VII. — ETAT-CIVIL
Avant François P**, il n'y avait pas d'état-civil. De François P"" à la Révolution, les curés furent chargés de l'enregistrement des baptêmes, mariages, décès, et ils le firent avec un sans-gêne admirable ^
Oh ! le bon temps ! Le clergé seul pouvait marier, et les unions prononcées par lui étaient indissolubles, en principe.
Nous disons : en principe, car les nobles et même les riches bourgeois divorçaient très facilement. Souvent de nobles dames ont demandé le congrès, formalité obscène dont nos femmes, moins dévotes mais plus chastes, ne voudraient pas même entendre la description.
Les cérémonies du mariage étaient publiques ou clandestines. Dans ce temps-là, le clergé ne se posait pas en défenseur des droits des pères de famille.
Sous Louis Xlll et Louis XIV, les mariages clandestins étaient fréquents.
Le Roi-Soleil s'unit ainsi à la vieille Maintenon. Un gentilhomme ruiné, pour redorer son blason, enlevait une veuve ou une fille riche, la conduisait dans une maison où se trouvait un ecclésiastique, et, sans autre formalité, le mariage était béni. Le comte de Chavagnac s'est marié ainsi par le conseil de son père ; il s'en vante dans ses mémoires et personne n'a pensé à l'en blâmer.
1 Voir les exemples cités par M. Hellot, Essai historique sur Héricourt-en-Caux , pp. 72-73.
Des seigneurs de 35 à 40 ans épousaient des fillettes de 12 à 14 ans.
Anciennement, il était interdit aux nouveaux époux de couclier ensemble avant la bénédiction du lit nuptial, et cette bénédiction n'était pas gratuite. Des évêques et des curés n'autorisaient la consommation du mariage que trois ou quatre jours après sa célébration ; mais, moyennant finances, l'évêque ou le curé levait son interdiction. C'était très habile, dit Montesquieu, de vendre les trois ou quatre premières nuits, car, pour les autres, on n'en aurait pas donné beaucoup d'argent.
Les vilains étaient en outre astreints à certaine redevance qui n'était pas inscrite dans la loi et que le seigneur prenait, néanmoins, quand la mariée lui plaisait.
Quand un serf et une serve appartenaient à deux seigneurs, il fallait un contrat, non entre eux mais entre les seigneurs. Voici, comme exemple, une charte de ce bon vieux temps :
« Qu'il soit notoire à tous ceux qui ces présentes » verront, que nous Guillaume, évêque indigne de Paris, » consentons qu'Odeline, fille de Radulphe Gaudin, du » village de Cerés, femme de corps de notre église, » épouse Bertrand, fils de défunt Hugon, du village de » Verrières, homme de corps de l'abbaye de Saint- » Germain-des-Prez ; à condition que les enfants qui » naîtront dudit mariage seront partagés entre nous et » ladite abbaye ; et que si ladite Odeline vient à mourir » sans enfants, tous ses biens mobiliers et immobiliers » nous reviendront ; de même que tous les biens mobi-
» liers et immobiliers dudit Bertrand retourneront à » ladite abbaye, s'il meurt sans enfants. Donné l'an » douze cent quarante-deux. »^
Ainsi, pour « l'évêque indigne de Paris » et pour l'abbé de Saint-Germain-des-Prés, les serfs étaient purement et simplement des têtes de bétail.
A une époque que nous ne pouvons préciser, il y avait dans la vallée de l'Andelle un bon seigneur qui, tous les ans, mariait ses serfs et ses serves arrivés à l'âge do puberté. Il assistait au repas de noce, buvait et mangeait joyeusement, puis il ordonnait cà certains couples de monter au baut d'un arbre, d'y passer la première nuit de noce et d'y consommer leur mariage ; à d'autres, de passer deux heures dans l'Andelle, tout nus, et d'y consommer leur mariage ; à d'autres, de s'atteler à une charrue et de tracer quelques sillons ; à d'autres, de sauter à pieds joints par-dessus des cornes de cerf. C'était bien amusant.... pour le seigneur ! ^
En créant les registres de l'état-civil, la Révolution a rendu aux familles le plus grand service. Du même coup, elle a mis fin aux mariages clandestins et amoindri le pouvoir du clergé, ce qui nous vaut encore, de temps en temps, des récriminations qui ne sont pas toujours conçues en termes évangéliques.
i Essai historique sur Parts, par M. de Saint foix; Londres, 1TG5, ne partie, p. 69.
2 Essai historique sur Paris, par Monsieur Saintfoix; Londres, 1765, t. V, p. 158.