XI. — LES CHASSES ROYALES ET SEIGNEURIALES
La terre d'Héricourt est de qualité médiocre. Le sol est raviné, presque tout en côtes. Mais le paysan normand est patient, dur au travail, et finit par surmonter les difficultés.
Sous l'ancien régime, il semait, mais il ne récoltait pas toujours. Trop souvent l'homme de guerre traversait la contrée, pillant et dévastant tout sur son passage. Villars raconte, avec admiration, dans une lettre du 29 juillet 1711, que les soldats évitaient de marcher dans un beau champ de blé qui se trouvait à la tête du camp.
Au temps de saint Louis, il y avait un autre fléau : la chevauchée. C'était bien beau une chevauchée, quand le seigneur flanqué de sa châtelaine, suivi de ses pages, de ses écuyers, de ses varlets, parcourait sa seigneurie;
ciété de l'Hisloire de France; 29 septembre 1754, 17 avril 1755, t. VIII, pp. 350, 478.
mais il enlevait les meubles, les denrées, l'argent des habitations, et cela faisait le désespoir du pauvre monde. Les prévôts,. baillis et autres gens du roi singeaient les seigneurs, faisaient pis. Saint Louis leur défendit de faire des chevauchées pour tirer de l'argent du peuple. Fut-il obéi ?Très peu. Comme nous le verrons plus tard, sous le règne de Louis XllI, un comte de Chavagnac transformera en chevauchée une mission officielle dans le midi.
Mais le pire ennemi du cultivateur était le gibier. De tous les droits seigneuriaux, le droit de chasse était celui qui pesait le plus lourdement sur l'agriculture. La chasse, reste de barbarie, était la passion du noble. Les prélats, comme les autres, avaient des équipages et chassaient avec frénésie. « Vous chassez beaucoup, monsieur l'Evêque », disait Louis XV à Dillon, évêque d'Evreux. « Comment voulez-vous interdire la chasse à vos curés si vous passez votre vie à leur en donner l'exemple ? — Sire, pour mes curés, la chasse est leur défaut ; pour moi, c'est le défaut de mes ancêtres ».
Louis XV, qui se montrait si sévère pour l'évêque Dillon, était lui-même un forcené chasseur. Le 26 juillet 1751 il était à Compiègne, dans une grande tristesse, et son retour à Versailles dépendait de l'état des perdreaux de la capitainerie de Saint-Germaine La grande querelle de la couronne avec les parlements, l'agitation de la France à propos de la bulle unigenitus, la misère du peu-
1 D'Argenson, op. cit., t. VI, p. 440.
pie ne le préoccupaient nullement : son grand souci était de savoir s'il pourrait tirer des perdreaux.
D'ailleurs, comme le supposait Louis XV, les curés suivaient l'exemple de leurs évêques. Fléchier, l'une des gloires de l'épiscopat français, raconte en ces termes les hauts faits cynégétiques d'un prêtre du diocèse de Clermont-Ferrand : « La chasse l'occupoit plus que le service » divin, et il a voit plus de soin de faire mourir des lièvres » que d'assister ses paroissiens. Pour Vous exprimer l'ar- » deur qu'il avoit pour cet exercice, je n'ai qu'à vous » dire qu'il étoit tombé dans un tel dérèglement, que, » portant le Saint-Sacrement dans une ferme assez éloi- » gnée de son presbytère, il faisoit porter un fusil par son » clerc, et s'il découvroit quelque gibier par la campagne, » il quittoit le Saint-Sacrement, et prenant ses armes en » main, il poursuivoit sa proie jusqu'à ce qu'il l'eût prise » ou qu'il l'eût manquée ^ ».
Les chasses étaient gardées par des capitaines, des veneurs, des gardes forestiers et des gruyers ^.
Les gardes de la forêt de GoufFern, en Normandie, ne se faisaient pas faute de tuer des paysans, et les cerfs, respectés comme des idoles, venaient en plein jour, en famille, broutter les récoltes jusqu'auprès des maisons. Il était défendu au cultivateur d'arracher les mauvaises herbes de son champ : il aurait pu troubler le gibier.
1 Mémoire de Fléchier sur les Grands jours d' Auvergne en 1665 ; Paris, Hachette, 1856, pp. 111-112.
2 Juges des délits forestiers.
Dans le bailliage de Domfront, il lui fallait veiller toute la nuit, jDendant plus de six mois de l'année, pour défendre les moissons contre le gibier.
Le comte d'Oisy chassait à cheval sur les terres de vingt villages. Ses gardes cliassaientà coup de fusil, non les cerfs et les lièvres, mais les paysans.
Un peu avant la Révolution, un fermier de Bosc-le- Hard chassait sur ses propres terres . Le seigneur du village le voit et le tue d'un coup de fusil ^
Autour de Paris, les capitaineries étaient nombreuses et le spectacle était lamentable. Cela s'appelait les Plaisirs du Roi. Les lapins et les biches dévoraient tout, jusqu'aux petits jardins qui n'étaient pas clos de hauts murs. Il était défendu de les détruire. Le gouvernement veillait avec soin à leur conservation. Quand le roi chassait, la circulation était interdite sur toutes les routes,
« Par le règlement de 1762, dit M. Taine, il est interdit à tout particulier domicilié dans l'étendue d'une capitainerie d'enclore son héritage de murs, de haies ou de fossés sans une autorisation spéciale. En cas de permission, il doit laisser dans ses clôtures de larges vides pour que la chasse puisse passer à son aise. Il ne peut avoir chez lui ni furet, ni armes, ni engins de chasse. Son chien doit être impropre à la chasse, tenu en laisse ou avoir un
1 Ce fait a été raconté à M. Eugène Noël, en juin 1868, par un conseiller municipal de Bosc-le-Hard, qui avait quatorze ans au moment de la fête de la Fédération et qui fut témoin du crime. {Journal de Rouen du 22 juin 1868).
billot au cou. Il lui est défendu de faucher son pré avant la Saint-Jean, et d'entrer dans son propre champ pendant la couvaison des perdrix.
» La suzeraineté est un grand mal, dit d'Argenson, » surtout quand il s'y joint quelque autorité venant de la » Cour. Le pauvre paysan craint tout et n'ose se plaindre, » ses plaintes lui attireraient de nouvelles vexations, ce » sont des restes de tyrannie et de barbarie que nous » avons encore en France ^ ». C'est le 25 mars 1750 qu'il écrivait ces lignes.
Trois ans plus tard, il reprenait la question et s'exprimait ainsi sur les capitaineries :
« Dans les capitaineries de cliasse, c'est à qui usurpera » les uns sur les autres ; on ne réprime, on ne punit per- » sonne; le sieur de Montmorin, capitaine de Fontaine- » bleau, tire de sa place des sommes immenses, et se con- » duit en vrai brigand. Il étend les bornes de sa capitai- » nerie et les porte sur des terres voisines par des ordres » qu'il surprend. Il vend à qui il veut des charges, il » multiplie ces charges et des permissions de chasse : » ainsi les jjropriétaires ont le chagrin que leur servitude » affreuse de la chasse ne serve de rien au Roi, mais à » des particuliers qui acquièrent le droit de les vexer » avec tyrannie. Le tout est fondé sur le profit de ces ty- » rans. Avec de l'argent on se rédime, et bientôt cela de- » viendra une taille à payer aux capitaines ; quelques
1 D'Argenson, op.-cit, 25 mars 1750, t. VI, p. 181.
» gens de la Cour plus osés que les autres, se défendent » même à main armée et ont exempté leurs terres. Les » habitants de plus de cent villages voisins ne sèment » plus leurs terres, les fruits et grains étant mangés par » les biches, cerfs et autres gibiers ; ils ont seulement » quelques vignes qu'ils gardent six mois de l'année, en » faisant des factions et gardes jour et nuit, avec tam- » bours et charivari pour faire fuir ces bêtes destruc- » tives. Nos princes ont chez eux de pareilles capitaine- » ries qu'ils ont fait revivre, et où les vexations sont » pour le moins aussi grandes. M. le duc d'Orléans vient » d'acquérir la capitainerie de Vincennes, où l'on prévoit » bien d'horribles servitudes de cette espèce ; il y a encore » celles de M. le prince de Conti à l'Ile-Adam et du » comte^e Charolais à Chantilly ^ ».
Alors que, dans la France très chrétienne, le paysan était foulé aux pieds, dans la Hollande protestante, il était honoré ; sa propriété était bien sienne et sacrée pour tous.
Un roi de Bohême, réfugié en Hollande, chassant un jours aux environs de la Haye, entre avec ses chevaux et ses chiens, à la suite d'un lièvre, dans un champ de quenolles ou navets. A cette vue, le paysan, maître du champ, s'arme d'une longue fourche en fer, prend un serviteur également armé d'une fourche, court au prince et lui dit sans le saluer : « Konig van Behemen! Konig van Behemen ! pourquoi viens-tu perdre mon champ de quenelles qua j'ai eu tant de peine à semer ?
1 D'Ar-enson, op. cit., 21 janvier 1753, t. VII, pp. 387-388.
Un roi de France aurait fait mourir aux galères l'audacieux paysan ; un prince allemand l'aurait fait dévorer par ses cliiens.
Sur la terre libre de Hollande il en était autrement. Le roi de Bohême se retira de suite en faisant des excuses et disant que ses chiens l'ont amené là malgré lui^
Henri IV punissait de mort les braconniers qui chassaient la grosse bête dans les forêts royales. Louis XIV adoucit cette peine. Le législateur continua néanmoins de traiter les bêtes avec une extrême bonté et les hommes avec une extrême rigueur.
En 1789, il y avait eh France quatre cents lieues carrées de pays soumises au régime des capitaineries. Dans ce vaste espace, les bêtes- du roi avaient la liberté de tout détruire et les hommes avaient la liberté de iièourir de faim. « Chaque fois qu'il m' arrivait de rencontrer des » troupeaux de cerfs ou de daims sur ma route, » dit le comte de Montlosier, « mes guides de s'écrier aussitôt: » Voilà la noblesse ! par allusion aux ravages que ces » animaux faisaient dans leurs terres ».
« L'on se plaint beaucoup, à vingt lieues à la ronde de » Paris, dit d'Argenson, des vexations des capitaineries » et des seigneurs écoutés à la cour, qui conservent le » gibier, surtout les lapins et lièvres, pour dévaster les » biens de la terre et ruiner les pauvres liabitants. De- » puis que M. le duc d'Orléans jouit de Villers-Cotterets, » il en fait revivre la capitainerie, et il y a plus de
1 Mémoires de du Maurier, cités par Michelet.
» soixante terres à vendre à cause de ces vexations de » princes. C'est un fléau du ciel, que ce goût qu'ont nos » princes et nos grands ' ».
Le prince de Conti faisait venir du Dauphiné tous les œufs de bartavelle que l'on pouvait trouver, et de son gouvernement du Poitou tous les œufs de perdrix rouges pour les faire êclore et les répandre à l'Ile-Adam. Cela ne réussissait pas, mais son Altesse dépouillait d'un cœur léger les provinces de leur meilleur gibier^ ; il faisait autour de l'Ile-Adam, une capitainerie de onze lieues et dépensait beaucoup d'argent, bien que ses six cents mille livres de rente ne lui permissent ni d'entretenir ses propriétés, ni de subvenir aux besoins de sa maison, ce qui fait dire au marquis d'Argenson : « Ce vent de folie, de prodigalité et y de manque du nécessaire souffle de tous côtés en France, » du grand au petit, et nos ennemis en profiteront » bientôt^ ».
Dans le Clermontois, les gardes du prince de Cond;'" uourissaient des portées de jeunes loups. On les lâchait au commencement de l'hiver et l'équipage du loup leur donnait la chasse. Ils mangeaient des moutons et, par ci par là, un enfant, mais monseigneur le prince de Condé s'amusait bien pendant tout un jour et prenait un exercice très hygiénique ^
1 D'Argenson, op. cit., 23 septembre 1753, t. VIII, p. 127.
2 D'Argenson, op, cit., 18 juin 1750, t. VI, p. 215.
3 D'Argenson, op. cit., 23 janvier 1753, t. VII, p. 391. * H. Taine, op. cit., pp 01-7G.
Il y avait pourtant des chasses que tout le monde aimait : celles du cardinal de Rolian.
Quand Son Eminence devait chasser, les gardes et six cents paysans partaient dès le matin, formaient une longue chaîne et batfaient la campagne. Pendant ce temps les chasseurs étaient postés deux à deux, un homme et une femme, en ayant soin de donner pour compagnon à cliaque femme, pour qu'elle n'ait pas peur, l'homme qu'elle haïssait le moins. Afin d'éviter les surprises, il était expressément défendu de quitter sa place avant le signal.
Puis, à une heure, dans un site délicieux, on servait aux chasseurs un dîner exquis. Chaque paysan recevait une livre de viande, deux pains et une demi bouteille de vin. Tout le monde était enchanté de la petite fête. Chasseurs et chasseresses, surtout, ne demandaient qu'à recommencer ce « voj^age à Cythère ' » .
Louis XV, qui prétendait à la décence avec ses maîtresses, avait des passe-temps plus étranges. Il allait à six heures du matin, avec la Mailly et la Vintimille, les deux sœurs rivales, dans la forêt de Fontainebleau, pour voir le rut des cerfs. « Pendant ce temps », dit le marquis d'Argenson, « le cardinal achève de perdre son » Etat ». « C'est la Cour du roi Petau», dit-il ailleurs, » et le comble de tous ces malheurs est que le roi paraît » ne se soucier en rien de son royaume, dans l'état » affligeant et dans la misère inouïe où les peuples sont
1 Valfons, Souvenirs, p. GO, cité par M. H. Taine.
» tombés. Tous les jours on voit augmenter cette misère » de quelque nouvel article' ».