CHAPITRE VI
ou il est question d un tas de choses, et en particulier
d'amour et d'argent
La scène se passe à VHôtel du prince Eugène et de la Question d'Orient. Premier étage. Chambre numéro 9.
Au fond, une alcôve, avec les rideaux de blanche mousseline pudiquement clos.
(Douce impression d'éloignement... parfum d'iris... province d'autrefois).
En rideaux, des toiles de Jouy mauves et déteintes, semées d'amours bandant, sans enthousiasme, leurs arcs ; par terre, une carpette dont les couleurs ont tellement crié d'être ensemble qu'elles en ont une extinction de ton (mélancolie des choses fanées... relents moraux de vinaigre de Bully... soupirs discrets).
Sur la cheminée, Sapho — zinc d'art — avec une pendule dans sa lyre, accoudée à un rocher déplorablement chocolat, regarde au loin ^vaines passions... vanité des joies sensuelles... odeur de musc... étreintes inassouvies).
Au-dessus de la commode, Daphnis et Chloé échangent le premier baiser dans un cadre récemment doré (piquante allusion... transformation des antiques idylles... candeurs corrompues par l'or). Sur le panneau, en face, le vaisseau Le Vengeur coule patriotiquement Timage de la destinée...
Fatalité!... Fatalité) !
Cette chambre d'hôtel renferme assez de psychologie mobilière pour garnir trois ro-
mans modernes. Robert a fait draper, çà et là, quelques écharpes anglaises ou orientales (parfum de Chypre ou d ambre, paresses énervées et frivoles serments) ; un joli service à thé sur une table-gigogne (côté pratique de l'amour moderne... égoïsme des sensations... parfums composés... gourmandise de la volupté). Près de la fenêtre, une coiffeuse avec tout ce qu'il faut pour se rhabiller (odeur douce des poudres de riz... pommades au raisin... fards de la chair semblables aux fards de l'âme). Et là, dans ce coin d'ombre, voici l'indispensable lyre à quatre pieds, sans cordes, voici « Grane », comme on dit entre wagnériennes, argent martelé, monture empire en acajou (parfums pharmaceutiques... nécessités de la chair... relativité de l'amour... mélancolie ! mélancolie) !
Il y a tout ce qu'il faut pour aimer, dans cette chambre, et des fleurs.
On y aime. Deux fois par semaine, quelquefois trois.
De cinq à six, quelquefois de cinq à sept. (Ce que Maugis dénomme des five o' pelote)...
L'Amour Boby-Suzanne bat son plein.
Un seul lit. Deux personnages.
Suzanne tout à fait bavarde ; Robert un peu plus atténué, généralement.
— Mon Boby !
Elle se frotte doucement la joue contre les moustaches de Robert ; bonne habitude, excellente habitude même.
Elle émet quelques monosyllabes dont le