LE PARTI BU PROGRÈS ET LE PARTI RÉAGTI019NAIRE AU 7AP0N
La rivalité entre le prince de Mito et le régent. — Les assassinats. — Den-Kouschki, Vos, Decker, Heusken. — La mort du régent et du prince de Mito. — La rÎTalité entre Ando et fiori. — L'assasainat de M. Hénsken. — La mort de Hori. — L'attaque sur la vie d^Ando.
La rivalité du prince de Mito et du régent se ré- Yeilla avec une nouvelle violence à l'arrivée des premiers négociants européens au Japon. C'était le régent qui les avait appelés, c*était donc lui qu'on devait rendre responsable des troubles que les nouveaux venus allaient exciter. Les agents de Mito, répandus dans tout le pays, déployèrent un zèle fanatique pour soulever le peuple contre les iodjim
(hommes de l'Occident), et ceux-ci, il faut Tavotter,
rendirent leur tâche assez facile.
Les premiers étrangers qui s'établirent au Japon étaient pour la plupart des agents des grandes maisons commerciales que les Anglais, les Américains et les Hollandais possèdent en Chine ou dans les Indes néerlandaises. C'étaient des hommes parfaitement sûrs, et non point des aventuriers dangereux, des chevaliers d'industrie, comme on en trouvait, à l'Age d'or de la Californie, dans l'ouest de l'Amérique; inaiSj s'ils avaient les qualités de la race blanche, ils en avaient aussi les défauts, et surtout cette yanité blessante qui nous rend aussi fiers de notre couleur que peut Têtre de sa naissance le gentilhomme le plus infatué. Beaucoup d'entre eux, anciens résidents des Indes et de la Chine, avaient pris l'habitude de considérer les indigènes comme infiniment au-dessous d^eux ; les plus éclairés et les plus tolérants n'auraient jamais consenti à reconnattre pour leurs semblables des Chinois, des Malais ou des Indiens. Il ne put donc leur entrer dans Tesprit que les Japonais eussent des prétentions fondées à se croire leurs égaux, et qu'ils ne voulussent pas être traités comme Tétaient impunément Indiens et Chinois. En supposant même que les étrangers eussent consenti à se conduire envers les Japonais comme envers des égaux, ils n'auraient pourtant pas réussi à s'en faire des amis. Les idées et les
mœur» de l'Occident et de TOrient diûèrent trop ' entre elles pour que de leur contact il ne résultât pas une collision. On ne doit donc pas s étonner qu'après avoir satisfait un premier mouvement de curiosité les indigènes et les étrangers s'éloignassent 4'roidement les uns des autres.
Le parti réactionnaire du Japon sut habilement exploiter cet état de choses. Les déclamations de Hito contre les tadjins et contre le régent, qui les avait introduitSi furent bientôt dans le cœur et sur les lèvres d'un grand nombre de Japonais. Le bas
peuple, c'est-à-dire les luarcliLiiids, les artisans, les
domestiques, ne prenait pas grand souci de ce qui se passait, ou, s*il se trouvait en relations avec les étrangers, il ne pouvait manquer d*ètre satisfait de ces nouveaux arrivants qui lui apportaient travail et richesse; mais la nombreuse aristocratie du Japon, les princes et les serviteurs des princes, les fonctionnaires, soldats et prêtres, en un mot la caste des samourais^ qui, pendant des siècles, avait opprimé le peuple et était habituée à recevoir les marques du plus grand respect, cette caste s'indignait de voir son autorité méconnue par des intrus dont le mauvais exemple menaçait de corrompre tous ceux avec lesquels ils se trouvaient en contact.
« Les étrangers, disaient-ils,ne sont \vds lescf^rs amis que MM. Dunker» Elgiu, Gros et Harris nous
avaient annoncés; ce sont des fonctionnaires orgueilleux et froids, des marchands intéressés et rapaces, des matelots grossiers et débauchés. Il est vrai que tous paraissent forts, hardis, habiles, que beaucoup d'entre eux se montrent d'excellents artistes et artisans; mais, à part quelques rares et honorables exceptions » ils semblent totalement dépourvus de mansuétude, de bienveillance, de politesse, d'égalité d'humeur, de toutes ces grandes et belles qualités qu'on doit considérer comme les attributs essentiels d'un homme vraiment civilisé. Toujours occupés, agités, passionnés, ils veulent entraîner tous ceux qui les approchent dans ce rapide tourbillon si contraire aux goûts d*un homme bien élevé.
c Malgré leurs beaux navires, leurs machines
merveilleuses, leurs armes excellentes, il faut partager l'opinion des Chinois, qui les regardent comme des démons ou des barbares. Depuis le jour nélaste où ils ont foulé le sol japonais, c'en a été fait du bonheur et de la paix de Fempire. Périls, craintes et souffrances naissent où ils posent le pied; tout ce qui a été cher et sacré aux Japonais risque de périr où règne leur désasU euse influence. Dans leurs propres maisons, les Japonais ne sont plus les mattres. Les étrangers s'y introduisent selon leur bon piai^r, touchent à tout ce qui excite leur indiscrète euriosité» et ne prennent pdnt garde aux
ennuis que cause leur présence. Si on les accueille poliment, ils regardent cette manière de les traiter comme une invitation à reyenir, et finissent par dianger en établissement public la maison d*un paisible citadin. Si on tente de les éconduire, ils se jG&ehent. fin vérité, un Japonais de la plus basse classe a plus de tact et de délicatesse que^ n'en montre un étranger.
« Dans les établissements publics, les mauvaises laçons des Européens les rendent encore plus désagréables. Leur présence suffit à rendre le séjour d'une maison de thé (lieu de plaisii) iiibuppoi table à tout Japonais bien élevé. U n'y a pas une de ces maisons, soit à Nagasacki, soit à Yokohama, dans laquelle les étrangers ne se soient battus entre eux ou avec les gens du pays. Plusieurs personnes inno* centes ont été blessées, quelques-unes tuées au milieu de ces rixes. '
« La présence des étrangeis n'est pas seulement un défi constant à la dignité des Japonais, elle porte aussi gravement atteinte au bien-être du pays. La paix profonde qui, durant des siècles, a fait le bonheur de l'empire va se rompre. Guerre civile et guerre étrangère deviennent inévitables. Grâce à la politique du régent, le Japon se trouve dans la même situation où s'est, en 1842, trouvé la Chine, situation qui a exposé le Céleste-£mpire à tant de désastres. Déjà ^avenir sombre qui se prépare
anéantit toute conliance ; les bonnes et iaciles relations d'autrefois n'existent plus, les créanciers près** sent ieui â débiteurs, les capitalistes retirent leurs fonds, le commerce languit, et les rares affaires conclues avec' les gens d'Europe lui ont plutôt nui que profité. Ceux-ci ont importé de Targent qui a servi seulement à augmenter la richesse de marchulids déjà nclies et à corrompre quelques-uns des fonctionnaires en relations avec eux. Ils ont exporté de grandis quantités de soie, de Llié, d'étoffes, de meubles, et ont par là rendu deux ou trois fois plus chers des articles de première nécessité. Des personnes accoutumées à l'aisance se voient réduites à la gène, et les officiers subalternes s'imposent les plus dures privations pour soutenir en public le rang quMls occupent ^
« Un autre danger pour l'empire, c'est que les relations avec les étrangers n'ont lieu que dans les provinces du taïkoun. Celui-ci accroît ainsi ses revenus de telle façon que sa puissance devient dangereuse pour tous les autres princes ; il réunit des forces militaires en donnant pour raison la nécessité de s'opposer à une attaque de la part des étrangers,
mais il est plus probable qu'il se prépare à achever l'œuvre de son ancêtre Uiéas : réduire les gok*chis à une impuissence complète après avoir contenu le mikado dans l'inaction. On doit s'attendre à tout de la part du régent, même à le voir mendier l'assis^
tance des étrangers pour subjuguer les meilleurs patriotes. »
Ces plaintes amères de l'aristocratie japonaise retentissaient dans le pays tout entier. Il devint pour ainsi dire de bon goût d*abhorrer les étrangers; le peuple suivit l'exemple qui lui venait d'en haut. Quant aux étrangers, ils ne tentèrent aucun effort pour ramener à eux les esprits irrités» et» peu de semaines après l'ouverture des ports de Nagasaki et de Yokohama, il fut évident que les Japonais et les Européens étaient séparés par des barrières infranchissables. Le prince de Wilo triomphait; il ne songea plus qu'à perdre entièrement de réputation le régent Ikammono-Kami et à expulser les étrangers. De graves événements allaient être le résultat de ce double dessein. «
Le 25 août 1859, deux officiers russes furent assassinés en plein jour dans une des nouvelles rues de Yokohama. Le 6 novembre suivant, on massacra le domestique du consul de France dans la même ville. Le S9 janvier 1860, Den-Kouschki, l'interprète du ministre anglais, fut poignardé à la légation de Yédo» au pied même du m&t qui portait le pavillon britannique. Quelques jours plus tard, le 20 février^ MM. Vos et Decker, capitaines hollandais, furent hachés en morceaux dans la rue de Yokohama où avaient péri les ofticiers russes. Tous ces crimes demeurèrent impunis. La voix publique désignait
13ft UN VOYAGE
comme les meurtriers des agents du prince de Mito. C'était lui en effet qui pouvait en retirer le plus grand bénéfice, car il espérait que l'Angleterre, la France» la Hollande et la Russie rendraient la cotir de Yédo responsable des crimes qui s^élaient commis sur les domaines du taikbun. Il se trompait : TAngleterre et la France, comprenant ce qui se passait et ne se souciant pas d'entreprendre une guerre coûteuse tant qu'il restait un prétexte honorable de maintenir la paix, se contentèrent d'ordonner à leurs ministres; MM. Alcock et du Ghesne de BeUecourt, de faire entendre d'énergiques protestations. Le prince de Mito résolut alors de prendre la voie la ^ plus courte pour se débarrasser de son antagoniste. Peu de jours après Tassassinal de MM. Vos et Decker, et lorsqu'il parut démontré que ce nouveau crime ne susciterait pas plus que les autres des embarras au gouvernement du taïkoun, le prince de Mito réunit quelques-uns de ses confidents et leur fit comprendre qu'ils mériteraient bien de la patrie» s'ils parvenaient à la délivrer du régent. Ces insinuations turent aisément comprises. Les coniidents du prince choisirent parmi ses sujets quelques méconteius auxquels ils transmirent les désirs de leur maître; un certain nombre de fanatiques, entre lesquels se distinguait particulièrement un ancien oilicier du prince de Satzouraa, s'unirent aux premiers conjurés, et bientôt ils se trouvèrent en
AUTOUR DU lÂPON. 135
nombre safflsant pour exécuter leur projet Ils fie
rendirent alors à Yéclo, où ils arrivèrent le 20 mars et s'établirent dans une maison de thé ^ du fiiubourg mal famé de Sinagava. Ayant appris que le régent irait le 24 mars rendre visite au taikoun, ils résolurent de l'attaquer an moment où il traverserait la rue qui séparait son palais de celui du sou« verain» Bien qu'ils ne fussent que dix-sept, ils ne reculèrent pas devant la crainte d'avoir à combattre son escorte» composée de cinq cents hommes bien armés. Le matin du 24, réunis de bonne heure dans la grande salle de la maison de thé, ils firent un repas solennel, jurèrent d'aller sans hésitation
jusqu'au lieu de leur entreprise, et chacun d'eux accepta le rôle qui lui fut assigné; puis ils se donnèrent rendez- vous sous le portail d!un palais devant lequel devait passer le cortège, et s'y rendirent par petits groupes de deux ou trois hommes/
La journée était froide et sombre; la neige et la pluie ne cessaient de tomber, et dans les rues presque désertes qui entourent le château on ne
1. L88 étrange» ont pris l'habituds de comprendre sous la' dénomination de maUm» de la plupart des lieux publics où se réunissent les Japonais. Les maisons de thé proprement dites ou teha^ag sont des établissements ressemblent à nos cafés. Les djvtO'iM de Sinagava au contraire sont des lieux de dé- « bauche qui servent de rendez-vous à la jeunesse déscnuvrée de Tédô. Les rixes y sont trés-fréquentes, et c'est là que se trament • d'ordinaire la plupart des crimes commis dans la capital».
rencontrait qoe quelques soldats et fonctionnaires
marciiaut à la hâte, enveloppés de leur grand manteau en papier huilé, fin s*anrètant dans le lieu convenu d'avance, les conjures parurent chercher un abri contre le mauvais temps et n'éveillèrent pas de soupçons. A onze heures, voyant arriver les porteurs de piques et de hallebardes qui précèdent d'ordinaire les cortèges princiers, ils se préparèrent à l'attaque. Le norimon^ grand palanquin du régent, s'avançait lentement, porté par seize hommes, entouré d'une double file de gardes du corps et suivi par les écuyers ainsi que par les officiers de la maison du prince. A Tinstant où il arrivait à la hauteur du portail, le chef des conjurés donna le signal, et les dix-sept se ruèrent sur le noriman^ enfonçant la hgne des ^Mrdes et renversant les porteurs. Le palanquin tomba lourdement à terre, et le régent passa la tète par la portière pour demander son épée; mais au même instant un premier coup de sabre le renversa sur les coussins, d*auf res coups achevèrent de lui ôler la vie, et l'officier de Satzouma, lui ayant coupé la tèle, s'enfuit avec ce tro* phée pendant que ses complices protégeaient sa retraite. L'escorte du régent n'avait rien pu pour le défendre; les gardes, embarrassés dans leurs grands manteaux, n'avaient pas encore eu le temps de tirer leurs épées que déjà le crime était consommé. Aussitôt remis de leur surprise, ils attaquèrent les
meurhriers avec fureur; un sanglant combat eut lieu, une Yingtaine de soldats furent tués, cinq conjurés périrent les armes à la main, deux s'ouvrirent le ventre^ pour éviter d'être prisonniers , et quatre furent pris vivants; les autres s'échappèrent, et paiiiii eux rofficier de Salzouma, qui porta la tête du régent au prince de Mito. Celui-ci la fit exposer pendant tout un jour sur une place publique avec cette inscription : c Ceci est la tête du traître Ikammono-Kami. » Il l'envoya ensuite à Kioto, la capitale du mikado, où elle fut également exposée pendant plusieurs heures sans que les officiers de la ville osassent mettre obstacle à cette cruelle bravade. Rapportée ensuite à Yédo, la tête du régent fut lancée dans la cour de son palais pendant une nuit obscure. On Ty ramassa le lendemain matin, décomposée et méconnaissable, entourée d'un linge sur lequel se trouvait reproduite Tinscription : « Ceci est la tète du trattre Ikammono-Rami. »
La nouvelle de l'assassinat du régent se répandit promptement dans le pays; beaucoup blâmèrent l'attentat, mais fort peu plaignirent celui qui en avait été la victime. C*était Ikammono-Kami qui avait appelé les étrangers, cause des troubles présents et des dan;i:crs à venir; son ambition et sa puissance l'avaient fait en générai craindre ou haïr; il était peu estimé, il n'était aimé que de ses proches parents et de ses amis intimes : ceux-ci juré-
renl de venger sa mort et ne tardèrent pas à tenir leur serment Quelques mois plus tard« le prince de Mito fut assassiné par un officier d'Ikammono- Rami qui avait pénétré dans son palais déguisé en ouvrier, et qui l'abattit d'un coup de hache un jour qu'il se promenait seul au jardin. Le meurtrier s'ouvrit immédiatement le ventre, et l'on trouva sou cadavre à côté de sa victime.
Ainsi se termina la longue rivalité du dernier régent et du grand gosanké, les représentants les plus éminents des partis progressiste et conservateur du Japon contem p orain * .
Après ia^ort du régent, la politique libérale eut« un chaleureux défenseur dans le ministre Ândo^
1. Je dois faire pbsenrorid que quelques personnes assez liien infonnées prétendent que le prince de Mito n*est pas mort, et qu'il- se cache pour se soustraire à la yengcance des amis du régent. Cette opinion peu yraisemblable ne peut pourtant être tout à fait rejetée. Quoi qu'il en soit, depuis la mort du régent, on n'a plus entendu parler de Mito; ses soldats, débandés et répandus par tout le Japon, y sont connus et redoutés sous le nom du lo)ii>u>s de Mito (hommes sans emploi). La plupart des renseignements relatifs à la rivaiilé entre le prince de Mito et le régent Ikammono-Kami ont été, avec une wive complaisance, mis à ma disposition par M. du Chesne de BeUeoourt, ministre de France au Japon. Ce fonctionnaire, qui habite Yédo etTokohama depuis quatre ans, a travaillé avec une ardeur infatigable à réunir tous les documents relatifs au système féodal et à l'histoire contemporaine du Japou. 11 possède à ce sujet des renseignements très-curieux dont ],i publication jettera quelque jour une vive lumière sur la situation politique du Japon.
Ttousimano-Kami, membre da conseil des cinq;
mais le parti opposé, quoique compromis par les violences du prince de Hito, resta le parti popu* laire et conserva une influence assez grande pour faire rentrer au conseil le ministre réactionnaire Vakisakou, un allié intime, comme on le sait, du prince de Hito« Vakisakou justifia la confiance de * ses amis en s'opposant à toutes les mesures présentées par son collègue An do. Ali n de fortifier sa situation, il appela auprès de lui un homme d'une rare intelligence, d'une admirable habileté et d*un patriotisme à toute épreuve : c'était Tun des signataires du traité conclu avec le gouvernement britannique, Hori-Oribeno-Kîiini. Descendant d'une des plus anciennes familles du Japon, attaché aux idées et à la fortune de Mito et de Vakisakou, Hori avait, dans plusieurs occasions, servi leurs desseins : s'il était enti'é au comité des négociations, chargé spécialement de préparer les traités avec les puissances étrangères, il n'avait eu d'autre but que de se flaire riiistrumenL de la politique hostile aux Européens, et, grâce surtout à son adresse, les traités conclus renfermaient certaines clauses restrictives qui devaient plus tard causer des embarras sans fin aux représentants des puissances occidentales.
Depuis Touverture du pori de Yokohama, Hori avait rempli dans cette ville les fonctions de gouverneur, et s'était trouvé en. restions constantes
avec les ministres et les consuls étrangers. Voyant toujours en eux des adversaires et non des amis, il s'était étudié à lasser leur patience par son calme et par sa froideur dédaigneuse, qui s'alliaient, du reste, à une exquise politesse. On pouvait le voir passer chaque jour dans les rues de Yakohama, lorsqu'il se rendait à la salle du conseil, monté sur un cheval mao^nifiquement harnaché ou étendu dans sa grande litière. C'était un homme âge de quarante ans environ, d'une taille ramassée, mais hien proportionnée ; il avait le teint hilieux ; ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire. Il était impossible de le voir sans reconnaître en lui tous les signes d'un caractère inflexible. Il affectait un soin extrême de sa personne et se faisait remarquer par l'élégante simplicité de son costume et le choix de ses armes*.
Quelle que fût cependant ratlitude polie et cahne du ministre japonais, les rapports des représentants de TEurope avec lui devinrent de plus en plus dif-
1. Les Japonais attachent un grand prix à leurs aimes. Un noble ruine vendra tout ce qu"il possède avant de se priver de ses deux salires, héritage glorieux qui lui vient de ses pères et signe distinclif de sa uais^ance. Dans beaucoup de maisons, on trouve de vieilles armes qui pendant plusieurs générations ont passé de père eu fils, et pour lesquelles chaque membre de la faiiiiile professe un culte presque religieux. On montre ces armes enveloppées d'étoffes précieuses, on en raconte avecorgueU la sanglante histoire ^ et un ami de la famille considère la per-
ficiles lorsque sa haine contre les étrangers, qui nV
vail été en principe que ïeiïei de son patriotisme, se fut encore accnie de ses griefe particuliers. Après l'assassinat de Den-Kouschki, ririlcrprôte de la légation anglaise, M. Alcock voulut que des funérailles solennelles témoignassent de ses regrets pour la perte de ce ûdèle serviteur, et il exigea que Hori assistât au convoi. Den-Kouschki était un Japonais de basse extraction, et Tidée de lui rendre les der-* niers devoirs blessait au plus vif de son amourpropre le noble Hori^; mais M. Alcock, dans sa
mission de les toucher comme une marque de haute confiance. Bn recevant Tarme des mains de son propriétaire, il se mettra à genoux, s'inclinera profondément et la portera respectueusement à son firent avant de Texaminer. C'est une grave insulte que de dire à un noble que ses armes sont mauvaises, et toucher celles qu*il porte d'une manière irrévérencieuse est un outrage qui ne peut être lavé que dans le sang de celui qui I^a commis.
1. Les différentes classes de la société japonaise, sans être aussi rigoureusement séparées les unes des autres que le sont les castes dans llnde, ne se rapprochent cependant pas autant que les diverses classes de la société européenne. Si un homme du peuple parle à un noble, c'est à genoux; il doit le saluer partout où il le rencontre, qu'il le connaisse ou non. H est interdit sous des peines sévères aux mendiants, mxhettas et aux christans, d'entrer dans la maison d'un laboureur ou d un marchand. La société japonaise comprend plusieurs subdivisions; voici les principales qu'il suffira d'indiquer brièvement :
1" Les noblea {saiiwurvi's). — Sous ce nom se rangent : la maison du mikado, — les hauts luiiclionuaires de la cour de Kioio, — les dix-huit grands dai'mios, gok'chiSf ou pairs du Japon, — le tathoutif — les yosankés et les gosankias, mem-
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juste irritatiQn, ne tint pas compte de ces suscep*-
tibililés. La présence du gouverneur de Yokohama devait témoigner de Thorreur que la cour de Yédo
bres de la famille du taikotin , ^ les troia cent quarante-quatre petits daimiosy Yassanx du taïkoun, ^ les o*hounjo9 OQ hauts fonctionnaires des cours des daimios et du taîkoun, — les yakounineSf fonctionnaires et soldats de la maison des funnces, — les lonàist, hommes nobles qni se trouvent sans emploi. — Un o-bounjo est en même temps un ^akounlne ; mais tous les yakounines ne sont pas des o-bou^jos. Un p-bounjo de même qu\in yakounine, en perdant sa place» devient un tonioe* Tous les nobles, depuis le mikado jusqu^au lonine, portent deux èpées.
2* les Uitféf ((o-fcm). — Dans ce groupe ^Surent les prÀres, qui ont le droit de porter deux épées, et Us médecins. — On trouve parmi les médecins des hommes nobles de naissance >et qui conservent slors le droit de porter deux épées. — Les médecins d^extraetion bourgeoise ne portenl des armes* que lorsqulls sont en voyage.
3* La Umrgeoiiie, — On range parmi les bourgeois les agriculteurs et fermiers, les artisans, les marchands, les pêcheurs et matelots*
Ainsi se composent les trois classes qui forment Tensemble de la société japonaise : les nobles,— les lettrés,— les bourgeois. On en exclut comme des parias les mendiants ou kotsedjikis^ les hettas et les christans. Il faut dire cepondaat quel e^i le sens de ces dénominations.
Lps kotscdjikiii (mendiants) sont di\'isés en quatre classes dont chacune reconnaît un cliei" qui demeure à Yédo. — Les hettas ^ hommes du peuple qui travaillent le cuir et versent par état le san^^ des animaux, demeurent en dehors des villes, sont regardés comme impurs et sont gouvernés par un roi, dansai' man, qui réside à Yédo et paye un fort tribut au taïkouu. — Les christans, descendants des aucieas chrétiens, sont conflnés dans un quartier de Yédo, à peu près comme les juifs l'étaient dans les villes du moyen âge. — Les mendiants, les hettas et les christans ne peuvent se marier qu entre eux.
ressentait pour le crime dont la légation anglaise avait été le théâtre* Hori fut obligé de céder et d'accomplir un acte qui l'abaissait aux yeux de Taristocratie et du peuple ; sa haine contre les hommes de l'Occident grandit de toute riuimiliation qail Tenait de subir* Tel était Tailié que Yaliisakou appelait auprès de lui pour Topposer, en qualité de gouverneur des affaires étrangères^ à Ando, le ministre du même département. ^
Les représentants de TËurope ne traitent directement avec les membres du conseil des cinq que lorsqu'il s'agit d'affaires importantes; pour les transactions ordinaires, ils se mettent en relations avec les gou'oernmr$ de» affaires étrangères, qui ont rang de sous-secrétaires d'État et qui peuvent être considérés comme les envoyés plénipotentiaires du conseil. Hori voyait donc Irès-fréquemraent les fonctionnaires étrangers, et à Yédo, comme à Yokohama, il se conduisit avec eux de façon à empêcher tout rapprochement intime. MM. Aicock et du Chesne de Bellecourt, de leur côté, observé* rent envers lui, comme il convenait à leur position, la froide politesse dont Hori ne s'écartait pas; maiSi parmi les fonctionnaires plus jeunes, il s'en trouva un qui ne fit aucun cas de la réserve que Hori mettait dans ses rapports avec les étrangers, et qui Tac* cueillit invariablement avec une familiarilé blessante pour la roideur du personnage japonais^ bien
que celte familiarité ne lût jamais poossée jusqu'à l'oubli des convenances. Ce fonctionnaire était HeDri-Jeâii Heusken, secrétaire de la légation américaine à Yédo . Dès sa première conférence avec Hori, sa constante bonne humeur déplut au gouverneur deâ affaires étrangères, qui, comprenant l'impossibilité de pousser à Firritation ou à Timpatience un homme aussi mattre de lui-même, é?ita autant qu'il le put de se retrouver en sa présence.
Vers la fin de l'année 1860, Heusken reçut une lettre de Hori, ou plutôt un avis impérieux, qui lui enjoignait de cesser ses promenades nocturnes dans Yédo. Les rues de la capitale, prétendait Hori, n'é« taient pas parfaitement sûres, et puisqu'on rendait le gouvernement japonais responsable de la sécurité des étrangers, c'était à eux de se soumettre aux uiesures de précaution que le gouverneiuent croyait nécessaires. Cette demande était juste, mais le ton en était si acerbe que Heusken fut entratné à y faire une vive réponse, disant qu'il sortirait quand bon lui semblerait, et qu*il saurait se défendre contre quiconque oserait s'en prendre à lui. Avant d'expédier sa lettre, il la communiqua à son ami M. Polbbroeck, consul de Hollande à Yokohama, qui, la jugeant trop violente, lui conseilla de la supprimer ^ Malheureusement ce sage conseil ne fut
1. M. Polsbroeck, le plus ancien résident étranger au Japon ^
pas écouté, et peu de jours après, le 19 janvier 1861^ M. Heusken était mortellement frappé en sortant le soir de Tambassade prussienne.
Tout ce qu'on a pu apprendre depuis lors sur cet infâme guet-apens lend à prouver que IIoi i en fut rinstigateur. Au commencement de janvier » dans une conférence avec son chef» le ministre Ando, à laquelle assistaient, selon Thabitude» un grand nom* bre d'officiers subalternes» il avait montré une irri-latloa qui coiUiastait étrangement avec son caiuie habituel. Ando , mettant à proiit cette disposition d'esprit de son antagoniste , s'était appliqué par seS réponses à l'irriter encore davantage. Hori avait parlé avec violence contre les étrangers et surtout contre Heublien, le plus dangereux de tous , parce qu*il savait la langue du pays et qu'il possédait sur la situa lion acLuelle des coniiaissances qui pouvaient devenir iunestes au Japon; il avait regretté que» suivant le conseil du prince de Mito, l'on n'eût pas exterminé les étrangers lorsqu'ils étaient encore en petit nombre, et il avait demandé que le conseil des cinq avisât aux moyens de mettre hors d'état de
et qni, dans tes lelatiODS si difficiles avec le geuvemeneiit de ce pays, a toujours fkit preuve d'un tact parbit, me répéta à plusieurs reprises qu'après avoir lu la lettre de Heusken il lui dit ces propres paroles : « Hori deviendra votre ennemi mortel, si vous lui envoyez une telle lettre. £crivez-luitoat ce que vous voudrez, mais faitesrle d'une manière conforme au code de la politesse* japonaise, n
nuire ceux qui étaient le plus à craindre : le minisire anglais et le secrétaire américain. À ces paroles, Ando s'était levé; il avait vivement blâmé celui qui venait de les prononcer , en ajoutant que ces actes violents dont on osait parler précipiteraient le pays dans une guerre désastreuse, et qu'il Aillait être mauvais patriote, mauvais Japonais pour s'exprimer comme Uori venait de le iiaire. Hori n'avait rien répliqué, il s*était levé sombre et silencieux, et ainiit quitté la salle. sans avoir demandé la permission de se retirer. Revenu dans son palais, il avait fiiit coniiuitre à ses amis rassemblés son dessein bien arrêté de mettre tin à une vie déshonorée ; puis il s'était revêtu de ses habits de cérémonie, avait fait retourner les nattes de sa maison, dicté ses dernières volontés, et, ces préparatifs de son suicide étant terminés, entouré de ses femmes, de ses enfants et de ses meilleurs amis, il s'était ouvert le ventre*.
1. Ce serait une erreur de eroire que le suicide est bien fréquent au Japon. U y est peat*étre plus rare qu'en France; nais, loin de se cacher, il s'y entoure d^un éclat solennel. Un Japonais ne se tuera pas par chagrin, d'amour^ par désespoir, à la suite d*un revers de fortune on d'un mécompte d*ambltion; mais a-t-il été gravement insulté, s'est-il rendu coupable d'une action qui pourrait entraîner son déshonneur ou celui de sa famille, il se décide à mourir, soit pour appeler la vengeance sur la tète de son ennemi, soit pour foire voir que, s'il a été assez lûble pour commettre un «rime, U lui reste la force d'accepter une expiation héroïque. Souvent le suidde doit être considéré comme une sorte de justification d*un acte que la loi
La mort de Hori avait eu lieu le 10 janvier. Quelques jours plus tard, Ando avait été assailli par cinq bandits, et ne leur avait échappé qu'en mettant l'épée à la iiialu et en se défendant vaillamment. Le 19 suivant, M. Heusken avait été tué. La coïncidence de ces événements fit présumer que Hori avait recommandé aux siens de le venger.
condamne. Ainsi l'assassin du pi mce de Mito se tue non parce qu'il a commis un crime, mais pour montrer qu'au nombre des amis du régent il se trouve des homn es qui ne craignent pas de payer du prix de leur sang la vie de leur ennemi. Un homme qui veut s'ôter la vie rassemble sa famille et ses amis, et leur communique son dessein. Rarement on essaye de Ten dissuader. Puis il fait retourner en signe de deuil les nattes de sa maison, revêt un costume d'apparat, dicte ou écrit ses dernières volontés, prend au milieu des siens un repas solennel, et se rend à la grande ï^aiie de sa maison. Là il se met à genoux. Ses femmes et ses enfants se in mient derrière lui, son fils aîné et son meilleur ami sont à sa droite et à sa gauche. Il tire son sabre, le porte d'un geste lent et réfléchi à son front, et entonne un chant lugubre auquel se joignent ceux qui l'entourent; enfin il saisit l'arme des deux mains , et d*un seul coup il s'ouvre les entrailles. Un tel acte, accomfili avec une telle fermeté, n'a rien de commun avec le suicide tel que le connaissent les sociétés occidentales. J'ai vu au grand théâtre de Nagasacki la représentation de la scène que je viens de décrire, et qui, au dire des assistants japonais , donnait une idée exacte des procédés suivis pour cette grande expiatioa, nommée harra-kiri ou s^-kou*