YOKOHAMA
Premier établissement des étrangers. ^ Le port et le paysage. — Divisions de la ville : le quartier franc ; le quartier japonais ; Bitaen et le Tankiro. — Vie des résidants étrangers. — Le champ de courses. — Le cimetière. — Les domestiqnes : Gomprador, Kotzkol, Betto, Homba, Scinde. — Esprit de la communauté étrangère. — Ia ville japonaise. — Notices sur le commerce de Tocdiama. — Une féte au Yankiro.
Le golfe de Tédo est d'un aspect grandiose : il s étend du nord au sud sur une longueur de trentequatre milles» et contient beaucoup d'excellents'
ports, f)rirmi lesquels ceux de Yokohama, de Kanagava et de Yédo proprement dit sont visités sans cesse par les navires étrangers. Après avoir dépassé un groupe nombreux d'îles et dllots» on entre dans
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le golfe en laissant à droite le cap Souvaki, et à gauche le cap Sagami. Cette entrée a neuf milles de large , mais vers le milieu la mer se rétrécit et n'otire plus qu'un passage de six milles. En avançant un peu au nord et en face de Tilot de Webster, un banc de sable se détache de la côte orientale et barre la mer dans une longueur considérable; c'est un endroit fort dangereux et qui a causé un grand nombre de sinistres maritimes. Au delà, le golfe s'élargit de nouveau, et vers le fond, là où il baigne Yédo, son étendue de Test à Touest n'atteint pas moins de vingt-deux milles. Sur ce point, il ressemble à un lac immense dont les rivages offrent un spectacle des plus pittoresques. Le roi de cet admirable panorama, c'est le pic de Fousi-lania, la montagne sanspmiUe ; elle se trouve à l'ouest du golfe et s'élève à douze mille quatre cent cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer ; c'est un ancien volcan éteint depuis des siècles, et dont les flancs déchirés et bouleversés gardent encore les traces des révolutions dont il a été le thé&tre* Les habitants de l'Ile sont fiers de cette montagne géante, du sommet de laquelle, suivant les légendes, les divinités supérieures président aux destinées de l'empire, et de toutes parts les Japonais s'y rendent en pèlerinage, les uns pour témoigner aux dieux leur gratitude, les autres pour conjurer leur colère* Yokohama, qui s*élève sur la c6te occidentale du
golfe, entre 139^ 40 de longitude est, et de 35*» 26' de latitude nord, ne doit son importance qu'aux l^lations de commerce qui, depuis la conclusion des derniers traités, ont commencé de s'établir entre Européens et Japonais. Au mois de mai I85d c'était encore un de ces insignifiants villages qui se déploient en grand nombre et sur une ligne à peine interrompue le long de la route et des sinuosités du golfe, et dont les noms particuliers ne sont plusconnusaudelà d'une dislance de quelques milles.
Les ministres plénipotentiaires des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France et de la Uoilande, M. Marris, lord Elgin, le baron Gros et M. Donker-Cnrtius, avaient cru d'une politique prudente et liabile de choisir Kanagava pour la résidence future de leurs compatriotes. Kanagava, situé sur le Takaido, la gran.de route du Japon, à une faible distance du Yédo, .au fond d'un havre commode et sûr, semblait en effet réunir toutes les qualités requises pour rétablissement des nouvelles communautés étrangères ; mais ces qualités mêmes se changèrent en défauts aux yeux du gouvernement japonais. Des princes, des grands seigneurs, des fonctionnaires suivaient avec leur escorte la route de Kanagava pour se rendre à Yédo ; on appréhendait que ce contact journalier n'amenÀt des querelles ou des iiisuiles, ou peut-tjtre, ce qui serait pire encore, une intimité trop grande entre Japo-
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nais et étrangers. Fidèle au système d'isolement qui prévaut au Japon depuis plusieurs siècles,. la cour de Tédo résolut d'éloigner les étrangers de ce centre de population, et de les reléguer, sans en prévenir personne, dans un misérable village qui, loin de la
grande roule, sans iraporlancc , sans ressources,
permettait d'exercer sur tout ce qui s'y passait une surveillance facile et complète. On y construisit à la hâte quelques bâtiments pour servir de magasins et de maisons d'babitation, et on les tint, avec des coadilions très-peu onéreuses, à la disposition des nouveaux alliés, qui, le 1*' juin 1859, se présentèrent, au nom des traités, |>our s'établir à Kanagava.
Les ministres et consuls généraux de laFrance, de l'Angleterre, des Etats-Unis et de la Hollande protestèrent contre les mesures arbitraires adoptées par le gouvernement japonais; mais, en attendant une réponse à leurs réclamations, il fallait loger les négociants qui avaient apporté des marchandises de toute espèce. Force fut de les installer provisoirement à Yokohama. Un laps de temps assez considérable s'écoula ; l'affaire tratna en longueur, et lorsqu'on s avisa enfm de la terminer en accordant aux étrangers la liberté d'aller à Kanagava, ceux-ci élaienl si ])ien établis à Yokoliaïua qu'ils demandèrent d'eux-mêmes à y rester. « Le mouillage de Yokohama valait mieux que celui de Kanagava, disaient-ils. L isolement où ils étaient réduits avait
des avantages réels : il garantissait leur sûreté personnelle, il protégeait leurs biens et Cavorisait l'extension de leur commerce, puisque les marchands indigènes, toujours soigneux de cacher leurs relations avec les étrangers, aimaient mieux aller les trouver à Yokohama que d'être vus dans leur compagnie à Kanagava. »
Yokohama lut ainsi, par la iorce des choses, choisi pour Tune des trois résidences affectées aux
Européens cl aux Américains, et, grâce à leur activité, ce pauvre et ohscur village devint en peu de temps une ville riche et florissante. BUe compte aujourd'hui trois ou quatre mille habitants, qui, tous sans exception, tirent des étrangers leurs moyens d* existence, et qui, pour cela même, sont * appelés à jouer un rôle dans l'histoire de la régéncratïon de leur patrie. Le commerce de Nagasacki et de Uakodadé n'est pas considérable : il consiste presque entièrement en articles d^exportation, et s*il augmente les revenus du Japon, il ne peut pas l'initier au secret des sciences et de l'industrie européennes. A Yokohama au contraire, rimportation est aussi active que variée, et les Japonais, en recevant les mille produits de Tindustrie occidentale, prennent de continuelles leçons dont, avec leur vive intelligence, ils ont su déjà tirer parti.
Le port de Yokohama est vaste; il pourrait abriter des centaines de navires. Des collines boisées, couver-
tés de champs cultivés et de bourgades, renferment au nord etià Toaest; des montagnes, plus^ éloignées» au pied desquelles se trouvent en grand nombre des YiUes et des villages, le protègent contre les vents du sud. 11 est ouvert au levant, mais les tempêtes qui s'élèvent de ce point de Thorizon sont fort rares, et jusqu'à présent on n'a en aucun désastre maritime à y déplorer. Quant aux environs, ils offrent une grande Tariélé de sites pittoresques. La nature, comme à Nagasacki, y a un charme si puissant, que la plupart des étrangers s'attachent à Yokohama comme à une seconde [intrie.
La viliecomprendquatre parties distinctes : le quartier franc, le quartier japonais, le Bentm et le Yankiro,
Le quartier européen compte environ deux cent cinquante habitants, la plupart Anglais; il est coupé de grandes rues, larges, bien tenues et tirées au cordeau. Les maisons d'habitation présentent un curieux amalgame de Tart occidental et de Fart japonais; elles sont en général conmiodes» spacieuses, bien aérées, pourvues d'une verandah qui fiiit le tour du premier étage, couvertes d'énormes toits en tuiles blanches et noires, et bâties assez solidement pour résister à la pression des typhons^ violents ouragans qui dévastent quelquefois les plages du golfe de Yédo \ 11 y a quelques années, en 1859
1. Les tremblements de terre sont fréquents A Yédo, et y causent d'épûu?antables désastres ^ celui par exemple qui eut
ALÏÛUR DU JAPOiN. 179
et en 1860» beaucoup de ces maisons étaient dis*^
posées ou décorées à la manière du pays : on y voyait * des naUes en bambou» des images, des eu* riosités japonaises, et des ch&ssis tendus de papier pour séparer les chambres les unes des autres. Aujourd'hui tout cela a plus ou moins disparu. Les résidants étrangers aimeul à s'entourer d'objets et de meubles qui leur rappellent t'Occident, et on n'aperçoit plus dans la distribution ou dans l'arrangeaient de leurs demeures rien qui diffère de raspect général des intérieurs anglais ou français.
Entre le quartier franc et les collines qui se déploient en éventail autour du port s'étend une vaste plaine où Ton a établi à ands f i ais un beau champ de courses. La communauté européenne est com* posée presque exclusivement d'hommes jeunes et actifs, ennexms du repos et de la nonchalance orientale. Ghiacun d^eux possède un cheval, beaucoup même en ont deux ou trois, et aussitôt que le soleil descend à l'horizon et que la journée d'affaires est terminée, ils s'enipressent de monter en selle et de parcourir les environs de YolLobama^ tantôt isolément, tantôt en nombreuse cavalcade, mais allant toujours vite, et stimulant à Tenvi l'ardeur de leurs petits poneys, à la tète intelligente, aux flancs mai-
lieu en 1855 y fit, dit-on, p<^rir deux cent mille personnes. A Yokohama, ces cataclysmes produisent rarement, et ou n'y ressent Jamais de secousses violentes.
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gres, à Tallure rapide. Avec de semblables habitudes, ua champ de courses devait être à Yokohama une des nécessités de la vie sociale : il est tracé depuis deux ans, et on y célèbre au printemps et en automne des fêtes qui intéressent la commu* naoté tout entière. On y engage des paris, et, grftce à 1 intelligence que possèdent les Anglais des diverses branches *du sport , tout s*y passe selon les règles de la nohle science. Les Japonais admirent beaucoup la hardiesse et Thabileté que nous dé« ployons dans ces passe-temps équestres, et reconnaissent de bonne grâce notre supériorité à cet égard. Eux-mêmes font usage de fort mauvaises selles qui fatiguent à la fois le cheval et le cavalier, et leur habitude est de ne pas aller autrement qu*au pas. Il y a pourtant parmi em de bons cavaliers, ainsi que j'ai pu le remarquer lors de mes excursions à YédOy où, comme tous les autres étrangers, j'étais conlinuellement escorté par une dizaine de Japonais à cheval.
Près du champ de courses, mais au delà du canal qui entoure Yokohama, on rencontre le cimetière étranger, au pied des collines, dans un petit vallon paisible et triste. La plupart de ceux qui y reposent, loin de leur patrie, loin de leurs amis, sont morts jeunes, à vingt ans, vingt-deux ans, vingt-six ans. On n'y voit aucune tombe de femme et d*enfant, et on n'y a encore enlerrê qu'un vieillard, rinfortuac
capitaine Decker, qui bit massacré dans les mes de
Yokoliauia. Autour de lui, on a placé les autres Européens qui ont succombé à une mort violente. Le nombre en est grand, excessif même, quand on le rapproche du chiffre total des inhumations. Il y a d'abord la tombe de deux officiers russes assassinés en plein jour pendant qu'ils se promenaient dans la grande rue de Yokohama. Le monument funéraire qui a été élevé en leur mémoire est le plus bel ornement du cimetière et a coûté une forte somme d'argent que le gouvernement japonais a été obligé de payer. Puis \ient la tombe modeste d^un domestique du consul français, poignardé à rentrée de la nuit devant la maison d'un négociant anglais. Une large pierre recouvre les dépouilles réunies des capitaines Voss et Decker, « hachés en morceaux dans la grande rue de Yokohama. > line autre pierre indique la place où reposent les deux marins anglais qui furent traîtreusement attaqués pendant qu'ils veillaient à la sûreté de la légation britannique de Yèdo. Un fanatique, qui se tua aussitôt après avoir consommé son crime, les mit à mort au seuil de la chambre du colonel Neal» chargé d'aiïaires de la Grande-Bretagne. La dernière victime de la haine que le parti patriotique a vouée aux étrangers est M.Lenox Richardson^ Sa mort a enfin
1. Depuis que nous avons écrit ces ligues, on a eu à ajouter un
ISfi UM VOYAGE
éveillé la sollicitude du gouvernement anglais, et menace d'aitirer une yengeance éclatante sur la tête
des meurtriers et sur le parti auquel ils appartiennent.
Après avoir visité ce cimetière, où est écrite en lettres de sang la courte et funèbre histoire de nos relations avec le Japon, on. ne s*étonne plus de
l'usage généralement adopté par les étrangers de porter sans cesse un revolver. Bans la journée même, on n*aime pas à s'éloigner du quartier européen sans être muni d'une arme défensive, et le soir on ne sort presque jamais que le revolver à la main. J*ai vu un temps où 1 on ne quittait pas ses armes, même à table, et beaucoup de personnes ne se couchent pas encore à présent sans avoir pris la précaution de glisser un pistolet sous leur oreiller.
Ce trait caractéristique de nos rapports avec les indigènes s'explique par la i évolution profonde que notre installation a causée dans la politique japonaise. Un parti puissant, riche, nombreux , le parti patriotique, s'est déclaré Teunemi des étrangers, et, pour se débarrasser d*eux, il a recours aux moyens
nouveatt nom à la longue UstA des vietimes du fanatisme japonais. IC. Camus, un oittcier français, chef de la garde partioulière du ministre de la Fnnee au Japon, a été inmTé- assassiné sur la grand'roula, dans les proches environs de Tokobama, où U était allé faire une promenade à cheval (septembre 1S63). les meurtriers ont échappé jusqu'à ce jour à toute poursuite.
les plus violents. Les étrangers ne sont pas les seuls qui souffrent de cet état de choses. De tous côtés on entend parler d'actes de violenee, de suicides, de . massacres. On se souvient de l'assassinat du régent, de l'attentat sur la vie du premier ministre Ando, de la mort tragique du prince de Milo, du suicide du gouverneur Hori et des ambassadeurs du taikûm auprès du mikado. De tels faits prouvent que le Japon traverse en ce moment une crise douloureuse, une époque de troubles et de désordres; tout le monde en souffre, et les étrangers, cause involontaire, mais directe de la révolution actuelle, ne font que partager, au milieu de ces dangers toujours renaissants» le pénible sort commun à tous ceux qui habitent l'empire du mikado. Les Japonais d'ailleurs ne s'étonnent nullement de ce qu'un homme ne s'éloigne pas de sa demeure sans être armé, et plus d'une fois j'ai vu un koizkoï (domestique) remettre à son maître le revolver qu'il avait oublié de prendre chez lui, comme il lui aurait apporté sa
canne ou son parapluie. Une arme quelconque est le complément obligé du costume de beaucoup de Japonais^ et on ne trouve rien d'extraordinaire à ce qu'ayant adopté cette mode , nous ayons substitué le revolver au sabre, l'arme favorite des indigènes. Loin de s'en ofTenser comme d'une insulte ou d'une menace, ils y voient tout au plus un acte de précaution ou plutôt ime habitude occidentale , et à
leurs yeux elle est peut-être la moins étrange parmi
celles dont nous les avons rendus témoins*.
Puisque j*ai parlé du hotzkdt , qui tient lieu du boy chinois, il me reste à citer le comprador, le Mto, le momba et le scindo^ qui complètent ordinairement l'état de maison d'un négociant étranger.
Le comprador^ chef des autres domestiques , est l'homme de confiance de la maison. Il remplit Toffice d'un véritable intendant ; il a les clefs de la caisse, il règle les comptes , assiste à tous les mar* chés, et son avis est d'un grand poids dans la conclusion des affaires* Les compradors sont ordinairement des Chinois : ils parlent et écrivent l'anglais, et savent assez de japonais pour être en état de traiter avec les indigènes sans avoir recours à des
1. Les Japonais sont tellement accoutumés à. nous voir fiûre des choses qui leur semblent bizarres ou inatiles, qu'ils ont fini par trott?er naturel tout ce qu'il nous platt de laire. U &ut croire qu'ils nous considérait comme des êtres eitraordinaires ebez qui rien ne doit surprendre. C*est une plaisanterie assez commune que de se livrer en leur présence à toute espèce d'excentricités. Jamais rien ne leur arrache un sourire. On les voit quelquefois réfléchir pour découvrir la raison d'une singularité nouvelle; mnis , comme ils n'en trouvent pas. Us préfèrent ordinairemenl 1 admettre i^aiis exanieu, ainsi qu'ils ont fait des autres. Un de mesamis,le dessinateur W n, s'avisa un jour ùe me
rendre visite monté sur une vache qu il avait hariiaciiée à la façon des chevaux de selle. Dans ce grotesque équipage , il avait traversé la ville entière, mais il n'avait excité le rire que chez les étrangers qu'il avait rencontres; quant aux indigène», ils . l'avaient vu passer sans faire la moindre attention à lui.
interprètes. La plupart sont aussi adroits qu'honnêtes, et ont acquis une parfaite connaissance
articles qu'ils ont à vendre ou à acheter.
Le hotzoM est une espèce de valet de chambre ; il n*est ni aussi habile ni aussi bien dressé que le boy chinois» mais il a du zèle et de la bonne volonté» èt il témoigne souvent un sincère attachement au maître qu'il sert.
Le beUo (groom) est un jeune serviteur obligé d'accompagner toujours son maître au dehors ; il a donc mainte occasion de l'approcher, .de s'entre* tenir avec lui ou de lui rendre de légers services : aussi le traite-t-on avec indulgence et devient-il aisément familier. Il est exact à soigner le cheval qui lui est conhé; mais la quaUté qu'on apprécie le plus en lui, c'est d*être bon coureur. Où va son mattre» et quelle que soit l'allure qu'il prenne, le devoir du betto est de le précéder à pied, d'être à la tète du cheval. Si la course est longue, il lui arrive parfois de s'accrocher à la selle et de se faire traîner par la bète, tout en faisant de son côté de grands bonds ; mais il n'agit ainsi que dans un cas d'extrême faligue,, et souvent il fait à la course preuve d*une vigueur remarquable. Il est d'ailleurs mauvais sujet, il aime à boire et à jouer, et il se querelle souvent avec ses camarades. Tous les bmas d'une même ville forment une corporation dont le chef prélève sur chacun d'eux un tribut assez élevé, à la
condition de les nourrir et de les loger lorsqu'ils se trouyent sans place; ceci contribue encore à Caire d'eux des domestiques très-indépendants.
Le momba (gardien) dort le jour et se promène la nuit dans le hong (enceinte murée qui contient la maison d'habitation et les magasins) pour empêcher des malfoiteurs de s'y introduire. Muni de deux morceaux de bois dur» il les frappe comme des battoirs l'un contre Tautre, et ce bruit, constamment renouvelé, sert à piouver au maître, si par hasard il s'éveille, que le mamba est à son poste. On n'em^ ploie les scindos (bateliers) que dans les grandes matsons de commerce ou chez les consuls et ministres étrangers, qui sont obligés, dans Tintérét de leur service, d'avoir des canots à leur disposilion. Les scindos sont des hommes sûrs, robustes, infatigables au travail, et qui au besoin font d'excelleuls pilotes. Leurs gages^ comme ceux des autres domestiqueSi yarient de 2 à 3 nos (20 ou 30 francs) par mois, moyennant quoi ils pourvoient eux-mêmes à leurs frais de nourriture et d'habillement ^
1. Chez les Japonais, les maîtres se chargent de pourroir à la plii|Mut des frais d^eatretien de leurs domestiques; ils leur fournissent même le tabac, mais ils ne leur assurent que des gages assez faibles, comparés à ceux que leur payent les Européens. Un bon domestique au service d'un Japonais ne gagoie que 30 ou 35 francs par an, une serrante de 30 à 25 francs..
Voici quelques autres chiffres que je n*ai acceptés qu'après les aToir flât ?érifier par différentes personnes bien infonnées.
U y a peu d'Européens au Japon qui ne soient enlonrés de la petite troupe de serviteurs que je viens de désigner. Un kotzhoi^ un btuo^ un momba^ font partie des maisons les plus modestes. Aussi le maître, quel qu'il soit, prend vile le ton du comman-
et qui peuvent avoir quelque intérêt à titre de renseignements sur les mœurs Japonaises. Un laboureur, loué à l'année, nourri et logé par son maUre, reçoit, avec des vêtements d'été et d'hiver, de 30 à 60 francs arg-nt comptant. Le pri.Y ordinaire de la journée d'un laboureur est de 300 ceni (environ 50 centimes), nourriture comprise, ou de 400 à 600 ceni (de 70 centimes à 1 franc), nourriture non comprise. — La solde aonaeUe d'im simple soldat du taSkoun consiste en ?iQgt sacs de riz et ôO francs argoit comptant. Un sac de riz contient 40 moi» (tn* viron 160 livres anglaises). Avant l'arrivée des étrangers, ua lac de riz valait 5 francs; aujourd'hui il vaut 10 francs. la lolde d^m officier dont le grade cmeepond à celui d'un lieutenant de noe armées est de cinquante sacs de ris et de $00 fhmca argent comptant.
Les grandes fortunes sont rares, à ce qu^I parait, au Japon. Un homme pesse pour être à son aise larsqu^fl a 1000 francs de revenu, et pour riche lorsqu'il en a 2000. Les daCiitlo# (princes) et les grands marchands ont cependant des fortunes considérables. Les revenus des sii princes les plus puissants du Japon sont ainsi évalués diaprés les documents publiés en 1S60 par le gouvernement Japonais dans son almanach officiel : prince de Kanga, 1 300000 Mtf * de riz; prince de Satsouma, 770S00; — prince de Schendey, 030600; — prince de FossckawSi 540000; — prince de Kouroda, 530000; — prince d'Aki, 436000.
*. Un ]<okf de riz contient cent «ou. Un siou pèse exactement 1900 grammes. Un kok( de nz vaut environ de 20 à 25 francs. Le prince de Sat20iima, le protecteur des meurtriers de M. Hichardson, a donc environ 16 millions de francs de revenu. Il ne faut pab oublier qu avec e«tl6 floiame il a une oonbrmite «rméa i entntaair.
dément» el adople vi&-&-vis des indigènes des façons de grand seigneur qui deyiennent un trait du caracière commun à tous les résidants des colonies lointaines. On a TU cette habitude d^énérer en orgueil hautain et ridicule ou en brutalité. Le plus souvent toutefois les domestiques japonais n'ont pas lieu de
se plaindre de la condition qui leur est faite chez leurs maîtres européens» et ils la préfèrent à celle qui les attendrait chez leurs compatriotes.
Les étrangers forment à Yokohama une société presque entièrement composée de jeunes gens.
Cette sociélé a les défauts de la jeunesse, mais elle en a aussi les qualités. Si elle est vive et emportée, elle est généreuse et brave, et jusque dans ses écarts elle peut rester excusable. J'ai vécu pendant plus d'une année à Yokohama» j*y ai reçu partout un accueil cordial, et je tiens à protester contre le jugement sévère et mal fondé que les voyageurs de passage ont formulé sur l'esprit de la communauté étrangère de cette ville. Cet esprit n'est ni mauvais ni corrompu ; c'est simplement l'esprit d'une société à peine lormée» qui sort de renfance» et à laquelle manquent les goûts et les leçons de T&ge
mûr. En revanche, on y reneontre de l'abandon, de l'amabilité» de l'obligeance» surtout une ardeur qui contraste agréablement avec les allures réfléchies et nonchalantes des colons du tropique. A Yokohama, on est toujours prêt à travailler» à se di-
verlir, comme à se quereller. On y gagne beaucoup d'argent, on y arrange constamment des parties de plaisir» et on y est divisé en faciioiis dont \ps querelles sans cesse renaissantes » débattues par les journaux du pays dans un langage qui paraîtrait inouï en Europe, iont la joie des spectateurs indifférents ou désintéressés.
La ville Japonaise de Yokohama, qui, depuis son origine comme cité (juin 1859), a été deux fois détruite de fond en comble par de violents incendies, est séparée de ia ville européenne par une large chaussée. Elle est composée de trois grandes rues parallèles à la plage et de plusieurs rues transversales qui coupent ces principales artères à angles droits, et lorment ainsi un certain nombre d'Ilots de maisons. Chacun de ces Uots est séparé le soir des îlots voisins au moyen de fortes grilles en bois auprès desquelles yeillent des postes de police. Cette prudente mesure a été adoptée après l'assassinat de MM. Vos et Decker, dont ou ne réussit pas à découvrir les meurtriers, bien que le crime eût été commis dans la grande rue de Yokohama et à une heure peu avancée de la nuit. Depuis la formation de ces postes de police, aucun nouveau crime n'aélé commis dans l'enceinte de la ville.
Tout autour des cités étrangère et japonaise, on a creusé un fossé ou plutôt un canal, qu on traverse sur des ponts gardés par des postes militaûres. Per*
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sonne ne peut de cette manière entrer à Yokohama ou en sortir sans être soumis à un interrogatoire qui, lorsqu'il s'apiilique à un Japonais portant des armes» est fort sévère* On s'enquiert d'où il vient, quelles affaires l'appellent à Yokohama, dans quel endroit il va loger, quand il doit repartir, et on ne lui permet de circuler librement que muni d\ine plaque de bois (Joudde) servant de passe-port, et qu'il est forcé de tenir à la main ou attacliée à la garde de son épée. La ville de Yokohama se trouve ainsi tout à fait isolée du reste de Tempire ; le gouvernement du taïkoun y exerce une surveillance facile et complète, et ce n*est pas sans motif qu'en faisant allusion à Tancienne colonie hollandaise on Fa surnommée le Décima de Yédo.
La plupart des maisons de la ville japonaise sont
exigu(3s cl construites en bois léger. Presque toutes se sont transformées en bazars» C'est là qu'on voit en étalage les belles curiosités en bois laqiié, en ivoire sculpté, en bronze et autres métaux, qui ont fait une si grande et si juste réputation au génie industriel et à Tart des Japonais^ Les Japonais sont d'excellents marchands , en ce
sens qu'ils finissent presque toujours par triompher de la patience des acheteurs européens. Ils font souvent des demandes exagérées, et commerlls n'attachât aucun prix au temps, ils y persistent pendant des heures etpendant des journées, n'ayant nul souci
en apparence de conclure ou de manquer une affaire. Leur théorie du négoce est extrêmement simple : Tendre le plus cher possiMe. Un profit raisonnable ne leur suffît pas. Aussi exaspèrent-ils nos négociants, qui, pratiquant le commerce d'après des principes plus élevés et plus honnêtes, se plaignent à bon droit d'avoir afiEaire à des gens de mauvaise foi et sans intelligence. Ceci s'explique en partie par la position que les marchands occupent au sein de la société japonaise : ils appartiennent à la classe la plus inûme, et on ne peut guère s'attendre à trouver chez eux les principes de probité, les vues larges et libérales dont le grand commerce occidental se fût gloire.
Malgré ces difficultés et malgré les entraves que le gouvernement du taikoun apporte au libre dévelop^ pement des relations entre ses sujets et les Euro-* péens, le commerce de Yokohama s'est rapidement accru, et aujourd*hui il est devenu considérable. Bans le courant d'une seule année, ou a exporté de cette ville pour 60 millions de francs de soie, et avec les ressources incalculables dont dispose le Japon il est probable que ce chiû're ira encore en augmen* tant durant une longue suite d*années * .
1. Vingt et une provinces japonaises, faisant partie de TUe de Nippon , produisent de la soie. Elles sont situées entre 30 degrés et 41 degrés de latitude nord, et 136-141 degrés de longitude est. La province k plus riche aoa» ce rapport est celle d'Ostio
Le troisième quartier de Yofcotuuna, le Benten,
iormait jadis un village à part; il se trouve à Yentréoiité nord de la ville, et tire sonuom d'un temple vénéré appelé lieuiea-Sama-uo-oiia. il est peuplé d'artisans et de pécheurs, sans compter une multitude de moines qui desservent le temple de la déesse Benten-Sama. Cette idole entreprend de fréquents voyages à travers la province pour être livrée à Tadmiration des ûdéles. Lorsqu'elle rentre dans son temple, on célèbre à Benten des fêtes solennelles {madzourù}^ à ruccasion desquelles le village entier se transforme en véritable champ de foire ; on y voit alors des lutteurs, des théâtres» des bêtes eu*»
(36-41 degrés nord et 139-141 degrés est), qui couvre une superficie d'environ deux mille cinq cents milles carrés. La production totale des vingt et une provinces s'élève à près de 4 300 000 kilogrammes, chiffre qui est de plus du double tle la produclioii delà Fiaiice, et qui égaie ce i|ue l ltalie tl rEspai^ne i-apporU'iil easumble. Le principal entrejjùl des soies est à KioLo, résidence du mikado; cette ville se trouve à une faible distance d'Osakka, grande ville de commerce qui, d après les traités, devrait déjà être accessible auxélraugers, mais dont l'ouverture a été retardée de quelques auuées. Depuis la franchise du port de YokohaDia (1859), le prix des soies a haussé de 100 pour 100, et la production totale a augmenté d environ 25 pour 100. — Outre la soie, le Japon fournil au commerce étranger divers articles : thé, cuivre, algues marines, cire végelaie, coton brut, camphre, charbon, fer, saipeire, vert-degris, curiosités et porcelaiaes, huile, poissons secs , racnie- de ginseny et autre a comestibles. De loui- ces produits, le liié seul luerite ici une .mçntion parliculière. Il eii de iioune qualité et commence à èirefort apprécié, surtout eu Amern^uei ea £urop«, on lui trouve trop de houqueu
rieuses, des saltimbanques^ etc. fienteu ue reiUei me qu'une seule habitation européenne, le consulat hollandais. C'était en 1862 la résidence étrangère la plus grande et la plus belle de Yokohama.
Le Yankiro, ie quartier des maisons de thé, a élé
relégué en dehors de la ville, où il occupe Templa* cernent d'un marais qui a été desséché à grands frais. On y arrive par une étroite chaussée dont les deux extrémités sont gardées par de forts détachements de soldats. Le Yankiro a été, dans Tespace de quelques années» deux fois détruit par le feu ; il contient dans sa forme actuelle les plus belles maisons japonaises qu'on puisse voir à Yokohama. Il sert de de-
Le commerce d'importation ost d'un intérêt moins général et moins direct que celui d'exporialion. Les Japonais recherchent cependant certains produits de l'industrie anglaise, et ils ont acheté récemment aux Européens de grandes quantités de zinc. On leur a vendu aussi des armes à feu et plusieurs bateaux à vapeur; mais ces articles, auxquels on en pourrait ajouter d autres d'une importance secondaire (montres, instruments d'optique, livres, cartes géographiques, estampes), ne suffisent pas à établir la balance entre les deux branches du commerce. 11 faut importer des sommes considérables d'argent monnayé pour acheter les soies et les thés qui du Japon sont embarqués pour les marchés de Londres, de Lyon et de New-Tork. Gomme en Chine , c'est le dollar mexicain qui a cours sur le marché de Yokohama; mais les commerçants indigènes comptent par itzihwu; petite monnaie d'argent qui équivaut k un tiers de doUar, mais que^v à cause d'un système d*ôchange très-défectueux, on est forcé ^''acquérir à un prix beaucoup pluB élcTé. Au lieu de recevoir 300 i^ibaui par 100 dollars, on en reçoit ordinairement de 210 à m '
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meure à neuf cents jeunes filles, cliaiitcus» s, danseuses et courtisanes que le premier venu a le droil de louer à la journée» à la semaine ou au mois. Lorsqu'un Japonais donne un grand repas, il est d'usage qu'il fasse venir un certain nombre de ces jeunes filles, qui, duraiil toute ialète, doivent jouer, danser et chanter. -
Le Tankiro est d'origine européenne : il a été institué sur la demande formelle d'un consul étranger qui espérait remédier ainsi aux rixes sanglantes entre Japonais et matelots européens, si souvent renouvelées dans les mes de Yokohama* Aussi à
peine la construction du Yankiro fuL-elle terminée que le propriétaire s empressa d'en faire connaître publiquement Touverture. Un matin tous les étrangers, les consuls les premiers, reçurent un petit paquet contenant une tasse en porcelaine, un éventail en papier et une bande d'étoffç bleue. Sur la tasse était écrit en lettres japonaises et en caractères latins le mol Yankiro, l'éventail déroulait aux yeux une vue à vol d'oiseau de cet établissement, et sur la bande on lisait en anglais en forme de légende : This place is designed (m- ihe pUasure of fareigners.
Le Jai)on est un étrange pays, et les Européens
qui y résident pendant quelque temps ne peuvent se soustraire entièrement à TinOuence de ses coutumes particulières. Personne ne s'offusqua le moins
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du monde de Tinvitation, et beaucoup s*y rendirent. Pendant toute une nuit, ce fut une grande fête an Yankiro. Tout l'établissement, composé d'une quarantaine de corps de logis, était xnagnitiquement iUuminé avec de grandes lanternes en papier de couleur. Dans la plus belle salle de la maison principale, on avait dressé une longue table chargée de tout ce que la cuisine japonaise offre de plus délicat ; là étaient assis les bûtes étrangers, fumant, buvant, mangeant et riant, écoutant le liruyant concert que donnaient une vingtaine de ghèhos (chanteuses), regardant les contorsions auxquelles se livraient les o-'doaris (danseuses), et se laissant servir par de nombreuses djo&roSf qui, vêtues de leurs plus riches atours, allaient et venaient, exécutant silencieusement les ordres que leur transmettait Vo^bassan (surveillante), qui trônait gravement à l*un des bouts de la table. Les kotzkdis (domestiqueb) se te* Datent près de la porte, épiant les regards de leurs maîtres et échangeant entre eux des signes d'approbation au sujet du spectacle auquel il leur était permis d'assister; dans le vestibule s'étaient réunis les bateliers, palefreniers et porteurs de palanquin \ ils étaient accroupis autour d*un hrauroj et, animés par le sakki qu'on leur avait largement distribué, ils se livraient, avec des cris et des rires, à une bruyante conversation. Des lanternes de papier, suspendues en grand nombre à de longs b&tons et
décorées des armes de leurs propriétaires» éclairaient la joyeuse compagnie.
Le jour succédait à la nuit lorsque nous quittâmes ce bruyant quai lier. Nous traversâmes la ville japonaise déserte à cette heure, etnousarrivAmes au port Près du rivage , nous dibtiu^^uànies les silhouettes noires des navires ^européens qui dormaient sur leurs ancres, et dont les hauttt mâtures se dessinaient sur un ciel grisâtre. Cette vue ramena nos pensées vers l'Europe, dont partout, depuis quelques semaines de voyage sur les côles japonaises, nous avions reconnu Tinfluence de plus en plus active et puissante. Nous oubliâmes alors la vieille civilisation orientale qui s'était manifestée 4 nous sous un aspect si bizarre dans les scènes de rinauguration du YankirOy et nous pensâmes à la transformation que doit subir tôt ou tard la société japonaise, et à • ces ijaùûiis occideiilales qui en seront, si elles comprennent dignement leur tâcbe, l'instrument providentiel.