VIII. — LES ECOLES
Des registres de l'état civil passons aux écoles.
M. Hellot n'en trouve pas trace à Saint-Denis d'Héricourt avant 1714 et à Saint-Riquier d'Héricourt avant la Révolution.
En 1714, la fabrique de Saint-Denis allouait au clerc chargé de l'école trente livres par an. La maîtresse de l'école des filles recevait quelque chose du curé. Pour les locaux des deux écoles, le clerc recevait une indemnité de sept livres. Il avait donc pour traitement et indemnité moins de 200 fr. de notre monnaie. Comme le remarque M. Hellot, parla générosité dont on faisait preuve envers le clerc, on peut juger de ce qu'était le quelque chose que le curé donnait à la maîtresse.
L'usage était alors dans les écoles et dans les collèges, même dans les collèges de Paris, de rouer de coups les enfants. Le roi, dit Guy Coquille, est le premier boursier du collège de Navarre, qui est de fondation royale « et le produit de sa bourse est employé en achapt de verges pour la discipline scolastique ; aussi » ajoute le vieil historien, « le Roy est le chef de la iustice ^».
A Troyes, jusqu'au xvi^ siècle, chaque élève paya, en plus de sa pension, six deniers ^jowr les verges commises aux maiyis du maître portier ou fouetteur^.
1 Guy Coquille, Histoire du pays et duché de Nivernais ; Paris, 1622, p. 159.
2 Vallet de Viriville, Hi>it. de l'Instruction publique en Europe
Cette méthode d'enseignement, très pratiquée par les anciens pédagogues, surtout par les jésuites, qui aimaient beaucoup à fouetter les petits garçons, était peu favorable à la vulgarisation de l'instruction. Elle devait être en honneur dans la paroisse de Saint-Denis d'Héricourt.
Le relevé des mariages de 1771 à 1780 donne, sur 132 contractants, 78 illettrés, soit 59 0/0.
Voilà tout ce que l'Eglise et la Royauté, unies dans un commun effort, ont pu faire, en 1300 ans, pour l'instruction publique dans les deux paroisses qui forment l'agglomération d'Héricourt.
L'ignorance ne pesait pas que sur la commune d'Héricourt. A l'autre extrémité de la France, on n'était pas plus avancé. En voici deux exemples que nous traduisons de la relation des voyages d'Arthur Young. Le 31 juillet 1787, à Beziers, dit ce voyageur, « Je rencontrai dans un marchand français, bien vêtu, un exemple d'ignorance qui me surprit. M'ayant importuné d'une foule de questions oiseuses et folles, il me demanda pour la troisième ou quatrième fois, de quel pays j'étais. De Chine, lui disje. — Y a-t-il loin d'ici ? Deux cents lieues ! répondis-je. — Deux cents lieues ! Diable! cest un grand chemin ! Un autre jour, un Français me demanda, après que je lui eus dit que j'étais anglais, s'il y avait des arbres en Angleterre. — Je répondis qu'il y en avait un peu. — Avezvous quelques rivières? — Oh ! pas du tout. — Ah! ma
et principalement en France ; Paris, 1849, p. 200, — Note de M. N. Beaurain.
foi c'est bien triste! Cette incroyable ignorance, comparée à l'instruction si universellement répandue en Angleterre, doit être attribuée, comme toute autre chose, au gouvernement » ^ Nous nous permettrons d'ajouter : et surtout à son compère le clergé.
De 1871 à 1880, le nombre des contractants a été de 138 et celui des illettrés de 33, soit un peu moins de 24 0/0.
Notons que le premier empire, la Restauration et le second empire sacrifiaient de tout cœur à la sainte ignorance et mettaient tous leurs soins à conserver le peuple dans un aveuglement salutaire.
Les progrès accomplis sont exclusivement l'œuvre de la première république, du gouvernement de Juillet, surtout de la troisième république.
L'instruction publique, gratuite et obligatoire, qui doit ouvrir bien des yeux encore à demi-clos, provoque des ricanements et de spirituelles allusions. L'instruction religieuse, obligatoire, mais ni laïque ni gratuite, suffisait à tout, sans doute. Non, à moins d'une grâce spéciale. A Grémonville, par exemple, on a été dix ans sans faire le catéchisme et sans parler de Dieu ; à Bretteville et à Saint-Aubin, les enfants « ne savoient même pas s'il y avoit un Dieu».
L'homme ainsi livré à ses seuls instincts, que devenait la morale ? C'est bien simple, il n'y en avait pas du tout.
1 Arthui* Young:, Travels durîng the years 1787, 17 88 and 1789 ; 2e éd., Loiulon, 1794, t. I, p. 52. Les passages soulignés sont en français dans Je texte.