‹ Un voyage en Angleterre et au front francaisChapitre 12 sur 14 · IV. — Paris, rempart suprême · texte numérisé non relu

IV. — Paris, rempart suprême

J'ai déjà dit dans des articles précédents l'aspect héroique de la France de guerre, le travail des femmes françaises qui maintiennent sous les obus la culture du sol et poussent jusqu'aux tranchées le magnifique effort de leur labeur. C'est un spectacle consolant, réjouissant même, que ces champs lourds de moissons et qui disent toute la vitalité d'un sol que l'Allemand a pu envahir, mais qui renait sous la fusillade, plus riche et plus fort.

Nous avons parcouru tout le nord de la France, admiré les grandes beautés naturelles de ce pays si varié et cette prospérité de la campagne française, faite de travail ardu et de ténacité, offrant un si vivant contraste avec les ruines des villes et des villages.

Mais notre voyage nous réservait encore une nouvelle expérience: celle de notre entrée à Paris par les Champs-Elysées.

Nous étions venus en auto de Rouen, avec un arrêt charmant dans la verdoyante forêt de Conches où des régiments forestiers du Canada continuent pour nos armées la tradition saine et forte de nos bûcherons.

Depuis quelque temps, nous longions la Seine et nous devinions à l'aisance plus grande et plus fournie des demeures, la banlieue parisienne. Mais voilà Neuilly, la porte Maillot, la large avenue de la Grande- Armée ; et soudain nos autos débouchent en pleine splendeur sur la place de l'arc de Triomphe.

Puis c'est la descente par cette merveilleuse avenue, — assurément la plus splendide du monde entier, — avec ses perspectives incomparables, et dans le lointain l'aiguille de la place de la Concorde et les magnifiques colonnades du Louvre.

Nous roulions comme des conquérants et nos yeux revoyaient les lieux familiers, les dômes et les flèches des deux rives de la Seine, tout Paris résumé à la ligne d'horizon.

C'était une inoubliable prise de possession, qui faisait dire à mon compagnon:

— C'est (ainsi, assurément, que Guillaume avait rêvé d'y entrer en 1914.

Bien modestement, mais avec quelle satisfaction, nous prenions sa place ; et notre cortège ignoré et perdu dans le mouvement général, n'en portait pas moins des âmes fières et des esprits réjouis.

Ajoutez à cela la splendeur d'un soleil radieux qui se jouait à travers les arbres et mettait des fleurs d'or aux parterres; et vous aurez une idée pâlie de cette entrée majestueuse de vingt-quatre journalistes canadiens, par un jour de juillet, dans la capitale du monde.

Paris de guerre est un autre Paris, assurément.

En plein été surtout, et au lendemain de l'invasion qui menaça le ville, la population en est fort diminuée: on assure qu'un million d'habitants sont partis pour le midi, qui reviendront peut-être maintenant que le danger s'éloigne.

Les étrangers qui sont par centaines de mille en temps de paix, ne se comptent que par petits groupes depuis la guerre.

On n'a pas non plus à Paris le permissionnaire bruyant et fourmillant de Londres: la vie y est beaucoup plus paisible, en tous cas plus intérieure. Et c'est dans un état de tranquillité exceptionnelle, qui n'enlevait rien à sa beauté mais qui lui donnait un caractère nouveau, que nous avons retrouvé Paris au mois de juillet.

Le jour, les boulevards sont restés assez animés: les autobus sont rarissimes et les autos peu fréquents, mais la chaussée est encore encombrée de promeneurs militaires et de dames en toilettes sobres. C'est un mouvement silencieux, mesuré, qui n'a plus rien de la gaîté folle d'autrefois. Les cafés étalent toujours sur la rue la théorie de leurs petites tables élégantes ; mais

les consommateurs s'y font beaucoup plus rares. On n'a plus le temps, on a quelque pudeur à s'y asseoir, à se donner l'air de le prendre â son aise.

Bien entendu, pas de visiteurs. Le chauffeur à qui je demandais de me conduire successivement à plusieurs points d'intérêt me répondait bénévolement ainsi qu'à mes camarades:

— Ces messieurs sont les premiers que j'y mène depuis plus de deux ans !

Va tout de même; mais partout, c'est le même refrain, le même spectacle ! Musées fermés ou dont on a retiré les plus belles pièces, monuments recouverts comme pour quelque carême interminable, statues enfouies sous des sacs de sable: on sent la préparation intense, irrémissible, contre toute surprise et toute possibilité.

Songez qu'il y a eu les raids, le bombardement, l'hypothèse menaçante d'un siège, et qui sait aux jours sombres ? la crainte même d'avoir à abandonner la ville pour éviter la destruction. On avait tout préparé et ce n'était pas trop escompter pour sauver de la guerre et de la sauvagerie de l'agresseur les trésors inestimables que contient Paris.

Nous avions vu sur la côte et en Angleterre de superbes cathédrales : Notre-Dame et les églises de Paris ont l'air de belles anémiées, car à la ligne même de leur architecture il manque le coloris des verrières enlevées et mises en lieu sûr. Et vous ne sauriez croire le drôle d'effet que fait une église gothique avec des verres blancs. La Sainte-Chapelle, dépouillée de ses vitraux admirables, a l'air d'une petite vieille ridée, qui croule sous l'âge: ce n'est plus qu'une merveille décolorée...

Oui, la guerre a effacé partout, dans un élan de prudence nécessaire, les monuments et les sculptures qui animaient les carrefours et peuplaient Paris d'un monde de beautés.

Et cependant la ville est restée belle quand même, par le plan incomparable de ses avenues et de ses parcs, par l'ordonnance et l'harmonie

suprême qui y règne, cette noble symétrie des boulevards mettant en pleine valeur la beauté des grands palais et des édifices somptueux qu'ils cueillent au passage. On ne détaille plus son admiration; mais elle reste entière dans l'impression d'ensemble et devant cette ville unique, qu'on l'entrevoie joyeuse ou grave, animée ou recueillie.

Le soir, c'est la tranquillité sereine.

Peu de théâtres en juillet; c'est le repos. Et contrairement à Londres, on ne circule pas dans les rues obscures, désertes dès la fermeture des cafés à neuf heures.

Un petit remous attardé aux portes des lieux de spectacle, une course vers le métro: et voilà toute la soirée parisienne autrefois si brillante. Les rues sombres s'enfoncent dans la nuit, mornes et vides: votre pas résonne sonore comme lans quelque Pompéï où un guide vous eût oubliés. Et cela non plus n'est pas sans charme : cela nous cause une impression étrange et forte.

Ce sommeil de Paris, ce recueillement, n'estce pas un symbole, le symbole même de la France dont les totales activités sont tournées vers la guerre, absorbées par la seule grande Pensée ; en qui la joie des nuits folles, et l'élan des occupations familières de la paix, et les manifestations mêmes de T'art, TOUT a cédé à l'énergie forte et exclusive de la résistance.

Et dans la nuit, avec ses hautes rues désertes «t les portes sombres de ses édifices, Paris prend l'aspect d'un vaste système de tranchées, face à l'ennemi. Comme là-bas, dans les plaines d'Arras, ils doivent être là les braves soldats, qui attendent le signal et qui gardent la route; et il nous semble que nous n'avons pas bougés, que nous sommes en pleine zone militaire, en plein coeur du système de défense.

C'est une impression que ne nous avait encore donnée aucune ville. Paris, en pleine nuit, a vaguement l'aspect d'un champ de bataille, chè-

rement défendu, et que l'Allemand n'a pu encore que menacer vainement.

Mais le lendemain, au grand soleil, la ville reprenait son aspect unique de beauté, et la vie y retrouvait son mouvement calme et continu des jours de guerre.

Nous la parcourions sans cesse, avec un plaisir renouvelé, constatant quel futile effort est ce bombardement lointain si vanté à Berlin et qui laisse si peu de traces ici.

Et nous sentions que le danger est maintenant écarté; que cette capitale appartient à la Civilisation autant qu'à la France; que l'effort de la guerre ne prévaudra pas contre elle; et qu'en Paris, rempart de gloire et d'intellectualité, se résume la résistance française au flot envahisseur et derrière elle, toute la puissance anglo-américaine accumulée sur le front ouest.

Page 1