‹ Un voyage autour du JaponChapitre 13 sur 27 · M. 1 abbé Mermet prépare une traduction de ces poëmeb · texte numérisé non relu

M. 1 abbé Mermet prépare une traduction de ces poëmeb

la divinité défunte. La tète de la bête est sacrée ; au lieu de la manger, on la suspend au seuil de la porte en guise de talisman contre l'influence des mauvais esprits.

Les AlDOS nous offrent en plein dix-neuvième siècle rimage d'un peuple qui n'est pas sorti de la première enfance de rhumanitê. Ils vivent en sociétés de dix ou vingt familles, et se laissent facilement gouverner par des chefs de leur propre sang, dont le pouvoir est héréditaire, mais très-limité, puisqu'à la race conquérante seule appartient la juridiction officielle. Leurs habitations ne contiennent que quelques ustensiles de chasse» de pêche et de cuisine. Leurs mœurs sont extrêmement douces, hospitalières, bienveillantes, craintives même, et contrastent singulièrement avec les métiers dangereux qu'ils exercent. La monogamie, qu'ils paraissent avoir mise en pratique au temps de leur indépendance, a disparu devant les usages japonais; aujourd'hui tout Aïnos a le droit de posséder autant de femmes qu'il en peut nourrir* La célébration du mariage ne diffère pas beaucoup de la cérémonie adoptée par les Japonais. La dot de la fiancée con-^ siste en ustensiles de pèche et de chasse et en une plus ou moins grande quantité de poissons secs et

de fourrures, principales ricin sscs des Aïnos.

Dans rhistoire de ce peuple déchu, il y a bien peu d'époques certaines; eux-mêmes ne savent à

peu près rien de leur passé, mais ils se souyiennent que leurs ancêtres ont été les maîtres du Japon, et ils débitent sur leur propre origine ime légende bizarre, qui n'est pas sans quelque ressemblance avec rhistoire de la création du genre humain telle qu'elle s'est formée chez les peuples d'Occident*. « Aussitôt après que le monde fut sorti des eaux, disent'ils, une femme vint s'établir dans la plus belle des îles que devaient liabiter les AMos; elle arriva sur un navire que les vents et les vagues propices avaient poussé de l'Occident vers l'Orient, et apporta avec elle des arcs, des flèches» des lances, des couteaux, des iil els, tous les engins nécessaires pour chasser les bétes fauves qui infestent lesforé^ts, et pour ravir à leur élément les poissons qui remplissent la mer et les ileuves. Pendant une longue suite d'années, cette femme vécut seule et heureuse dans un jardin qui existe encore, mais dont nul être vivant ne retrouvera jamais la place. Un jour, en revenant de la chasse, elle se sentit fatiguée, et, pour se délasser, elle alla se baigner dans la rivière qui séparait ses domaines du reste du monde. Sou- • dain elle aperçut un clûen qui nageait vers elle avec rapidité; effrayée, elle sortit de Feau et se cacha

1. Cotte légende m'a été communiquée par M. Tabbé Mennet, qui rayait recneiUîe lui-même de la bouche des AInoB, et qui a letrouTé des allusioDs à cette &ble dans certains Ums bistori*

que» des Japonais.

derrière un arbre« L'animal la suivit et lui demanda

pourquoi elle s'était enfuie; elle répondit qu'elleavait eu peur, c Laisse-moi rester auprès de toi, dit alors le chien, je serai ton compagnon, ton protecteur, et tu ne craindras plus rien. » £ile y consentit» et de l'union de ces deux créatures naquirent les Atnos, c'est-à-dire les hommes, »

A cette fable ils enjoignent plusieurs autres affir* mant toutes que les Aïnos qui peuplent aujourd'hui Tarchipei des Kouriles, dont Yézo est l'île la plus méridionale, sont venus de l'Occident. C'est en effet sur le continent asiatique et probablement dans * l'intérieur des terres qu'il faut chercher leur origine ; 11 est certain qu'ils ne ressemblent point à leurs voisins, Guîlakes, Tongouses, Mandchous, et autres peuplades répandues en ce moment sur la côte orientale du nord de l'Asie. Cette race, entièrement isolée, s'éteint à présent; écrasée soiis le joug impitoyable des Japonais, réduite à un état de misère et de servitude qui a étouffé en elle Tinstinct même du progrès, elle descend d'un pas rapide dans la grande tombe des races vaincues et disparues, où elle reposera bientôt à côté de ses voisins et compagnons de souffrances, les Kamtchadales et les Indiens de l'Amérique du Nord. Elle a vécu pourtant avec quelque gloire. Dans les temps les plus reculés, six siècles avant Jésus* Christ, les Alnos étaient maîtres des provinces du nord de la

grande lie de Nippon, et sous le règne dn premier

mikado Sia-Moun les Japonais les traitaient comme des ^aux, sinon comme 'des maîtres ; maïs leur force s'abâtardit dans leur commerce avec les Japonais. Peu à peu ils perdirent terrain, pouvoir et influence» et, forcés de repasser le détroit de Tsougar, ils se bornèrent à leur ancienne possession des Kouriles, Les Japonais finirent par les poursuivre jusque dans cet archipel: un de leurs généraux leur lit une longue guerre et les soumit, vers la fm da quatorzième siècle, au gouTernement impérial. Depuis cette époque, ils n'ont jamais tenté de s'arracher à l'état de servitude où les Japonais, qui les

méprisent, n'ont cessé de les maintenir. Ils n'osent aborder leurs maiU:es qu'avec les marques d'un profond respect, et ils acquittent un tribu considérable, en poissons secs et en pelleteries, au taïkouu et au prince de Mast-mal, principaux suzerains de rUe de Yézo. Jadis, au retour du printemps, une députation d'Alnos se rendait à Yédo pour foire acte de soumission et pour payer le tribut au taikoun. Aujourd'hui l'accomplissement de ce double devoir a lieu à Hakodadé en présence du gonvemeur ((h-boungo). La députation prononce, en arrivant, certaines formules de convention ; chaque membre

(il y en a ordinairement quatre ou cinq) reçoit une coupe remplie de sakki (eau-de-vie de riz), qu'il Tide après avoir fait une libation aux dieux et aux

souverains temporels de Yézo. Le payement du tribut est réglé par Teiitremise d'officiers inférieurs.

Si Ton veut connaître cet étrange peuple, il faut aller le trouver dans Tintérieur de Tilei chez lui et loin de rœil du maître. Les Ainos aiment les étrangerSy ils les fêtent, Us leur offrent tout ce qu'ils possèdent ; en revanche, on les rend parfiiitement heureux avec une poignée de tabac et un flacon d'eau-de-vie. A Hakodadé^ on les rencontre rarement ; ils y sont mal à Taise et d'une timidité farouche, à tel point qu'ils se laissent à peine approcher.

Là situation de Hakodadé au nord des lies de Kiou-siou, de Sikok et de Nippan, qui, avec leurs dépendances, forment Tempire japonais propre- . nient dit, Téloigne du mouvement des communications régulières entre rOccidentetrextrème Orient. Hakodadé ne sert de point de relâche qu'aux bâtiments de guerre russes envoyés sur les côtes de Mandchourie; à quelques balemiers américains, et enfin au petit nombre de navires qui exploitent le commerce entre Yézo et la Chine et entre la Galironiie et jNicolaïefsk, le véritable emporium commercial des pays de i Amour.

La rade de Hakodadé passe pour une des plus belles et des plus sûres du monde entier. Cette rade, qui s'ouvre au sud de l'Ile de Yézo, à peu près au milieu du détroit de Tsougar, a cinq milles d'étendue et quatre mille de largeur à l'entrée. Tout à

rentonr, se dessine en deininsercle une ehatne de

montagnes qui, vue du port intérieur, semble l'enfermer entièrement et lui donne l'apparence d'un vaste lac. La plus haute de ces montagnes est au nord ; la forme bifùrquée de son sommet lui a fait donner le nom de Saddle mountain (la Selle). Elle s'élève à 3169 pieds au-dessus de la mer, au centre d'une chaîne dont la hauteur moyenne atteint 2500 pieds. Un peu plus loin fume le cratère d'un volcan en activité. Dans la zone intérieure de cette chaîne, ou aperçoit de tous côtés des hourgs et des villages habités par des pêcheurs, et dont les plus populeux sont Arékana, Toma-niawna et Mohédsi. Sept petites rivières se jettent dans la rade : une seule, la Kamida, mérite d'être mentionnée. — Le port marchand de Uakodadé se trouve au sud-est de la rade ; il est formé par le prolongement d'une presqu'île qu*une lagune basse et sablonneuse relie à la terre ferme. La presqu'île de Uakodadé a une circonférence de cinq miDes et demi, et présente, dans sa configuration, un amas de rochers dont le plus élevé domine de 1131 pieds le niveau de la mer. Pendant la moitié de Tannée, ce pic reste couvert de neige.

Bâtie en amphithéâtre au pied du pic qui porte son nom^ Hakodadé a un aspect misérable malgré sa position pittoresque, et bien qu'on y remarque plusieurs grands et beaux temples. Les habitants,

au nombre de vingt à vingt-cinq mille, se livrent en

général à la pêche et au comiiierce. Les rue& sont bien percées et tenues dans un assez bon état de propreté. La principale, qui continue le tohaïdo (route de i'ouest qui traverse le Japon depuis Naga-sacki jusqu'à Hakodadë), est parallèle à la pla^e ; elle est large et bordée de maisons basses, dont les toits de chaume sont couverts de grosses pierres qui les protègent contre les brusques coups de vent si communs dans ces parages. Cette rue a plus d'un mille de longueur. Presque toutes les maisons sont transformées en boutiques, mais ce qu'on y expose ne saurait contenter que des acheteurs japonais : ce sont des articles de première nécessité et de qiiulaé médiocre. Au centre de la villci sur le versant du pic, on voit flotter les pavillons de la France et de la Gran4e-Bretague au-dessus d'un temple qui» depuis les traités, est devenu le siège des consulats de ces deux pays. Tout près de là se trouve le consulat américain. Quant aux Russes, âdèles à leur peu* charU à risoleinent, ils oiU choisi à l'exlrcmité de la ville un emplacement assez vaste où sont installés, dans des maisons à reoropéenne, un consulgénéral, un médecin et un pope, ainsi que les officiers de marine chargés de missions temporaires et d'un caractère fort énigmatique. Les Russes ont aussi fondé pour leur usage un hôpital qui se trouve dans le village de Kamida.

Hakodadé possède, comme toute autre ville japo-* naise, un quartier particulièrement destiné aux maisons de thé. Après le coucher du soleil» il ne serait pas prudent de s'y hasarder sans armes. C'est un endroit aussi u^al lamé que dangereux ; des rixes y éclatent sans cesse soit entre les matelots

étrangers, soit entre ceux-ci et les indigènes. Il est rare que les premiers torts retombent sur les Japonais, gens polis et d'Iiumeur pacifique; mais il n*en est pas de même des matelots : malgré la sympatliie qu'ils inspirent et qu'ils méritent» on ne peut les avouer pour les véritables représentants des sociétés européennes ; ils sont, avec leur caractère turbulent et querelleur, les hommes les moins propres du monde à civiliser paisiblement une colonie lointaine. Le lendemain de mon arrivée à Hakodadé, je rencoatrai par les rues une douzaine de marins en état de complète ivresse : c'était Té-

* quipage entier d'un baleinier américain qui venait de rel&cher à Hakodadé à la suite d'une longue et fructueuse campagne. Les hommes n'avaient vu ni touché terre depuis plusieurs mois ; ils avaient soif de toute espèce de plaisirs, et ils avaient assez d'argent pour donner libre carrière à toutes leurs fantaisies. Ils avaient commencé par s'enivrer d*eau-de-vie en mettant pied h terre, et en chantant ils parcouraient la ville à la recherche d'une distraction quelconque.

Une querelle eût été pour eux une bonne fortune.

On peut, sans exagération, aCBrmer que, sur cent rixes dont Hakodadé est le théâtre ; il y eu a quatre-Yingt-dix dans lesquelles une des parties est

représentée par des matelots, et souvent ce sont les deux.

La population de Hakodadé est du reste assez mélangée : elle se compose en grande partie d'aventuriers qui ont quitté le Japon et cherché refuge à Yézo, où ils sont tolérés sans qu'on les questionne trop au sujet de leurs antécédents* Aussi les résidants étrangers se plaignent-ils, non sans raison, d'être obligés de vivre au milieu de gens d'une probité suspecte, et beaucoup ont eu la précaution de s'entourer chez eux de serviteurs qu'ils ont fait ▼enir de Shang-hal. Les boys chinois font d*excel^ lents domestiques; quand on s'est habitué à leurs façons, on leur donne même la préférence sur les Européens. Il est vrai que, sous le rapport du travail, ils ne valent pas ces derniers; mais ils s'acquittent ponctuellement, avez zUe et sans bruit, de ce qu'on exige d'eux. U y a des boys qui ont passé dix, vingt ans au service d*un résidant étranger. Ce sont des hommes en qui on place ime conflance absolue, et qui la méritent le plus souvent. Un bon domestique chinois sait d'ailleurs garder sa dignité, et il ne permettra jamais à son maître d'abuser de son autorité. Qu'on le maltraite ou qu'on l'insulte, il demandera son congé le lendemain en prenant pour

prétexte ordinaire la mort subite d un père ou d'uoe mère ; il s'éloignera sans colère ni ressentiment, mais rien ne le fera changer de résolulion, il partira.

La communauté étrangère de Hakodadé n'est pas nombreuse : elle se compose d'une trentaine de personneSy sans compter les équipages des navires qui de temps à autre mouillent dans le port. Ueristence qu'on y mène n'est ni agréable ni variée. Cependant les officiers russes qui viennent des colonies militaires de L'i Mandchourie, et qui Irouvent à Hakodadé une société nombreuse et libre en comparaison de celle qu'ils ont laissée à Yladivostock et à Olga-Bay, les ofliciers russes, dis-je, s'accommodent fort bien de la ville japonaise» et à les entendre la vie n'y laisse lias graiid'chose à désirer. L'extrême solitude où ils ont l'babitude de vivre les a rendns faciles & satisfaire. Leurs compagnons d'exil, Français, Anglais et Américains, ne parta* gent pas leur avis, et se plaignent souvent de Texistence monotone à laquelle ils sont condamnés. Le climat de Hakodadé n'est guère agréable : en été des chaleurs malsaines, eu hiver un froid long et rigoureux^ Les nouvelles d'iilurope sont rares et

1. D'après les observations météorologiques faUes par le docteur Albrecht, directeur de rhôpital russe, la moyenne delà température anDueUe à Hakodadé est de 7*, 19 Réaumur audessus de zéro. En 1S59, ce savant avait constaté 111 jours de ploie, 43. jours de ndge, 6 tremblements de terre, 7 ouragans et 1 éruption volcanique.

peu régulières; la ville et les envirous immédiats sont dépourvus d'attraits. L'appât du gain qu'offre un commerce assez lucratif, quoique pénible» y retient les négociants : les devoirs de leur emploi obligent les fonctionnaires et officiers à y résider pendant quelque temps; mais tous seraient prêts

à s'en éloigner au premier appel, et ceux qui ont connu Magaeacki et Yokobama ne parlent qu'avec dédain de Hakodadé, le troisième et le moins important des ports japonais ouverts au commerce étranger. Nous le quittâmes le 9 décembre, n*emporlant qu'un seul bon souvenir, celui de Tbospitalité des étrangers que nous y avions rencontrés. Le prochain but de notre voyage était Yokohama. Aucun accident ne signala notre traversée; nous débouchâmes facilement dn détroit de Tsoungar, et après avoir longé pendant trois jours la côte orientale de la grande Ile de Nippon, nous entrâmes, au milieu de la nuit du 13 décembre, dans la baie de Yédo, au fond de laquelle se trouvent Yokohama, Kanagava et Tédo, sièges principaux des relations politiques et commerciales de l'Occident avec l'empire de Japon.

CHAPITEE VI.

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