X. — LA VIGNE
Eu face des moulins, sur les coteaux, la vigne étalait ses larges feuilles et ses grappes que le soleil gonflait de joyeux éclats de rire et de chansons. Elle fut détruite, et sa majesté le cidre, qui avait supplanté la bière au xiv*" siècle, trôna, dès le xviii% sur les tables normandes.
Il ne faut pas accuser le Pommier de l'expulsion de la Vigne. Les plantes, comme les hommes et les animaux, luttent pour l'existence, se font une guerre à mort, mais elles ne tuent pas pour tuer ou pour voler : c'est un plaisir qu'elles laissent aux hommes et à quelques animaux supérieurs. Le Pommier ne souffrait pas de la Vigne, peut-être même était-il fier de la voir ramper à distance respectueuse de son ombre. Ce n'est donc pas lui qui l'a tuée. Elle a succombé sous ce phylloxéra connu de l'ancien régime sous le nom de commis des aides.
Cette vermine fourmillait. Toujours elle était chez le vigneron et l'aubergiste, furetant de la cave au grenier. Elle ne défendait pas de cultiver la vigne et de faire du vin, mais elle s'assurait du produit de la récolte et en suivait, bouteille à bouteille, la consommation. Ce serait une erreur de croire que le vigneron pouvait boire de son vin autant qu'il lui plaisait. Les commis des aides fixaient la quantité qu'il pouvait consommer. Une bouteille de trop-bu, messieurs les commis verbalisaient et le bonhomme avait sur les bras un bor procès. Une bouteille de vin donnée à un pauvre malade, et dame Justice se mettait
en mouvement, faisait reffarouchée, trouvait moyen, dans sa vertueuse indignation, de ruiner le donateur et le donataire.
Le commis s'accrochait au vigneron et au marchand de vin et s'en nourrissait, comme l'ichneumon de la chenille qui lui sert de nid.
Les droits étaient ruineux. A son entrée chez le consommateur, la pièce de vin avait payé au fisc 45 livres, plus de 112 francs. Le vin expédié devait suivre la route indiquée, strictement, sous peine de confiscation. A chaque pas, il fallait payer des péages. De Pontarlier à Lyon, par exemple, on eu comptait vingt-cinq ou trente. Il n'en était pas autrement en Normandie. Au moment de la Révolution, l'entrée, à Rennes, d'une pièce de vin coûtait, pour octroi, droits de détail, droits de devoir, cinquièmes, droits de billot, huit sous pour livre, fret, assurance, droit d'écluse, droits d'entrée pour la ville, droits d'entrée pour les hôpitaux, droits de jaugeage, de courtage, d'inspecteurs aux boissons, la bagatelle de 200 livres, plus de 500 francs de notre monnaie ^
Le montreur de singe qui entrait à Paris devait faire danser son singe devant le péager ; le jongleur ou saltimbanque devait chanter un couplet^. Le vin n'en était pas quitte pour de la monnaie de singe ou des chansons. Même à Rouen, grand centre de commerce de vin, il fal-
1 H. Taine, Les origines de la France contemporaine. — L'ancien régime; 4e éd.; Paris, Hachette, 1877, p. 472.
2 M. de Beaurepaire, De la vicomte de l'Eau de Rouen; Rouen, Durand, 1856, pp. 267-268.
lait payer, tant en nature qu'en espèces, des droits considérables.
Les syndics de Bar-sur- Aube déclarent que plus d'une fois les habitants de la Ferté, en Champagne, pour échapper aux droits, ont jeté leur vin à la rivière. Un autre village de la Champagne écrit à Louis XYI : ^< Si nous » osions, nous entreprendrions de planter quelques vignes » sur les coteaux ; mais nous sommes si tourmentés par » les commis des aides, que nous penserions plutôt à ar- » racher celles qui sont plantées ; tout le vin que nous » ferions serait pour eux et il ne nous resterait que la » peine. C'est un grand fléau que toute cette maltôte-là, » et, pour s'en sauver, on aime mieux laisser les terres » en friche K »
Un jour J.-J. Rousseau entre chez un paj^san, et demande, en payant, à boire et à manger. On lui sert du lait écrémé et du gros pain d'orge en lui disant que c'est tout ce que l'on a. Quand le paysan, qui l'examinait, jugea qu'il n'était pas homme à le dénoncer aux commis des aides, il ouvrit une petite trappe, « descendit, et re- » vint un moment après avec un bon pain bis de pur fro- » ment, un jamljon très appétissant quoiqu'entamé, et » une bouteille de bon vin dont l'aspect, » dit Rousseau, « me réjouit le cœur plus que tout le reste. . . Quand ce » vint à payer, >^ continue Jean-Jacques, « voilà son in- » quiétude et ses craintes qui le reprennent ; il ne voulut
î Doléances de la communauté de Culmont (élection de Langres) citées par M. H. Taine., op. cit., p. 486.
» point de mon argent, il le repoussoit avec un trouble
» extraordinaire, et ce qu'il y avoit de plaisant étoit que
» je ne pouvois imaginer de quoi il avoit peur. Enfin, il
» prononça en frémissant ces mots terribles de commis et
» de rats-de-cave. Il me fit entendre qu'il cachoit son
» vin à cause des aides, qu'il cachoit son pain à cause
» de la taille, et qu'il seroit un homme perdu si l'on pou-
» voit se douter qu'il ne mourût pas de faim. . . Cet
» homme, quoique aisé, n'osoit pas manger le pain qu'il
» avoit gagné à la sueur de son front, et ne pouvoit éviter
» sa ruine qu'en montrant la même misère qui régnoit
» autour de lui ^ ».
En 1754 et 1755, M. de Magnanville, intendant de Touraine, considérait les vignobles comme étant la cause de tous les maux qui désolaient la terre. Il voulait faire arracher toutes les vignes et en empêcher le plant. Le bonhomme attribuait aux vignes ce qui était du fait des monopoles, de l'élévation et de la mauvaise répartition des tailles. Le marquis d'Argenson réussit à faire entendre la vérité à M. de Séchelles, mais la sotte théorie de M. de Magnanville avait de si profondes racines, qu'il n'osa pas accorder au cultivateur la liberté de traiter ses terres comme il l'entendait : il se contenta de refuser aux intendants le droit d'exercer des contraintes et de prononcer des amendes^.
1 J.-J. Rousseau, Œuvres complètes, t, X, Confessions, liv. IV, pp. 215-217; Genève, 1782.
2 D'Argenson, op. cit.. Journal et Mémoires (collection de la So-
Le ministre et les intendants, pour tuer les vignes, n'avaient d'ailleurs qu'à laisser faire les agents du fisc.
Les vignerons de Mantes, d'Etampes et d'autres lieux, las de ne travailler que pour les aides, et, comme le paysan de Rousseau, de trembler au nom de leurs commis, n'ont pas attendu, pour arracher leurs ceps, que des ordres leur vinssent d'en haut. L'homme d'Héricourt arracha aussi ses vignes, pour la même cause, et c'est bien à contre-cœur qu'il se priva d'une source de bien-être.