SÛ8 UN VOYAGE
reuconlroDS un de ces coureurs qui sont au Japon chargés du service postal. Hiver coiimie élé, on les voit» lorsqu'ils exercent leur métier» presque entièrement nus; ils n'ont qu'une étroite ceinture en coton blanc autour des reins et des sandales en paille K Sur Fépaule gauche, ils portent un bâton en bambou ; à Tune des extrémités est attachée une bolle ficelée et cachetée contenant les lettres, à l'autre pend une lanterne en papier od sont peintes les armes du prince au service duquel est entré le coureur. Dans la main droite» il tient une sonnette, et balançant le bras, pour faciliter sa course» il la fait tinter à des intervalles courts et réguliers. Cette sonnette tient lieu du cor de nos postillons. En l'entendant à la station qui marque le terme d'une course, l'homme de service se prépare à partir immédiatement ; il reçoit le paquet de lettres apporté par son camarade, et s'éloigne au pas gymnastique. La poste japonaise parvient de cette manière à faire parcourir en vingt-quatre heures une distance de plus de 200 kilomètres. Le seryice postal ordinaire ne se fait pourtant pas avec la
1. Les chaussures Japonaises sont d*im bon marelié extiaordinaire : une paire de sandales communes, telles que le bas peuple en porte en voyage, ne coûte pas même un sou; elle s'use assez vite, et on la remplace. On en voit un très-grand Bombre sur les routes, et personne*, pas même un mendiant, ne se donne la peine de les ramasser.
même célérité ; car, pour recevoir à Yokoliama une lettre de Nagasacki, il faut compter hait jours, bien qu'il n'y ait entre ces deux villes que 1100 kilomètres. Les coureurs japoiais possèdent un grand fonds de résistance : ils vont les genoux pliés, les épaules rejetées en arrière; ils rasent le soi de leurs pieds et ils respirent avec bruit
A l'extrémité de Kavasacki, au bord d'un petit fleuve, le Lokoungo, qui va se jeter dans le golfe de Yédo, on trouve une auberge (tscha-ja), qui, semblable au middlô-way tea-house, est bien connue de tous les étrangers de Yokohama. Le Lokoungo marque là limite du territoire franc. Kavasacki est le der-^ nier village, du côté de Yédo, que les étrangers aient le droit de visiter, et comme dans les environs il y a un temple fort curieux, et' que le tseha-ja est bien tenu , ceux qui habitent Yokohama s*y rendaient assez fréquemment, et parfois en nombreuse et joyeuse compagnie. On les recevait jadis à bras ouverts, car ils payaient sans regarder ou sans cornprendre, quand ils s'avisaient de jeter les yeux sur
la note que leur présentait riiôtelière; aujourd'hui nous ne sommes plus les bienvenus.
Le maire de Kavasaeki, agissant sans aucun doute d après des instructions reçues de haut lieu, n*a pas voulu souffrir que les to^^im (hommaa de l'Occident) se rendissent trop familiers avec les gens du village* Il n'a pas ^rmis qu'ils y répandissent
de Targenl, et le tscha-ja est non-seulement placé sous une surveillance sévère , mais il est soumis à des impôts extraordinaires et tellement considérables, que les propriétaires, tout en volant les étrangers de leur mieux, souffrent plutôt de leur venue qu'ils n'en profitent. Aussi la vieille femme qui tient l'auberge de Kavasacki s'est empressée, bien malgré elle , d'en faire disparaître ce qui peut en rendre le séjour agréable. Les servantes jeunes et alertes, qui s'ingéniaient en 1859 à nous préparer de bons repas, ont cédé en 1862 leur place à de vieilles maritornes qui nous regardent de travers et mettent très-peu de bonne grâce à nous servir.
Près de Kavasacki s'élève le vaste temple de Daïsi- Gnavara-Hegensi. On le compte parmi les plus beaux du Japon. C'est un ancien édifice, couronné d'un large toit, orné de belles et curieuses sculptures, placé au centre d'une vaste cour dallée, et entouré d'un épais bouquet d'arbres de haute futaie. Gomme dans un grand nombre de temples bouddhistes, la disposition intérieure présente beaucoup de ressemblance avec celle des églises catholiques. Le maître-autel est suivi d'un sanctuaire auquel on arrive par plusieurs marches, et il est accompagné à droite et à gauche d'autres autels qui portent des images en bois doré; plusieurs d'entre elles, avec l'auréole qui ceint leur tête et les nuages] sur lesquels leurs pieds reposent, semblent
être des copies de nos vierges er de nos saints* Des eX'WOù couvrent les mundlles. Près de la porte d*eii* trée se tient un homme qui vend des images, des médaiUeSy des chapdets et des pnhres imprimées. Des nattes d'une propreté irréprochable garnissent le parquet; on y voit agenouillés çà et là des moines dont le oouvent se trouve dans Tenceintè <|u temple ; leur tète rasée et leurs vêtements rappellent les moines et les prêtres catholiques : ils ont, comme ces
derniers, l'aube, le surplis, le chapelet, les sandales.
£n générai il est difficile de ne pas admettre, lorsqu'on se trouve dans un temple japonais, qu'il existe de nombreuses relations entre les cultes de rOrieiU et de l'Occident. On n'en est que plus surpris de la tenue des Japonais; si leur dévotion est sincère, il tmt avouer qu'elle ne les astrrâit pas à des pratiques extérieures l)ien sé\ëres. Ceux qui entrèrent avec nousÀllaîsuriaient et cansaient àhaute voix ; ils nous appelaient d'un Bout diî temple à Fautre pour attire! mii'Q attention sur tel ou tel objet, et faisaient de bimywls eominentaires lorsque nous preitens une noie, ou que nous demandions une explication. ▲ila*âiiv£atiguéa«ile-jious suivre» ils s'accroupirent autour d'un brasero, et se mirent à boire du thé et à Humer» Je m'approchai alors d'un moine qui, depuis notre entrée, officiait, et qui avait à peine levé la tête pour nous regarder. A genoux devant une table large et basse, chargée de fruits et de grains.
SI 2 UN VOYAGË
il murmurait des prières et alimeii^t avec de petits morceaux de bois et des goultes d'huile odoriférante le feu qui brûlait dans un antique vase de bronze : de temps en temps» il choisissait des feuilles ou des gruius qu'il jetait parmi les flammes* C'était un jeune homme à la figure fine et intelligeiile,jç6mme on en voit beaucoup au Japon ; U était vêtu d'une longue robe blanche, et, s'il ne lui eût manqué le capuchon, on Teût pris pour un moine de Tordre des chartreux. £n sortant du temple, nous Ames abordés par un gros bonze, qui paraissait être le supérieur de la communauté, et qui, avec beaucoup de bonne grâce, nous pria d'entrer au réfectoire pour y prendre quelqi^s rafraîchissements.
A la porte de Daisi, des mendiants lépreux, infirmes ou esbropiés, d'un extériemr pitoyable, nous entourèrent, implorant notre chslrité. En général, il y a peu de misère au Japon' : la vie matérielle coûte si peu, que lesmendianis mêmes ne sont pas dans une position précisément affligeante; de plus
les Japonais, sans avoir, à ce qu'il me semble, Tàme très-compatissante, n'en font pas moins de fréquentes aumônes. Rarement on rencontre des mendiants dans les rues ou sur les grandes routes ; presque toujours on les voit se tenir aux abords des temples. Ils attirent rattention en poussant des cris plaintifs, en récitant certaines formules de prière.
OU en frappant. avec un marleau de bois un vase creux en bois verni qui est placé devant eux. Ils appartiennent À une caste particulière » regardée en quelque sorte comme impure. La saleté et les difformités les rendent souvent si bideux; qu'ils inspirent encore plus de dégoût que de pitié. On remarque parmi eux beaucoup de lépreux, d'aveugles; un grand nombre de ces malheureux est atteint de la hideuse élépharalasis.
Avant d'arriver au petit fleuve de Lokoungo que f ai déjà nommé, il faut trayerser une porte en bois gardée par un poste de police. On y examina nos passe-ports, puis nous entrâmes avec nos cbdsvaux daps le bac, qui nous mena de^l'autre côté du fleuve» sur le territoire de Yédo. Les approches des grandes capitales ont, dans tous les pays du monde» un caractère*particulbr : les routes s'animent d*une population qui a un air plus vif et plus intelligent; les maisons, plus vastes et plus riches, sont ornées avec plus de goût et de luxe ; les animaux mêmes semblent embellis par le voisinage d'un grand centre de civilisation. Telle est aussi la physionomie des environs de ïédo. La route qui part de Kavasacki, et qui mesure environ 12 kilomètres de long, est entretenue avec plus de soin encore que celle de Kana^va. De jolies habitations, reliées entre elles par de grands jardins, tonnent une ligne à peine interrompue de villages et de bourgades.
UN VOYÂQE
▲ Omori, nous nous airét&mes , selon Tliabitade
des Européens, dans le principal ischa-ja de l'endroit. Cette maison de thé estoharmapte; deui jeunes filles modestes et bien élevées y servent des rafraîcbissemeûts aux voyageurs ; elles m'avaient vu en 1860 dans la société du pauvre Heosken, qui leur faisait de fréquentes visites, et elles me parlèrent de sa mort en témoignant de vifs regrets.
Dans les environs d'ûmori, nous rencontrâmes ie cortège d'un <Mmio (prince féodal). A cette nos gardes japonais parurent très-inquiets, et voulu* rent nous faire entrer dans un diemin de traverse, afin d'y alteiidre que le cortège fût passé; mais, comme la route était fort large et que nous pouvions continuer d'y marcher sans gêner personne, nous nous refusâmes à prendre cette précaution K Nous vîmes donc défiler Fimposnte escorte avec laquelle le puissant prince de ii'ossokawa se rendait de la capitale dans sa province. Deux hommes, marchant tète nue malgré Tardeur du soleil, précédaient le cortège; ils criaient à de courts intervalles le mot stànierOf qui annonce à la population l'approche d*un<de ses maîtres. A cet appel, un silence
1. On nit que H. L«iiox Richardaon fut massacré à roccasion d« sa reneo&tra ane le eortége d'un damto; mais il ne fout pas oublier <iue cette wocontre eut lieu dans un càonin'ètrcil et encaissé, et que H. Richardson et ses compagnons, involontairement sans doute , jetèrent plus ou moins de trouble dans l'ordonnance du cortège.
raspectueux se fût de tontes parts : les travaux sln-
terrompent, beaucoup de maisons se ferment, et les habitants se hâtent d'y rentrer; les bétes dé sommé sont rangées sur le bord de la route, ou même emmenées au milieu des champs; les voya* geurs se jettent à genoux et attendent, le front mcUné jusqu'à terre, que le norimon (Ulière) du prince ait passé. Derrière les hérauts marchaient une quarantaine de soldats armés les uns de fusils, les autres de lances, tous des deux sabres passés dans la ceinture ; le fer des lances et les canons des fusils étaient enfermés dans de solides étuis en cuir, portant peintes eu or les armoiries du prince de Fossokawa. C'est en verlu d*une loi fort sage que les armes sont ainsi enveloppées.
Le Japon étant de tous les pays civilisés celui où Tusage de porter des armes est le plus répandu, on a été forcé d'adopter des mesures sévères afin de parer le mieux possible aux inconvénients de cette dangereuse coutume. Personne ne peut dans la rue, si ce n'est dans le cas de légitime dtieuse, tirer son sabre sans encourir les peines les plus graves : le coupable s' Apose à être condamné à mort après avoir été déclaré déchu de sa noblesse. Dans le Satzcuma^ province du midi dont les habitants passent pour avoir le caractère ai dent et querelleur, la loi se montre plus sévère encore. Si en public un homme^ sous n'importe
quel motif 9 a, tiré son sabre contre quelqu'un, il ne loi est plus permis de le remettre au fourreau avant d*avoir terminé un combat à mort : d'après la loi, il doit lutter jusqu'à ce qu'il tombe ou qu'il tue sou adversaire. Sort-il vainqueur de ce duel à mort, il n'est point à l'abri» s'il a été Tagresseur, de l'impitoyable loi qui le condauiue à la cruelle alternative de s'ouvrir le ventre ou de subir la peine capitale.
Si au contraire il a versé le sang en défendant légitimement sa vie, il n*est ni puni ni même blâmé, et sa considération personnelle ne peut qu'y gagner; mais s'il a déserté le champ de bataille sans y laisser le cadavre de son agresseur, il n'est pas jugé digne de survivre à cette honte, et il faut aussi qu'il choisisse entre une mort volontaire et réchafoud. C'est en vertu de ces injonctions rigoureuses, qui défendent en temps de paix d'exposer au jour une arme quelconque, que les fers de lance et de pique, les canons même de fusil, sont enveloppés soigneusement dans des étuis ; on ne les 6te qu'en cas d'expédition militaire en pays ennemi, ou lorsqu'il s*agit d'escorter un criminel au lieu de son exécution. Aussi ttr Rutlierford Aicock, le ministre anglais, qui avait l'habitude de se faire accompagner à Yédo par des lanciers de sa propre nation, ful-il invité par le gouvernement japonais à dissimuler les fers do lauce de sou escorte pour éviter de faire nattre chez les habitants la supposition qu'il nour-
rissait à leur égard des projets hostiles. Les lois ja-
ponaises relatives au port d'armes ont eu, il faut le reconnaître, de bons résultats, car il est remarqua"*
hic que dans un pays oii l'on rencontre un aussi grand nombre de gens armés qu'au Japon les collisions sérieuses soient si rares. Revenons au cortège du prince de Fossokawa.
Après Tavant-garde venaient huit soldais portant de longues hallebardes et des insignes dont la forme partieulière indiquait le rang élevé du maître. Parmi ces marques de distinction, il y en avait une singulière, un chapeau en plumes de corbeau, qui servait plus spécialement à désigner la dignité de daïmio. Je vis ensuite s'avancer, comme une maison roulante, le lourd norimon (litière) : il reposait sur les épaules de douze hommes qui marchaient d*un pas égal, la tête et les jambes nues, comme l'exige rétiquette japonaise.
A peine fûmes-nous en vue, qu'un officier, qui se tenait hors des rangs, courut à la portière du fiormon^ probablement pour annoncer au prince que des étrangers se trouvaient dans le voisinage. On tira aussitôt les rideaux de telle façon qu'il nous fut impossible de rien entrevoir de la personne du grand seigneur qui passait si près de nous. A droite du norimon y un officier portait, enveloppé dans un drap de velours, un sabre, Tarme précieuse et honorée du prince. Derrière la
litière, quatre palefreniers conduisaient deux beaux
chevaux de sellei magnifiquement harnachés ; puis suivait en boni ordre le reste de Fescorte militairet composée d'environ quatre cents hommes, tous bien armés, et dans une tenue irréprochable. Les officiers supérieurs se faisaient porter dans des litières plus petites que celle de leur maître.
L'imposant cortège s'avançait, comme nos troupes en marche, sur deux files, et couvrait une étendue considérable du lo-kMo. Il était fermé par une multitude de douiestiques (deux ou trois cents au moins), qui portaient chacun, aux extréoiités d*une perche |josée sur Tépaule, deux coffres en bambou contenant la garde-robe et autres effets de voyage de leurs maîtres respectifs. Tout le cortège défila en silence devant nous. Çà et là, des soldats ou même quelque officier nous lançaient des regards peu aimables ; mais nous ne lûmes Tobjet d*aucune démonstration ouvertement hostile. Nos yakouninesy qui avaient ôté leurs chapeaux et qui osaient à peine lever les yeux, avaient Tair fort embarrassé ; ils ne reprirent leur bonne humeur qu'en voyant enfin la route libre devant eux, et ils paru^ rent très-contents d'être sortis sains et saufs de la situation où le hasard nous avait placés.
Au delà d'Omori, la route s*anima de plus en ' plus. Après avoir franchi plusieurs ponts en bois et traversé de jolis villages dont chaque habitation
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était une i>outique9 un restaurant ou une auberge, nous tournâmes à droite, nous rapprochant ainsi de nouveau de la mer^ que, depuis Kâvasacki, nous avions perdue de vue, et tout à coup nous aperçûmes en face de nous Yédo, la seconde et la plus opulente des deux capitales du Japon ^
La situation de cette ville est des plus heureuses. D'une étendue plus vaste que les grandes métropoles de l'Europe, elle est située sous un beau ciel et sur un terrain doucement ondulé, au l>ord d'un goiié magnifique dopt elle suit la courbe gracieuse. Les parcs et les jardins la couvrent en si grand nombre qu'ils lui donnent, de loin, Taspect d'un parc immense. De toutes parts on aperçoit des arbres disposés en ^ massifs ou en allées ; leur épais feuillage masque les modestes babilalioiiâ bourgeoises, et ne laisse voir que les temples et les innombrables palais des ta* milles princières qui, depuis deux siècles, sont obligées de résider à Yédo, dans le voisinage et sous la surveillance du talkoun. On voit, dans le golfe, des bâtiments de toute espèce, tels que bateaux à vapeur d'Occident, acquis à grands frais par la cour de Yédo ; navires à voiles, également de construc-
1. La première et raiicieiinu capitale du Japon est, on le sait, Kioio, où réside le mikado, le souverain légitime; elle se trouve dans l'intérieur du pays, à nO kilomètres d'Osakka, le plus grand entrepôt du commerce japonais, et figure sur nos cartes sous le nom de Miako, qui sigaiâe simpiemeui capitale.
tion européenne; jonques plaquées de cuivre, à la lourde mâture et aux voiles carrées ; bateaux de pèche» à la poupe effilée eu bec de canard ; enûn» petites embarcations en nombre incalculable. Au milieu du golfe, à 3 ou 4 kilomètres du rivage, on a construit, il y a peu de temps, cinq forts dont les murailles en granit clair forment un contraste pittoresque avec la fraîche verdure qui tapisse les remparts et avec le sombre azur dcTeau qui les entoure. Dans le lointain, vers Touest, court la chaîne des hautes montagnes de Hankoni, et audessus d'elle se détache, dans sa solitaire et incomparable magnificence, le pic de Pousî-yaraa.
Nous traversons une petite place carrée oiiTherhe pousse et qui renferme au centre une statue en pierre d'un Bouddha. Une douzaine de chiens à demi sauvages s'enfuient en hurlant à notre approche. C'est la place des exécutions capitales, située comme une menace à l'entrée même de Yédo. Un peu après, nous entrons dans un village d'assez pauvre apparence et dont les habitants semblent, pour la plupart, se livrer à lîi pôche ; au bout de ce village s*ouvre une- longue rue bordée de chaque côté par de grandes et belles maisons. Nous sommes à Sinagava, faubourg de Yédo, fameux par ses maisom de thé et le plus mal famé des quartiers de la ville. Toute la jeunesse désœuvrée s'y donne rendez-vous et un grand nombre de crimes et de complots y
prennent naissance* Notre escorte se serre plus
étroitement autour de nous; Tofficier nous invite à presser Tallure des chevaux; deux hommes s'élancent au galop en criant hai! hdil ahonail (attention! prenez garde l)« et ces cris sont répétés par nos compagnons. La rue est pleine de gens d'un aspect peu rassurant : ils sont armés de deux sabres formidables, et, suivant un usage très-répandu, ils portent autour de la tête un mouchoir qui ne laisse TOhr de I^ur visage qu'une paire d'yeux noirs qui brillent à travers une étroite fente, connne derrière un masque* Tous se hâtent pourtant de nous livrer passage, moins peut-être à nous qu'à nos chevaux dont ils ont peur, mais quelques-uns nous poursui* vent d'injures et de menaces. Notre marche devient de plus en plus rapide. Les chevaux» qui tout à rheure étaient harassés de fatigue, semblent comprendre que nous touchons au but de notre voyage; excités par les cris de nos compagnons et des passants, ils sont devenus intraitables, et c'est an galop que nous franchissons, à Textrémité du faubourg, la porte en bois qui marque la limite entre Sinagava et Yédo« Le chef de l'escorte, le front baigné de sueur, vient à nous ; il nous félicite d'être arrivés à bon port, et il est évidemment satisfait de s*ètre acquitté d'une mission peu dangereuse à mes yeux, mais qui laisse peser sur lui une certaine responsabilité. Nous passons devant la
colline de Goten-yama, où Ton construit eu ce moment les nouvelles légations anglaises française, américaine et hollandaise \ nous laissons à droite le grand temple de Toden-si, résidence du ministre britannique, puis nous tournons à gauche, et, après avoir traversé un quartier fort tranquille, presque désert, nous pénétrons dans Dsen-fou-si, le siège de la légation américaine
î. r.a légation de la Grande-Bretagne a été incRnd#e et entièrement détruite au moment où elle venait d'être terminée. Gotenyama était jadis un but favori de promenade, et on dit que la concession de cette colline aux étrangers a été fort mal accueillie par la ville de Yédo et principalement par le faubourg voisin de Sioagava. Aussi ne serait-il point impossible que la jouissance en fût rendue au public afin d'enlever un motif de mécontentement, et qu'on désignât aux envoyés étrangers un autre emplacement où serait transféré le siège de leur» légations respectives. Ce qui paraît certain, c*est que tous les Européens résidant à Tédo seront à l'aTenir réunis dans un quartier isolé et fortifié, sur lequel U sera facile d'exercer une rigoureuse surveUlance.
2. Dsen-fou-si vient de partager le sort da la légation anglaise de Goten-yama : ce temple antique et vénéré est devenu la proie des flammes; mais, tandis qu'il est certain que la destruction de la légation anglaise est l'œuvre de mains criminélleS| on attribue à un accident le sinistre de Dsen-ibu-si.
GHAPtTRË XI
TÉDO«
Description de la ville. — Hondjo.— Siro. — Soto-siro. — Midsi. — Les quartiers au nord, sud et ouest du château. — Les légations de l'Angleterre, de la France, des États-Unis et des Pays-Bas.
La ville de Yédo est située au nord du golfe qui porte son hom^ entre 139^35' de longitude est, 35^ 39' de latitude nord ; elle a uue circontérence de 38 kilomètres et couvre une surface de 85 kilomètres carrés ^ Un fleuve large et majestueux à son
1. Yédo n'a point de mur d'enceinte, et il est impossible de fixer exactement ses limites; la ville se confon i avec les faubourgs, et ceux-ci avec les villages qui les entourent. J'ai ex-
âî4 UN VOYAGË
embouchure, mais d'ailleurs sans importance, rO-kâva (grande rivière), la traverse da nord au sud et la divise en deux parties inégales ; la plus petite, à l'est du fleuve, porte le nom de Hondjo ; rautre, située k Tonest, est Yédo proprement dit.
Hondjo est une ile entourée, à Touest par TOkava, à Test par un autre fleuve qui court parallèlement au premier, au nord par un canal, et au sud par la mer. La circonférence de celte partie de la ville est de 13 à 14 kilomètres, et sa superticie de IS kilomètres carrés. Cinq grands canaux, dont deux vont du nord au sud, et trois de Test h Touest, se coupant à angles droits, divisent Hondjo en huit quartiers, qui sont presque eiUièrement occupés par des temples, des palais de daimias et des chantiers du gouvernement. Le temple des cinq cenfs images {Goïdka'Lakm)^ situé dans la partie nord-est de Hondjo, mérite une mention particulière : il est formé de deux édifices antiques qui ont eu beaucoup à souffrir d'un tremblement de terre et qui menacent ruine; les nombreuses idoles qui le décoraient, et auxquelles il doit son nom, sont placées à présent dans un vaste hangar , près de leur ancienne demeure.
trait les mesures que je donne ici d'une excellente carte japonaise, dont je nie servais pendant mes promenades à Yédo, et
que j'ai toujours recoonue parlftitemeat exacte.
Le sad de Hûndjo, qui. touche au rivage de la
mer, contient quelques» habitations de bourgeois, d'artisans et de pécheurs; mais on y trouve en bien plus grand nombre des palais et des temples, dont le plus vénéré est celui d'Hadsima, dieu de la guerre* La partie orientale est peu habitée ; quelques temples, des palais et des fermes s'élèvent çà et là au milieu des champs cultivés ^
Hondjo, quartier aristocratique y a peu d'animation. Les quais larges, bien entretenus, bordés d*un grand nombre de palais, sont une des promenades les plus agréables de la capitale ; ils offrent sur rû-kava et sur Yédo des points de vue variés et pittoresques : le fleuve est garni de jonques et de
petites barques, suraioiilées, pour la plupart, de
tentes en bambou tressé» et dont un certain nombre»
occupées par des jeunes filles, ont une destination semblable à celle des bauaux de fleurs de la rivière de Canton. Quatre ponts en bois d*une construction solide et simple réunissent Uondjo à Yédo; ils
1. Les chifiTe& suivants, auxquels je ne me suis arrêté qu'àprès un mûr examen , donnent une idée de la proporiion où se trouvent à Hondjo les di?en éléments de la population : des 12 kilomètres carrés dont se compose la surfàce de ce quartier, 3 sont occupés par des rizières et des jardins, S par les résidences des daimioi^ 1 1/2 parles temples, et 1 1/2 parles forlifications et les chantiers du goufeniement. Il ne reste aux demeures bourgeoises qu*un seul kilomètre carré.
portent les noms de Hads<njmia4>(miyLiogokoU'b(uH^ O'bassi et Yetai-bassi; le plus long, 0-bassi (grand pont), mesure ItO maUes^ japonaises, c'est-à-dire 320 mètres environ*.
Yédo est divisé en trois parties : Siro (le château), SotO'Siro (les environs du château), et Midsi (la ville). Une visite à ces trois parties de la seconde capitale japonaise nous fera pénétrer, sinon dans l'intérieur à peu près inaccessible des grandes famille s du pays, au inoins dans la ville publique de cette société pendant longtemps si peu connue, et dont le caractère original se révèle dans les monuments mêmes que nous essayerons de décrire.
Siro, la résidence du Uâkom, se trouve au centre de Yédo; de hautes et fortes murailles en font une espèce de citadelle ayant B kilomètres de circonfé^ rence. Outre le palais du tciikoun, on y voit celui de
1. Le pied japonais (kaneschiak) , à très-peu de chose près, a la longueur du pied anglais; il mesure 303 millimètres. Pour mesurer les distances, on se sert des multiples de la matte (ken) , dont la longueur est de l'^^QÛS. L'unité des mesures de superficie est un carré appelé le tekm, dont chaque côté mesure 1 ken (1"',908). L'unité des mesures de capacité est le sio ou itdmof (1/16* de pied cube japonais) , qui contient 0,0n3SS4&l mètre cube. L'unité de poids est le kin ou kaity de 60 centigrammes ^ ouy livre anglaise, 1,323. Uunité monétaire enfin est la pièce d'or, rio ou hobang, qui vaut, suivant le cours, de 10 à 11 fr*
2. Un cinquième pont a été Jeté sur TO-kava au nord de la ville; il s'appeUe (kkiO'kaiSdiHW'ihbaisi (le grand pont du chemin du nord).
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l'héritier présomptif, ceux des trois gosankios ou princes du sang royal, et d*une vingtaine de dal^ mio5, eiilin les habitatioiis des membres du conseil d'Stat et Itf mairie, l'hôtel du gouverneur de Yédo.
Les palais du tàikom et de l'héritier présomptif sont séparés des autres par une enceinte particulière. Avant d'ar river à celle enceinte, que les hauts fonctionnaires et les domestiques attachés au service du château ont seuls le droit de franchir, il faut traverser deux larges fossés, sur lesquels sont jetés dix-huit ponts à des distances à peu près égales. La résidence du idikoun a été visitée dernièrement par les ministres français, anglais, hollandais et américains, ainsi que par plusieurs membres des différentes légations; je tiens de la bouche même des visiteurs que, bien loin d'atteindre à la map:nificence dont quelques voyageurs ont parié, cette résidei]( e est au contraire d*une simplicité qui contraste vivement avec le luxe des autres cours orientales. Les nattes qui refêtent les appartements sont, il est vrai, d'une extrême tinessc ; les sculptures qui décorent les piliers des portes, les colonnes qui supportent le plafond et le plafond niùme, sont artistement travaillées et soigneusement finies; mais rien d'ailleurs dans les salles et les chambres n'attire spécialement Tattention : une simplicité sé- ^ vère règne dans tout Tédiflce. C'est un trait général et l'un des plus remarquables du goût japonais que
cette siiupiicilé. Les palais des dmniosei des autres grands seigneurs présentent le même caractère : bâtis
en pierre ou en pisé, blanchis au kit de chaux, ils ne s'élèvent que d'un étage et ressemblent à de vastes hangars; à Textérleur, ils n*ont d'autre ornement que des plaques de cuivre Uxées sur les portes en bois massif et disposées de manière à représenter les armoiries du propriétaire ou différents dessins. On ne sait rien de précis sur Tintérieur de ces hôtels, où aucun étranger nu encore pénétré; mais on peut admettre presque avec certitude que là, comme chez toute la bonne société japonaise, la simplicité s'unit à un grand ordre et à une propreté parfaite.
D'agréables promenades larges et sablées entourent le château et en longent les fossés, qui sont littéralement couverts d'oiseaux aquatiques. Ces oiseaux vivent dans une complète sécurité : la troubler serait un sacrilège* Dans l'enceinte de Siro s'élèvent deux collines que tous les étrangers s'empressent de visiter : l'une est située près des palais des trois gasankios; on y monte à cheval; on gravit l'autre par liii large escalier en [licrre de plus de cent marches. Du sommet de ces hauteurs, on jouit d'une vue immense sur la ville et le golfe. Yédo est ^ une ville de jardins; elle figure un parc dont rœil ne découvre pas les limites, qui est baigné par la mer, traversé par un grand Ueuve, et orné de nom-*
breuses villas. Oa aperçoit bien dans ceriaius quartiers des suites non interrompues de maisons qui forment des rues régulières; mais à chaque instani des temples, des jardins et des palais viennent briser r uniformité des lignes, et rélablisseiit celte physionomie particulière qui fait de Yédo une ville unique dan^ le monde, et dont le premier aspect produit sur les voyageurs la plus vive et la plus agréable surprise.
Le second quartier de Yédo» SoUhsvro, entoure le ch&teau, et, comme celui-ci, est de forme presque circulaire. Il a une circoniérence de lô kilomètres 3/4, et couvre une surface de 12 kilomètres carrés. Séparé du château par un fossé, de Houdjo par FOkava, et du reste de la ville par un canal qui porte le noiii de C/iori, il est relié îiu château par douze ponts, à Hondjo par trois des grands ponts que j*ai nommés, Liogokou-bassi, (M)assi et Tetai-bassi, et il se rattache à la ville par trente pouls» dont le plus . remarquable est le fameux Nippm^basH ou Nihhon'^ bachi^ comme prononcent quelques personnes (le pont du Japon), qui a été choisi pour point de départ dans le calcul des distances de Yédo à toutes les parties de l'empire» et qui par là même est considéré cuinme le ceiilre géographique du Japon. Les palais de d^mnios occupent à Soto-siro 7 kilomètres carrés, les maisons bourgeoises 4, et les temples un seul* Parmi les éditices sacrés» il iaut
230 UN VOTAOE
mentionner Mondseki, la plus grande tera de Yédo» et Sanno, une des principalès mias^.
La partie de Soto-siro qui renferme les habitations boQrgepises est une des plus Importantes de la ville et de tout l'empire; elle est traversée par la grande route ^, qui amène à Tédo les habitants des provinces, et tout le commerce de la capitale s'y trouve concentré : c'est la Hté de Yédo. Cette cité forme un parallélogramme entouré de canaux; celui de l'ouest la sépare du château» les trois autres du •quartier même de Soto-siro. La dtê comprend cinq rues longitudinales et vingt-deux rues transversales qui se coupent à angles droits, et forment soixantedix-liuit ilôts réguliers, tous séparés les uns des autres par des grilles en bois. Ces grilles, ordinairement ouvertes, sont toujours gardées par des postes de police, et peuvent se fermer aussitôt que Ton veut isoler un îlot d'un autre. Dans la cité et dans ses environs immédiats, il n'y a ni palais ni temple. C'est la seule partie de Yédo qui ait d'ailleurs quelque ressemblance avec nos villes d'Europe. Les rues y sont larges, droites, très-animées, *
1. On se rappelle que tera est le nom donné aux temples bouddhistes, et que les mias sont consaprésau culte primitif du Jupon.
2. La grande roule du Japon porte, de Nagasacki à Yédo, le nom de To-kaïdo ( chemin de l'ouest); en traversant la copitale, elle prend le nom de 0-tori (grande rue), et au aord deNihhonbachi eUa est appelée Oikûh'kaîdo (chemin du nord).
%t bordées à droite et à gauche de maisons eiicom*
brées de marchandises de toute espèce. L*absence complète de voitures rend cependant la circulation facile dans ce quartier. Tandis que la plupart des habitations japonaises sont bâties avec des maté* riaux aussi légers qu'inllaiiimahles, comiue le bois et le papier, on trouve dans la cité de Yédo un grand nombre de magasins dont les solides murailles en pisé offrent au feu une excellente barrière. Si Ton n'avait usé de cette précamion, les. richesses des marchands auraient été bien des lois consumées, car les incendies sont d'une fréquence exceptionnelle au Japon. Au nord et au sud de la cité s'étendent des quartiers qui en sont pour ainsi dire les dépendances, et qui servent aussi de deiueure et de marché aux commerçants et aux artisans.
Midsi{[dL ville) a 38 kilomètres de tour et 69 kilomètres carrés ^ de superficie. Une partie, Hondjo, située à Test dn château, a déjà été décrite. Le quartier qui est au nord du château couvre une surface de S6 kilomètres carés, dont le tiers environ est consacré à des édifices religieux. Le mausolée du taïkoun seul, placé dans un beau parc d'une lieue de circonférence, est environné de Irente-huit tem-
1. En ajûu'uiiit ce cliifîre 4 kilomètres carrés pour la surface du cliàteau et 12 kilomètres carrés pour la surface de Soto-siro, on retrouve Taire totale de ïédo, qui est de 8à kilomètres carrés.