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LES ENVIRONS 0£ YOKOHAMA

Une promenade à Kanasava. — Une soirée de famille japonaise.

Avant de quitter Yokohama» dernière station de

mon voyiige autour du Japon, il me restait à visiter Kanasava, bourgade de pêcheurs renommée par

situation pittoresque, Kamakoura» la ville des temples, le DàirboutSj colossale statue en bronze d'un bouddha, et Inosiiua, i'ile sainte que la légende japonaise a peuplée de génies bienfaisants.

Ranasava, à 1 5 kilomètres de Yokohama, se trouve au sud de celte ville, sur les bords d'un petit havre, dont les eaux basses ne permettent pas rapproche des navires européens, mais qui dbnie des cen-

laines de bateaux de pêche ; sur les cartes marines

anglaises, ce havre a été désigné sous le nom de Goldsborough inkL

Inosima est située à 15 kilomèlres par le sudouest de Kanasava, dans la partie orientale de la grande baie formée par les presqu'îles d'Idsou et de Sagami. C'est unç ile de formation yolcanique, que les marées, en la ratUichant à la grande île de Nippon au moyen d'une étroite langue de terres l)asse8 et sablonneuses, ont, dans le cours des siècles, transformée en presqu'île. Vue à une iaible dislance du rivage, elle conserve cependant encore toutes les apparences d'une île.

La ville de Kamakoura» sur la presqu'île de Sagami, est entre Kanasava et Inosima, à 22 kilomè* Ires de Yokohama et à 7 dlnosima. Quant au Ik^ boutSy ce monument se rencontre dans le proche voisinage de Kamakoura» sur la route qui de cette ville conduit à Inosima.

La plupart des résidents de Yokohama avaient visité les différents endroits que je viens de nommer, et tous m'avaient parlé de cette excursion comme de la plus agréable et de la plus intéressante qui puisse être entreprise dans les environs de Yokohama. Lltinéraire en était en quelque sorte tracé d'avance ; on m'avait conseillé de me rendre par mer à Kanasava, d^y passer la nuit, et le lendemain de monter de bonne heure à cheval pour visiter.

dans le courant de la journée, Kamakoura, le Dol* bouts et Inosima. En me conformant à ces instruc-^ tions» je devais avant la nuit être de retour à lianasaYh, et pouvais, si le temps était favorable, revenir le même soir à Yokohama ; en cas de vents contraireSy il ne me resterait qu'à passer une seconde nuit dans l'auberge de Kanasava, et j'aurais alors, après avoir donné à ma monture un repos suffisant, la journée entière pour me rendre par voie de terre de Kanasava à Xokohama.

Cette manière de faire la promenade dlnosima est celle qu'adoptent la plupart des étrangers. Ils partent d'ordinaire quatre ou cinq ensemble, emportent des provisions de bouche, et forment avec leur suite, palefreniers, domestiques, bateliers et cuisiniers, une caravane assez nombreuse dont le passage cause toujours une certaine émotion parmi la population indigène. J'avais l'intention de suivre leur exemple, et je m'étais entendu avec plusieurs de mes amis pour voyager de compagnie; mais le temps ne nous avait point été propice : une première fois un coup de vent nous avait surpris dans la haie de Mississipi, qu'il faut traverser pour aborder à Kanasava, et nous avait forcés de re* brousser chemin; une autre lois une pluie battante nous avait retenus au logis au moment d'entre^ prendre le tour dCInosima. Je dus à un coup du hasard de faire cette charmante excursion seul et

dans des circonstances dont j*ai gardé le plus a^çréable souvenir.

Par une belle et fraîche soirée qui avait suivi une brûlante journée d'été, je traversais à cheval les vertes et vastes piaines qui s'étendent à Touest de Yokohama, entre la mer et une longue chaîne de

hauteurs hoisées. Les chemins étaient en bon état, et le poaey que je montais, animal vigoureux et vif, comme on en voit beaucoup au Japon, me portait rapidement à travers la campagne. Devant moi courait mon bettOy jeune homme de vingt ans, rasant le sol de ses pieds agiles et poussant de temps à autre un cri particulier destiné à éveiller Tattention du cheval, lorsqu'il s'agissait de franchir un petit ruisseau ou d'éviter de grosses pierres qui çà et là jonchaient le milieu du chemin. Il s'était successivement dépouillé de presque tous ses habits, qu'il avait attachés derrière la selle du cheval, et il montrait à nu ses membres nerveux, secs, bien proportionnés et bizarrement tatoués.

On voyage vite à cheval quand on n'a pas de compagnon : en peu de temps, j'eus traversé plusieurs vallons, gravi deux ou trois montées, et j'étais à une bonne distance de Yokohama, lorsque mon betto s'iarrèta devant une maison deUU en s*in* iormant si je ne voulais pas prendre un instant de repos. Je le vis haletant, baigné de sueur ; il n'était pas (iiiïicile de compreudre qu'il était fatigué. Je

mis pied à terre» et, m*a$seyant sous la galerie ouverte {mrandah) qui eutourait la maisonnette, je demandai du thé et du tabac» qu'une vieille femme proprement vêtue s*empressa de m'apporter.

De l'endroit assez élevé où cette course m'avait conduit» je voyais s'étendre autour de moi la campagne japonaise, si pittoresque, si luxuriante, d'un aspect si paisible» et si parfaitement belle que tous les paysages que j'ai pu voir s'effacent lorsque je veux les comparer à elle. A mes pieds s'ouvrait une lai^e vallée flanquée de collines couvertes d'arbres magnifiques; un peu plus loin» d'autres collines s'échelonnaient de terrasse en terrasse, et Unissaient par former à Thorizon l'imposante chaîne de Hankoni» au milieu de laquelle se détachait le pic de Fousiyama, sous la magique luniiùre du soleil couchant. De l'autre côté de la vallée» j'avais vue sur la mer : elle était calme comme un lac des montagnes» et ses longues vagues, empruntant au ciel du soir des reflets de pourpre et d*orange, semblaient d'or et de feu. Dans cet endroit, une passe longue et resserrée pénètre assez avant dans les terres» et réunit à la mer un petit lac. De nombreuses embarcations de pèche le sillonnaient ; sur les bords, j'apercevais un assez ^rand village.

Mon butOf amateur des beautés de la nature»

comme tous ses compatriotes, se fit de lui-même mon cicérone. « Voici, en vérité, dit-il, le plus bel

endroit qui âott aux environs de Yoliohamâl Vous

pouvez voir Fousiyama et la mer, et là-bas, à vos pieds, ce village blanc baigné par ies eaux du lac, c'est Kasanava; il appartient au vieux daïmio de Fosâokawa. »

Depuis longtemps, j*avais formé le projet de visiter ce village, et m'en voyant si près, je résolus aussitôt de m'y rendra ; mais le jour touchait à sa fin, et si j*étais descendu jusqu'à Kanasava, je n'aurais pu rentrer à Yokohama qu'assex tard dans la nuit. Afin d'ôter tout motif d'inquiétude à mon hôte et de me promener tout à mon aise, je demandai au betto si, moyennant une récompense de s Uzibous Çb francs), il voulait porter une lettre à Yokohama et me transmettre la réponse à Kanasava avant minuit. Il s'agissait d'une course de 25 kilomètres, et le hetto venait de fournir une traite assez longue ; mais c*est un énergique aiguillon que l'ap* pftt de 2 Uxibma pour un pauvre diable qui n'en gagne que lû par mois, et la longueur de la route n'avait pas, au reste, de quoi efiTrayer un homme aussi rompu que lui aux marches forcées. Le betto accepta mon offre avec empressement, et aussitôt que je lui eus remis un billet à l'adresse de mon hôte, et où j'expliquais le motif de mon absence, en le priant de m'envoycr de l'argent et un fewfoar, je vis mon guide s'éloigner au pas de course. Je restai encore un peu de temps dans la maison de

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thé; puis, passant à mon bras la guide de mou

cheval, je descendis à pied la colline où je m'étais arrêté. Je rencontrais plusieurs Japonais qui, me

voyant cheminer de la sorte, me re,u;irdèrcnt passer avec quelque étonnement; mais aucun d-eux ne manqua de me saluer avec cette respectueuse bien^ Yeillance qu*à cette époque même (1862) on avait encore Thabitude de témoigner aux to-djins (hom- . mes de rOccîdent).

Au pied de la colline, il y avait une vaste rizière que je traversai au trot, et bientôt j'entrai dans le village de Kanasava. Mon apparition causa une sorte d'émeute, bien qu'un assez p:rand nombre d'étrangers aient déjà visité cet endroit. Hommes et femmes accoururent sur le seuil des portes pour assister à mon passage, et une iouie d'enfants se précipitèrent derrière moi et m*escortèrent de leurs bruyantes et joyeuses clameurs jusqu'à l'auberge que le teffo m*avait désignée comme la meilleure du pays. Je ne puis pas dire qu'on m'y ait accueilli à bras ouverts; bien au contraire, mon arrivée causa un embarras visible à l'hôtesse, qui vint à ma rencontre et me pria, en termes polis, mais trèsclairs, de chercher un gîte ailleurs, prétendant qu'elle n'avait aucune chambre de libre et qu'il lui était impossible de me loger, ni moi ni ma bète.

Cette réceplion ne me surprit pas: je savais par expérience qu'il fallait en attribuer Tapparente ri-

gueur non à la malveiUauce, mais à l'espèce de terreur qu'inspire un gou?eniement soupçonneux^ qui, là comme partout ailleurs, s'efforce d'empêcher tout commerce entre les étrangers et les indigènes. Aussi, ne nie laissant poiiU n bulei , je nus pied à terre, conduisis moi-môme mon cheval à

Fécuric et m'installai ensuite dans la salle conimune située au rez-de-chaussée de rhûtelierie et où s'étaient réunis bon nombre de curieux inoffensife, puis je demandai à boire et à manger ; mais la maîtresse de la maison, accompagnée de plusieurs autres personnes, revint alors me prier très-humblement de vouloir bien quitter l'auberge. Elle s'exposait à être punie, disait- elle, si elle consentait à recevoir un étranger sans la permission des au*torilés du village. Je lui répondis (]ue nioa cheval était trop fatigué pour me ramener sur-le-champ à Yokohama, que d'ailleurs la nuit était proche, et que je ne me souciais pas de faire, dans l'obscurité, une aussi longue course pour rentrer à Yokohama.

Je lui conseillai donc de prévenir les autorités et de faire appeler un stàban ou i/atounine ( sergent de ville, officier), avec lequel je saurais bien m'eutendre.

Un honmic fut expédié, et quelques minutes après, je le vis revenir, marchant à grands pas et

accompagné de deux officiers à l'air grave et important. Ils m'abordèrent poliment ; l'un d'eux tira

un carnet de sa ceinture et, prenant note de tout ce que je disais, il se mit à me demander mon nom, mon état, ma nalionalité, d'où je venais et où j'ailais. J'anraîs pu laisser toutes ces questions sans réponse, puisque je n*étais point sorti des limites territoriales en dedans desquelles les étrangers ont le droit, d'après les traités, de circuler librement ; mais discuter un point de droit avec un agent subalterne au service d'un des mille petits tyrans qui fourmillent au Japon ne m'aurait conduit à rien, et je subis de bonne grâce ^interminable interrogatoire de mon interlocuteur, qui agit en cette circonstance avec autant de solennité que si les plus graves intérêts eussent été en jeu. Lorsqu'il eut épuisé toutes ses questions, je lui en adressai, de mon côté, quelques-unes dont la solution me touchait davantage. Je lui demandai s'il était enfin permis à l'aubergiste de pourvoir à mes besoins, de me donner, pour de l'argenti un repas et une chambre, et d'avoir la conscience en repos sur les conséquences d'un acte si peu illégal. Le slaùan lit encore quelques difficultés. La cuisine japonaise ne convenait pas au goût des étrangers, il n'y avait point de lit dans les chambres et je ne voulais pas coucher sur des nattes. Il était de toutes façons plus convenable, selon lui, de m'en retourner d'où j'étais venu. La soirée était belle et calme. Il se chargeait de me procurer un canot qui me recondui-

fl70 UN VOYAGE

r&it sain et sauf à Yokohama, et en oatre ii s'engageait à ni*y envoyer mon cheval, dèa le lendemaio à la pointe du jour. Décidé à ne pas faire de concession h ce 8iqet« je menaçai de porter mes plaintes au gouverneur de Yokohoma, si Ton cherchait à m'entraver àasA ce qae j'avais l'intention et le droit de faire. La discussion n'alla pas plus loin, et le stobm et son acolyte se retirèrent pour aller faire leur rapport au magistrat du lieu. Je n'entendis plus parler d'eux» et je présume qu'il fut convenu dans le conseil d'Stat de Kanasava qn'il fallait me laisser en paix.

J'ai insisté un pen sur les détails de cette scène, parce qu'on en voit sans cesse de pareilles se renouveler au Japon, et qu'elle mcmtre par certains côtés la nature de nos rapports avec la population

japonaise. Cette population est placée sous la tutelle

d'un gouvernement despotique, et n'ose faire un seul pas sans quêter l'agrément de ses maîtres. Ceux-ci, pour des raisons qui nous ont paru mériter une étude spéciale, sont hostiles aux étrangers et se plaisent à les représenter comme des êtres dangereux et barbares. Ils appréhendent par dessus tout de voir diminuer le respect dont le bas peuple les entoure, en autorisant la libre circulation d'hommes qu'ils savent fort peu enclins à leur pro* diguer des marques de déférence, et ils s'opposent, pour ce motif, de toutes leurs forces à l'établisse*

AUTOUR BU JAPON. S7l

ment de relations intimes et amicales entre Japo«

nais et Européens. Aussi, au-delà des luuis de Yokoliomâ et de Nagasacki, et souvent même» dans rintérieur de ces villes, où les étrangers ont plein droit de cité, un Européen ne peut guère aborder on Japonais sans voir bientôt apparaître à ses côtés rinévitaljle yahominef qu'il faut supporter comme intermédiaire dans les transactions les plus mesquines, et dont la tâche semble consister à rendre ke relations aossi difficiles que possible* Les plain*

tes répétées de nos ministres n'ont rien changé à cela. On s'est contenté de leur répondre qu'on agissait ainsi par mesure de précaution et dans Vu<^ nique intérêt des étrangers, et puisqu'on rendait le gonvemement japonais responsable de leur sécnrité, celui-ci n'excédait pas la limite de son droit en les entourant d'une surveillance qu'il jugeait nécessaire. Ce fâcheux état de choses ne cessera d'exister que lorsque le taikoun aura enfin compris que SCS nouveaux alliés sont nussi ses amis naturels, et qu'il doit s'efforcer de gagner leurs sympathies, afin de pouvoir les opposer efficacement aux prétentions du mikado et des daimios, qui, pour des raisons plus ou moins spécieuses, accusent lé gouvernement de Yédo d'avoir violé la constitution du Japon en concluant des traités avec les nations occidentales.

Ma craintive hôtesse de Kanasava, dès que sa res*

poQsabilité eut été mise à couvert par rinter?ention d*un aident de l'autorité, changea de ton envers moi. Elle ordonna qu'on s'occupât de mon cheval, me conduisit dans une petite chambre bien propre» et me ût servir un repas à la japonaise, composé d*nne soupe au poisson, de poissons bouillis, et

crus, de riz, de sucreries et de fruils, ie tout arrosé, à mou choix, de sakki et de thé.

La cuisine japonaise est très-variée et tout à fait celle d'un peuple civilisé* J'insiste là-dessus, parce que j*ai remarqué que la question ; Que mang^um au Japon? est une de celles qu'on m'a le plus souvent adressées* La réponse est bien simple : les Européens manp:eîU là-bas ce qu'ils ont coutume de manger chez eux, c'est-à-dire du bœuf, du mouton, de la volaille, du gibier, du poisson, des légumes. La seule particularité d'un repas européen pris au Japon, c'est que le riz au curry, plat favori de tous les colons, y figure invariablement, qu'il s'agisse d'un diner de cérémonie ou d'un repas ordinaire. Quant à la cuisine du pays proprement dite, elle a des traits essentiels qui la distinguent de la nôtre. D'abord la viande de boucherie y fait absolument défaut; le régne animal n'y est représenté que par la volaille et le poisson. Les pauvres gens ne consomment que du riz et des légumes; ils relèvent cette nourriture un peu fade en Tassaisonnant avec force raifort et piment. Parmi les gens plus aisés, on accompagne

le riz de poisson cru et bouilli, d'œufs durs, de fruits, tels que pommes» poires, raisins, oranges et de sucreries. Ce n*est que dans les grands galas que j*ai vu servir à table des soupes au poulet et des fricassées de yolaille ; mais chez les riches comme chez les pauvres le riz forme la base de Talinientatîon, et tient lieu fout à la fois de pain et de viande.

La boisson ordinaire et universelle est le thé. On boit aussi, mais par exception, du sakki (eau*de-vie de riz) et du vin doux d'Osaka, dont l'agrécible saveur rappelle de loin celle du vin de Tokai ; cependant Toccasion de prendre de ces boissons n'est pas rare, altendu que le Japonais, Thomme le plus sociable du monde, accepte très-volontiers une invitation à dîner, et qu'il aime à rassembler des amis à sa table* Dans cette circonstance, le sakki chaud ou froid remplace le thé, surtout vêt s la fin du repas, quoiqu'on ne s'abstienne jamais de cette dernière boisson.

En général, le Japonais, comaie tous les habitants de l'extrême Orient d'ailleurs. Chinois, Indiens, Malais, Aniiaiuiles, sont très-sobres, et je iVen ai pas vu un seul se livrer à des excès de table jusqu'à en perdre la raison. Un bon cuisinier japonais possède aussi bien qu'un Yatel l'art de préparer des mets qui plaisent aux yeux, et même dans les classes iuiimes de la société on s'eiïorce de servir les repas d*une manière appétissante. La malpropreté y est à ce point inconnue que je n'ai jamais eu aucune

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