‹ Un voyage en Angleterre et au front francaisChapitre 10 sur 14 · I. — A Buckingham · texte numérisé non relu

I. — A Buckingham

On nous remit un soir ce simple billet :

"Les journalistes canadiens comprendront que la visite au Roi forme partie essentielle de leur programme et que tous doivent être présents ; des voitures seront à la porte de l'hôtel demain à 2.15 hrs. pour se rendre à Buckingham."

Et voilà tout.

On nous avait avertis, quelques jours plus tôt, que le Roi nous recevrait en délégation ; ce simple billet nous confirmait, de la façon la plus démocratique,l'heureuse nouvelle.

La tenue devait être celle de chaque jour, la guerre ayant aboli toutes les exigences de l'étiquette.

Donc , à deux heures et quart, un cortège de voitures emportait vers le palais royal une vingtaine de journalistes canadiens. Et après avoir parcouru le Strand, et la magnifique avenue du Mail qui conduit par ses verdoyantes allées jusqu'à Buckingham, nous entrions dans la cour intérieure, puis dans le grand salon rose et blanc du palais.

L'aménagement intérieur de Buckingham est relativement très modeste depuis la guerre ; on y a retranché beaucoup du luxe habituel.

Le salon où nous attendons est spacieux, mais n'offre rien de luxueux : de vastes fauteuils, des divans alignés le long des murs, au centre un rond-point élégant, peu de tentures, quelques rares bibelots dans des armoires vitrées

Le tout est maintenu dans un état de mesure et de réserve. On sent que la guerre a passé même dans les salons de la royauté, et que le temps n'est plus à l'apparat et au faste.

Pendant qu'on nous dit la façon très simple dont nous serons présentés au Roi, j'évoque par

le souvenir les scènes brillantes qui ont dû se dérouler dans ce salon attiédi, les cortèges splendides qui ont jadis envahi le hall maintenant désert et se sont engagés dans les magnifiques escaliers de marbre qui conduisent aux étages supérieuis.

Tout ce silence, tout ce vide, a quelque chose d'anormal comme la tenue du salon où nous sommes ; et cela est très imposant, cette simplicité voulue et consentie. Et c'est le sentiment qui présidera à toute cette visite, que l'on avait prévue solennelle et cérémonieuse, et qui fut au contraire toute imprégnée de l'intimité la plus charmante et la plus exquise.

Mais l'on continue de nous expliquer comment nous devrons procéder ; nous serons quatre à la fois et déjà les groupes se forment. On nous annonce que la reine et la princesse Marie nous recevront en même temps que le Roi ; ce sera dans quelques minutes le moment d'entrer

Je ne suis que du deuxième groupe ; et cependant que mes camarades se dirigent vers le salon voisin, je regarde par la baie vitrée les merveilleux arbres du jardin royal, ces beaux arbres de Londres si admirablement touffus et verts, et qui entourent Buckingham d'une ceinture incomparable de verdure. Eux du moins n'ont rien perdu de leur splendeur : ils gardent leur grande tenue des jours de gala, si le palais a des housses de guerre. Et ils disent l'indifférence impassible de la nature, celle qui là-bas près des tranchées et des tombes de France fait pousser ses rouges coquelicots et ses innombrables fleurs des champs et qui dans les vastes jardins de Buckingham étale le luxe insolent de son feuillage près de la tranquillité et de la réserve des souverains ....

C'est notre tour d'entrer.

Le roi, en simple uniforme d'officier, la reine vêtue d'une robe noire que seule rehausse une parure de diamants, la princesse très effacée

dans une toilette indifférente, nous sourient et nous tendent démocratiquement la main.

Et nous causons, sur le ton de la plus franche intimité.

Le roi nous cause de la guerre, de la France que nous venons de visiter, du Canada et des soldats que notre pays a fournis aux armées anglaises ; et tout cela avec des mots très simples, très familiers, mais avec une vivacité d'allure,une bienveillance souriante, un esprit d'une si douce gmvitê que nous en sommes touchés.

— Et vous avez vu les Canadiens là-bas, en France? Ce sont d'admirables soldats ; l'empire n'en a pas de meilleurs. Je les ai visités moi-même au front, et j'ai été frappé de leur belle tenue: dites bien aux Canadiens, quand vous rentrerez dans votre pays, que nous leur sommes reconnaissants de leur généreux appui.

Nous causons en anglais ; mais le roi parle aussi très couramment le français, comme quelques-uns de mes confrères ont pu s'en rendre compte.

— Et la France ? Vous avez vu toutes ces ruines lamentables, toute cette horreur ? Mais quel pays admirable et comme il est digne de la victoire qui se prépare pour lui : comme nous devons tous nous unir aux efforts de ce grand et noble peuple.

Une flamme passe dans les yeux de Georges V ; cet amour de la France héroique et souffrante qu'en tous coins des pays alliés on retrouve si entier, je le sens ici, à Buckingham et chez le souverain d'Angleterre, avec une ardeur toute sincère.

La guerre aura mutilé, meurtri la France ; mais elle lui aura fait des amis durables et surs, en tous lieux ; elle lui aura tressé une couronne d'admiration aux mains des paysans les plus humbles et des souverains.

Le roi nous parle ensuite du Canada, qu'il a

visité il y a quelques années et dont il a gardé un souvenir qu'il précise pour nous.

Puis, c'est le tour de la reine : et la haute silhouette aristocratique, que nous avons tous vue si souvent sur l'écran des cinémas, s'approche.

Nous nous empressons, et la conversation reprend sur le même ton d'exquise et bienveillante simplicité.

On n'échappe pas au sentiment de respectueuse admiration qu'inspirent la reine et ses moindres gestes.

L'un de nous dit :

— On vous aime beaucoup au Canada, majesté. La part incomparable que vous prenez aux oeuvres de guerre vous a gagné tous les coeurs.

Et la reine, presque surprise de cet aveu brusque, tout spontané, sourit en disant :

— J'aime visiter les hôpitaux canadiens ; vos soldats sont si bons et si braves. J'aime tous les soldats d'ailleurs ; je voudrais leur consacrer tous mes instants.

Mais le moment est venu de nous retirer.

D'autres confrères suivront ; et les souverains reprendront avec eux la conversation où nous l'avons laissée.

Nous sommes déjà revenus dans le grand salon rose, encore c.nus de la courte visite. Et nous revoyons dans un brusque retour de mémoire toute la noble scène, la reine si majestueuse et si aristocratique dans sa bienveillance, le roi d'une si exquise simplicité et qui a si vivement fait notre conquête.

Un dernier regard à ce palais où rien ne subsiste plus du luxe et de la lourde étiquette des cours d'autrefois.

Et c'est avec un sentiment de joie, d'affection très vraie, que nous revenons de cette visite unique aux souverains les plus démocratiques de l'Europe.

IL — Hommes Publics Anglais

Le banquet, ou le déjeuner de gala, sont en Angleterre des institutions qui font partie de la vie publique courante et dont la guerre même n'a pas su modifier la coutume.

C'est la façon commode par où Ton amène les gens à se rencontrer. Ils fournissent aux hommes d'Etat ou à leurs invités l'occasion de s'exprimer, et pardessus la tête de la centaine de convives qui se groupent autour d'eux d'atteindre la presse et par là le grand public.

Les journalistes canadiens à Londres ont été imprégnés, saturés de l'atmosphère des banquets : il ne se passait guère de jour qu'ils ne fussent invités quelque part, et la liste des personnages qu'ils y rencontrèrent est des plus imposantes.

La guerre a sans doute enlevé au banquet quelque chose de son faste : le régime notamment est devenu très frugal et on s'y étudie à se conformer avec scrupule, non seulement taux restrictions d'ordre du commissaire des vivres, mais même aux conseils d'économie donnés à la population.

Par contre, dans la forme, le banquet a gardé toute sa solennité : et c'est une fonction remarquable, étonnante, par sa correction, son incomparable tenue. Depuis l'entrée et la présentation jusqu'au dernier toast, tout s'y accomplit avec un soin, un ordre, une mesure très caractéristiques de l'esprit anglais. Mais cette correction se double de la courtoisie la plus charmante ; l'urbanité exquise de nos hôtes et des personnes que nous avons rencontrées là-bas ne saurait être surpassée. On ne saurait imaginer groupe plus aimable et réunions plus parfaites à cet égard : Londres est (assurément la ville des réceptions officielles.

Quelquefois s'ajoute à cette correction toute

moderne une saveur de tradition qui n'est pas sans charme.

Les banquets du lord maire de Londres sont pour des étrangers une révélation. Ils se donnent dans Tédifice historique de "Mansion House", dans le vieux Londres, et obéissent encore à une série de coutumes toutes particulières.

L'édifice lui-même est très intéressant avec la haute colonnade de sa façade et ses théories d'escaliers intérieurs qui conduisent aux immenses salles où se déroule la scène.

On entre ; et après être passé au vestiaire, où se tiennent des laquais galonnés et chamarrés comme des généraux, on pénètre dans la salle de réception. A la porte, un suisse magnifique vous annonce d'une voix tonitruante, qui ne fait que souligner les contorsions auxquelles il soumet votre nom. Et vous avancez, parcourant avec toute la dignité dont vous vous sentez capable l'espace qui vous sépare du fond de la salle ; le lord maire, dans un grand costume d'apparat, manteau tout rutilant de dorures et lourd chaînon de pierreries, vous attend tout souriant.

A ses côtés, rangés de façon irréprochable, les deux shérifs également caparaçonnés et je ne sais quels autres officiers, avec d'énormes bonnets de fourrure, qui portent le sabre et autres insignes séculaires.

La salle à dîner est une merveille avec son plafond tout caissonné d'or et les solives qui s'alignent à hauteur d'église. Dans les grandes armoires vitrées, on aperçoit la vaisselle d'or, coupes et grands plats admirablement ciselés sur lesquels la lumière vient se jouer avec éclat.

Et toute la scène garde un parfum historique, qui rend vraisemblables les coutumes les plus désuètes, comme cette tournée moyenâgeuse de la coupe où chacun boit à son tour : les sceptiques, dont j'étais hélas ! se contentent de l'effleurer ou simulent . . . C'est si loin le moyenâge !

Mais la coutume, qui fait sourire quand on la raconte, garde là4)as une solennité très appropriée : et il faut avoir vécu ces quelques heures, dans le décor somptueux et lourd de Mansion House, avec sous les yeux le collier d'or et les hauts bonnets de fourrure des municipaux, pour comprendre tout ce que signifie la Tradition ; — un mot qui n'a pour des Américains aucun sens, mais qui garde tous ses droits dans les vieux pays où l'histoire se répand et se prolonge sur vingt siècles.

C'est au cours de banquets ou de déjeuners plus intimes que nous avons rencontré quelques uns des hommes politiques les plus notoires de l'Angleterre.

Dès notre arrivée, aux premiers soirs du séjour à Londres, nous fûmes présentés ainsi au premier-ministre Lloyd-George.

C'était à l'hôtel Savoy, à un banquet donné par lord Beaverbrook.

Lloyd-George nous parût beaucoup plus jeune que sur ses dernières photographies. Il grisonne à peine et le pétillement de ses yeux et de son sourire conserve à toute sa physionomie une impression de jeunesse et de force aimable. Dans la conversation, il nous parle surtout du Canada, dont il ta visité l'est il y a quelques années, et du but de notre voyage qui commençait alors. C'est gaîment, avec animation ,qu'il touche à tous les sujets et on ne saurait sentir sur sa figure la moindre trace de la lourde préoccupation de la guerre.

En cela il est bien représentatif du pays luimême, de l'Angleterre qui porte si allègrement et avec une belle apparence de facilité, le lourd et incessant fardeau de son formidable effort.

Au banquet, Lloyd-George redevient l'homme d'Etat. Son discours, que les journaux d'alors ont sténographié et que j'ai relu textuellement dans les journaux canadiens à mon retour, ne

nous semblait pas à l'audition avoir l'importance extrême qu'on lui a donnée depuis.

Le ton normal des discours de banquets affecte à Londres une simplicité, une retenue et une sobriété telles, — qu'il faut vraiment relire ce qu'on a entendu pour en apprécier toute la portée.

Non que dans cet atmosphère officiel et si incomparablement correct nous regrettions les emportements et les écarts de langage des tribuns populaires ; mais, pour des latins, nous nous sentons à l'autre extrême, à un excès voulu dans la réserve, — un ton peut-être accentué par la guerre et la crainte de faire des mots au lieu de poser des actes, — et j'imagine que nous n'avons eu qu'un côté, le moindre, de l'éloquence vraie de Lloyd-George.

Mais sa personnalité vivante et prestigieuse se manifeste, beaucoup plus, dans la conversation intime.

C'est du reste l'expérience que nous retrouvons chez M. Balfour dans son irrésistible dignité, chez M. Bonar Law, le financier de l'empire, avec qui nous avons déjeuner à Downing Street, et chez M. Winston Churchill au petit lunch du Savoy qui nous a réuni autour de sa bonhomie toute souriante, et chez lord Burnham dans les grands banquets qu'il a offerts aux journalistes des différents dominions, et chez lord Northcliffe qui a transformé pour nous en salle de banquet la place publique du "Times". Le discours les fige immédiatement en des attitudes uniformes et presque incolores. Il faut relire pour retrouver toute la pensée ; comme il faut la conversation intime pour dépasser la surface officielle du personnage.

Lord Beaverbrook, qui était beaucoup plus avec nous et qui représentait directement le gouvernement auprès de notre délégation, a gardé sous les dehors de cette imperturbable correction

quelque chose de la souplesse et de l'exubérance plus ouverte de notre pays : à ce point, iî n'est qu'à demi de Londres. Son rôle d'ailleurs est plutôt dans la coulisse qu'aux premiers plans officiels: c'est moins un orateur, un homme d'Etat qu'un infatigable organisateur.

Mais à l'aide des journaux qu'il dirige, à l'instar de son ami lord Northeliffe, il dispose d'une influence immense ; et sa carrière politique, si elle n'est pas une démonstration de l'impénétrabilité du milieu, — reste du moins une chose remarquable.

Il convient d'ajouter que personnellement lord Beaverbrook nous a reçus avec une courtoisie et une amabilité qui ont trouvé cent occasions de se manifester.

Mais cela n'a rien à voir à sa carrière, qui est assurément un des étonnements de la vie publique anglaise.

L'Angleterre est actuellement gouvernée par le trio Northeliffe-Beaverbrook-Bonar Law ; et la personnalité de Lloyd-George, son emprise sur le peuple qui diminue mais que la guerre soutient encore, reste la façade, le panache indispensable à ce gouvernement d'hommes d'affaires.

Et c'est un gouvernement en somme qui a organisé l'effort de guerre de l'Angleterre avec une activité inlassable.

C'est là ce qu'on nous avait menés voir et nous n'avons pas à nous préoccuper du reste. Ce sera au peuple anglais de juger, à la prochaine élection.

Ajoutons que le véritable adversaire de Lloyd- George n'est plus M. Asquith qui subit une éclipse, mais le chef ouvrier M. Henderson. Et puis, il y a la profonde, l'inquiétante, la constante Enigme irlandaise.

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