‹ Un voyage autour du JaponChapitre 20 sur 27 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

TÉDO*

La route de Yokohama à Yôdo. ^ Le Tokaïdo, — Kanagava.

— Middle-way teahouse. — Lenoz Richardson. — Kavasacki,

— Le Ttha-ja de Kavasacki. — Le temple de ûaî-û. — MeO' diaats. — Omoh. — Un cortège de daîmio. — Siiiaga?a.

Les YUles de Nagasacki, de Yokohama et de Hako-

dadé sont accessibles au commerce étranger depuis le l"' juillet 1859. Yédo, capitale du taïkam et depuis 1859 résidence des ministres français, anglais, américain et hollandais , devait être ouvert le 1** janvier 1862; mais à cette époque le gouvernement japonais objecta que la population se montrait trop hostile um Occidentaux pour que le

maintien des relations pacifiques pût être assuré, et Ton décida, d'un commun accord, que la capitale resterait encore fermée à notre commerce pendant un temps indéterminé, que nos ministres et consuls généraux continueraient seuls à y résider, et que tout autre étranger, fonctionnaire, négociant ou ^ voyageur, ne pourrait s*y rendre à moins d'être muni d'une autorisation spéciale, délivrée par le représentant d'une des nations occidentales.

Lors de ma première visite à Yédo, en 1859, fêtais parti de Yokohama sans autre guide que mon betto (espèce de groom). A Ravasacki, grand village situé au milieu de la route entre Yokohama

et Yéclo, j'avais rencontré le secrétaire de la légation américaine, M. Heusken, le meilleur cicérone et le plus aimable compagnon de voyage que Fon pût désirer. Après avoir congédié son betto et le mien, M. Heusken m*avait fait abandonner la grande route et m'avait conduit à Yédo par des sentiers bien entretenus qui serpentaient à travers la campagne. Tout y respirait le bien-être et la paix ; les nombreux villages, les vastes plaines couvertes de riches cultures, les travailleurs répandus dans les champs. Parfois nous gravissions de petites collines à la pente douce, et du haut desquelles on

découvrait un panorama enchnnleur. A rhorizon s'étendait à perte de vue la mer bleue comme le del et sillonnée par d'innomlurables barques de pè-

cheurs, dont on voyait glisser rapidement sur les flots les grandes Yoiles carrées. A nos pieds, de vertes rizières descendaient jusqu'au rivage et formaient comme un magnifique jardin. Des bouquets d arbres centenaires abritaient de vieux temples à la toiture énorme, à Tarchitecture fantastique, et de petites fermes dont les blanches murailles en papier et en bois brillaient gaiement à travers la sombre verdure. Une brise tiède nous apportait les exhalaisons des fleurs, un calme pénétrant régnait autour de nom; tout invitait au repos. Jamais je

rfavais si bien senti le bonheur de rhoiniiie qui vil au sein de la nature. Nous arrivâmes le soir même à Yédo sans que personne nous edtt demandé d*où nous venions et où nous allions.

Tout était bien changé en 1862. M. Heusken, regretté de tous ceux qui l'avaient connu, était mort assassiné ; plusieurs étrangers avaient eu le même sort. Les représentants des puissances occidentales, justement alarmés pour la sûreté de leurs nationaux, avaient adopté un ensemble de mesures qui faisaient ressembler une promenade à Yédo à une reconnaissance militaire en pays ennemi. Cependant, désireux de compléter les éludes que j'avais entreprises lors de mon premier séjour à Yédo, je m'empressai d'accepter la proposition du général Pryne, ministre des États-Unis, qui m'invitait à passer quelques jours dans sa résidence de Osen-

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fou-dsi, où il exerçait une si large hospitalité. Un de mes amis, M. P...st, de Sliaug-hai, ayant manifesté le désir de m'accompagner dans la capitale^ je dus à

ramabilitt' de M. de Wit, consul général de Hollande, l'autorisation spéciale dont il avait besoin, et nous qtiittAmes Yokohama le 5 août 1862 pour prendre la route de Yédo. Atin d'éviter les fortes chaleurs de la journée, nous parttmes de grand matin, et, pour abréger la dislance que nous devions parcourir à cheval, nous nous rendîmes en bateau à Kanagava, situé a 4 kilomètres de Yokohama. A Miono-Kachi, lieu du débarquement, nous trouvâmes nos bettosy qui nous avaient devancés avec nos chevaux.

L'escorte qui devait nous accompagner nous attendait; elle se composait de neuf ya/counine^ (officiers}. Les bmos, pour être plus propres à la longue et rapide course qu'ils allaient fournir, s'étaient dépouillés de leurs vêtements et n'avaient gardé qu'une étroite écharpe ceinte autour des reins. Les yakouninesy hommes petits, maigres, nerveux, avaient un aspect tout à fait martial : ils portaient de larges chapeaux ronds et plais, excelleriLs pour garantir de la pluie et du soleil; leurs longues robes, relevées sur le devant, laissaient voir de larges pantalons en soie de couleurs brillantes. Ils avaient pour chaussures des sandales de paille; un manteau court (haouéri) leur tombait gracieusement sur les épau-

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les. A leur ceinture, ils portnient suspendus les deux formidables sabres sans lesquels un noble japonais ne se montre jamais hors de chez lui ; leurs chevaui, , petits et assez laids, était harnachés avec goût, même avec une certaine magnificence*

Le chef de Tescorte vint à noU c rencontre, nous salua avec cette politesse exquise qui caractérise toutes les classes de la société japonaise, et, après s'être assuré que nous étions bien les personnes qu'il avait reçu Tordre d'accompagner à YédOy il se déclara prêt à nous suivre. Nous montâmes en selle, nos bettes partirent au pas de course» et quelques minutes plus tard nous traversions Kanagaya^ Tout le monde était couché; les rues, si animées au moment des affaires, étaient désertes. Quelques-uns de ces chiens-loups & moitié sauvages, que Ton rencontre en grand nombre par tout le Japon, montraient au coin des rues leurs museaux pointus, et s'enfuyaient en hurlant et en aboyant

après avoir reconnu <]uc nous étions des éfrangers.

A Textrémité de Kanagava, près de Tancien consulat hollandais, nous arrivâmes devant un poste de

1. Kanagava servait jadis de résidence aux consuls de France, d'Ânfîleierre. d'Amérique et de Hollande. Depuis deux ans environ, tous se sont retirés à Yokohama, à rexception «lu consul américain. Avec ce fonrtionnnire, un missionnaire vi un loctuur forment en ce momeui toute la population étrangère de Kanagava.

police OÙ quelques hommes, accroupis autour d'un

chibats (brasero), buvaient du th6 et fumaiont. Le chef de notre escorte exhiba les passe-ports que lui arait remis le gouverneur de Yokohama, et, cette formalité remplie, nous continuâmes notre route en nous dirigeant sur Kavasacki, grand village distant de Yokohama d'environ 12 kilomètres. La route, après avoir longtemps suivi la plage, s'incline vers la gauche, et traverse une vaste plaine formée d'alluvions, couverte de rizières et peuplée de hérons, de grues et d'autres oiseaux aquatiques. Des collines d'une hauteur moyenne de quatre cents pieds bordent cette plaine du côté opposé à la mer,

et en marquent les anciennes limites.

La route de Kanagava à Yédo fait partie du <o* kcMo (chemin de l'ouest), qui traverse tout Tempire du Japon, depuis Nagasacki, à l'extrémité sud, jusqu'à Hakodadé, au nord, et qui relie entre elles les grandes cités de Kiou-^siou, de Sikokf et de Nippon. C'est une chaussée fort bien entretenue et qui est des plus pittoresques. Dans le voisinage de Yédo et en général à proximité des grandes villes, elle est très^animée et bordée des deux côtés par de nom«* hreux villages qui se suivent de près et qui sont reliés entre eux par des chaumières, des fermes iso« lées et des maisons de thé K La route entière ressemble

1« U ne iàut point confondre tM naisonfi ite thé titnéas sur la

ainsi à une longue rue. Les voyageurs qu'on y rencontre vont -à pied on se font porter soit dans de grandes litières {nonmons)^ soit dans d'étroites et incommodes chaises ( kangas). Les nobles seuls ont droit de se servir d'un norimon. La forme et la grandeur de ces litières varient suivant le rang des personnages. Les norimons sont formés d'une caisse oblongue en bambou natté, surmontée d'un toit en bois léger, et ressemblent à une maison en miniature. Ceux des hommes sont blancs et noirs; ceux qu'emploient les femmes de distinction et les prêtres sont revêtus de laques rouges ou vertes. Les voitures ne sont pas connues au Japon; à peine y voit-on quelques lourdes charrettes traînées par des bœufs ^ Quant aux chevaux, ils font l'office de bêtes de somme^ mais on ne les attelle jamais à un véhicule. Les cavaliers sont très-rares sur la route, car il n'appartient qu'à des officiers d'un certain rang de monter à cheval, et l'étiquette japonaise exige que, pour se rendre d'une ville à une autre^ ils voyagent en fiarimons et se fassent aecoiApagner d'une nombreuse escorte.

A mi-chemin entre Kanagava et Kavasacki, se

grande route, ou tscha-j>is, avec les djoro-jaSf dont j'ai déjà parlé. Les tsrka-jas sont des établissements respectables où le , voyageur trouve du repos et des rafraîchissements.

1. C'est dans des chariots ainsi attdlés que voyagent quelquefois les membres de la famille du mikado»

trouve une maison de thé qui est connue sous le

nom anglais ûemiddle-way tea-house. Elle est tenue par une bonne vieille femme et sa lilie* jeune et jolie créature que les résidants français de Yokohama ont surnomuiée la belle Espagnole. Ce fut près de cet endroit que le pauvre Lenox Hichardson périt assassiné. Mourant, il se tratna Jusqu'au seuil de la maison qui lui était bien connue et demanda à boire. La bonne et courageuse fille s'inquiéta peu de la présence des assassins; se souvenant sans doute du salut amical que Richardson lui avait adressé en passant par là, plein de iorce ei de jeunesse, quelques instants auparavant, elle lui apporta une coupe remplie d'eau qu'il vida avec la soif fiévreuse d'un homme blessé à mort. Peu après il expira. La jeune fille alla chercher une natte et en couvrit le cadavre, A ce moment même, des soldats faisant partie de Tescorte du prince de Satzouma vinrent à passer ; ils se ruèrent sur le corps inanimé, le mutilèrent, puis le jetèrent comme un objet immonde dans un champ voisin. La iille d'auberge les suivit, et pieusement elle couvrit le cadavre une seconde fois. C'est dans cet état que le trouvèrent M. du Chesne de Bellecourt, le ministre de France, MM. Vyse et de Graeff van Polsbrœk, les consuls anglais et hoU landais et leur suite.

Dans le jardin qui s*étend derrière la maison du fm-^hemn, il y a une éminence d*où l'on plane sur

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le golfe de ïédo. Devant nous, ce golfe magnîûque se déployait comme un immense lac ; à notre droite s'ouvrait le port de Yokohama. Une vingtaine de navires français y reposaient sur leurs ancres; un

])ateriu à vapeur marchant à grande vitesse vint prendre place au milieu de la petite Hottille; c'était

Tang^tse^ le fiimenx bâtiment de MM. Dent, que tous les Européens résidant en Chine et au Japon connaissent et aiment, parce que bien souvent il leur a apporté des nouvelles d'Occident un ou deux jours plus tôt que les autres navires partis en même temps de Hong-kong ou de Shang-haï *.

De la maison du minihsmin^ une route hien entretenue nous conduisit en une demi-heure à Kava* sacki. La chaussée, qui traverse les champs de riz, est coupée vers son extrémité par une petite rivière sur laquelle on a jeté un pont de bois. Les rares passants que nous rencontrâmes à cette heiure matinale ne firent pas grande attention à nous; mais la

1. On construit pour les mers de Ghioe et du Japon les meilleurs bateaux à vapeur qui puissent se construire en Angleterre et en Amérique, et les grandes maisons de commerce de Shanghai et de Hong-kong rivalisent entre elles pour a¥<rîr les bateaux les plus rapides. Plusieurs de ces bâtiments valeat des sommes énormes : il en est un qui ne charge que quelques centaines de tonneaux de marchandises, et qui a coûté à ses propriétaires plus de 2 millions de francs; mais aussi le service maritime entre Hong-kong et Shang-hai est-il fait avec une précision admirable, et cela malgré les ouragans terribles qui visitent si fréquemment ces parages.

présence de notre escorte leur inspira un certain respect: tous s'empressèrent d'ôter leurs chapeami

dès qu'ils nous virent arriver, et ils n'osèrent les remettre que lorsque nous les eûmes dépassés de beaucoup. Un seul homme, Tolontairement ou par oublia nous regarda passer, la lête enveloppée dans un grand mouchoir. Un de nos officiers s'approcha vivement de lui, et, le frappant d*un violent coup, de cravache à la tête, il lui parla ajrec colère* Lliomme se jeta immédiatement à genoux en se décoiffant et en implorant son pardon.

Dans nul pays au monde on ne tient tant qu'au Japon à la stricte observance des lois de l'étiquette et de la civilité. Gela s'explique en partie par la bienveillance propre au caractère japonais, et surtout par les mœurs régulières qu'entretient le système politique purement féodal de Tempire. Lerespect dû à la noblesse est la religion du Japon. Cette religion est intolérante et fanatique ; elle a ses martyrs et ses victimes. L'histoire japonaise fourmille d'exemples qui prouvent que tout Êomou/ral (noble) doit être préparé à faire le sacrifice de sa vie pour donner la mort à celui qui a oûensé son suzerain S

1. Un fonctionnaire d'un rang élevé, ayant été insulté par un de ses collègues, se retira de la cour, et, après avoir fait son testament, se donna solaimeUeinent la mort au milieu des siens. Un certain nombre de ses amis» de?enus fameux dans Tiustoire du Japon, entreprirent de le venger. Us se rendirent nuitamment

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Aussi tme insulte est-elle chose fort graye au Japon ;

on y a grand soin de ne point faire d'offense inutile, et l'on y observe, dans tous les rapports de la vie, une politesse accomplie, exagérée même. Il suit de là naturellement qu'un acte» d'incivilité étant plus rare, est en même temps plus grave au Japon que partout aiiieurs, qu'un manque d'usage équivaut à une insulte et qu'un homme mal élevé est regardé comme un être dangereux, sinon criminel.

Kavasacki est un gros bourg qui peut renfermer environ dix mille habitants. Les maisons, de bonne apparence, sont neuves pour la plupart, un incendie ayant récemment détruit une grande partie des anciennes habitations. Nous passons devant la poste et devant l'hôtel de ville, résidence d'un officier ayant rang de vice - gouverneur cl remplissant les fonctions de maire. A quelques pas de là, nous

au palais de celui qui avait causé la mort de leur chef, massacrèrent ui.c fùiile de domebtiques et s'emparèrent de la personne de leur ennemi ; ils le mirent à mort en lui coupant la tête. Ensuite Us placèrent ce trophée sanglant sur la tombe de celui qu'ils avaient promis de venger. — Le lendemain, ils s'assemblèrent autour de cette même tombe; et, après avoir adressé une longue allocation aux mânes de leur chef et prononcé une courte prière, chacun d'eux tira son sabre, s'ouvrit le ventre et mourut sur la place. Celte histoire, appelée l'histoire des trentecinq JomneSj est populaire au Japon; chaque enfant la sait par cœur Ha appris à ladmiter. Yéridique ou non, elle prouve chez le peuple qui s en glorifie un sentiment de r honneur personnel extrêmement déveiop^.

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