XI. — LES CULTIVATEURS
Si le roi, les seigneurs, les prélats chassent les bêtes, les financiers chassent les contribuables. Le roi, les princes, les ecclésiastiques,- les nobles, les anoblis, un grand nombre de fonctionnaires ne payant pas l'impôt, tout l'effort des chasseurs d'argent tombe sur le pauvre, sur celui qui peut le moins donner ; ils le pressurent, en tirent des millions, et, comme le dit Voltaire, en rendent au roi quelque chose. Plus tard, je vous parlerai des sources et de l'emploi de l'impôt. Pour le moment, permettez-moi de vous dire un mot du paysan. Je suis obligé de prendre mes exemples un peu partout, mais ce qui est vrai en Touraice ou en Bourbonnais est vrai en Normandie.
Au dix-huitième siècle, la noblesse, devenue philosophe, impie, révolutionnaire et sentimentale, voj^ait dans le paysan un homme habillé de satin, couronné de fleurs, exclusivement occupé d'amourettes, comme les bergers de Florian. Les auteurs de mémoires, les moralistes et les économistes tiennent un autre langage.
En 1698, dit Vauban^ la population était encore de
1 D"Argenson, op. cit. 4 oct. 1740, t. III, p. 189; 15 oct. 1750, t. III, p. 195.
2 Vauban, Projet d'une dixme royale ; à la Sphère, m.dcc.vii, p. 20, note.
« dix-neuf millions 94 mil tant d'âmes. » En 1715, elle, n'était plus que de 16 à 17 millions. Selon l'estime de Voltaire, elle resta stationnaire pendant quarante ans. De 1698 à 1715, sous le «grand roi», six millions d'habitants périrent de misère et de faim ^
En 1693, Fénelon écrivait au roi, dans une lettre anonyme : « Vos peuples meurent de faim. La culture des » terres est presque abandonnée. Les villes et les campa- » gnes se dépeuplent. Tous les métiers languissent et ne » nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est » anéanti. . . La France entière n'est plus C[uu7i g^^and » hôpital désolé et sans provision ^ ».
« Par toutes les recherches que j'ai pu faire, depuis
» plusieurs années que je m'y applique, j'ai fort bien re-
» marqué, » dit à son tour le maréchal de Vauban, « que
» dans ces derniers temps près de la Dixième partie du
» peuple est réduite à la mandicité, et mandie effective-
» ment; que, des neuf autres parties, il y en a cinq qui
» ne sont pas en état de faire l'aumône à celle-là, parce
» qu'eux-mêmes sont réduits, à très peu de chose près, à
» cette malheureuse condition ; que des quatre autres
» parties qui restent, les trois sont fort mal-aisées, et em-
» barrassées de dettes et de procès ; et que dans la dixième,
» où je mets tous les Gens d'Epée, de Robbe, Ecclésias-
» tiques et Laïques, toute la Noblesse haute, la No-
1 H. Taine, op, cit., p 430.
2 Félix Cadet, Pierre de Boisguilbert, ■précurseur des économistes; Paris, GuUlaumin, 1811, p. 17.
» blesse distinguée, et les Gens en charge militaire et » civile, les bons Marchands, les Bourgeois reniez et les » plus accomodez, on ne peut pas compter sur cent mille » Familles; et je ne croirois pas mentir, quand je dirois » qu'il n'y en a pas dix mille petites ou grandes, qu'on » puisse dire être fort à leur aise ; et qui en ôteroit les » Gens d'Affaires, leurs alliez et adherans couverts et » découverts, et ceux que le Roy soutient par ses bien- » faits, quelques Marchands, etc., je m'assure, que le » reste seroiten petit nombre ^ ».
Boisguilbert propose, comme remède, une répartition plus équitable de l'impôt et une plus grande liberté commerciale. Le ministre Chamillart lui répond qu'il faut attendre, pour penser à cela, qu'on ait fait la paix. Le vieux magistrat rouennais, indigné de tant de sottise, fait, dans une brochure de quelques pages, cette réponse à la Mirabeau :
« Faut-il attendre la paix pour faire labourer la terre dans toutes les provinces où la plupart demeurent en friche par le bas prix du blé. . . ?
» Faut-il attendre la paix pour faire payer les propriétaires de fonds par ceux qui les font valoir. . . et empêcher les marchands de faire banqueroute ?
» Faut-il attendre la paix pour faire cesser d'arracher les vignes. . . pendant que les trois quarts des peuples ne boivent que de l'eau ? Faut-il attendre que toutes les
1 Maréchal de Vauban, op. cit., 1707, pp. 4,5.
vignes soient arrachées pour donner permission au peuple de les cultiver ?
» Faut-il attendre la paix pour sauver la vie à deux ou trois cent mille créatures qui périssent au moins toutes les années de misère, surtout dans l'enfance . . . , parce que les mères manquent de lait, faute de nourriture ou par excès de travail, tandis que dans un âge plus avancé, n'ayant que du pain, de l'eau, sans lits, vêtements, ni aucuns re!i;èdes dans leurs maladies..., elles périssent avant même d'avoir atteint le milieu de leur carrière ^ ?
» Jamais, s'écrie Clément, il est triste de le dire, la condition des habitants des campagnes n'a été aussi misérable que sous le règne de Loui XIV, même pendant l'administration de Colbert »... Une partie de la population était « exposée, une année sur trois, à vivre d'herbes, de racines et d'écorces d'arbres, ou à mourir de faim ^».
Boisguilbert, qui connaissait bien sa Normandie, précise ainsi les faits généralisés par Clément : « Dans la généralité de Rouen, les terres qui ne sont pas du premier degré d'excellence sont al)andonnées, ou si mal cultivées qu'elles causent plus de perte que de profit à leurs maîtres ; la viande est une denrée inconnue par la campagne, ainsi qu'aucune sorte de liqueur pour le commun peuple ; la plupart des maisons sont presque en totale ruine, sans qu'on prenne la peine de les réparer, bien qu'on les bâtisse à peu de frais, puisqu'elles ne sont que
1 F. Cadet, op. cit., pp. 84-85.
2 Clément, cité par Cadet, op. cit., p. 149.
(le chaume et de terre ; et avec tout cela les peuples se trouveraient heureux s'ils pouvaient avoir du pain et de l'eau à peu près leur nécessaire ' ».
En 1725, «au milieu des profusions de Strasbourg et » de Chantilly,» dit le duc de Saint-Simon, «on vit en » Normandie d'herbe des champs - » .
« Dans les provinces, dit le marquis d'Argenson, les » hommes meurent de faim , ou mangent de l'herbe ; le pain » vaut 5 sous la livre en Vendomois, et 3 sous à Paris, V et il va augmenter ce printemps^ ».
« La misère, depuis un an, avance donc au-dedans du » royaume à un degré inouï; les hommes meurent drus » comme mouches, de pauvreté, en brouttant l'herbe, » surtout dans les provinces de la Touraine, du Maine, » del'Angoumois, du Haut-Poitou, du Périgord, del'Or- » léanais et du Berry, et cela approche déjà des portes de >■> Versailles^ ».
« L'évêque du Mans est venu de son évêché à Ver- » sailles, uniquement pour dire que tout y mourait^ ».
En 1639, le même auteur écrit dans son journal : « La disette vient d'occasionner trois soulèvements dans les provinces, à Ruffec, à Caen et à Cliinon. On a assassiné sur les chemins des femmes qui portaient du pain. . . « La
1 F. Cadet, ojj. cit., p. 163.
2 Floquet, Histoire du Parlement de Normandie, t. VII, p. 402.
3 D'Argeiison, op. cit., janvier, 1739. t. II, p. 72. ^ D'Argenson, op. cit. mai 1739, t. II, p. 149.
s D'Argeuson, oj). cit., mai 1739, t. II. p. 151,
Normandie, cet excellent pays, succombe sous l'excès des impôts etsousla vexation des traitants. La race des fermiers y est perdue ; je sais tels gens qui viennent d'être contraints d'y faire valoir leurs terres excellentes par des valets ; tout périt, tout succombe. M. le duc d'Orléans porta l'autre jour au Conseil un morceau de pain de fougère; à l'ouverture de la séance il le mit devant la table du roi et dit : « Sire, voilà de quel pain se nourrissent aujourd'hui vos sujets' ».
« Le roi interrogeant l'évêque de Chartres sur l'état de ses peuples, celui-ci a répondu que la famine et la mortalité y étaient; que des hommes mangeaient l'herbe comme des moutons et crevaient comme des mouches, et que bientôt on allait y voir la peste, ce qui était pour tout le monde (et il y comprenait Sa Majesté)^ ».
« Je sais bien que dans mon canton de la Touraine, où il y a déjà plus d'un an que les hommes mangent de l'herbe, on n'a pas encore vu pour un sou d'aumône royale, soit en blé, riz ou argent ; il est vrai qu'on y a envoyé un fond de vingt pistoles pour travailler à un bout de chemin ^ ».
« Le 3 juin 1739, M. Le Camus, premier président de la Cour des Aides, a prononcé cette harangue, qui fut fort remarquée : « Sire, le bruit des trompettes annonce la paix à votre peuple, à ce peuple qui gémit dans la misère sans pain et sans argent, obligé de disputer sa nourriture
' D'Argenson, op. cit., mai 1739. t. II, p. 159.
2 D'Argenson, mai 1739, t. II. p. 165.
3 D'Argenson, juillet 1739, t. II, p. 189.
aux bêtes qui sont dans les champs, pendant que le luxe immodéré des partisans et des gens d'affaires semble encore insulter à la calamité publique. Un seul regard favorable de Votre Majesté dissipera tous ces malheurs et rendra la paix l'objet de la joie universelle ^ ».
En 1740, Masillon, évêque de Clermont-Ferrand, écrivait à Fleury, cardinal-ministre : « Le peuple de nos campagnes vit dans une misère affreuse, sans lits, sans meubles ; laplupartmême, la moitié de l'année, manquent du pain d'orge et d'avoine qui fait leur unique nourriture et qu'ils sont obligés d'arracher de leur bouche et de celle de leurs enfants pour payer les impositions. J'ai la douleur, chaque année, devoir ce triste spectacle devant mes j'eux, dans mes visites^ ».
En 1752, sous la date du 27 août, d'Argenson donne une autre cause de la misère publique et de la dépopulation, « Depuis la paix, dit-il, l'on voit que les Anglais s'attachent à nous enlever les soies et à nous empêcher d'en avoir dans tous les pays où on en achète, et, parla, nos manufactures tombent de tous côtés. Joignez à cela la quantité d'habitants sortis du Languedoc depuis peu, et que l'on fait monter à cinq mille cin(| cents personnes, ceux sortis d'Alsace et de Flandre })0ur le tabac, voilà de quoi faire tomljer beaucoup de nos manufactures. L'on prétend que cela refluera sur l'agriculture, mais c'est un
1 D'Argenson, juin 1739, II, 170, note de l'éditeur.
2 Taillandier. — Pvésumé de V Histoire d'Auvergne, par un Auvergnat, p. 313.
grand inconvénient d'aller au bien par le mal. Cette chute du commerce vient de pauvreté et non de philosophie. D'ailleurs, la tyrannie de la finance a rendu les campagnes un séjour si affreux, qu'on ne saurait y vaquer à l'agriculture avec prospérité^ ».
Le mal va toujours empirant. La misère des provinces est navrante. Les villages fondent à vue d'œil. D'Argenson constatait, en mai 1740, qu'en deux ans il était mort de misère plus de Français qu'il n'en avait été tué pendant toutes les guerres de Louis XIV. Le nombre des pauvres surpassait le nombre des personnes qui pouvaient vivre sans mendier. Sur les 4,000 habitants de Châtellerault 1,800 figuraient au rôle des pauvres^.
Au milieu de cette cruelle famine, le ministre Orry, son parent Fulvy, « leurs maîtresses et leurs créatures », vendaient ouvertement des passe-ports de blés. Orry passe, les afiameurs ne passent pas. En 1753, malgré les apparences d'une belle récolte, le prix des grains continue d'augmenter. Le peuple crie, on le laisse crier, mais d'Argenson applique, comme un fer rouge, cette phrase sur l'épaule des hommes du gouvernement : « Si M. de » Macliault, étant bien riche, ne prend point pour lui,
» il laisse prendre et fait prendre à toutes ces p de la
» cour ^ » .
En 1740, tandis que le peuple mourait de faim, le bon
1 D'Argenson, VII, 287.
2 D'Argenson, op. cit., sept. 1732, t. I, p. 145; mai 1740, t. III, pp. 92-93; 16 juin 1751, t. VI, p. 425.
3 D'Aryenson, op. cit., 3 mai 1753, t. VllI, p. 4.
M. Orry augmentait les tailles de 500,000 livres. Le Roi voyait tout, savait tout, et comme le dit le marquis d'Argenson, qui l'aimait, qui était toujours prêt à le mettre sur un piédestal, il n'opposait qu'une parfaite indifférence et une parfaite insensibilité, ne faisait que chasser et souper. Sur ces entrefaites. Sa Majesté traverse Paris pour aller à Choisy ; le peuple s'amasse sur son passage, et, au lieu de crier : Vive le roi! il crie : Misère! du pain! du pain'^ ! Louis XV ne voit dans ce cri qu'un manque de respect.
Le lendemain, qui était le 24 septembre, à deux pas de sa belle résidence de Choisy, les détenus de Bicêtre se révoltent parce qu'on a réduit de trois quarterons à demi-livre la ration de mauvais pain qu'on leur donnait. Le guet et la maréchaussée, réunis en toute hâte, se mettent en bataille contre ces misérables, leur donnent, au lieu de pain, des coups de fusil, des coups- de sabre, des coups de baj^onnette, et en couchent sur le carreau de quarante à cinquante ^. Le Roi est ému, mais il ne sacrifiera aucun de ses caprices ; il n'en donnera pas un sou de moins à ses maîtresses et à ses bons amis.
La plupart des terres de la Brie ne pourront pas être ensemencées ; la Seine débordera et ruinera tous les environs de Paris : les Parisiens feront des bons mots, M. Orry préparera, pour 1741 ^, une levée du dixième du
1 D'Argenson, op, cit., sept, 1740, t. III, pp. 170-171, 183.
2 D'Argenson, op. cit., 24 sept. 1740, t. III, p. 173.
3 D'Argenson, op, cit., G nov. 1740, t. III, p. 216; 21 août 1741, t. III, pp. 371, 3S5.
revenu et promettra, pour 1742, une augmentation de quatre à cinq millions sur les tailles.
En 1744, les habitants des campagnes n'ont plus le sentiment de la misère : ils sont désespérés, ne souhaitent que la mort, évitent de peupler. En dix ans, la population de certaines provinces a diminué de plus d'un tiers. Quantité de villages sont abandonnés pour les villes. Des paroisses doivent les tailles de trois années,. En 1753, malgré les apparences d'une belle récolte, le retard était plus gi'and que jamais ; « mais, ce qui va toujours son » train, ce sont les contraintes, avec quoi les receveurs » des tailles s'enrichissent et sont en état de faire les » avances ^ ».
« Dans ma paroisse, qui a peu de feux, dit d'Argen- » son, il y a plus de trente garçons ou filles qui sont » parvenus à l'âge plus que nubile ; il ne se fait aucuns » mariages, il' n'en est pas seulement question entre eux. » On les y excite, ils répondent tous la même chose, que » ce nest x^as la 'peine de faire des m alheureux comme » eux. Moi-même j'ai essayé de marier quelques filles en » les y assistant, et j'y ai trouvé le même raisonnement, » comme si tous s'étaient donné le mot. Un gentilhomme » de mes voisins m'a dit qu'il connaissait dans le canton * plus de cent jeunes gentilshommes à marier, et plus » encore de demoiselles, qui sont hors d'état d'y va- » quer^ ».
1 D'Argenson, op. cit., 4-5 oct. 1749, t. VI, pp. 49, 51; 16 juin 1751, t. VI, p. 425; 5 mai 1753, t. VIII, p. 8.
2 D'Argenson, op. cit., 28 déc. 1750, t. VI, pp. 322-323.
En 1750, à propos du renouvellement de plusieurs impôts, le Parlement entretient publiquement Louis XV de la misère du peuple, du gaspillage des finances, des fortunes scandaleuses des financiers, des dépenses ruineuses de la cour : le roi fait la sourde oreille. Il lui faut de l'argent. Est-ce que la France n'est pas à lui, hommes et choses ^ ?
A Mézières, le peuple était si misérable qu'il se jetait sur le dîner des officiers dès qu'il était servi dans les auberges. En 1753, un vicaire de la paroisse Sainte-Marguerite assurait que, du 20 janvier au 20 février, huit cents personnes étaient mortes de misère dans le faubourg Saint- Antoine. Le P"" décembre de la même année, huit cents marchands de Paris étaient déclarés en faillite ^.
Je pourrais multiplier les exemples. Les écrivains, les parlements, le clergé, tout le monde est d'accord ; mais j'écouterai le poète ; du sujet, je n'en prendrai que la fleur, et j'insisterai un peu sur ce qui passait en Normandie.
« Un homme instruit dans les finances, affirme d'Argenson, m'a dit qu'il était sorti cette année (1752) plus de deux cents familles de Normandie, craignant la collecte dans leurs villages.
» Il y a plus de douze mille ouvriers mendiants à Rouen, tout de même à Tours, etc. ^.
1 D'Argenson, ojj. cit., 18 juin 1750, t. VI, p. 216.
2 D'Argenson, op. cit., 24 mars 1752, t. VII, pp. 191-162, 15 mars 1753, t. VII, pp. 425-426 ; 2 déc. 1753, t. VIII, p. 169.
3 D'Argenson, op. cit.^J,. VII., p. 410
» A Rouen et en Normandie, écrit FloquetS les plus aisés ont du mal à avoir du pain pour leur subsistance, le commun peuple en manque totalement, et il est réduit, pour ne pas mourir de faim, à se former des nourritures qui font horreur à l'humanité ». Le même auteur raconte qu'à Rouen et dans les environs ^ toujours au sujet du
1 Floquet, op. cit., t. VI, pp. 400-430.
2 Sur les récoltes de 1752, d'Argenson rapporte les bruits alarmants qui parvenaient à la cour. On lira peut-être avec intérêt les extraits du Journal de cet ancien ministre de Louis XV.
26 janv. 1752. — « On a eu nouvelle qu'à Arles, eu Provence, il y a eu une terrible révolte de paysans qui sont venus armés demander du pain à l'hôtel de ville. Ils étaient au nombre de deux mille, et, comme les magistrats effrayés n'ont fait que leur promettre des secours qu'ils n'ont point donnés, pendant quelques jours, ces paysans, plus armés et en plus grand nombre encore, sont revenus et ont menacé de rompre le pont sur le Rhône, qui sépare la Provence du Languedoc. Effectivement, ils commençaient à le démolir, lorsqu'on a fait marcher un détachement de troupes qui les a repoussés. A'oilà donc où nous en sommes malheureusement pour la famine, que les pauvres demandent forcément du pain aux riches, et que ceux qui gouvernent sont contraints de faire marcher des troupes pour attaquer et punir les pauvres révoltés de leur misère ! » (T. VII, p. 81.)
28 janv. 1752. — « Révoltes à Rennes et à Bordeaux, la Guyenne manque absolument de blé. Le pain augmente de prix dans les marchés hors de la capitale, ce qui ne tardera pas à refluer sur Paris. » (T. VII, p. 87.)
22 avril 1752. — « On a eu hier matin la nouvelle, par un courrier, que tout le bas peuple de la ville de Rouen était horriblement révolté, et qu'il s'en fallait bien que la sédition fut apaisée au départ du cour rier.»(T.VII, p. 206.)
27 avril 1752. — « La révolte est finie à Rouen au dedans de la ville, mais la campagne est révoltée de toutes parts. Il y court des Normands armés au nombie d'environ sei;'e mille hommes, qui mettent à contribution à grosses sommes d'argent les couvents et les châteaux. » (T. VII, p. 211.)
pain, il y eut des séditions en 1725, 1737, 1739, 1752, 17C4, 1765, 1766, 1767, 1768.
29 avril 1752. — « L'on a eu ce matin à Versailles un courrier de Rouen, par où l'on apprend que la révolte continue et augmente dans toute la Généralité, et que cette sédition a pour objet le manque de pain. » (T. VII, p. 212.)
» Voilà donc toute la province de Normandie qui s'emporte à une révolte générale pour la misère. >
» On demande des troupes. » (T. VII, p. 213.)
1er mai 1752. . — « J'ai vu des relations du soulèvement de Rouen, puis de la Normandie, qui font trembler : il y avait environ quinze à seize mille révoltés dans la ville, et cela passe de beaucoup ce nombre dans la campagne.
» Par les lettres du 28 avril que j'ai lues, cela continuait encore, et le pays de Caux était pillé, surtout aux jours de marché, de sorte que personne n'osait plus apporter auxdits marchés.
» L'on craignait que cela ne gagnât la ville et la généralité de Caen, où sont 'les peuples les plus mutins et les plus séditieux de France
» Mais une circonstance, la pire de toutes, que l'on m'a confiée hier, est que, parmi ces révoltés, l'on avait remarqué des étrangers qui animaient et qui discouraient, même qui répandaient de l'argent et qui payaient ce qu'ils prenaient xle force. Ce ne sont point, comme on a dit, des assommeurs de Paris, ni des chasseurs et des braconniers de la campagne; il y a toute vraisemblance que ce sont des étrangers, des Anglais, des Autrichiens, des Piémontais, de nos réformés qui excitent partout le feu de la révolte, pour embarrasser la France et l'empêcher d'agir contre les dessins des ennemis, et aujourd'hui surtout contre l'élection du roi des Romains. » (T. VII, p. 216.)
3 mai 1752. — « Les révoltes augmentent pour le manque de pain ; celles de Normandie ne diminuent point. L'on y fait marcher trois régiments, et l'on a pas osé faix-e pendre les pi-isonniers révollés jusques à ce que ces troupes fussent arrivées à Rouen, les séditieux ayant jeté des billets d'avis qu'ils metti'aient le feu dans la ville, si l'on osait suj)plicier.
» Il vient d'y avoir une nouvelle émeute au Mans, et l'on y fera aussi marcher des troupes. » (T. Vil, p. 218.)
Des hameaux entiers, dit le Parlement, manquant des choses les plus nécessaires à la vie, étaient obligés, par le besoin, de se réduire aux aliments des bêtes ^ ».
Il ne fallait pas dire qu'il y avait de la misère. Mme de Pompadour ne le voulait pas. La misère était une invention des ennemis de M. de Machault. Il n'y avait jamais eu dans le royaume une si grande abondance. Le peuple mourait de faim par méchanceté pure, pour faire de la peine à l'illustre marquise.
Pour beaucoup moins, la Maintenon fut détestée du public.
Sous Louis XVI, le gouvernement s'adoucit, la taille est un peu moins inégale, la corvée est allégée, la misère est moindre, « et pourtant, dit M. Taine, elle est encore au delà de ce que la nature humaine peut porter » -. Le même auteur ajoute, citant les procès-verbaux de l'Assemblée provinciale de Basse-Normandie : « Dans quatre » élections, les habitants ne vivent presque que de sarra-
« Le 2 mai on a pendu, place du Vieux-Marché, trois hommes et deux femmes. » (T. VII, note de la p. 219.)
5 mai 1752. — « Les révoltes continuent en Normandie ; on a appris qu'il y en a une nouvelle à Caen, ville mutine. On a pillé divers châteaux ; on a ari-êté de nouveaux séditieux ; il y en a présentement jusqu'à dix-huit dans la prison de Rouen, et l'on va les supplicier. » (T. VII, p. 220.)
7 fév. 1753. — « Des personnes de Normandie disent que l'on n'y parle qu'avec fureur du gouvernement, même de la personne du Roi, à cause de la cherté des vivres et des impôts qui les tourmentent; tout y est porté aux plus terribles dispositions pour la révolte, et l'on croit qu'ils s'entendent avec les Bretons. » (T. YII, p. 402.)
1 Floquet, oj). cit.
2 H. ïuine, ojj. cit., 437.
» zin », et depuis cinq ans les pommes de terre ayant manqué, ils n'ont que de l'eau pour boisson.
Un auteur contemporain cité par Hippeau rapporte ce fait : Dans tel village de Normandie, « presque tous les iiabitants, sans en excepter les fermiers et les propriétaires, mangent du pain d'orge et boivent de l'eau, vivent comme les plus malheureux des hommes, afin de subvenir au payement des impôts dont ils sont surchargés ». Dans la même province, à Forges, « bien des malheureux mangent du pain d'avoine, et d'autres du son mouillé, ce qui a causé la mort de plusieurs enfants ' ».
En 1770, selon M. H. Taine, le pain de froment coûtait 4 sous, et la journée d'un homme était de 19 sous. En comptant le salaire actuel à 2 francs par jour (chiffre aujourd'hui trop bas, car on ne trouve plus de manœuvres à moins de 3 fr. 50), on trouve que l'ouvrier rural pouvait se procurer, en 1770, 959 litres de blé, et, en 1875, 1,851 litres. Son bien-être s'est donc accru de 93 0/0. Celui d'un maître valet s'est accru de 70 0/0 ; celui d'un vigneron, de 125 0/0. « Et ce malaise était 4)ropre à la France. » D'après les calculs d'Arthur Young, les objets de première nécessité étaient aussi chers en France qu'en Angleterre, et le paysan français gagnait 76 0/0 de moins que le paysan anglais. Continuant ses calculs, il ajoute : « on peut inférer de cela que les ou- » vriers des champs, et ce sont les plus nombreux, sont
1 Hippeau, Du gouvernement de Normandie, 2« partie, t. YI, pp. 74, 243 {Doléance/t, rédigées par le chevalier de Bertiu).
» de 76 0/0 moins à leur aise (si l'on peut employer cette ;*> expression), de 76 0/0 plus mal nourris, plus mal vêtus, » plus mal traités en maladie et en santé, en France qu'en » Angleterre » ^.
La plupart des maisons des villages de Normandie sont « bâties sur quatre fourches ». Souvent ce sont des étables ou des granges dans lesquelles on a élevé une cheminée avec quatre gaules et de la boue. Les vêtements se composent de haillons, souvent en hiver de haillons de toile." Les bas, les souliers, les sabots sont choses à peu près inconnues. Les femmes sont des fumiers ambulants. A vingt-huit ans elles paraissent en avoir soixante. « Ce serait en vain, dit Arthur Young, qu'on chercherait en France une servante d'auberge proprement mise. »
Une pauvre femme disait à ce voyageur : « Nous ne possédons qu'un coin de terre, une vache et un pauvre petit cheval. Du lait de la vache, nous faisons la soupe à nos sept enfants. Nous devons à un seigneur un franchar, quarante-deux livres de froment et trois poulets ; à un autre, q[\xqXtq franchar , cent soixante-huitlivres d'avoine un poulet et un sou, à quoi il faut ajouter la taille et les autres impôts. Que Dieu nous aide, car les tailles et les droits nous écrasent » !
Vue d'une certaine distance, cette femme paraissait avoir de soixante à soixante-dix ans, tant elle était courbée, ridée, durcie par le travail : elle en avait vingt-huit !
1 Arthur Young, ojp. cit., t. I, pp. 415-416, 447.
Cette décrépitude prématurée des femmes des campagnes était la règle, non l'exception. A qui la faute? Arthur Young écrit brutalement, en 1789 : To Government '.
Dans la seconde moitié du xviii® siècle, les seigneurs n'étaient pas durs pour les paysans. Ils marchaient avec les philosophes, sans se douter que les philosophes les conduisaient au cimetière, et le clergé, dont la vie était tout à fait mondaine, allait en tête, gaiement, dansant, chantant, comme David devant l'Arche. Cependant, par habitude, on continuait à traiter le peuple ainsi que le voulait le cardinal de Richelieu, c'est-à-dire qu'on le chargeait comme un mulet, au delà de ce qu'il pouvait porter, pour l'empêcher de penser et de ruer. Un jour pourtant, il jeta son fardeau, rua et cassa la tête du muletier. Mais alors il était si malheureux, qu'il n'avait nul souci des affaires qui passionnait la cour et la ville. Il « ignorait même le règne », et d'Argenson disait : « Les habitants des campagnes ne sont plus que de pauvres esclaves, des bêtes de trait attachées à un joug, qui marchent comme on les fouette, qui ne se soucient et ne s'embarrassent de rien, pourvu qu'ils mangent et qu'ils dorment à leurs heures^ ». « Ils ne songent même pas à se plaindre », dira plus tard le comte de Montlosier^.
Ce qu'il y a de contrebandiers, de vagabonds, de mendiants, de voleurs, de soldats licenciés qui demandent l'aumône l'épée au côté est incalculable. Les vagabonds
1 Arthur Young, op. cit., t. I, p. 148.
2 D'Argenson, 16 et 17 juin 1751, t. VI, pp. 425-42(3.
3 Montlosier, Mémoires, t. I, pp. 1U2, 146.
sont le plus terrible fléau des campagnes. Le Parlement de Rouen s'en émeut, et par arrêt du 18 mai 1752 il « enjoint à tous mendiants valides et étrangers, de l'un et de l'autre sexe, de sortir de la ville dans le jour, et de la province dans la huitaine de la publication du présent arrêt, à peine de galères perpétuelles contre les vagabonds et gens sans aveu, et contre les femmes d'être marquées de la lettre M, d'être punies du fouet et du bannissement perpétuel hors du royaume^ ». En 1764, on en arrête, en France, cinquante mille d'un coup, et il n'y paraît pas.
Sous Louis XIV, Paris était la proie des voleurs et des assassins. On n'osait pas sortir le soir de sa maison. Il n'en était pas autrement sous Louis XV. Ce n'était pas des vols et des assassinats que se préoccupait le plus la police.
Le 5 novembre 1740, d'Argenson écrit dans son journal : « On vole dans Paris partout dès que la nuit est » arrivée; on n'y rencontre jdIus personne des 7 heures » du soir 2 ». En 1752, « les voleurs assommeurs conti- » nuent leurs forfaits dans Paris avec plus d'horreur » que jamais : chacun tombe en défiance et se cache de » bonne lieure ». On compte qu'ils sont trois mille et réunis en société. Ils ont juré la destruction du faubourg Saint-Germain. On commence aussi à envoyer des billets, surtout aux curés, avec ordre de remettre de l'argent
1 Hippeau, Bu gouvernement de Normandie au XVII« et au XVII1<^ siècle, 3e part., pp. 129-134.
2 D'Argenson, op. cit., t. III, pp. 213-214.
sous certaines pierres. Tous ces crimes, dit d'Argenson, sont produits par la grande misère et le désespoir ^ En 1751, quatre voleurs sont pris à la cour, dans la galerie même, derrière le Dauphin, fouillant les poches. Cela devait être assez fréquent, car une loi nouvelle condamnait à la potence les voleurs pris en flagrant délit dans les maisons royales, à cause de la « témérité qui, les » portant à de telles actions, pourrait les mener jusqu'à » attenter à des personnes sacrées ^ » .
Tandis que l'on sévit avec rigueur contre les vagabonds et les contrebandiers, « M. de Machault, pour » fournir au Roi de l'argent secrètement et indépendam- » ment du trésor royal, fait la contrebande pour le » compte de Sa Majesté, faisant venir, par la Compagnie » des Indes, des perses et autres marchandises prohi- » bées^ ». Le 2 janvier 1754, d'Argenson écrit encore dans son journal : « Je sais que M. de Machault soutient » aujourd'hui ces dépenses (du Roi) par une contrebande » cachée qui va à plus de dix millions de profit, ce qui a » pour résultat de ruiner nos manufactures ^ ».
Le public n'ignore pas ces scandales et brave l'autorité. Les forêts des environs de Paris donnent asile à des bandes de cinq à six cents braconniers, armées en guerre, organisées militairement, et manœuvrant suivant les
1 D'Argenson, 12 mars 1752, t. VII, pp. 141-242 ; 6 mars 11T>2, t. VII, p. 135.
2 D'Argenson, 21 déc. 1811, t. VII, pp. 53-54.
3 D'Argenson, op. cit., 2S sept. 1753, t. VIII, p. 130. D'Argenson, op. cit., t. VIII, p. 130.
règles. S'ils dévastent sans scrupule les chasses du Roi et des princes, s'ils battent les gardes et la maréchaussée, ils payent exactement aux habitants tout ce qu'ils prennent pour vivre % et les habitants les aiment beaucoup.
Vient ensuite Louis Mandrin. Beau garçon et de figure sympathique, il prend le nom de chevalier de Montjoly et se fait passer pour officier. Il est bien accueilli dans les châteaux, surtout par les dames.
Il forme une troupe nombreuse, composée en partie d'officiers et de soldats réformés, qui n'ont pas d'autres moyens d'existence et promettent de vendre chèrement leur vie. Il leur donne dix louis d'engagement, une solde journalière de trente sous et part au butin. Ayant du monde autant qu'il en veut, il fait la contrebande sur une large échelle et déclare aux fermiers généraux une guerre impitoyable. Il ne fait aucun tort au peuple. Au contraire, tout en lui payant ce qu'il prend, il lui donne à bon compte les marcliandises prohibées de Suisse et d'Italie, et le comble de joie en rançonnant les fermiers généraux.
Louis Mandrin parcourt la Franche-Comté, le Lyonnais, le Bourbonnais, l'Auvergne et la Bourgogne. Quand il veut entrer dans une ville, il prévient deux jours d'avance. A l'heure dite il arrive, fait main basse sur la caisse du receveur des fermes, étale et vend ses marchandises.
1 D'Argenson, oj). cit., 23 mars 1752, t. VII, pp. 160-161.
En 1754, au mois de décembre, le maire et les écheviiis de Beaime veulent lui refuser les portes. Il passe sur le ventre de la milice qui lui est opposée, adresse aux magistrats une sévère réprimande, lève sur les fermes une contribution de vint-cinq mille livres et fait son commerce.
Les exploits du chevalier de Montjoly finissent par agacer Louis XV, qui envoie contre lui six ou huit mille hommes. Mandrin, aimé du peuple, a un service d'espionnage mieux fait de beaucoup que celui de l'armée régulière, et de temps en temps il inflige à celle-ci de cruelles défaites.
Quand il prend des buralistes qui l'ont espionné, il les juge et leur fait casser la tête.
Il a été fait prisonnier plusieurs fois. Un jour il s'évade de prison. Un autre jour, il brise ses chaînes au pied même de Téchafaud, se jette dans la foule, qui le protège, et gagne la montagne.
On le prend enfin par trahison, sur le territoire du roi de Sardaigne ; on le porte à Valence, bien garrotté, et vingt-quatre heures après on lui brise les bras, les jambes et les reins. Le petit roi de Sardaigne prend de très haut cette affaire et force le gouvernement de Louis XV à lui faire des excuses ^
Louis Mandrin eut des successeurs, aussi le ministère Machault, et la contrebande continua de prospérer.
1 D'Argenson, op. cit., t. VIII, pp. 362, 264-365, 386-387, 396-398, 436, 454; t. IX, pp. 8, 11, 14, 20, 22, 31, 33, 34, 38, 43, 49, 51. Nouvelle Biographie générale, verbo Mandrin.