‹ Un voyage autour du JaponChapitre 12 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

TÉZO.

Ses liabitaots. — Les AInos. :p Leur aspect, earaetère, langue, religion et origine. — Hakodadé. — La rade et la ville. Ses habitants japonais et étrangers.

Vt\e de Tézo est une conquête du Japon sur un

peuple jadis puissant et nombreux, mais singulièrement déehn aujourd'hui. Placée au nord de la grande île de Nippon, elle en est séparée par le détroit de Tsougar • Elle a la forme d^un triangle irrégulier, et occupe une surface monlagneuse d'environ trente mille milles carrés. Un n'y compte guère plus de cent mille Japonais et de cinquante mille indigènes nommés Àmos. Le taïkoun» chef du pouvoir exécutif au Japon, possède en particulier à

Yézo un territoire d'une làible étendue, mais sur lequel se trouve la grande cilé d'Hakodadé. Le plus puissant feudataire de Yézo est le prince de Matsmal» Tassai lui-même du taïkoun. Ses domaines couvrent au sud-ouest une bonne partie de l'île, et forment une principauté dont la capitale. Mats-mal, à l'une des extrémités du détroit de Tsougar, renlerme de dix à quinze mille habitants. Cette ville, n^ayant pas été comprise parmi les ports ouverts aux Européens, n'est guère connue que de nom. Un marchand étranger que Tamour du négoce et des avenlures avait poussé à Mats-maï, et qu*on y avait retenu prisonnier pendant quelques jours, m'a raconté que, semblable aux autres cités japonaises, cette ville était propre et bien tenue, et qu'elle con-

tenait, outr e les édi lices destiiics au prince et à sa suite, un grand nombre de temples. Le reste de Yézo, c'est-à-dire ce qui n'appartient ni au taïkoun ni au prince de Mats-mal, est divisé en portions à peu près égales entre les sept grands princes du nord de Nippon, à la charge d'entretenir à frais communs, pour la défense de Tile entière, une gar« nison de liuil mille soldats qui occupent des postes militaires échelonnés autour des côtes.

La population japonaise de Yézo est répartie dans ces deux villes de Haiiodadé et de Mats-mai, ainsi que dans d'autres centres d'une momdre importance, cl qui se sont formés en grande partie dan^

le sud. Sans négliger le commerce et 1 agriculture, cette population se livre principalement à la pèche et en tire un revenu considérable, car le poisson abonde tellement dans ces parages qu'une nombreuse flottille d'embarcations marchandes est employée durant Tannée entière à le transporter dans les ports de l'tle de Nippon.

Dans rintérieur de Yézo, on rencontre les Aïnos. Sans le témoignage derhistoire, il serait imposfdble, en voyant leur condition actuelle, de reconnaître en eux les anciens maîtres de Tile. Ils vivent éloignés des côtes où se trouvent les grandes villes, et ne s'y montrent qu'au printemps et en automne

pour y troquer des fourrures et du poisson contre du riz et des étoffes. Leurs habitudes» les traits de leur visage, leur idiome, tout annonce qu'ils descendent d'une race particulière, tout à fait différente de la race japonaise, et dont l'origine, inconnue jusqu'à ce jour, rattache cette population à quelque Ikmille du continent asiatique. Ils sont en général petits, trapus, mal faits, mais d'une grande force. Leur front est large et proéminent, leurs yeux noirs et doux sont droits comme ceux des hommes d'Europe. Us sont de couleur blanche, quoique de teint basané ; mais une particularité caractéristique de leur physionomie, et qui contribue à leur donner un aspect sauvage, c'est le développement qu'ils laissent prendre à leur énorme chevelure : ils ont

les cheveux abondants et touffus, ta barbe épaisse,

et souvent le cov\)S tout hérissé de poils. Ce sont des

êtres doux et boos^ et, en les regardant de près, on démêle facilement sur leurs grosses figures barbues rexpression de leur caractère. Les femmes, que la nature n'a déjà pas trop bien traitées» semblent avoir pris plaisir à s'enlaidir encore en adoptant une mode qui rappelle celle des dents noircies chez les Japonaises : elles se peignent en bleu les concours de la bouche, depuis le nez jusqu'à la fossette de la lèvre inférieure. Le costume des Aînos diffère peu de celui que porte le bas peuple au Japon : il se compose, pour les hommes, de pantalons collants et d*un ample vêtement retenu par une ceinture, et, pour les femmes, d'une ou de plusieurs robes longues, suivant la saison. On fabrique ces habillements de la façon la plus grossière ; il y en a qui sont simplement tressés de paille et d'algues marmes. Les petits entants ont un air vif et intelligent qui s*efface à mesure qu'ils avancent en âge. Tant qu ils n ont pas la force de marcher, on les porte à califourchon sur les hanches; si la traite est longue ou fatigante, on les place dans un filet rejeté en arrière et dont les deux bouts viennent s'attacher sur le front du porteur.

La langue des Ainos n'a pas encore été, à ce que je crois, Tobjet d'une étude spéciale en Europe, et on ne l'a rapprochée jusqu'à présent de nulle autre

langue coaoue. Il est d'ailleurs bien diliicile d'en fixer les termes, puisque ceux qui la parlent ne savent ni lire ni écrire et qu'ils ne possèdent aucun document littéraire ^ Us ont cependant gardé par tradition la mémoire de quelques grands poëmes, notés par des Japonais, et dans lesquels on célèbre fréquemment les combats soutenus contre des ours et des poissons monstrueux ^ L'ours et le poisson» qui représentent la chasse et la pêche, c*est-à*-dire la vie entière des Ainos, se retrouvent dans la religion grossière qu'ils professent. Leur principale divinité, c'est l'ours. La conquête japonaise a introduit dans leur culte quelques éléments du bouddhisme; mais ils sont tellement mélangés à l'idolâtrie des Aïnos qu'on en reconnaît à peiue la trace. De leurs cérémonies, une des plus curieuses est celle qui accompagne la dissection d'un ours tué à la chasse ; on n'y procède qu'avec un profond res* pecty et en adressant force génuflexions et prières à

1. J'ai pu me pracoier à Hakodadé un Didiùnnaire de la langue des A%n)08 (en Japonûs), par Jaabiro-tâonè-notské, officier japonais (6 YOl. petit in-S", ensemble 600 pages), et Je dois à un tavant missionnaire, M. Fabbé Mermet, un extrait de la traduction qu*il a faite de cet ouvrage. Voici quelques mots de cette langue bizarre : thiné-ppou, un; too^ppow» deux; ri-ppou^ trois $ innéi'ppou, quatre; aikiné*pp9u^ cioq; rifetfa, le ciel; ehirika, la terre; hé, Teau; hêkriU-hotuoup, le soleil; konnetshùusovp^ la lune; kimta, montagne; habo^ mère; menoU», femme; kokau^ mari; îekkij la main; kemma^ le pied, etc.

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