LI PARTI DU PROGRES £T L£ PARTI H£ACTI0NNAIR£ AU JAPON
Les ministres de France, d Angleterre et des Pays-Bas quittent Yédo. — Leur rentrée dans la capiiaie. — Voyage de M. Alcock à travers le Japon. — Attaque sur la légation anglaise. — Les po ivoirs respectifs du mikado et du taïkoun. — Les lois de Gon<jpnsama. — Rivalité entre le taïkoun et le mikado. — Situation du Japon en 1863.
Le meurtre de M. lieusken marque une nouvelle phase dans l'histoire des relations entre les puissances étrangères et le Japon. La patience de nos représentants était & bout, iiin quelques mois seulement, plusieurs personnes avaient péri assassinées dans les grandes rues de Tédo ou de Yokoiiauia, et soit complicité , soit impuissance , le gouvernement japonais n*avait pas découvert ni puni les meur-
triers. Qu'il fût complice des crimes, on qu'il ii*eût
pas la force de les empêcher, il était coupable. « Aux yeux du monde entier, lui écrivait M* Alcock, chaque gouvernement est responsable du maintien des lois qui protègent la vie el la propriété» > La cour de Yédo ne pouvant ou ne voulant pas maintenir ces lois, les représentants de l'Angleterre, de la France et de la Hollande, MM* Alcock, du^Gheâne de Bellecourt et de Wit, se crurent auturii^és à changer la nature de leurs rapports avec le gouvernement japonais : ils quittèrent la capitale, dans laquelle ils avaient résidé jusqu'alors, et se rendirent à Yokohama, où, protégés par les canons de leurs vaisseaux, ils pouvaient vivre dans une sécurité relative. Le ministre américain, M. Townsend Harris, resta à Yédo, protestant ainsi contre les mesures adoptées par ses collègues. Sa conduite amena entre lui et H. Alcock une violente discussion, à la suite de laquelle les représentants des puissances étrangères se partagèrent en deux camps* Cette division rendit plus difficile encore notre attitude vis-à-vis du gouvernement japonais* MU. Alcock et du Ghesne de Bellecourt accusaient-ils le talkoun , M. Harris semblait se faire un devoir de le détendre. Cet état de choses eut ses conséquences naturelles : les Japonais ne tardèrent pas à regarder M. Alcock comme leur adversaire le plus acharné, et M. Harris comme un défenseur et un ami. Tandis que le ministre an-
glais» malgré ses éminentes qualités, malgré les
nombreuses preuves qu'il donnait de son impartialité dans le règlement des différends survenus entre les Anglais et les indigènes, voyait de jour en jour s'accroître contre lui Tanimadversion générale» son collègue d'Amérique gagnait la popularité , en même temps qu'il faisait de rapides progrès dans la confiance des hauts fonctionnaires.
H. Alcock ne fit rien pour ramener à lui Topinion. Vivement blessé dans son orgueil national et dans ses sentiments personnels, car il avait eu pour le malheureux Heusken une affection toute particulière, il insista avec une fermeté impérieuse afin que satisfaction lût donnée aux nations occidentales pour les nombreuses offenses qu'elles venaient de subir. MM. du Ghesne de Bellecourt et de Wit appujèrent ses demandes, et le gouvernement japonais fut obligé de s*y soumettre. On convint donc que les temples de Todengi, Sal-Kaïgi et Ghiogi, sièges des légations anglaise, (française et hollandaise, auraient à Tavenir une garde nombreuse de soldats japonais, {>ayés et entretenus par la cour de Yédû, afin de protéger la vie de nos ministres. On convint aussi que le taïkoun inviterait les envoyés étrangers à revenir dans la capitale , leur préparerait une entrée solennelle et leur ferait rendre le salut royal par les canons des forts.
Nos ministres avaient beaucoup insisté sur cette
dernière condition. Us voulaient ainsi» par une démonstration extérieure, prouver à la population que les puissances européennes étaient assez fortes pour contraindre le gouvernement à les traiter avec respect; mais Tasluce de la cour de Yédo rendit illusoire cette partie du programme. La veille du jour
où devait avoir lieu rentrée solennelle, Fexercice du canon commença dans les forts désignés pour rendre le salut à nos ministres ; U continua le len» demain, et pendant vingt-quatre heures on entendit les salves répétées de rartillerie. Les coups de canon tirés au mooient où MM. Alcock et du Chesne de fieliecourt entraient dans Yédo se confondaient , pour les habitants de la capitale, avec les feux d'artillerie qui les avaient précédés, tandis que nos représentants y voyaient un honneur, et en supputaient le nombre pour juger si rien ne manquait à l'exécution de la convention arrêtée. Au prix de quelques livres de poudre, le gouvernement japonais leur avait donné satisfaction sans se compromettre devant ses sujets, et M. Alcock put é^^rire au cabinet britannique ; « Je suis persuadé que les circonstances qui ont accompagné ma rentrée dans Tédo sont très-favorables au maintien de relations pacifiquement amicales avec le Japon, et que ma sécurité personnelle ainsi que celle de mes collègues ne courront plus les mêmes risques que par le passé. » Les ministres européens ne connurent que
beaucoup plus tard la supercherie dont ib avaient
été les dupes, et il n*était plus temps alors d'en obtenir réparation.
Cependant la cour de Yédo commençait à comprendre que ses intérêts étaient liés avec ceux des étrangers ; elle les avait admis au Japon^ et se trouvait obligée de les y maintenir. Le parti réactionnaire, dont elle avait brisé le système politique» était resté son irréconciliable ennemi, et, après avoir hésité quelque temps entre lui et le parti progressiste, le talkoun reconnut la nécessité de revenir aux idées libérales inaugurées par le gotdiro. Dès lors se forma contre lui, et en même temps contre les étrangers, une vaste conspiration qui avait pour chefs le prince de Satzouma et le jeune prince de Kanga. Leur but, ouvertement avoué, fut de renverser le gouvernement en suscitant la guerre civile ou la guerre étrangère. Ils avaient Tespoir de soulever entre les Occidentaux et les Japonais des querelles si graves, qu^un conflit deviendrait inévitable, ils regardaient comme facile de chasser les étrangers après avoir détruit le gouvernement qui les protégeait. La cour de Yédo fut donc [)la( éc dans la posifion la plus embarrassante deux années après nous avoir ouvert le Japon. Elle agit dans ces circonstances avec sagesse, et si Torgueil national rempècha d'abord de se mettre sous la protection de ses alliés occidentaux et d'arborer franchement
154 UN TOTÂGB
le drapeau du progrès» la violence de ses ennemis
Ja força bientôt de renoncer à tout subterfuge et de . se déclarer tout haut contre le parti réactionnaire.
Au nombre des mécontents qui fourmillaient alors au Japon se distinguaient» par leur sauvage fanatisme^ les anciens serviteurs du prince de Mito et du gouverneur Hori-Oribeno-Kami. Ils parcoururent Tempire dans tous les sens» excitant les populations à la révolte contre le gouvernement du taikoun» exagérant ses fautes» lui prêtant des inten* tions hostiles à Tindépendanee des princes japonais, et montrant la nécessité de le renverser. Le moyen le plus prompt pour atteindre ce but était» selon eux, de l'engager dans une guerre contre les étrangers. Ceux-ci dcTcnant tous les jours plus exigeants et plus impérieux , il fallait leur porter des coups sensibles» et ils demanderaient alors une satisfaction telle que le talkoun serait obligé de la refuser ; ce refus ferait infailliblement éclater la guerre*
Sans doute la cour de Yédo eut connaissance de ce qui se passait, car elle prit des mesures extraordinaires de précaution pour protéger la vie et la propriété des étrangers qui, sur la foi des traités» étaient entrés en rapport avec le Japon. Yokohama fut entouré de fossés et de canaux» destinés à isoler du reste de l'empire les établissements où résidaient les commerçants occidentaux. A chaque entrée de la ville, on vit s'élever des postes occupés par des
gardes japoiiais, et devant lesquels personne ne pouvait passer sans faire connattre Tobjet de son voyage h Yokohama. La surveillance s*exerçait avec un soin particulier lorsqu'il s'agissait d'un samou^ rdi^; pour circuler dans la ville étrangère, tout umoural était obligé de se munir d*un fovi^^ espèce de passe-port, qu'il devait attacher à la garde de son épée; celui qui négligeait de prendre ce sauf-conduit s'exposait à être immédiatement arrêté par la police de Yokohama. A Yédo, foyer de la conspiration anti-étrangère, on poussa les mesures de précaution plus loin encore. Le taikouo ne se contenta pas de mettre pour ainsi dire les légations en état de siège ; tous les membre de ces légations devinr^t l'objet d'une surveillance incessante. Ils m pouvaient faire un pas dans la rue, dans les cours mêmes de leurs habitations, sans se trouver entourés d'hommes armés qui, & pied ou à cheval, les accompagnaient partout et ne ies perdaient pas un instant de vue.
Ces dispositions, adoptées par le gouvernement du taïkoun» n'avaient d'autre cause sans doute que d'excellentes intentions à l'égard des Occidentaux ; cependant elles offusquèrent ceux-là mêmes qu'elles voulaient protéger. Les commerçants de Yokohama se plaignirent de ce que la surveillance aux portes