Suzanne.

— Scotch ! répondit Maugis, après avoir sagement réfléchi.

— Que vous êtes jolie ! sussurra Robert, pendant qu'elle versait l'ignoble breuvage, tout en coulant à son flirt un regard de côté, un doux regard câlin (procédé infaillible pour moucheter un tapis de taches d'alcool qu'on reproche vertement, constatées le lendemain, à la maladresse des domestiques).

Vn court silence.

ELLt PA88UT V|X,;t MINUTE

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'"^ Mil .JH

IN VILAIN MiJNSlKL'R!

Frantz ne parvenait pas à mettre la main sur le bon carton.

— Je ne sais pas du tout le trouver.

J'aurais tant voulu, Parville, vous montrer la draperie du corsage de lady Grosvcnor...

Ah ! le corsage de lady de Lizery intéressait Robert bien davantage, un corsage en guipure ancienne timidement décolleté, et excitant tout de même, parce que posé sur un dessous couleur, mon Dieu oui, couleur peau-de-Suzanne. Et ces manches, si vous les croyez chastes, ces manches à clair sur le bras, sans fronces à lépaule î Robert s'excitait, manifestement.

— Je vous aimerai tant, Suzanne !

— Bien vrai, bieJi vrai ?

Au cours d'une discussion sur la taille de N'af)oléon on entendit Maugis traiter ce conquérant de « demi-sij)hon >.

— C'est désespérant — je dis désespérant — gémit le cousin Edouard, je ne puis m'habituer à la façon dont vous choississez vos épithètes...

— Quoi î Mettons « demi-|X)rtion » ou € quart-dc brie , c'que vous voudrez. Pour sûr que l'outricjuel, vous savez, le libérateur, aurait pu lui manger sur la tète, au Petit Tondu.

— Enfin ' même au temps du nommé Neij'perg, le .gigoh) à Marie-Louise, voire empereur, il aurait pu passer sous la tour Eiffel sans se baisser.

D'Esparbès aurait rugi de douleur, mais Robert, insoucieux de ces iconoclasties, Robert posa sa main sur la iK^tite main douce de Suzarmc.

— Laissez-moi vous aimer un peu !

La [Kîlite main serra la sienne.

— Suzanne 1

(Ah ! quel regard bleu, tout bleu) I

— Jan Patate ! s'écria Frantz — ce carton, je savais bien ((ue je n'en étais |)as quitte 1 Venez voir, Parville, celle disposi lion de draperie est d'un tout à fait grand artiste.

on la retenait facilement ! \\i lieu que ces combinaisons mathématiques d aujom il'Imi ce Ouagner...

— Il fait du ouacarme, hein ?

— \'ous, UKjnsieur Maugis, vous êtes pou. la musique moderne, n'est-ce pas ?

— Penh 1 € La musique est épouvantable », a prononcé Tolstoï.

— Oh I oh 1 jugement trop généralisé ! Dans quelle œuvre le philosophe russe a-l- U...

Jean Patate... ce carton, je savais bien...

— Sonate à Kreutzer.

— Tiens 1 c'est du Tolstoï ? Je la croyais de Beethoven.

— Tolstoï en a fait un arrangement pour les petites mains.

Lors<|ue Maugis et Parville (|uillèrenl les Lizery, tard, le bourreau de cousin Bêle proposa d aller ingérer ^ (piehiue chose de fortifiant ' .

Robert lui prit le bras :

— Ah 1 mon vieux...

De la rue François I'^ aux boulevards son enthousiasme ne tarit pas.

— Tu parles î fil Maugis.

Maugis, maintenant, rxtiriKul à sa victime r]U(l(iues théories musicales.

— Oh ! moi, soupirail le cousin Edouard, je ne puis entendre la Damr lîtanchc sans que les larmes me viennent aux yeux ' QuelU musique simple et charmante ! El comme

Tout de suite, ils ne purent \i\\\^ <»•• o.is scr de Robert, ciiez les Liiery.

Maintenant Frantz l'appelait « Boby »

(c'était plus anglais, vous concevez), li^ petite Gretchen l'appelait Boby aussi, et ne se lassait pas d'entendre les aventures du malpropre enfant, Struwel peter. Suzanne l'appelait « Parville » en public, — comme elle appelait Maugis, « Maugis » — mais c'était déjà, dans les coins, ce savoureux mélange de tutoiements et de vousvoiements qui donne quelque chose de si déli-

— Vous ne m'aimez pas ?

cieusement fruit défendu aux premières conversations amoureuses.

«Boby;, puisque Boby il y a, se trouvait vraiment bien à l'aise chez les Lizery. Voici qu'il se prenait d'affection pour Frantz, son parler belge, son accent anglais, ses franges nattées, ses broderies, cannetilles, festons, plumetis, soutaches et autres affiquages. Il savait maintenant, lui aussi, que le point d'Alençon se fait à l'aiguille, que l'Argentan est en point noué, et que l'on appelle proprement guipure une sorte de dentelle 'H>ù il y a de la cartisane ; et les complets à carreaux de Frantz, les cigarettes de

et les

parfu-

« Richmond », ou de « Three Castles » de Frantz, les migraines de Frantz, faisaient maintenant partie intégrante de ses habitudes.

Celait une habitude aussi d'installer Gretchen sur ses genoux, une habitude d'écouter les doléances du cousin Edouard.

Seulement il y avait une autre habitude que Robert, dit Boby, regrettait amèrement de ne pas avoir prise encore. Maugis l'avait prédit : ça traînait !

Pourtant il savait conquérir des positions nouvelles, et s'y maintenir. Du dos de la menotte droite, respectueusement effleurée de sa moustache, il avait passé à la; paume de la menotte gauche, humée passionnément. De la main au bras, il n'y a que le poignet, on le franchit. Et puis, le moyen, avec ces robes échancrées, de refuser sa nuque à un brave garçon qui la désire si fort! (Et les petits frissons chatouillent). Puis ce sont des alanguissements* contre cette virile poitrine, et les yeux, cheveux, et les tempes.

Et les lèvres, fraîches, fondantes, mées ; ah !

— Encore, dis !

Et cependant, ça traînait.

Suzanne qui était partie si grand train, le soir du dîner chez les Moupet des Tares, n'avançait plus du tout. Des scrupules l'enrayaient, cette enfant.

Non qu'elle hésitât. Elle avait décidé qu'elle prendrait un amant, n'est-ce pas, et puis choisi Robert. Eh bien, elle prendrait un amant, et ce serait Robert, rien de plus certain. Seulement elle voulait tomber avec chic, « Ladylike » aurait dit Frantz. Quand on passe, chaque matin, vingt bonnes minutes à pincer les lèvres devant son miroir, afin de se donner l'air « aristocratie », ce n'est pas pour s'aller jeter au cou d'un monsieur, comme une cuisinière ès-bras d'un pompier !

Plus roublard, Robert eût persuadé à son flirt que, dans le « vrai grand monde >, au contraire, on supprimait maintenant toutes ces formalités surannées, et, convaincue tout de suite, Suzanne aurait jeté son Corset-Hygie (le seul rationnel) par-dessus les coussins ! Elle en mourait d'envie !

Mais voilà, Robert ne s'en avisa pas ; Robert devenait idiot ; Robert était amoureux.

\^vLAy

HoUKhT KT SrZA.XNIi JACA8SAIK.NT A ^OU HAS.HF.

LN \ ILAIN MO.NSIKLH !

Après la première enlrcvuc, à ce dîner, Robert s'était emballé pour une Suzanne de rêve, ciselée de toutes pièces par son désir, fleurie de qualités sans nombre, et même de quelques vices délicieux. Puis il la conféra avec « l'original > de la rue François I^r. Rien de plus dissemblable ! Il ne l'en ^^'oba cpie davantage; l'élégante sottise, le pur snobisme de 1' < objet aimé ^ à mesure qu'il les perçut, ravivèrent sa ferkreur.

— Ah ! elle est ben d chez elle î réjwndit Maugis aux confidences.

Robert adora sa jolie petite oie blonde lux yeux si bleus, si vraiment bébètes, et ]ui faisait tout, dans la vie, comme elle rhantait, Marianiii ou :

lo rnrrei che nella Luna ..

Mlle voyait tout en dessus de |>cndule , îl décrétait : c ça a beaucoup de cachet » m bavardant de Frriural. comme en discuant les néologismes de J -K. Huysmans ; ju il s'agit d'apprécier un chapeau de chez l'irot ou des Danseuses de De^as :

— Ça a beaucoup de cachet !..

C'était à la tuer

D ailleurs, exquise.

Par ses lèvres et leurs petites moues gournandes, par ses petites places sous le cou, [ui battaient le record de la douceur, par e glissement des hanches sous l'étoffe ouple des robes, par le voisinage de ces liverses perfections, Robert — « ce cher Joby > — amené à un état asparagin. baluitiail des questions, toujours k*s mêmes, K)ur s'enivrer des réponses, toujours les aêmes :

— \ Ous ne m'aimez pas '^ demandait sa aain frôleuse.

— Tu sais birn (pie si ! n'lor(|uait le égard bleu.

Alors, il défMisait plusieurs couches de rs sur un br:is velouté (pi'on ne lui lit qu à |>eine .Mais cet exercice ne uffisait pas ù le calmer Au contraire

Tous deux jacassent à voix basse, assis ur le ^'rand divan de I.i bibliolhèciue

Frantz qui a c terriblement > la migraine, les ayant quittés tout de suite après le déjeuner, je vous prie de croire que Ion n'a pas été long à envoyer la jeune Gretchen retrouver sa c nurse > brabançonne. FA le cousin Edouard est parti après s'être infructueusement demandé pounjuoi, lorsqu'il sucre son café devant Maugis, celui ci lui propose toujours de faire monter de la bière : « Je sais bien que je prends beaucoup de sucre, mais <iuel ra|>port ?... >

Robert tient le bout des doigts de Suzanne, II sent (lu'il doit risquer quelque chose de décisif. Mais lavant-veille, trop pressant, il s'est attiré un < Vous n'aimez donc de moi que mon corps > ! qu'elle venait certainement de lire quelque part.

Alors il hésite.

Il songe à sortir quelques métaphores de choix ; il entrevoit une gerbe de phrases distinguées où il se plaindrait des rigueurs d'une ligresse déguisée en ange : mais ces Iropes l'intimident.

Il porte les mignons petits doigts à ses lèvres.

Suzanne, tout simplement, pose sa tête aux blondeurs ébouriffées sur l'épaule de Robert :

— Alors, ça le ferait bien plaisir ? ditelle.

\e la traitez pas troj) durement, la pauvrette. Que voulez-vous? Voici bien des semaines — trois ou quatre au moins — (pie l'attente se prolonge, sans raison.

I£l Suzanne est énervée aujourd'hui , alors, dame !..

Il suffocpic d'extase.

— Oh î ma chérie, vraiment, lu... lu ..

— Roby !

Ah I les lèvres fondanlrs ' Viin inl dr» Parvillcs !

— Ma Suzanne '

— Mon Robv *

— Tu...

— Non! faites attention Si le domesli(iue venait prendre le plateau à café '

Docile, il va s'asseoir de l'autre côlé de la table. Puis il rapproche sa chaise |k*u à peu.

— Je vous aime tant '

Silence. Knleinlez-vous le battement de»

cœurs ? I/enlendez-vous ' —- Demain, alors ?

Robert a pro|M)sé cela tiniidcmont.

— ,\ quelle heure '

^Décidément, ça y est).

— A quatre heures, voulez-vous ? Mon amour ! Si ça ne vous dérange pas... Je t'adore ! Si tu savais comme... C'est à l'entresol, la porte en face... Donne-moi tes mains !... Vous frapperez trois petits coups.

— 0 Robert 1 Ce n'est pas possible ! non ! Je ne veux pas aller chez .vous. Songez donc, si je rencontrais quelqu'un.

— Mais...

— Oh ! ne me demandez pas cela !

Robert se lève, avec le geste du désespoir

cornélien.

Mais Suzanne lui jette au cou ses bras apaisants ; elle parle tout bas, délicieuse :

— Va, ce n'est pas pour refuser, mon amour... Tu comprends... Tiens ! veux-tu que nous allions à VHôtel du ,princ\e Eugène et de la Question d'Orient?

— Comment ?

— Oui. C'est très loin, au Grand-Montrouge. Il paraît qu'on y est tout à fait bien. Deux de mes amies y sont allées, des compagnes de couvent. Tu demanderas une « chambre pour malade » ; ils savent bien ce que ça veut dire.

— Ah ?

— Oui. Tu te rappelleras bien: « pour malade». Mon chéri, tu m'aimes?... A demain !

— Mon amour !

— Boby!... sois sage... va-t'en! Demain

à quatre heures, va-t-'en... Embrasse-moi encore !

Parville partit, songeur, hanté par le souvenir des aimoirs du Quartier, qu'il avait fréquentés aux plus mauvais jours de ses histoires de femmes, — édredon rouge pisseux accroupi sur des draps couleur peau de vieille, carpettes raidies de taches immondes, et le reste!...

Douloureusement cauchemardé de ces réminiscences, il s'enquit d'une « chambre pour malade » à VHôtel du prince Eugène et de la Question d'Orient... On eût donné à la patronne dix ans de travaux forcés sans confession... Parville visita l'immeuble sans enthousiasme. Ça se louait à la semaine, à la petite semaine. C'était laid, nu, mais, par fortune, très propre.

— J enverrai demain matin un tapissier, arranger quelques petites choses.

— C'est au goût du locataire, glapit la patronne ; seulement alors nous louons au mois... Si l'on désire de l'eau chaude c'est dix francs en plus... Monsieur comprendra que...

— Oui, oui. On peut avoir du thé, je pense ?

— Pour sûr ! Nous avons beaucoup de dames américaines qui...

— C'est bien, c'est bien.

Et Robert alla commander des gerbes de fleurs pour le lendemain.

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