‹ Un voyage en Angleterre et au front francaisChapitre 11 sur 14 · III. — Londres pendant la guerre · texte numérisé non relu

III. — Londres pendant la guerre

Qui veut connaître Londres et sentir un peu le flot immense de vie qui passe dans ses innombrables carrefours ne saurait se contenter des quelques jours banals, trop hâtifs, que le voyageur moyen,— qui a hâte de toucher le continent, — accorde à la capitale anglaise.

Londres, au premier abord, n'a rien d'éblouissant : ce semble une ville d'Amérique un peu plus mûre, surtout dans les quartiers où séjourne l'habituel voyageur et qui tiennent entre Trafaigar et Aldwych, entre Strand et Oxford street.

Des magasins, des rues à angles inégaux, des théâtres, des restaurants, des hôtels : on ne voit rien là qui manifeste autre chose qu'une ville achalandée et très active.

Seulement, il faut persister, voir plus avant, séjourner, participer à la vie multiple de la grande ville. Et il se passe alors ce phénomène éprouvé par tous les visiteurs qui y ont prolongé leur séjour, — que cette vilîe,indifférente d'abord,s'impose graduellement à vous, à mesure que vous groupez autour du centre les impressions de la douzaine de villes différentes qui l'entourent, Westminster, le vieux Londres, les parcs innombrables, l'admirable banlieue si riche et si variée... Si bien que quelque matin vous vous éveillez très pris par cette formidable capitale, cette activité dévorante et multiple, cette manifestation si complète de toutes les nuances de la vie moderne.

— London grows on you ! disait un Américain que la guerre y a amené en permanence.

— Il y a un an que je suis ici, et je n'ai pas encore eu le temps de parcourir Londres en tous sens, ajoutait un Canadien qui y est installé auprès de l'état-major.

Et c'est l'impression dominante d'une extension sans bornes et d'un rassemblement touffu où il faut indéfiniment chercher, — tout le con-

traire d'un Paris dont la belle ordonnance, claire, nette et lumineuse, vous apparaît dès le premier regard.

Nous avons à nous occuper d'abord du Londres de guerre.

La première impression que vous donne la capitale à l'arrivée, l'impression dominante et qui subsiste indéfiniment, c'est son aspect militaire.

Dans la rue, c'est un encombrement de militaires: le civil est un objet rare, — non pas un luxe, hélas ! mais plutôt une curiosité ; et on n'en voit guère audessous de la cinquantaine.

Mais les militaires abondent : ils forment des attroupements au coin des rues, ou circulent trois à trois. Ils encombrent les omnibus, le métro, les halls des grands hôtels ; c'est un fourmillement gai et continu.

Le militaire à Londres est neuf fois sur dix un permissionnaire, venu des camps d'entraînement ou du front ; il passera quelques jours dans la capitale et il entend bien secouer un peu la monotonie des camps ou la poussière du front à Leicester square et dans Piccadilly.

Londres est restée une ville gaie, très animée ; mais cette gaîté même n'est qu'une relâche, elle fait partie de la guerre.

Et son aspect de guerre est encore accentué du fait que la plupart des occupations de la vie courante y sont aux mains des femmes, depuis les comptoirs de magasins jusqu'aux impériales d'autobus.

Dans les vitrines, la même pensée de la guerre se manifeste aux nombreux étalages d'uniforme militaires,de casques et de chaussures de gros cuir jaune faites pour la marche des tranchées, d'innombrables insignes de toute sorte... Et encore des objets de nécessité pour soldats, rasoirs, porte-cigarettes, porte-allumettes, écritoires. Tout le commerce a chaviré de ce côté !

Les five-oclocks ? Cette institution si essentiellement anglaise est aussi devenue militaire. Elle subsiste, bien entendu (au front même, nous prenions le thé à cinq heures aux quartiers généraux) ; ce ne serait plus l'Angleterre autrement. Mais c'est une réunion bruyante, animée, incessante, d'officiers dont les uniformes tranchent sur les toilettes élégantes, mais très simples, des visiteuses; au Savoy, au Piccadilly, au Waldorf, au Regent-Palace, on dirait à l'heure du thé un mess militaire gigantesque où l'on aurait invité des dames.

Les théâtres ? Ils sont tous ouverts et les spectacles nombreux et brillants, mais d'un caractère très superficiel. On a supprimé la haute comédie, encore plus la tragédie shakespearienne. Ce que l'on demande, c'est une distraction facile, simple, légère, à l'usage du soldat qui vient un moment se reposer en s'émoustillant : et le vaudeville, la comédie musicale avec ses danses et son humour de surface ont envahi les maisons de spectacles les plus sérieuses. Du reste, au théâtre comme ailleurs, on ne voit guère du sexe fort que des militaires. Certains programmes vont jusqu'à mentionner que les billets ne sont vendus qu'aux gens de l'armée ou aux civils qui ont établi au guichet leur droit absolu à l'exemption.

Le spectacle commence à sept heures et demie, et il est terminé vers dix heures et quart. A la sortie, les rues sont plongées dans une obscurité que pointent ça et là des lumières vagues, dissimulées sous de vastes abat- jours et renvoyant au pavé un filet parcimonieux. La revanche nous vient les soirs de clair de lune, où toute la ville nous apparaît dans une lumière bleue qui donne aux choses un aspect unique, que jamais n'ont su leur communiquer les illuminations les plus féeriques des soirs de paix.

Mais c'est habituellement dans la quasi-obscurité que la foule qui sort des spectacles se précipite et se heurte dans le carré restreint où sont accumulés les grands théâtres de Londres. Et

alors, pendant une heure environ, c'est un tohutohu plein d'imprévu et qui amuse; puis la rumeur s'éteint peu-à-peu comme le reste... Les cafés sont tous fermés, depuis plus d'une heure: le réveillon est une chose du passé, oubliée, remisée, pour le grand bonheur des mauvais estomacs. Et il est à peine minuit que la ville est déserte, les rues silencieuses, le ciel sombre et strié seulement par les longues raies lumineuses des phares d'observation.

La vie de Londres, au centre, peut donc se résumer: une organisation pour militaires en permission.

Mais elle persiste également, dans ses différents quartiers, avec quelque chose de son caractère d'avant-guerre.

A côté de cette activité nouvelle et qui a remplacé l'autre, vous n'avez qu'un pas à faire et vous tombez dans le vieux Londres.

Ce n'est pas le moment de revoir avec vous la vieille tour avec ses cent souvenirs qui remontent jusqu'à l'ian mille, et le vieux pont, et les Cours de Justice et tout le rassemblement pittoresque de ces vieux édifices qui forment le "Temple" et où les avocats entassent dans des décors historiques leurs documents poudreux. Vieux édifices, vieilles églises, vieilles tombes, vieilles échoppes, elles disent toutes l'attachement profond de l'Anglais à l'histoire et aux grands noms qui la marquent : c'est la tradition, mot qui nous fait sourire en Amérique, mais qui retrouve tous ses droits dans cet atmosphère différent, encore plein d'un passé qui nous manque. C'est nous qui le fourniront héks ! à nos descendants et nos coutumes qui paraîtront baroques mais curieuses aux chercheurs des siècles futurs !

Et puis, il y a Westminster, la ville gouvernementale avec ses prodigieux édifices si élégants

à la fois et si massifs, qui semblent construits pour durer éternellement, au contraire des longs édifices américains qui ont l'air d'un défi passager jeté à l'équilibre.

Jamais on n'a vu pareille animation dans la ville ministérielle : la guerre a encombré les moindres et les plus vastes bâtisses ; il a fallu partout improviser de nouvelles installations, prendre des hôtels entiers et les transformer. C'est le centre de toute cette activité, navale, militaire et industrielle par où se manifeste l'effort total de l'Angleterre.

Autour des bâtisses mêmes du parlement et de l'abbaye, ces merveilles d'architecture gothique, des édifices plus modernes se multiplient le long de larges avenues. Et ce quartier officiel est bien représentatif d'un autre côté de l'esprit anglais, méthodique, tenace et ferme. La ville de Westminster est vraiment le coeur de l'Angleterre, la résultante de son organisation vaste et faite pour durer, imperturbable et sûre d'elle-même, quelque chose comme le flegme britannique haussé à la hauteur d'une vertu nationale.

Mais de Westminster et s'étageant depuis le parc St. James jusqu'à Kensington, commence cette chaîne de jardins publics, tous reliés par de magnifiques avenues et dont Hyde Park est le centre le mieux connu.

Les arbres de Londres sont les plus beaux et les plus touffus qu'on puisse rêver: il semble que l'humidité du climat leur donne un éclat, une vivacité de ton, une verdeur toute spéciale, — comme elle sait donner aux femmes anglaises une fraîcheur de teint qui reste leur meilleure parure.

. Dans toute cette immense partie de Londres qui entoure les parcs et qui s'étend jusqu'aux banlieues élégantes, c'est une fête suprême de verdure. Qu'on est loin du centre, du mouvement baroque et quelconque de Piccadilly, ou du Stnand semblable à tous les milieux cosmopolites !

Ici se révèle à nous le cachet supérieur du "home" anglais, dont le londonien est si justement fier, et qui reste une chose spéciale qu'on ne retrouve pas hors de l'Angleterre: un très juste mélange, — mesure anglaise, — de confort, de solidité et de fraîcheur.

Il faut surtout regarder Londres du haut des airs, comme il nous a été donné de le faire, pour voir comme cette ville qui semble si remuante et si sèche dans ses quartiers d'affaires n'est en somme qu'un magnifique bouquet d'arbres, un dessin d'avenues perdues dans la verdure des innombrables squares.

Et c'est sous ces trois aspects, — perçus en deçà du mouvement militaire qui n'est que passager, — que Londres nous apparait comme le résumé caractéristique de la vie anglaise, si nettement comprise dans ces trois termes décisifs : la tradition, la ténacité solide et patiente, le confort intraduisible du "home". Oui; c'est l'âme même de l'Angleterre que nous traduisent le vieux Londres, Westminster et la verdure des banlieues.

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