‹ Un voyage au YunnanChapitre 5 sur 10 · HEURES. DISTANCE · texte numérisé non relu

HEURES. DISTANCE

Do Hanoi à Sontay 17 ) yriiom

Do Sontay à Viélry 7 15 )

De Viétry à Hong-hoa 11

De Hong^-hoa à Ngoo-tap 10

De Ngoc-tap à Phung-Vuc. .. 5 30

De Phung-Vuc à Camkhê 7 ) 140 kilom.

De Gamkhé à Ngoi-lao 6 30

De Ngoi-lao à Yen-luong 8

De Yen-luong à Yenbay 10

De Yenbay bt Ngoi-lié 18 20

De Ngoi-tié à Trai-hut 26

De Trai-hut à Bao-ba 18 > 176 kilom.

De Bao-ba à Phu-Iu 19

Do Pbu-lu à Laokaï 2130

Total 185 05 400 kilom.

En marchant nuit et jour avec une double équipe, on pourrait donc arriver en jonque d'Hanoï à Laokaï, en huit fois vingt-quatre heures.

A quand les steamers qui réduiront ce temps de moitié, et les chemins de fer surtout, qui vous prendront à Hanoï le matin pour vous déposer le soir à Laokaï!

Hanoï, à quelques heures du Yunnan ! Quel

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pouvoir magique aurait cet événement sur la prospérité de notre industrie et de notre commerce !

J'éprouve un serrement de cœur en pensant qu'un tel rêve serait déjà une réalité, si nous l'avions voulu. Il suffirait à la mère-patrie de promettre une garantie. d'intérêt de 4 à 5 0/0, pour que les millions improductifs de France aillent créer ces lignes ferrées qui nous seraient si utiles, et fertiliser ainsi le Tonkin, la plus belle colonie du monde (et j'en ai vu beaucoup), qui ne tarderait pas à rembourser ses frais d'installation et récompenserait au centuple des sacrifices qu'on se serait imposés pour elle.

Je viens de déjeuner chez le commandant Sucillon qui gouverne Laokaï, depuis que la création des territoires militaires en a exclu l'administration civile. J'ai visité ce matin la ville chinoise de Son-phong qui s'est formée récemment de l'autre côté du Nam-thi, petit affluent de la rive gauche, qui sert de limite entre la Chine et nous.

j i Il 1 ■

Il y avait à peine quelques misérables cases de ce côté en 1885 ; mais un commandant tatillon a réussi à faire émigrer une grande partie de la population commerçante, qui &*est soustraite ainsi à notre protection. Je ne puis mieux faire, pour décrire Laokaï, que de reproduire une description fort exacte que je trouve dans le Courrier d'Hdiphong :

« Construite en amphithéâtre, la ville, ou plutôt la citadelle de Laokaï, apparaît brusquement, quand on remonte le fleuve en jonque, après le passage d*un rapide situé à un kilomètre en aval. Cette citadelle n'affecte pas les formcb régulières et techniques des citadelles du Delta et de Hué, construites sous la direction des officiers français amenés au siècle dernier par Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran. Au contraire, la citadelle de Laokaï a un aspect original, bizarre, très chinois, qui la rend absolument pittoresque. Construite aux frais des négociants de Canton et d'après l'inspiration de leurs agents au Yunnan, elle

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se compose d'un mur d'enceinte de 5 à 6 mètres de hauteur, sans créneaux, ni banquette, ni fossé. Cette enceinte a la forme d'un polygone irrégulier d'une dizaine de côtés principaux, avec des tours carrées aux angles, crénelées et à deux ou trois étages de feux.

« La face principale, la plus longue, celle du Sud-Ouest, borde le fleuve Rouge sur un parcours de 150 mètres environ, et, de si près, qu'au moment des crues les eaux baignent le pied de la muraille. A l'Ouest, cette dernière regarde le Nam-ty, rivière de moindre importance que le fleuve Rouge, et qui sert de limite à la Chine et au Tonkin. Au confluent de ces deux cours d'eau, à 100 mètres de Laokaï, grouille sous des paillettes une agglomération de quatre à cinq mille Chinois, nautonniers, pêcheurs ou trafiquants : c'est le gros village de Son-phong.

c A l'intérieur, la citadelle de Laokaï renferme quelques belles constructions. Lorsqu'on a franchi le seuil de la porte du Sud,

ëeux escaliers d'une vingtaine de marches, Tun en face de la porte, l'autre à gauche, conduisent à de jolies terrasses élevées de 10 mètres environ au-dessus du fleuve. La frcmière de ces terrasses précède une magnif que pagode en très bon état, plus grande que ceQe qui vient d'être inaugurée à Haiphong, et qui était, à l'arrivée des colonnes, bondée ée Bouddhas en bois, dorés sur toutes les coutures. Comme il fallait maoulen (1) des logements pour nos troupes, les Bouddhas eurent Fobligeance de céder le leur, et on leur assigna, jusqu'à nouvel ordre, un local moins étendu dont ils se contentèrent sans murmurer. € L'ancienne habitation de Liu-vinh-phuoc aurait été également une bonne aubaine, en tant que logement vaste et confortable, si le terrible Aet des Pavillons noirs, nouveau Rbstop- «hine, n'avait eu l'idée d'y mettre le feu au moment où il abandonna Laokaï, après la signature du traité de paix franco-chinois. Il

IL) En annamite : Vitc^ ntc !

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faut même supposer que, si toutes les maisons de la citadelle n'ont pas été réduites en cendres par Liu-vinh-phuoc, c'est grâce à Tintervention des quelques négociants cantonnais restés à Laokaï de tout temps, et qui continuent à habiter, aujourd'hui encore, dans la citadelle, leur ancienne propriété.

« Le deuxième escalier, celui de gauche, dont il est parlé plus haut, donne accès sur une terrasse allant du mur d'enceinte à une belle construction parfaitement conservée, devenue la demeure du commandant d'armes.

C'est sur cette terrasse, couverte dans le genre des vérandas, que se réunissaient les officiers à l'heure de l'absinthe. Alors, les uns causaient gravement avec le commandant et le docteur, d'autres jouaient aux cartes, pendant que les contemplatifs, appuyés avec des poses paresseuses sur le haut du mur d'escarpe, regardaient le paysage environnant s'estomper sous les derniers rayons du soleil. Des jonques du Yunnan, pointues aux deux

bouts, couraient sur le fleuve rapide, furtives comme des ombres, et la petite ville chinoise de Son-phong perdait graduellement son activité de fourmilière pour se parsemer de lueurs vacillantes, dansant une ronde de feux follets. >

DE LAOKAl A MANIIAO

Entre la Chine et le Tonkin. — Étrange déjeuner de Pâques. — Un cuisinier précieux. — Nous regrettons la jonque d'Hanoï, mais non son équipage, — Les Pa-i. — Quels rudes travailleurs! — Il n'y a plus ni pirates, ni tigres. — La rivière de Long-po. — Nous sommes en Chine. — Un petit Niagara. — Boudha est lâché. — Le dernier rapide et les coolies de renfort. — Les steamers passeront.

17 avril. — Dans quelques heures nous serons en plein Yunnan. Partis de Laokaï le 15 au point du jour, nous remontons toujours le fleuve Rouge qui conserve encore la même largeur, 150 à 200 mètres, et qui dans certains points semble même s'élargir comme si nous allions entrer dans un nouveau delta. Que

mous sommes loin de ce ruisseletr torrentueux, çi'une tradition de mauvaise foi avait photographié dans mon esprit !

Nous naviguons entre le Tonkin et la Cliine; la rivière est mitoyenne. C'est aujourihui la fête de Pâques 1 Nous célébrons en- •emble ce grand jour par un déjeuner de Tcndredi saint : une salade de harengs saurs, «ne sarcelle aux olives et une poule d'eau aux truffes, le tout arrosé d'une fine bouteille de Aampagne. Un évêque même n'aurait pu refrocher à ce meiiu que son anachronisme.

Malgré les difficultés de ravitaillement auxcelles nous sommes obligés de parer à l'aide ie notre fusil de chasse, nous continuons dl'être fort bien sous le rapport de la table, nais nous l'avons échappé belle. Trois fois le cuisinier a voulu nous glisser entre les doigts, tt trois fois il a fallu ajouter un maillon d'or à la chaîne qui le retient. Comment le malleureux fait-il pour se débrouiller ainsi au milieu de cette foule de coolies et de boys qui

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lui montent sur les épaules, et dans ce ooia de bateau qui roule et tangue au milieu des rapides? Je me le demande encore.

A la place de cette bonne jonque d'Hanci capitonnée de nattes, où nous étions si biea^ nous avons un bateau de Manhao presque aussi large, plus long, et d'un moindre tirant d'eau, mais ouvert à tous les vents, car let grandes nattes imbriquées qui lui servent de toiture, ne descendent pas jusqu'aux bords- Nous sommes enfilés par la brise et par La fumée de la cuisine, que le bois vert renl encore plus aveuglante. Nous avons tous l'air d'avoir pleuré pour venir ici.

Impossible de remédier à cette situation parfois intolérable, car le barreur est obligé de voir sa route à travers cet immense tuyait de 20 mètres. La seule ressource est de fuir au grand air, comme le renard chassé de soa terrier.

Le gouvernail est remplacé par un long aviron de queue, qui fait évoluer la barque sur

place dans les endroits difficiles. L'équipage se compose de dix personnes : ce sont des « Pa-i », des hommes splendides qui poussent sur leur perche avec un ensemble, une activité, une solidité admirables. Quelle différence avec ces Annamites malingres qui nous ont amenés à Laokaï! Ils remontent les rapides comme par enchantement. Ça ne traîne pas avec eux.

Nous avons une voile gigantesque qui nous ferait chavirer à la moindre saute de vent, si elle n'était placée tout à fait sur l'avant, presque au tiers de Tembarcation. Elle s'applique sur deux grands mâts en bambou fixés de chaque côté, et qui vont se rejoindre à une hauteur de 15 mètres environ, en formant un triangle élancé.

Le type de ces « Pa-i » est très varié :

quelques-uns sont évidemment de race laotienne, d'autres se rapprochent un peu des Chinois. Il y a là un mélange incohérent de races limitrophes. Ces hommes paraissent très

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doux ; ils portent leurs cheveux rassemblés en chignon sur le sommet de la tête, et sont à peu près nus ou couverts de loques invraisemblables. Quels rudes travailleurs! Ils se mettent à Peau comme des poissons, pour nous tirer à la cordelle ou nous relever quand nous sommes échoués, ce qui arrive fréquemment.

Avec ces gens-là et la bonne brise qui souffle, nous abattrons du chemin.

Aux collines boisées succèdent maintenant des coteaux presque dénudés; on aperçoit çà et là quelques maisons, des terrains cultivés; la nature se remet petit à petit sous le joug de Fhomme. Du reste la paix règne partout ; plus de pirates à redouter, nous n'avons plus d'escorte depuis Laokaï. La route est de moins en moins monotone; on sent la vie calme renaître autour de nous. De temps à autre un cerf se risque hors du bois, poussé par la soif; lui aussi doit se sentir plus à Taise, car le tigre n'ose pas s'avancer jusque

dans ces régions, où la crainte de l'homme

le poursuivrait jusque dans ses rêves. Sur un banc de sable, au loin, des tortues dorment au soleil, et plongent à notre approche avec une prestesse qui aurait bien -surpris le bon La Fontaine.

Nous passons dans Taprès-midi la rivière de Long po qui sert de limite, sur la rive droite, entre le Tonkin et la Chine. Cet affluent a près de 60 à 80 mètres de large, et remonte très loin du côté de Laï Chau.

Nous sommes maintenant en Chine.

18 avril. — Le fleuve commence à être encombré de bancs et de roches; il n'y a plus que des rapides. Le dernier que nous venons de passer sans grande difficulté, grâce à nos rudes matelots, est assurément le plus intéressant de ceux que nous avons rencontrés jusqu'ici. Quels jolis bouillons autour de nous! En voici un autre devant nous qui cherche par son tapage à se donner des airs de chute du Niagara, mais il fait beaucoup de bruit pour rien sans doute; car nous nous apprê-

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tons à le passer sans plus de cérémonies que les autres. A noter en passant le peu de mysticisme de ces braves « Pa-i ». Depuis que nous sommes sous leur coupe, Bouddha est lâché dans les moments critiques; on ne lui brûle plus de cierges sous forme de bâtonnets d'encens, on ne lui fait plus de riches cadeaux en bons billets de papier doré et argenté; on dirait que cette formule fin de siècle est arrivée jusqu'à eux : « Aide-toi, car le ciel ne t'aidera pas. » Plusieurs bateaux descendent la rivière; . comme ils filent! Ce sera bien intéressant de faire le voyage de retour.

Nous venons de passer la nuit dans un site ravissant qui me rappelle les beaux lacs et les jolies montagnes d'Ecosse.

Voici encore un rapide très raide, c'est le dernier, paraît-il; mais il est beaucoup plus ennuyeux que les autres, car il y a très peu d'eau sur le seuil, et les jonques sont obligées le plus souvent de décharger leurs marchandises. Un village se trouve à point en cet en-

droit difficile, et les habitants servent de coolies de renfort pour les transbordements.

Nous passons sans encombre. Trois jonques qui nous suivent sont forcées de recourir aux grands moyens, et font porter à dos d'hommes, en amont de l'obstacle, leurs ballots de cotonnades, de tabac, de coton brut et de coton filé.

A partir de ce moment, nous naviguons dans un bassin relativement calme, et enfin, à un détour du fleuve, nous apercevons Manhao; Manhao le désiré! Manhao le point final de cette longue traversée. Nous avons mis six jours pour l'atteindre, tandis qu'il suffit de douze heures seulement pour redescendre à Laokaï.

Entre ces deux points, le fleuve présente des difficultés sérieuses pour la navigation; mais elles ne me paraissent pas insurmontables, et j'ai la conviction qu'avec un balisage bien fait et un mètre d'eau en plus, ce qui doit être la règle pendant huit mois

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au moins, un steamer pourrait remonter à Manhao en toute sécurité. J'ai le regret et presque la honte de dire qu'on n'a pas encore fait l'étude hydrographique de cette dernière partie du fleuve.

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Manhao. Son mauvais air. — Le chargement des bêtes de somme. — Défense de dépasser 70 kilogrammes.

— Justice expéditive. — La route des dia; mille escaliers. — Pauvres bêtes! — Les joies de la liberté.

— Système de chargement commode et pratique. — Le travail de la mer à 1,800 mètres d'altitude. — Spectacle inoubliable. — Un fort pacifique. — Cours mimé sur les produits d'Europe. — Nous couchons à Yao teou. — Les premiers champs de pavots. — Les pics de la baie d'Halong. — Un déjeuner manqué.

— On vient à notre rencontre.

20 avril. — Manhao, où nous sommes arrivés hier soir vers 4 h. 1/2, est située sur la rive gauche du fleuve qui fait un double coude à son niveau, et forme un port tranquille, où les jonques trouvent un excellent abri. Elle est adossée à la montagne et étagée le long de

la berge, dont la hauteur indique que la crue se fait sentir ici, dans des proportions qui permettraient à un croiseur de premier rang de mouiller dans les eaux de Manhao.

Comme la plupart des villes chinoises, elle est d'une saleté repoussante, et Ton raconte sur c son mauvais air » les histoires les plus lugubres. Aussi je ne m'étonne pas qu'elle ait acquis une si terrible réputation dans Tesprit des voyageurs indigènes, qui n'osent pas quitter leurs hauts plateaux pour s'aventurer de ce côté sans avoir déposé chez le notaire leurs dernières volontés.

Bien que nous n'accordions pas une foi absolue à cette tradition inquiétante, on s'empresse néanmoins de partir pour Mongtze, qui est à 120 lis de distance (plus de 60 kilomètres), au delà d'une chaîne de montagnes, lesquelles se dressent devant nous altières et menaçantes, dans le bleu limpide du ciel, où nous lisons le présage d'une journée splendide.

La montée sera rude, et nous voulons faire.

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en deux jours seulement, ce voyage que la routine veut qu'on accomplisse en trois! Il faut donc prévoir des difficultés physiques, et morales surtout ; nous^ n'avons pas de temps à perdre.

Nous sommes debout, dès 5 heures du matin, pour charger nos bêtes de somme, chevaux et mulets, qui se sont bien gardés de manquer au rendez-vous que nous leur avions assigné en partant de Bao-ha. Ils sont là soixante-dix ou quatre-vingts qui attendent leur charge. Quel brouhaha, quel tumulte 1 Je n'oublierai pas de longtemps ce curieux spectacle. Les muletiers se disputent naturellement à qui prendra les plus petites caisses; les bêtes, mal partagées, protestent violemment contre l'iniquité du sort, et se font souvent justice elles-mêmes, en jetant par terre, d'un coup de reins savant, gens et colis qui s'avisent de dépasser les 70 kilogrammes réglementaires. La main d'un employé des postes n'atteindra jamais, pour apprécier le poids des

lettres, une délicatesse de toucher comparable au sens exquis que le dos de ces pauvres animaux finit par acquérir, dans cette lutte de chaque jour pour Texistence.

Le consul et moi nous nous installons confortablement dans deux chaises; mes compagnons préfèrent prendre des chevaux; mais les fatigues du voyage, et le soleil qui arde, leur feront regretter, je le crains, de ne pas s'être laissé guider seulement par la sagesse et la prudence dans le choix des moyens de transport.

La caravane s'ébranle à 10 h. 1/2.

Je m'arrête à midi dans une des gorges qui mènent sur le plateau de Mongtze. Mes coolies de chaise (ils sont huit qui se relaient) prennent quelques minutes d'un repos bien mérité. Nous avons monté tout le temps par un chemin raviné qui ressemble plutôt à un lit de torrent : c'est la route des « dix mille escaliers » en chinois. A en juger par ceux que je laisse derrière moi, et les autres que je vois se continuer vers

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le ciel, l'image n'est pas forcée; l'échelle de Jacob devait être comme cela.

Voici la caravane qui me dépasse et défile devant moi. Ah ! les malheureuses bêtes, comme elles plient sous le faix, et nous ne sommes pas au tiers du chemin pour le premier jour.

1 h. 30. — Deuxième station de mes coolies.

Ils me déposent avec une joie mal déguisée sous un épais bouquet d'arbres, au haut d'un escalier tortueux taillé presque à pic sur le flanc d'une colline escarpée. Je viens de traverser un joli plateau très boisé et bien cultivé. J'ai rencontré dans une clairière toutes les bêtes que l'on a déchargées pour leur donner un peu de répit. Elles se roulent par terre avec délices, hennissent de plaisir, et gambadent comme des chiens que Ton sort après les avoir tenus longtemps à la chaîne. Au lieu de s*amuser aux bagatelles de la porte, quelques-unes plus positives broutent, d'une allure pressée, l'herbe menue qui n'a guère eu le temps de s'allonger depuis leur dernière visite.

Le système de chargement employé par les muletiers est bien curieux, et surtout très pratique.

Le harnachement de l'animal est d'une simplicité extrûmc, et en même temps fort coquet avec les ornements de toute sorte, grelots et sonnettes,pendeloquesetro3ettesde laine rouge, dont on le pare à l'envi.

On place sur son dos, en la lisant d'une part h l'aide d'une croupière et en avant sur le poitrail, une petite selle en bois, plus ou moins rembourrée, plutôt moins si j'en juge par les empreintes sanglantes ([u'elle laisse trop souvent. Il n'y a ni brides, ni sous-ventrière. A la selle s'adapte un bât mobile sur lequel on charge, commodément et d'avance, les diverses marchandises, en les attachant solidement avec de longues lanières en peau de buffle.

Il suffit alors que deux hommes soulèvent le bât et le mettent à cheval sur la selle, comme m le faisait dans le bon vieux temps, pour es postillons et courriers, qte l'on enlevait

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tout d'une pièce quand ils changeaient de chevaux.

Le chargement et le déchargement s'opèrent ainsi avec facilité et célérité, au grand avantage des muletiers et de leurs bêtes.

Ce procédé si simple, si pratique, rendrait assurément de grands services chez nous, si la routine permettait de l'adopter.

Je repars en avant pour ma troisième station, laissant au-dessous de moi bien bas, bien bas, toute la caravane qui s'apprête à reprendre sa route.

Cette petite halte a donné du cœur au ventre à mes porteurs. Les voilà encore escaladant les milliers de marches de ces « dix mille escaliers », car cela monte terriblement, presque à pic.

J'aperçois devant moi, sur la crête horizontale des monts, quelque chose qui ressemble aux ruines d'un château féodal, et de place en place sur les pics environnants, de petites maisons qui doivent être des loges de guetteurs. Le

long du chemin, je vois émerger du sol, comme les menhirs dans la plaine de Carnac, une multitude de pierres droites, que le temps et les orages ont déchaussées et mises à découvert, en entraînant dans la vallée la terre où elles étaient primitivement enfouies. Elles portent, chose frappante puisque nous sommes à près de 1,800 mètres d'altitude, elles portent, dis-je, les traces indéniables de l'action des eaux. Elles ont été creusées, corrodées, polies par le mouvement des vagues; car^ le doute n'est pas permis, elles ont été battues jadis par les flots de la mer.

J'arrive enfin à un grand village, c'est le premier que je rencontre. Les maisons sont en pierres sèches et couvertes de chaume.

De ce sommet, je jouis d'un spectacle incomparable. Je domine, je vois s'étendre jusqu'aux dernières limites de l'horizon, une mer bleue de montagnes ; on dirait des vagues gigantesques brusquement solidifiées, et surprises dans leur moutonnement immense.

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Quel terrible remue-ménage a dû présider à cet étagement régulier de pics et de roches, à cet entassement grandiose !

Comment le fleuve Rouge, qui coule là-bas au milieu de. ces merveilles, aurait-il pu se frayer un passage, même après des milliers de siècles, si une longue fissure s'étendant jusqu'à la mer ne lui avait tracé sa route.

Je ne m*étais pas trompé, j'avais bien vu des ruines, et je viens de les visiter. C'est un ancien fort chinois en forme de rectangle, qui a été construit pendant la rébellion. Les murs sont crénelés et flanqués de tours carrées aux quatre angles. Comme tous les monuments chinois, on a cessé de l'entretenir à partir du moment où il a été terminé, et il tombe en ruines, se bornant maintenant à un rôle plus pacifique, celui d'ajouter encore un peu plus de pittoresque au joli panorama qui m'entoure.

Il est 2 h. 1/2. — En attendant mes compagnons de voyage, que j'ai laissés assez loin derrière, je cherche un abri contre les rayons

brûlants du soleil, dans un petit pagodon qui borde la route. Je suis bientôt entouré d'une vingtaine de curieux, qui se livrent à un minutieux inventaire de ma personne. Ils admirent mes bottines dont le talon élevé les étonne; les élastiques les font se pâmer d'aise; il n'est pas jusqu'à mon vieux parasol en calicot blanc et à manche de fer qui n'attire leur attention. Ils entâtent Tétoffe, examinent avec un vif intérêt le genre de fermeture à ressort ; mon veston en serge bleue les intrigues au plus haut point; car ils ne peuvent croire que ce tissu fin et brillant n'est autre chose que de la laine, qu'ils connaissent bien cependant, puisqu'ils ont des moutons et qu'on leur a déjà vendu de la flanelle. Ils insistent pour savoir quel est ce textile qui n'est dans leur esprit ni de la soie, ni du coton, ni de la laine. Je m'épuise en vaines explications, mais à défaut du langage, l'harmonie imitative vient enfin à mon secours. Je leur montre l'étoffe, et je leur crie : bê ê ê... bê ê ê..., cette fois ils rient

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comme des fous, ils ont saisi! Ce petit cours mimé sur la valeur relative des cotonnades et des lainages m'amuse et m'égaie autant que mon naïf auditoire.

Les retardataires arrivent, et je repars avec eux. Cette fois nous descendons tant et si bien que, malgré tous mes efforts pour me retenir, je m'échappe et je glisse hors de la chaise. Aux grands maux les grands remèdes! Je la fais retourner cap pour cap, et me voilà descendant le dos en avant et le cœur à Taise, comme dit la chanson de Paulus.

Au premier ébahissement de mes coolies que cette manœuvre, révolutionnaire au point de vue de la sainte routine, rend tout d'abord d*assez mauvaise humeur, succède bientôt une plus saine appréciation des faits. Leur figure s'épanouit, elle devient même souriante, et ils causent avec animation. Evidemment ils trouvent que le procédé a du bon.

Après une heure de cette marche « rétrograde }» pour s'en tenir au sens littéral du mot,

nous arrivons au grand village de Yao téou. Il est 4 heures et nous ne sommes qu'à trente lis de Manhao. Nous avons déjeuné à 10 heures.

C'était un déjeuner chinois qui nous était offert par un Cantonais, chef d'une grosse maison de commerce établie depuis longtemps à Manhao.

Ça ne pèse guère pour un appétit comme le mien, et j'ai l'estomac bien creux.

Notre première étape ne devait se terminer qu'à 12 lis plus loin; mais le mandarin du village, se conformant aux ordres du général qui commande la région, et que M. Rocher a connu jadis au temps de la révolte musulmane, vient au-devant du consul et lui offre l'hospitalité. Nous serons toujours moins mal que dans une auberge indigène. Ce brave mandarin est logé dans une case bien misérable.

Après avoir fait honneur à son mauvais dîner, nous nous mettons au lit à 7 heures I Depuis que je me connais, je n'ai pas souvenance de m*être couché si tôt, à moins d'être malade. Je dors comme un loir, malgré le peu de moelleux

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de la claie de bambou sur laquelle je repose ; mais je suis si bien entraîné maintenant, que je coucherais sur le sol comme un vulgaire muletier.

22 avril. — Branle-bas à 5 heures du matin, nous avons 87 lis à faire pour atteindre Mongtze !

Après deux heures de route à travers une vallée verdoyante, nous arrivons au village de Shui t'ien. C'est là que je rencontre les premiers champs de pavots. La récolte est à peu près terminée. Les capsules présentent huit petites incisions longitudinales d'où s'échappe le lait contenu dans les vaisseaux et que l'on ramasse chaque matin à Taide d'une spatule, quand il s'est concrète.

Cette culture riche a envahi une grande partie du Yunnan, et c'est sur son produit, l'opium, dont le surplus delà consommation locale s'élève à près de 15 millions de francs, que notre commerce doit compter surtout, pour faire l'échange de ses marchandises.

Nos coolies prennent quelques minutes de repos, et nous rentrons de nouveau dans la

région montagneuse. La montée est moins raide, mais elle est indéfinie. Nous grimpons de plateau en plateau avec l'espoir, constamment déçu, d'être arrivé au dernier. Çà et là des pics isolés sortent du sol et se dressent absolument semblables à ceux de la baie d'Halong. S'est-elle donc étendue jusqu'ici aux temps préhistoriques? Ces témoins muets semblent l'affirmer d'une façon indiscutable.

Vers midi, j'arrive mourant de faim à une modeste auberge perdue dans la montagne. J'y trouve heureusement trois œufs qu'on venait de pondre pour moi. Excellentes et dignes poules ! Sans elles il aurait fallu me contenter d'un bol de riz des plus secs, car nos vivres sont devant avec les muletiers.

Je croyais en avoir fini avec ces « dix mille escaliers »; mais cela dure encore une heure, et j'aperçois enfin se déroulant devant moi, bien loin en bas, la grande plaine de Mongtze, immense plateau encadré de hautes montagnes, qui s'étend, paraît-il, jusqu'à Yunnan-Fu, à dix

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jours de marche. Je retrouve autour de moi les mêmes pierres creusées, polies par la mer, les mêmes pics calcaires, et nous sommes à plus de 2,400 mètres d'altitude. Quel splendide pays ! et à mesure que nous descendons; ses beautés nous apparaissent encore plus vives et plus variées. Vers 5 heures nous apercevons dans le lointain des Européens à cheval, qui viennent à notre rencontre.

Nous voici enfin près de la terre promise ! Partis d'Hanoï le 22 mars, nous arrivions le 22 avril.

M. Lallemand Dumontier, interprète du consulat, qui a remplacé M. Rocher pendant son absence; M. de Brancion, commis du consulat, et M. Tannant, des douanes chinoises, nous souhaitent la bienvenue. Nous traversons ensemble le gros village d'A san tchaï, la petite ville murée de Sin An Sau où le lettré du consulat nous a préparé une chaude réception dans une jolie pagode fraîchement décorée, et nous entrons à la nuit noire dans les murs de Mongtze.

MONGTZE

Coolies fourbus. — Le personnel de la douane et le yamen des ambassadeurs. — Le consul et la surveillance de la frontière. — Deux vice-rois opportunistes. — Recrudescence de la piraterie du côté de Langson. — Le nouveau consulat. — Onze étrangers à Mongtze. — La poule aux œufs d'or.

— Distractions. — Climat. — Malpropreté et peste.

— Que de temples ! — Les « femmes du monde » en visite. — Le marché. — Coquetterie des femmes Lo-los. — Légumes et fruits d'Europe. — Cotonnades et marchandises diverses. — Bœufs et moutons. — Description de Mongtze.

23 avril. — Je me réveille dans une chambre confortable que m'a offerte M. Happer, le commissaire des douanes, carie consulat est trop petit pour nous donner Thospitalité. Mes deux compagnons sont allés dans un hôtel chinois, mais nous devons nous réunir tous chez M. Roclier

96 UxN VOYAGE AU YUNNAN

au moment des repas. Quelle bonne nuit j'ai passée, après cette rude journée de treize heures. J'étais harassé quoique je fusse resté paresseusement assis dans ma chaise ; les cavaliers étaient plus à plaindre que moi assurément, et les pauvres coolies surtout, qui m'ont porté jusqu'ici, ont dû trouver la course raide.

Comment s'étonner qu'il en meure deux sur huit, après de pareilles fatigues, comme cela s'est présenté plusieurs fois déjà. Ils arrivent fourbus, et succombent dans le courant de la semaine. L'entourage attribue l'accident « au mauvais air » de Manhao, et ne paraît pas se douter que la cause réelle est ce surmenage extravagant, auquel l'homme ne peut pas plus résister que la bête forcée par une meute.

Le personnel de la douane se compose actuellement de cinq personnes : le directeur, deux commis attachés aux bureaux (l'un est Français, l'autre Suédois), et deux contrôleurs qui sont de nationalité anglaise. Ils suffisent à la peine pour l'instant, mais si l'accroissement du commerce

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continue dans les proportions que semblent pronostiquer lés deux derniers trimestres, leur nombre devra bientôt être doublé.

M. Happer est Américain, Il est le beau-frère de M. Glover, ancien commissaire des douanes de Shanghaï, auxquelles j'ai été attaché moimême en qualité de médecin pendant plus de quinze ans. Je suis donc un peu de la maison, et je me trouve presque en famille au milieu de tous ces messieurs, qui vivent ensemble dans un ancien Yamen où on logeait autrefois les ambassadeurs de la cour de Hué, chargés de porter le tribut de l'Annam à Tempereur de Chine.

M. Rocher a un interprète et un chancelier avec lui, et, bien qu'il ne soit pas encombré de nationaux, puisqu'il n'en a qu'un (il faut le dire à notre honte), la besogne ne lui manque pas cependant.

La surveillance de la frontière entre Kai-Hoa et Laokaï en haut de la rivière Claire, où des pirates chinois se sont établis à l'aise sur un

vaste territoire non encore délimité, lui cause de sérieux embarras, et lui occasionne de fréquentes difficultés avec le vicerroi. Ce dernier, du reste, à rencontre de son collègue de Canton, ne plaisante pas avec ses subordonnés quand ils lui créent des affaires. Deux mandarins ont été dégradés, et un général a été déplacé, parce qu'ils pactisaient avec les pillards.

L'attitude de ces deux vice-rois, contradictoire en apparence, s'explique aisément par la différence d'intérêts des régions qu'ils gouvernent.

L'approche du chemin de fer vers Langtchéou va bouleverser les conditions économiques de la contrée environnante, aux dépens du port de Pakhoï, et les nombreux marchands ou industriels, que va gêner ou même ruiner cette déviation du commerce par Haïphong et Langson, essayent naturellement de réagir par tous les moyens en leur pouvoir. Ils jouent leur dernière carte en ce moment, et c'est à cette coalition d'intérêts que j'attribue la recru-

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descence de la piraterie, fomentée, payée par eux, et favorisée surtout par les mandarins locaux, dont tout changement à Tordre de choses établi menace la bourse.

Cette lutte à outrance est le résultat d'un plan bien concerté par tous ces gens lésés, qui nous ont vus tant de fois hésiter qu'ils espèrent encore arrêter notre marche en avant.

Du côté du Yunnan, au contraire, notre présence est plutôt ardemment désirée par les habitants que la rébellion a ruinés. Au lieu d'apporter un trouble profond dans les affaires, elle donne à toute cette population, qui paraît si bien disposée pour les étrangers, Tespoir de voir se ranimer le commerce du fleuve Rouge, qui a été autrefois pour elle une source de richesses.

Le consul est logé provisoirement dans les dépendances de la sous-préfecture; mais il vient d'acheter en dehors de la ville un magnifique terrain, sur lequel on construira prochainement le nouveau consulat. C'est de ce côté aussi, sur les bords d'un joli lac, que doivent s'élever les

bâtiments de la douane, et que se développera la future ville commerciale.

Avec les trois voyageurs qui ne font qu'une visite passagère, la petite communauté étrangère de Mongtze compte maintenant onze personnes.

C'est un chiffre qu'elle a rarement dépassé, mais ce noyau ferait rapidement boule de neige, si on avait la moindre idée en France de la situation splendide que pourraient se créer ici notre industrie et notre commerce.

Nous demandons des débouchés à cor et à cri, et nous fermons les yeux sur le plus important de tous. C'est ici, et non au Laos et dans les pays dépeuplés de la rivière Noire, que se trouve la poule aux œufs d'or, et on peut venir l'y dénicher en toute sécurité, sans s'exposer à la fièvre des bois, et même sans craindre la peste puisqu'elle ne s'attaque qu'aux indigènes.

24 avril. — Les distractions ne sont pas nombreuses à Mongtze ; mais le temps passe vite avec un travail régulier comme celui de la

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douane, qui vous prend à 9 heures du matin, et ne vous laisse qu'à 5 heures du soir.

L'entente la plus cordiale règne dans ce petit monde cosmopolite, où Ton trouve quatre nationalités réparties entre huit personnes seu* lement. Chacun fait de son mieux pour apporter son contingent de gaîté.

Les promenades à cheval dans une plaine immense, le lawn^tennis sur les terrains du consulat, constituent surtout les piaisirs de la semaine ; et le dimanche, de longues excursions, les pique-niques, les parties de chasse dans la montagne, permettent à tous les goûts de s'affirmer et de se satisfaire; ajoutez a cela un climat qui ne le cède en rien à celui de Nice en hiver; pendant Tété l'air est vif et sec, la température est délicieuse : 18<> la nuit, 20"* le matin et 29° dans le milieu de la journée.

Une brise constante qui souffle du Sud rafraîchit l'atmosphère.

J'ai déjà parcouru les divers quartiers de la

ville, dont la propreté laisse d'autant plus à

désirer qu'on en laisse l'entretien exclusif aux animaux qui personnifient le type de la malpropreté. Je comprends que la peste règne ici en souveraine, pendant quatre ou cinq mois.

Elle a dû s'y créer de toutes pièces, et, comme le phénix, elle renaît de ses cendres, chaque année, au commencement de juin.

De tous les côtés on se heurte à des temples. Leur nombre, les proportions qu'on leur a données, et le luxe maintenant éteint dont ils brillaient jadis, démontrent que le pays a joui autrefois d'une grande prospérité.

Je suis très surpris de rencontrer, marchant dans la rue, appuyées le plus souvent sur l'épaule d'une servante, à cause de leurs petits pieds, des dames chinoises en grande toilette, revêtues de riches vêtements, robes et pantalons de soie brodés, la tête parée de bijoux et de perles.

C'est ainsi, paraît-il, que les femmes du monde de Mongtze échangent des visites avec leurs amies.

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Cette curieuse coutume est spéciale au pays, et ne se rencontre daijs aucune autre province de la Chine, où les femmes se font porter d'ordinaire dans des chaises bien fermées.

Pour se dissimuler aux yeux des passants, et remplacer le voile des Turques, elles portent un grand parasol rouge à longues franges pendantes, analogue à ceux que les corporations chinoises offrent quelquefois à nos consuls, comme témoignage de satisfaction et de reconnaissance pour les services rendus.

Elles jouent de cette ombrelle à droite et à gauche, comme on joue de Téventail dans nos salons, et ce petit manège défie le regard le plus inquisiteur; mais, de même que l'amour perdit Troie, la curiosité féminine remporte et détruit toutes ces savantes combinaisons.

Je pensais bien que, si on feignait de ne pas vouloir être vue, on avait pourtant le vif désir de voir, et, spéculant à coup sûr sur cette faiblesse de la nature humaine, il m'était facile de satisfaire ma propre curiosité.

Je dépassais la timide promeneuse en ayant Tair, à mon tour, de ne pas lui donner la moindre attention, puis, à trente pas de là, quand elle se croyait oubliée depuis longtemps, je me retournais brusquement. Je n'en manquais pas une. Le parasol s'était soulevé, et laissait à découvert le visage de mon inconnue, qui prenait une mine déconfite comme le renard pris au piège, et se dérobait précipitamment à mes regards.

Le marché se tient hors de la ville, dans le faubourg principal, sur la route qui mène à Yunnan-Fu. Il est encombré de Lo-los, hommes et femmes, qui viennent apporter leurs nombreux produits : riz rouge et blanc, seigle, maïs, millet, sorgho, graines de sésame et d'arachide, et de nombreuses variétés de haricots, qu'ils échangent contre du coton brut, des cotonnades, et ces mille petits articles, boutons de toutes sortes, verroterie, fleurs en filigrane d'argent, etc., qui ornent leurs vêtements et leur coiffure.

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La coquetterie du costume me paraît poussée très loin chez ces peuplades primitives, et c'est là un besoin que je signale à nos exportateurs. On pourrait obtenir d'elles un plus grand effort de production, et par conséquent développer leur € huying-powei* » en flattant ce goût inné pour la toilette et pour tout ce qui brille.

Il y a là une branche de commerce qui est plus spécialement de notre ressort, et je me rappelle avoir vu, à la grande fabrique de Briare, des objets divers, boutons et perles, pour lesquels bon nombre de Lolottes risqueraient Tenfer bouddhique, ou les malédictions de l'esprit des ancêtres.

Je vois presque tous les légumes de France :

des haricots verts, des petits pois, du céleri, etc., et surtout des choux-raves magnifiques, à 5 sapèques (1/2 sou) la pièce, qui recevraient un diplôme d'honneur dans nos concours agricoles.

Les fruits d'Europe sont largement représen-

lOG UN VOYAGE AU YUNNAN

tés par des cerises, bien petites il est vrai, des pommes, des poires, des abricots ; mais la vue est plus flattée que le goût, car la greffe est inconnue. Son introduction dans le pays rendrait des services immenses dont nous serions les premiers à profiter.

Les pêches seules donnent un produit savoureux et varié comme à Shanghaï; et si on en juge par la qualité du fruit d'abord, et aussi par les classiques anciens où les poètes célèbrent à Fenvi ses louanges, je suis porté à croire que cet arbre fruitier est originaire de Chine.

Des mûres jaunes constituent également un excellent dessert, très apprécié par nous et par les indigènes.

Des cotonnades assez grossières faites dans le pays avec du coton importé de Birmanie et du Tonkin ; d'autres plus fines fabriquées dans le Szetchuen, dans le Hupeh ou à Canton, avec des filés de Manchester, et surtout de Bombay, sont débitées en grandes quantités. Je m'empresse d'acheter des échantillons de toutes celles

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que je rencontre. La plupart sont teintes en couleur rouge, noire, bleue, verte ou cendrée. Elles sont d'une largeur qui varie de 31 à 37 centimètres.

Ce fait important ne doit pas être perdu de vue par nos manufacturiers. C'est en vain qu'ils essaieront de présenter aux indigènes des étoffes qui n'auraient pas les dimensions requises, quand bien même elles seraient moins chères toutes proportions gardées, et d'une qualité supérieure.

Dans certaines boutiques spéciales, on trouve des marchandises européennes de toutes sortes : des flanelles rouges et bleues, des couvertures légères en laine et en coton, du velours, des cordons en soie, des lacets ronds et plats de couleurs variées, des glaces, des aiguilles, du fil de laiton, du fil à coudre; des boutons dont quelques-uns en métal ont la forme de pièces de 10 sous avec l'effigie de la reine d'Angleterre ; de petites boîtes en fer-blanc, garnies d'un miroir, qui servent à mettre le fard, etc., etc.

La plupart de ces articles sont de fabrication allemande.

Les bœufs sont à très bon marché, et ressemblent pour la taille aux magnifiques bêtes que Ton voit dans les pâturages de la Normandie, on les emploie surtout pour les charrois. Les musulmans seuls en usent pour la boucherie. A Taï-Chuang situé à deux jours de marche de Mongtze, il y a des moutons énormes, dont j'ai vu un spécimen splendide que l'on avait payé une piastre seulement. Ce serait un commerce fructueux et précieux pour le Tonkin, où Ton pourrait tenter l'élevage du mouton sur le plateau de Ta-Fing, et dans d'autres régions ; mais nous préférons demander à Hong-Kong des moutons qui sont deux fois plus petits, et que nous payons 10 piastres.

En résumé, Mongtze est une ville agréable et de grand avenir, qui mérite à tous les points de vue l'enthousiasme lyrique avec lequel M. Happer la décrit, dans la préface de son rapport de douane :

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« Le Michigan a la prétention d'être la plus belle presqu'île du monde ; mais Mongtze pourrait avec autant de raison se vanter d'être la ville la mieux située qu'on puisse voir.

« Bâtie à 4,500 pieds au-dessus du niveau de la mer, sur un plateau cultivé, long de vingt milles et large de douze, régulier comme Faire d'une grange, elle jouit d'une vue incomparable sur les montagnes qui encadrent la plaine. Quoique dénuée d'arbres, qui donnent un si grand charme aux sites alpestres, les hauteurs environnantes cachent leur nudité sous le scintillement des plus belles teintes de rouge et de brun, de pourpre et d'or, que font ressortir encore, dans l'atmosphère limpide de ces grandes altitudes, les rayons ardents d'un soleil presque perpétuel.

« Par l'aspect de ses environs, et aussi le voisinage de ce joli lac aux eaux transparentes (mais non salées), Mongtze n'est pas sans quelque rapport avec la ville du Lac salé, et peut

lutter avec elle pour le pittoresque et la beauté des lieux.

c( De plus, sa situation est parfaite au point de vue commercial, et fait de Mongtze un emporium, un centre naturel de distribution des marchandises à travers cette province, qui est c( Tultima Thule » occidentale du commerce pour les produits étrangers. Ils ne peuvent parvenir jusque-là qu'avec beaucoup de dif Qcultés, car le Yangtze, la grande voie fluviale qui alimente le centre de la Chine, perd toute sa valeur commerciale au long détour qu'il fait avant d'atteindre le nord du Yunnan. x

Passe-port pour Ko-tchiou. — Inconvénients et avantages d'être médecin. — Le général et le Taotaï au Consulat. — On attend Nos Excellences. — Lasciate ognl speranza. — L'étiquelte chinoise. — Le Taotaï met le couvert. — C'est le moment d'en découdre. — Une pèche infructueuse. — Comme à la fèie des rois. — Le feu est-il à la maison I

25 avril. — Je fais mes préparatifs pour me rendre à Kotchiou, célèbre par ses mines d'étain; mais il devait être moins difficile d'aller à Corintlie dans son beau temps, si j'en juge par les obstacles qu'il a fallu surmonter avant d'entreprendre ce voyage.

Je dois y aller seul avec une escorte que me donne le Taotaï, plutôt pour surveiller ce que je fais, que pour me protéger dans un pays qui

jouit de la plus grande tranquillité. Jusqu'ici les autorités chinoises n'ont voulu autoriser personne à faire cette 'excursion. C'est avec la plus grande difficulté que M. Rocher a pu me procurer un passe-port, et il n'a pas pu en obtenir pour M. de Brancion, commis du Consulat, qui désirait m'accompagner.

On n'a fait d'exception en ma faveur que pour ne pas paraître payer d'ingratitude les soins médicaux qu'il m'a fallu distribuer à tout venant; car, à l'encontre de ce qui se passe dans les autres parties de la Chine, la médecine européenne fait prime sur les marchés du Yunnan. Mon titre de médecin m'a bien causé quelques tracas, mais il m'a valu en revanche bon nombre de gracieusetés, et toutes les portes me sont ouvertes.

Le fils du général est venu me consulter; c'est un gentil garçon de 22 à 23 ans qui souffre depuis longtemps d'une maladie de poitrine. Le secrétaire du Taotaï voulait m'emmener à Linan-fu pour voir sa femme ; mais j'ai décliné

l'offre, car ce voyage m'aurait entraîné plus loin que je ne voulais.

En rendant sa visite au consul, le général a demandé d'avance à ce que je lui fusse présenté. Il me prie de retarder mon départ pour Kotchiou, aQn que je puisse aller dîner chez lui avec M. Rocher et le commissaire des douanes.

Sur ces entrefaites arrive le Taotaï, qu'un gros orage avait empêché de venir à l'heure fixée, de sorte que les deux grandes autorités civile et militaire de Mongtze se trouvent réunies par hasard au consulat, avec leur cortège interminable de fonctionnaires, de suivants, de soldats, de porteurs de bannières ; la cour est pleine de cette foule bigarrée, aux costumes et aux coiffures étranges. La maison a l'air d'avoir été prise d'assaut.

Le Taotaï m'invite à dîner pour le lendemain. Nous sablons quelques coupes de Champagne, qu'une nuée de mouches refoulées par la pluie cherchent à nous disputer, et plus d'une trouve, dans cette lutte acharnée, un trépas à

la Clarence. Une bonne et franche gaîté préside à l'entretien. Elle contraste singulièrement avec la froideur calculée qui règne d^ordinaire dans ces sortes de visites. Les deux mandarins se sentent très à Taise avec M. Rocher qui parle couramment leur langue.

Le Taotaï est un jeune, on dirait presque un timide; mais il fa it se méfier de Peau qui dort. On lui prédit un avenir brillant, car, en dehors de ses qualités personnelles, il a de puissants protecteurs à la cour.

Le général est un vieux soldat, carré d'allures, qui a connu M. Rocher à l'époque de la rébellion musulmane, et a fait la dernière campagne du Tonkin contre nous. Il était au fameux siège de Tuyen Quan sous les ordres du vice-roi Tsen Yu Ying, qui se tenait dans la coulisse, ranimant l'ardeur de ses troupes que la maladie, plus encore que le feu, décimait chaque jour. Il nous fait briller l'espoir de débarrasser le haut Tonkin des bandes chinoises qui l'infestent, en tâchant de les recruter pour un

corps de troupes qu'il compte envoyer réprimer une révolte sur la frontière de Binnanie. Cette aide inespérée viendrait fort à propos pour nous.

26 avril. — Je viens de faire mon premier dîner officiel chinois. L'étiquette en est minutieuse et bizarre. J'ai assisté à beaucoup de repas de ce genre, mais aucun n'avait eu encore ce piquant et cette originalité.

Le Taotaï nous fait prévenir à 5 heures 1/2 qu'il attend « Nos Excellences », et nous partons en chaise. A peine entrés dans la cour du Yamen, trois boîtes d'artifice éclatent successivement en notre honneur, annonçant au monde cet heureux événement.

Nous descendons devant la grande porte centrale, sur les panneaux de laquelle sont peintes, en proportions gigantesques, les deux divinités infernales préposées à la garde des Yamens. Elles nous lancent des regards farouches, et ont plutôt l'air de nous crier le « Lasciate ogni speranza » de Dante, que de

nous promettre une partie de plaisir au-delà du seuil que nous allons franchir.

Les deux battants s'ouvrent à notre approche, et le Taotaï est là pour recevoir ses hôtes ; on lui fait une simple inclinaison de tête, et, sans échanger un mot, nous le précédons le long des vérandahs jusqu'à la salle de réception.

Là, le Tinchay (*) du Consulat, qui marche en tête du cortège comme le suisse devant le clergé, nous donne la grande pancarte rouge, qu'on nous a envoyée la veille comme lettre d'invitation. Passant alors devant le Taotaï à tour de rôle, nous portons cette carte au niveau du front, avec les mains croisées, et nous la rendons à notre amphytrion en lui faisant le petit salut à la chinoise.

Nous nous dirigeons au fond du salon vers le divan d'honneur. Le Taotaï nous y fait asseoir, et va se placer à l'extrémité opposée du rang de chaises qui est sur notre droite.

(*) « Lellrô » attaché au Consulat et chargé des choses d'éliquette, un Mollard au petit pied.

Nous avons toujours notre chapeau'sur là tête; nous le gardons encore quand les invités arrivent : deux mandarins en grand costume de cérémonie, le commissaire des douanes M. Happer, et l'interprète du Consulat.

On nous apporte du thé sur les petites tables dont nous sommes flanqués. Le Taotaï nous sert lui-même, en guise d'apéritif, un plat de gâteaux variés, et une coupe de lait d'amandes que lui présente un boy. Pendant tous ces préliminaires, la conversation languit un peu naturellement, mais grâce à M. Rocher elle ne traîne pas trop.

Après une demi-heure d'attente, nous passons enfin dans la salle à mangei. Il y a sur le milieu de la table une série de hors-d'œuvre, 15 ou 16 petits bols, et devant chaque convive une assiette minuscule à deux compartiments contenant des arachides et des graines de pastèques, pour grignoter dans l'intervalle de chaque service.

Le Taotaï met alors le couvert de ses propres

mains fil prend deux baguettes d'ivoire, et les range méthodiquement à la place de l'invité, de façon à ce qu'elles ne dépassent pas le rebord de la table; puis il porte la main sur le coussin rouge qui recouvre la chaise, fait le simulacre de le secouer comme pour le rendre plus mou, se tourne vers la personne qui doit se mettre-là et lui fait un petit salut de la tête, qui signifie : « Donnez-vous donc la peine de vous asseoir. » La même cérémonie se répète pour chaque personne. C'est assez long, et cela ressemble quelque peu à un rite de la messe boudhique.

Alors les boys arrivent, et s'emparent de nos chapeaux que nous retirons enfin ; les mandarins se découvrent aussi, et quittent leur costume d'apparat comme nous enlevons notre pardessus avant d'entrer dans un salon. Tout le monde s'assied, c'est le moment d'en découdre. On mange à la gamelle; chacun plonge dans les plats à tour de rôle sa petite cuiller en porcelaine, ou ses baguettes d'ivoire, les seules

armes que nous ayons pour combattre ce bon combat; mais, hélas! la pêche n'est guère fructueuse pour moi ; j'ai eu beau prendre des leçons particulières, mon insuccès à me servir des baguettes est complet ; je suis rebelle à ce genre d'exercice, et l'analogie de situation aidant, je songe mélancoliquement au bon tour que s'étaient joué réciproquement le renard et la cigogne.

Plus charitable que cette dernière, le Taotaï vient souvent à mon secours en déposant dans la cuiller que je lui tends, les bons morceaux qu'il a pu saisir au bout de ses baguettes.

Après chaque plat, il lève sa petite tasse remplie de vin de riz, et tout le monde à la ronde boit au commandement, comme à la fête des rois. Cette cérémonie se répète si souvent, puisqu'il nous a passé plus de soixante plats, que même en ne faisant que tremper ses lèvres, on arriverait à être gris comme un Polonais.

Cela a duré ainsi pendant trois longues heures. Je ne chercherai pas à décrire le menu

par le menu, ma mémoire s*y refuse. Je crois que toute la cuisinière bourgeoise chinoise a défilé devant nous.

Pour la première fois, j'ai trouvé délicieux le potage aux nids d'hirondelles, que j'avais tenu jusque-là en très médiocre estime ; les ailerons de requins étaient exquis comme toujours; que de bonnes choses nous laissons aux Chinois!

Enfin vers 9 heures 1/2 arrive le bol de riz final traditionnel, et je l'absorbe vaillamment; puis, toufd'un coup, sans préambule, comme si le feu venait de prendre à la maison, le Taotaï reprend son chapeau et endosse son costume officiel; on nous apporte vivement nos chapeaux, et il nous reconduit dare dare jusqu'à la porte extérieure ; on dirait vraiment qu'on nous jette dehors 1 Les trois boîtes réglementaires tonnent, l'orchestre du Yamen nous envoie quelques notes aigres ; et les chaises nous ramènent au logis.

Et cela va recommencer demain chez le général!

Un débouché pour la flanelle. — Mes satellites. — La poule a crié. — Caravanes et tombeaux. — Au restaurant des muletiers. — Le combustible du pays. — Dans la montagne. — Un poste chinois. — Nous arrivons à Ko-tchiou. — Prisonnier au Yamen.

— Tout Ko-tchiou est sur pied. — Les fonderies d*étain. — L*ascension aux mines. — Mon escorte.

— Tout le monde est armé. — C'est un petit Tonkin.

— La Pagode de Po-wha-san. — Au village des mines. — Galeries liliputiennes. — On presse le 'départ. — J'avais compté sans mon hôte. — Un rôti à la chinoise. — Encore des consultations. — La médecine au Yunnan. — Retour à Ko-tchiou.

29 avHl. — Ko'tchiou. — Quelle journée bien remplie, et combien fertile en souvenirs ! Il est 9 heures du soir ; je suis confortablement installé dans le Yamen du mandarin de Ko-tchiou. Le général et le Taotaï de Mongtze lui avaient écrit pour qu'il me reçût chez lui. Il sort de

ma chambre avec un tas de lettrés qui ont fait une véritable procession chez moi, les uns par pure curiosité, pour voir le « diable étranger », les autres par intérêt, pour me demander une consultation. L'un d'eux est asthmatique depuis vingt ans. Il voudrait queje lui extirpe son mai comme une molaire, et avec la main seulement, puisque je n*ai pas de pharmacie dans mes bagages. Je lui recommande de se frotter vigoureusement la poitrine et le dos avec une brosse, et de recommencer souvent! Je lui prescris aussi de porter de la flanelle, beaucoup de flanelle ; c'est un débouché que je prépare à nos futurs exportateurs. Quant au mandarin en chef, il a un rhume depuis deux jours ! Je viens de lui administrer de la codéine qui ne me quitte jamais en voyage; si le remède opère, et je le crains, il est capable de me garder de force chez lui pour soigner ses paroissiens.

Je suis parti de Mongtze ce matin à 7 heures en chaise à porteurs. On a tenu à me donner une escorte qui se compose de 3 hommes et

crun caporal. J'ai sur moi un petit « buU dog » à 6 coups, qui vaudrait mieux que ces quatre gaillards « in a case of emergency », comme disent si pittoresquement les Anglais. Deux sont armés d'une longue lance, et l'autre d'une vieille pétoire. Le caporal marche bravement « comme les mains dans ses poches », bien qu'il n'en ait pas. Ai-je besoin de ces satellites? Je ne le crois pas, mais il y a eu une petite émeute à Ko-tchiou à la fin de l'année dernière. Le mandarin, mon hôte actuel, pressurait un peu trop ses ouailles. Non seulement la poule a crié, mais encore, avec quelques congénères, elle a fait irruption au Yamen, et elle a massacré le secrétaire du mandarin, croyant tordre le cou à ce dernier, qui Ta échappé belle ! Quelques semaines après, naturellement, il y a eu des représailles ; on a envoyé des troupes, on a plus ou moins saccagé ; et on a emmené quelques innocents qui ont laissé leur tête sur le champ d'exécution de Mongtze, et ont ainsi payé pour les coupables.

Telle est la situation. Tout est bien calme depuis lors ; mais le Taotaï de Mongtze a voulu mettre le plus d*atouts possible dans mon jeu et dans le sien. Me voilà donc parti sous la sauvegarde tutélaire de mes quatre escogriffes, qui ont passé par-dessus leurs vêtements de coolies une casaque noire bordée de rouge. Cela suffît pour en faire des guerriers ; car, quoi qu'on en dise, c'est souvent Fhabit qui fait le moine. Je suis accompagné par le « Tinchay » du Consulat, et un boy annamite au service de M. de Brancion, qui parle un peu le chinois. Ils sont à cheval tous les deux ; un mulet porte mes bagages et mes provisions de bouche. Je traverse pendant trois heures une vaste plaine sans arbres, qui doit être le fond d'un ancien lac. Tout est admirablement cultivé. Je passe trois ponts qui sont jetés sur des ruisseaux à sec pour l'instant, et qui portent encore les traces d'une antique splendeur. J'arrive à un seuil de huit à dix mètres, composé d'une roche schisteuse, et au delà je trouve, en effet, un lac

qui doit s'étendre très loin pendant la saison des pluies.

De tous côtés, j'aperçois d'immenses nécropoles ; le pays est littéralement pavé de morts, et il n'y aura bientôt plus de place pour les vivants. Chaque tombe a une stèle haute et large, qui ressemble à s'y méprendre à celles qu'on voit au Père-Lachaise ; quelques tumulus entourés de murs ont leur stèle flanquée de deux montants en maçonnerie, et recouverte d'un petit toit, de sorte qu'on croit voir la porte d'un caveau de famille. De place en place, des colonnes monolithes de quatre à cinq mètres de hauteur, et surmontées d'un de ces petits lions chimères si communs à la porte des Yamens, ont absolument l'air de poteaux télégraphiques égarés au milieu des tombes.

Je ne compte plus les chevaux et les mulets qui me croisent, chargés ch acun de deux plaques d'étain. Malgré cette charge qui pèse près de 70 kilogrammes, toutes ces bêtes mar-

chent d'un air léger, trottinent, sautillent et gambadent, descendent dans le fossé pour me laisser la place. Caravanes et tombeaux, je ne vois plus que cela.

Vers 11 heures 1/2, j'arrive à un petit village adossé au flanc de la montagne que^nous allons commencer à gravir. Je trouve mon déjeuner servi sous la vérandah d'un restaurant en plein air. Le boy et le Tinchay sont débrouillards. Des œuf durs, du poulet, du jambon sont étalés sur une table, près de l'immense marmite où les coolies et les muletiers viennent puiser leur riz. On me fait même une excellente tasse de pur moka avec une cafetière russe; un pauvre diable d'infirme a fait chauffer mon eau avec le combustible indigène, c'est-à-dire de longues tresses d'herbes et de paille qui remplacent ici les argols dont se servait le Père Hue, et qui ont encore rendu tant de services à M. Bonvalot et au prince H. d'Orléans dans leur voyage au Thibet.

Je repars à midi, et j'entre de suite dans la

montagne. Pendant trois heures je gravis des pentes, des escaliers ; je passe plusieurs cols. Quelle vue splendide sur la plaine et sur les montagnes voisines ! J'arrive à 600 mètres d'altitude au-dessus de la plaine, ce qui, joint aux 1,500 mètres de Mongtze, fait la hauteur respectable de 2/100 mètres. Il fait un temps superbe, le soleil est chaud, mais une bonne brise fraîche menace à chaque instant de faire rouler mon chapeau au fond des ravins. Au dernier col, nous trouvons un petit poste de soldats chinois. Ils sont sept et un sergent ; ils nous emboîtent le pas comme un seul homme. Ont-ils reçu des ordres, ou espèrent-ils tout simplement récolter les quelques dollars que je vais être obligé de leur donner? Les honneurs sont toujours chers! Nous descendons, et à un tournant, j'aperçois la ville de Ko-tchiou au fond d'une jolie vallée. Les montagnes dénudées jusqu'ici commencent à présenter quelques bouquets d'arbres. Je traverse des champs de seigle et de pavots ; les indigènes sont des I-jen ou Lolos ;

ils ont la figure ronde comme une lune et de tout petits yeux ; je crois même en avoir vu de bleus.

Nous arrivons enfin dans Ko-tchiou; mon escorte marche devant à la file indienne, et tâche de faire bonne figure. Je suis le premier Européen qui soit venu dans le fond de ces montagnes depuis que M. Rocher y est passé il y a plus de vingt ans, et encore il portait le costume indigène. Aussi je vois les têtes ouvrir des yeux effarés. Je commence à comprendre qu'on a voulu me garantir contre l'empressement dangereux de la population.

Le Tinchay me conduit dans une auberge, et pendant le temps qu'on décharge les chevaux, il porte ma carte au mandarin. On m'avait donné une chambre, disons plutôt une écurie, large comme un cabinet de toilette, dans laquelle il y avait trois lits, et quels lits! des planches et une natte de paille. N'importe, j'aurais préféré rester là que d'aller au Yamen, où je sentais bien que je serais véritablement

un prisonnier. Le Tinchay revient me chercher pour faire ma visite.

On m'introduit dans une chambre assez grande où se trouvait un lit, une grande table, une série de chaises et de tables à thé intercalées. C'est là que je logerai, traduisons : « que je serai détenu ». Quelques instants après, le mandarin arrive chez moi en grande tenue; nous échangeons des lais suivant l'étiquette chinoise, nous causons de notre mieux avec l'aide de mon boy annamite, puis il enlève son habit d'apparat et son chapeau; j'enlève le mien; la partie officielle de l'entretien est terminée. Le défilé des infirmes commence. La chambre ne désemplit pas ; que de clients un médecin européen aurait dans ce pays-ci ! Le temps s'écoulait, et j'avais hâte pourtant de voir les fonderies d'étain qui sont à Ko-tchiou. Je fais part de mes intentions au mandarin, et je m'apprête à partir; mais il me barre la route, me déclare qu'il faut que j'aille en chaise, et donne des ordres en conséquence.

Je quitte le Yamen avec une troupe de soldats et de runners qui marchent devant, derrière et sur les côtés de ma chaise, comme si j'étais l'empereur de toutes les Russies. Il n'y a pourtant pas de nihilistes à craindre, ni d'anarchistes comme on en verra parader dans Paris, après-demain 1" mai; mais la curiosité n'est pas sans danger, surtout quand elle est portée à un point que je n'aurais jamais imaginé.

La population se presse aux fenêtres et aux portes et encombre la rue. Il y a du monde partout; c'est à peine si ma nombreuse escorte peut se frayer un passage. Que de coups de rotin on distribue à droite, à gauche ! J'entends les moins chanceux hurler dé douleur.

Tous les yeux sont dardés sur moi avec un sentiment de curiosité intense ; mais je ne lis aucune malveillance sur les visages. Ils se paient ma tête, et ça les amuse. Jamais empereur ou roi, de visite à Paris, n'a été l'objet d'une curiosité plus vive et moins hostile de la

part des badauds parisiens. On presse le pas pour dépasser la foule, on sort de la ville pour se diriger vers les fonderies, qui se trouvent dans la vallée. Quelques gardes cherchent à arrêter le flot qui roule derrière nous, et nous gagnons un peu d'avance ; mais les plus enragés, les enfants surtout, courent devant, non sans attraper quelques bons horions qu'ils reçoivent en riant.

J'entre dans les ateliers de broyage, au grand effroi des buffles attelés au manège, qui reniflent bruyamment en me sentant si près d'eux. Comme ils prendraient de la poudre d'escampette s'ils n'avaient pas sur leurs talons cette meule gigantesque, cerclée de fer, qui s'avance lentement dans son auge, comme le char de Jaggernaut, brisant, écrasant, réduisant en sable fin le minerai brut que les mulets apportent de la montagne.

Je visite les bassins en étage où le minerai subit quelquefois jusqu'à dix-huit lavages avant d'atteindre le degré de pureté voulu; puis, les

fourneaux où Toxyde est réduit par le charbon de bois.

A chaque secousse du soufflet de forge, les flammes viennent lécher la charpente du hangar, que protègent à peine quelques feuilles de fer- blanc, provenant de caisses à pétrole. C'est miracle que le bâtiment ne flambe pas comme paille. Tout cela est d'une simplicité extrême, et donne un excellent étain.

Nous rentrons par une autre route en faisant le tour de la ville, mais cela n'empêche pas la foule de nous harceler. La grande nouvelle s'est propagée comme une traînée de poudre, et tout Ko-tchiou est sur pied. Nous regagnons le Yamensans encombre en pressant le pas. Le mandarin m'attendait dans ma chambre, et ne m'a plus quitté, ni ses amis non plus, bien que le dîner fût servi. Je tente vainement de leur faire comprendre combien ils me gênent, et j'arrive au cigare sans qu'ils aient bronché. Mon boy annamite leur explique avec chaleur un tas de choses qu'ils écoutent bouche bée.

Il m*a fallu donner encore quelques consultations, et c'est seulement vers 9 heures qu'on m'a laissé tranquille . Quel soupir de satisfaction je pousse en les voyant partir! Il n'est pas trop tôt de prendre un peu de repos pour le lendemain, car l'excursion sera longue et pénible.

30 avril — Je suis parti ce matin à 8 h. 1/2 pour la région des mines d'étain. On me donne vingt hommes d'escorte ! Je n'en reviens pas. Ah ça, qu'est-ce que cela signifie? Est-ce pour vider mon escarcelle?

La montée est très dure dès le début. Deux I-jen descendent; ils sont armés d'une pique très pointue, ma foi; la hampe est courte, de la hauteur d'un homme, mais l'instrument paraît bien en main. Le chef de mon escorte s'arrête et les surveille jusqu'à ce que je sois passé. En voilà deux autres plus loin, et beaucoup d'autres encore ; tous sont armés : ils portent, qui une lance, qui un sabre double pour la main

droite et la main gauche, et d'une forme étrange.

La lame a un pied environ, puis elle se coude brusquement à angle droit, et se termine par une sorte de couteau. Cela doit être une arme redoutable, car elle coupe dans tous les sens, et peut agir par la pointe à la façon d'une hache. Quelques-uns ont de ces tridents en demilune, comme on en voit dans Tarsenal des Yamens, mais affilés avec soin, et bien tranchants ; eniin, tout le monde est armé jusqu'aux dents.

Il y a quelque raison, laquelle? Je vois mes soldats charger leurs armes l'un après l'autre. Sommes-nous donc dans un pays ennemi? Parbleu oui ou à peu près ! Nos bons Chinois doivent avoir leur petit Tonkin par là. L'exécution des prisonniers dont je parlais hier a suscité naturellement quelques vendettas.

Bref, je vois maintenant pourquoi le Taotaï fait tant de difficultés pour accorder un passeport, et pourquoi on m'a donné 20 hommes.

Mes gaillards marchent dans l'ordre dispersé soit devant moi, soit derrière, et ne paraissent

pas perdre leur temps. Ils scrutent le haut des crêtes et le fond des vallons; ils lorgnent les passants, et les suivent de Tœil jusqu'à ce qu'ils m'aient dépassé.

Quand je m'aperçois de ce petit manège, je comprends la situation, et je m'y conforme en mettant à ma portée le petit «c buU dog »

que je tenais au fond de ma poche. J'en ai vu d'autres auTonkin, et j'aime mieux me sentir au milieu de ces Ljen; je n'ai même aucune appréhension. Ils n'ont pas ici les armes à tir rapide des pirates du Tonkin, et s'ils tiraient, ce ne serait pas sur moi, j'en ai la conviction.

A une heure et demie de Ko-tchiou, nous rencontrons une pagode bonzerie très remarquable, qui s'appelle Po-wha-san-miao. Elle a dû avoir des jours très brillants, mais elle com* mence à tomber dans un état de délabrement pénible à voir. Elle se compose de huit ou neuf bâtiments : temples, chapelles, pavillons et salles de réception, qui s'étagent le long de la mon-

136 UN VOYAGE AU YUNNiVN

tagne, et sont disposés comme mes soldats dans Tordre dispersé, au milieu d'un bois ravissant.

Nous montons, montons toujours, et vers 11 heures nous arrivons près du village de Mautan-tong, à une vieille bonzerie en ruines qui sert d'auberge aux voyageurs. Mes coolies se reposent avant d'escalader les nombreux escaliers qui serpentent devant nous. La route est dallée de grosses pierres depuis Kotchiou, et dans un état parfait d'entretien qui contraste singulièrement avec celle de Manhao à Mongtze.

Me voici enfin au village des mineurs, situé au sommet d'un plateau très tourmenté et très pittoresque. D'après le baromètre, nous sommes à deux mille trois cent trente mètres d'altitude. A peine étais-je signalé que des milliers de personnes émergent de tous les creux, de toutes les crêtes. C'est un envahissement pareil à celui de Kotchiou.

Ce peuple de mineurs, I-jen presque exclu-

sivement, n'est pas des plus civilisés, la chose est claire ! Evidemment une escorte n est pas de trop pour éviter quelque désagrément. Le Chinois qui me conduit est le même Peng qui a guidé M. Rocher dans ces parages, il y a vingt ans; il me disait ce soir, au Yamen, qu'ilne serait pas allé là-bas me montrer cette mine, dont il est commanditaire et dont il achète le produit, si je n'avais pas eu une forte escorte. On lui a déjà supprimé plusieurs coolies qui faisaient le trajet entre Ko-tchiou et la mine.

Je vais voir la galerie principale ; elle se subdivise et se ramifie plus bas en un nombre infini d'autres galeries ; mais elle est d'une étroitesse et d'une petitesse invraisemblables. C'est fait pour des liliputiens, et, en effet, je ne tarde pas à voir paraître au loin des lumières qui se rapprochent et montent, puis je vois sortir des enfants de huit à dix ans. Eux seuls peuvent circuler dans ces sortes de terriers. Ils ont à la main une espèce de raclette analogue à celle

des ramoneurs; c'est avec cela qu'ils désa-

grègent l'alluvion d'étain dont ils remplissent le bissac qu'ils portent sur l'épaule. Les pauvres petits font ainsi deux voyages par jour au fond de ces galeries, si profondes et si peu aérées, que souvent il en manque à l'appel. Ils reviennent avec leur petite charge qu'ils vdnt ensuite dél)Ourber et laver, et, pour ce travail, ils reçoivent 80 cents de taël, soit environ 4 fr, 25 centimes par mois.

J'avais à peine eu le temps de prendre quelques échantillons de minerai, que Peng se hâtait de m'emmener; car malgré l'escorte, peutêtre à cause d'elle, il redoutait quelque mauvaise affaire.

J'avoue n'avoir remarqué là encore que de la curiosité, et pas trace de malveillance ; mais je conçois qu'à l'occasion ils ne soient pas tendres pour ceux qui viennent de les décimer.

Ils sont là bien haut dans leurs montagnes, et pourraient défier la soldatesque chinoise, mais il leur serait impossible de se tailler des repaires comme au Tonkin. Toutes ces monta-

gnes sont déboisées ; on apercevrait un chat à plus de quatre mille mètres.

Je suis revenu déjeuner au village de Mautan-tong, et à 4 heures, sans le moindre incident fâcheux, je rentrais à Kot-chiou, Peng me fait voir en détail, dans son usine, les nombreuses préparations que subit le minerai avant d'être mis au fourneau. Je me demande comment il est possible, après tant de frais, de vendre Tétain sur la place de Mongtze au prix de 17 taëls le picul.

Je reviens au Yamen très fatigué de ma course dans la montagne, et j'espérais pouvoir prendre un peu de repos, mais c'est le cas de dire que je comptais sans mon hôte. On ne m'a pas laissé un seul instant. Le défilé des malades a recommencé de plus belle. Le mandarin guéri de son rhume a répandu le bruit de sa cure merveilleuse, et ses nombreux amis viennent m'exposer leur cas ou réclamer de moi, pour l'avenir, un peu de cette drogue étonnante, et surtout de la quinine que tout le

monde connaît par ici, et qui se vendrait par tonnes.

Pour me prouver sa reconnaissance, le mandarin a voulu m'offrir à dîner, et je trouve ma table somptueusement garnie. Son cuisinier et le mien ont uni leur savoir, et de cette combinaison éclectique de Part culinaire français, avec celui de Chine, est sorti un menu réconfortant : du poisson frit, du jambon, du vermicelle fait avec de la farine de haricots et sauté comme des pommes de terre (un plat exquis), du cochon de lait grillé, et un poulet rôti à là main par le Vatel chinois. Qu'on se figure une fourche en fil de fer d'un pied environ, et munie d'un long manche pour la tenir ; on enfile dessus la victime bien parée, et on la promène au-dessus d'un feu de charbon très vif. De temps à autre on badigeonne l'animal avec de l'huile d'arachides, sans doute pour Tempêcher de brûler, et on le tourne et retourne sans cesse, jusqu'à ce que rôtissage complet s'en suive.

Cela donne un produit délicieux, mais quelle patience pour obtenir ce résultat!

Enfin les voilà tous partis! merci, mon Dieu. Il est près de 10 heures et je vais pouvoir dormir. Mais, ô terreur! un dernier client vient de s'introduire subrepticement chez moi. J'allais me fâcher très sérieusement cette fois; mais c'est un pauvre diable, qui vient en cachette essayer de ramasser quelques miettes de ce festin médical auquel son maître a pris sa large part. Comment rester insensible? Je lui sers'le meilleur plat de ma façon, je tire du fond de ma valise les médicaments dont il avait besoin, et il se retire plus riche que tous ces grands seigneurs auxquels je n'ai donné que des promesses.

Cette confiance si marquée dans la médecine européenne date, je crois, du passage de la mission de Lagrée et Francis Garnier en 1869, et il ne tient qu'à nous de mettre à profit ce bon souvenir laissé dans le pays par les membres de cette expédition.

La médecine serait au Yunnan, beaucoup plus que dans toute autre province de la Chine, un puissant moyen d'influence. Il est probable qu'en haut lieu on ne se rend pas compte exactement de ce fait.

En laissant le personnel européen du Consulat et de la douane sans médecin, loin de tout secours professionnel, puisqu'il faut entreprendre un voyage de dix jours pour aller se faire soigner à Laokaï, dans un poste français, on commet non-seulement un crime de lèse-humanité, mais une faute (*). On se prive bénévolement d'un gros atout dans notre jeu, comme s'il nous en restait beaucoup à écarter.

C'est le cas pourtant de faire flèche de tout bois, et, dans les conjonctures présentes, ce serait un canon Maxim que nous vaudraient l'envoi d'un médecin à Mongtze, et l'installa-

(*) Depuis que ces lignes ont été écrites, un médecin colonial a été détaché au Consulat de Mongtze.

tion d'un service de consultations gratuites. lie médecin pourrait pénétrer partout, il verrait s'élargir pour lui les règles étroites de l'étiquette chinoise, s'ouvrir grandes ouvertes les portes des Yamens, et même l'appartement retiré des femmes, comme cela m'est arrivé. Un service rendu à un Taotaï, à un gouverneur, à un vice-roi qui vous a consulté pour les siens, n'est-il pas une bonne entrée en matière pour causer industrie et commerce, chemins de fer et permis de transit?

Dans leurs établissements de l'Extrême- Orient, les missionnaires protestants n'ont eu garde de négliger un pareil facteur pour la propagation de la Bible. Leur premier soin est de fonder un dispensaire en guise de réclame Les malades affluent dans une salle d'attente qu'une chaire minuscule suffit à transformer en chapelle, et pendant que les « clients » attendent patiemment les conseils pour la santé du corps, les « ouailles » reçoivent la nourriture de l'âme.

Le tour est joué, et tout le monde se retire content.

1" mai. — J'ai repris le chemin de Mongtze; le voyage de retour est une promenade charmante. Le soleil darde de vigoureux rayons, mais une brise délicieuse nous rafraîchit.

Quelle magnifique vue sur la grande plaine qui mène à Yunnan-Sen ! J'ai encore une nombreuse escorte. Elle est bien inutile cette fois, mais c'est une manière de payer les soldats ; on en a triplé le nombre à mon intention. Us sont quatorze avec un plumage des plus variés.

Par-dessus leurs habits de coolies, ils portent des casaques rouges en flanelle, à large bordure noire, des casaques noires à bordure rouge, des casaques jaune orange avec des bordures solférino. Un petit liseré de la même couleur que la bordure souligne les ourlets, dessine quelques arabesques, et donne à l'ensemble du costume un air passablement coquet.

Et leurs sabres! quelle variété de coutelas

en mauvais fer! Cela manque d'unité; mais après tout, ces soldats appartiennent peut-être à des régiments différents, et alors, c'est un changement de garnison ou un rapatriement qui s'opère à mes frais.

Sa propagation à Pakhoï. — Se méfier pour le Tonkin. — Un membre de l'institut Pasteur à Mongtze. — Description de la peste.

Au moment où nos relations avec le Yunnan sont de plus en plus fréquentes, où les communications deviendront surtout plus rapides, avec les steamers et les chemins de fer qui ne tarderont pas à rapprocher encore les distances, il n'est pas hors de propos d'envisager une question grave dont on ne s'est guère préoccupé jusqu'ici, et qui peut se poser à Timproviste devant nous.

La peste est endémique au Yunnan, et chaque année elle prend un caractère épidémique

qu*elle coiiwServe pendant cinq ou six mois, semant la mort et la désolation sur son passage.

N'avons-nous pas à redouter sa propagation au Tonkin, et ses ravages sur la population si dense du Delta? Oui, assurément, et Texpérience de Pakhoï, où elle faisait de nombreuses victimes quand j'y suis passé en 1882, doit être pour nous un avertissement sérieux. Le germe de la contagion avait sans doute été apporté là par le courant commercial que la présence des Pavillons-Noirs sur le fleuve Rouge avait détourné presque exclusivement vers la voie de terre ; et si nous avons échappé jusqu'à présent à son atteinte, cela vient probablement de ce que toutes les transactions avec le Yunnan se trouvent arrêtées par la crue des eaux, précisément pendant l'époque où l'épidémie bat son plein dans les hautes régions du fleuve.

Au lieu d'attendre que le fléau soit chez nous pour lutter contre lui, ne serait-il pas plus sage d'aller l'étudier sur le lieu d'origine, et d'y

chercher d'avance des armes pour le combattre.

Les théories microbiennes, qui notas ont menés victorieusement à Tassaut de tant de maladies, trouveront ici encore une merveilleuse application, et il serait à désirer que l'institut bactériologique envoyât en mission à Mongtze un de ses représentants.

Je signale donc ce nouvel ennemi, la peste, à notre vénéré maître, M. Pasteur, et je ne doute pas qu'il ne réussisse à le terrasser comme tant d'autres.

Cette nouvelle conquête ajoutera un fleuron de plus à sa couronne scientifique, et portera plus loin encore le renom de la France et de la médecine française, à laquelle la mission de Lagrée avait donné déjà tant de prestige dans le Yunnan.

Dans une note insérée à la fin de son ouvrage remarquable « La province chinoise du Yunnan », M. Rocher a résumé ses observations sur la peste d'une façon si précise, que je

m'empresse de la transcrire in extenso pour faciliter les recherches de ceux que cette question spéciale pourra intéresser.

c La maladie connue au Yunnan sous le nom de yang-tzû, et qui paraît n'être autre que la peste bubonique, y fait chaque année de nombreuses victimes; elle sévit aussi quelquefois dans le Laos, et sur la frontière du Kweitchéou.

« D'après les renseignements que nous avons pu obtenir parmi les notables, cette maladie semble venir de la Birmanie, d'où elle est transmise par les caravanes qui trafiquent entre les deux pays. On n'est pas d'accord sur l'époque de son apparition dans le Yunnan : les uns disent (et la plus grande partie de la population est de cet avis) que le centre et l'est de la province n'ont connu le fléau qu'au début de la rébellion ; d'autres prétendent qu'il s'était montré dans l'extrême-ouest jusqu'à Ta-li-fou, quelques années auparavant. En supposant que cette dernière hypothèse soit vraie, l'épi-

demie a dû passer bien légèrement dans ces parages, puisqu'on n'en a pas eu connaissance dans les autres districts.

« Depuis le commencement de la guerre civile, cette terrible maladie s'est déchaînée avec fureur sur la province, et continue, encore aujourd'hui que celle-ci est paisible, à y exercer des ravages. Ce qui ferait croire que cette épidémie n'est due qu'aux miasmes malfaisants qui s'exhalent de la terre^ c'est que les petits animaux qui vivent dans les égouts ou sous la terre sont atteints les premiers, les rats par exemple. Dès qu'ils se sentent malades, ils sortent par bandes, font irruption dans l'intérieur des maisons, courent affolés, et, après quelques tours sur eux-mêmes, tombent morts ; le plus souvent ils crèvent sous les planchers, ce qui détermine dans les appartements des odeurs infectes, dont on ne découvre que trop tard la cause. Le même phénomène se produit chez tous les autres animaux, grands et petits : les buffles, les bœufs, les moutons et les chèvres

sont frappés du même mal, et parfois aussi les oiseaux de basse-cour, mais, parmi ces derniers, la maladie fait moins de victimes.

« A notre arrivée dans la province, nous refusions d'ajouter foi aux nombreux témoignages des indigènes, en les mettant sur le compte de leur imagination troublée et de leurs idées superstitieuses ; mais quand l'épidémie éclata dans le district même où nous nous trouvions, il nous fut facile de nous convaincre de leur ' véracité.

« Dès que ces symptômes avant-coureurs se manifestent, la population ne tarde pas à être attaquée à son tour. On prend alors les précautions estimées les plus efficaces pour se garantir du fléau. Presque partout, afin de purifier les maisons, on allume du feu dans toutes les chambres, et dans certains districts on cesse de manger du porc.

« Chez rhomme, la maladie s'annonce par une fièvre violente, accompagnée d'une soif intense ; quelques heures après, une tumeur d'un rouge

foncé commence à paraître aux aisselles, à l'aine ou au cou ; la fièvre s'accentue de plus en plus, et le malade ne tarde pas à perdre connaissance. La tumeur grossit d'habitude jusqu'au second jour et reste ensuite stationnaire. A partir de ce moment, le malade paraît reprendre ses sens, mais il est encore en grand danger; car, si la tumeur, jusqu'alors très dure, devient molle, et si la fièvre ne diminue pas, il est considéré comme perdu; dans le cas contraire, si la tumeur perce en dehors, ce qui arrive rarement, il y a espoir de le sauver; mais arrivé à ce point, le malade est si affaibli que, bien que la tumeur ait abouti, il meurt d'épuisement.

« Quelques médecins chinois ont essayé d'inciser ces tumeurs; mais, soit que l'opération ait été mal faite ou trop tardivement, bien peu de malades y survivent ; quand ils sont à bout de ressources, ils ont recours au musc qu'ils ordonnent à la dernière extrémité et à fortes

doses.

« Pendant notre séjour au Yunnan, nous avons vu un grand nombre de cas, et nous devons dire quela plupart ont eu un dénouement funeste. Dans les endroits où la peste ne fait que passer, on peut estimer que le nombre de ses victimes est de 4 à 6 0/0; tandis que dans d'autres districts, plus rudement éprouvés, la population est complètement décimée, et des familles entières disparaissent les unes après les autres. Dans les parages où l'épidémie sévit avec tant de violence, les habitants n'hésitent pas à abandonner leurs demeures et leurs récoltes sur pied, pour aller camper sur les hauteurs où, bien souvent, le fléau les poursuit.

« Ce qui, à notre avis, contribue beaucoup à aggraver cette déplorable situation, c'est que les Chinois, superstitieux comme ils le sont, au lieu d'enterrer les pestiférés, se contentent de les placer dans des bières qu'ils exposent au soleil, soit sur la pente des collines soit en plein champ. Il s'ensuit que les gens, qui voyagent ou circulent dans les environs des villages empes-

tés, sont à peu près asphyxiés par les odeurs nauséabondes que répandent les cadavres en décomposition.

« Pendant les années 1871, 1872 et 1873, nous avons remarqué que le début de l'épidémie se manifeste toujours au commencement de la plantation du riz, c'est-à-dire de mai à juin ; après cette époque, elle sévit avec vigueur dans les localités qu'elle traverse. Durant Tété qui est, au Yunnan, la saison des pluies, elle continue de se propager avec moins d'activité ; toutefois, c'est pour reprendre une intensité nouvelle à l'époque de la moisson, et c'est à partir de ce moment jusqu'à la fin de l'année qu'elle fait le plus de victimes.

« Un fait étrange, que nous avons observé dans plusieurs endroits au midi et au nord de la province, c'est que l'épidémie, au lieu d'englober tous les lieux habités, villes et villages, qui se trouvent sur sa route, passe à côté sans y toucher, les franchit même, et revient quelques mois après, ou l'année suivante, frapper l'endroit

oublié. Voici un autre fait, non moins curieux que le précédent : après s'être déclarée dans

presque tous les villages dispersés dans la plaine, Tépidémie éclate sur les montagnes où elle produit de nombreux ravages parmi les aborigènes. D'après ce que nous avons vu par nous-mêmie et la façon irrégulière dont la maladie se présente, elle paraît importée sur les hauteurs par les hommes ou les femmes qui vont à certaines époques de Tannée travailler dans les plaines. C'est surtout, comme nous Tavons dit plus haut, après la plantation du riz ou quand la récolte est terminée, que le fléau quitte les pays bas pour aller sévir sur les hauteurs. j>

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