III. — Les camps d'entraînement
Il existe chez quelques esprits un préjugé qu'il s'agit de déraciner, car aucun n'est plus injuste et moins conforme aux faits : c'est que le soldat ou l'officier qui n'est pas au front ne prend pas part à la guerre. On entend dire parfois : "X. . . a du bon temps ; il est en Angleterre, dans les camps d'entraînement".
Or il convient d'établir, et que ces camps sont loin d'être des endroits de plaisir et d'oisiveté, et que ceux qui y travaillent font un travail éminemment utile, essentiel même, qui se rattache intimement à celui du front.
Le soldat qui vient de traverser l'Atlantique, — puisque nous n'allons nous occuper que des camps canadiens, — est d'abord envoyé à Frensham Pond, sorte de camp de quarantaine, où, à la visite de quelques-uns des nôtres, se trouvaient justement quelques nouveaux bataillons de Laval. C'est un lieu de transition, où le soldat se familiarise avec la vie des camps en même temps qu'on lui fait subir un examen médical très complet.
Au bout d'une trentaine de jours, on verse le bataillon dans l'un des camps d'entraînement réguliers, où le soldat reçoit son éducation avant de passer au front. Nous en avons visité trois, principalement : celui de Witley où nous avons été officiellement reçus par l'état-major, celui de Bramshott où se trouvent les régiments canadiens-français et auquel nous avons accordé une attention particulière et celui de Shorncliffe, visité au retour de France en passant par Folkestone.
L'aspect de ces camps est assez semblable. On choisit un endroit agréable et très sain: on y construit de vastes huttes bien aérées et d'un entretien facile, et cela constitue bientôt une petite ville militaire, avec ses avenues et ses carrefours bel et dûment baptisés comme s'il s'agissait d'une capitale.
C'est là que se fait l'éducation militaire du soldat, dans tous ses détails ; et c'est un rude travail auquel s'emploient des officiers qui ont vécu longtemps au front et qui sont chargés de l'entraînement, non pas comme on le croit en guise de récompense ou de répit, mais surtout parce qu'ils ont l'expérience nécessaire pour diriger cette éducation.
Et c'est d'abord le physique des hommes : vie rude et simple, d'une régularité parfaite, examens médicaux fréquents, exercices physiques gradués de façon h leur donner toute l'endurance possible pour la marche et le port des fardeaux-
Et c'est l'enseignement militaire proprement dit : le tir auquel la plupart deviennent experts, les exercices de baïonnette presque terribles de réalité sur des mannequins de forme humaine, et toute la variété des combats et des attaques simulées, en rase campagne ou dans les tranchées. A Witley, nous avons suivi pendant plus d'une heure une bataille en fac-similé, avec des feux blancs d'artillerie et de faux gaz, auxquels les hommes se sont dépensés avec une énergie et une force remarquables- Il n'est pas un détail de la guerre qui ne leur soit présenté à l'avance et avec lequel on ne les familiarise, depuis l'attaque jusqu'au relèvement des blessés et leur transport à l'hôpital.
Mais il y a surtout la culture morale de l'individu. On stimule son obéissance en le soumettant à une discipline rigoureuse ; on stimule son esprit de coopération et d'union, en le brisant chaque jour à des travaux d'ensemble, en l'habituant à une pensée commune et uniforme ; on stimule son esprit d'agressivité, en le lançant dans des combats singuliers de boxe, de lutte à bras le corps, où le soldat s'habitue à la rencontre et au conflit. Et il faut voir l'ardeur avec laquelle les hommes se talochent ou se bousculent, ce qui ne les empêche pas d'être les meilleurs amis du monde.
Il est un exercice particulièrement saisissant,
qui consiste en une attaque à la baïonnette faite par un soldat sur un camarade désarmé : ce dernier s'abaisse, saisit le canon de l'arme et terrasse son adversaire. La rapidité avec laquelle le tout s'accomplit nous faisait dire à l'officier d'entraînement :
— Mais ces hommes doivent quelquefois se blesser ?
— Sans doute ; mais il faut mieux s'égratigner ici que de se faire tuer au front.
Tout l'entraînement est obligatoire pour un soldat, volontaire ou conscrit ; mais au bout de quelque temps, il se spécialise dans sa branche particulière, artillerie, service d'ambulance, service forestier, comme à Sunningdale, ou autre.
Il serait futile d'entrer dans plus de détails ; laissons cela aux officiers eux-mêmes.
Mais nous ne saurions trop nous convaincre de l'absolue nécessité de l'entraînement en soi, du fait qu'il dure juste le temps nécessaire pour préparer un homme pour le front ; et enfin que ces camps d'entraînement sont tenus dans des conditions d'hygiène et d'éducation parfaites, qui ne laissent vraiment rien à désirer.
Du reste, il est une vérité que l'on retrouve partout et qui est bonne à dire, c'est que le soldat neuf fois sur dix a hâte de quitter le camp d'entraînement et de partir pour le front. Car si le camp n'offre aucun danger sérieux, c'est dans une bonne mesure un foyer d'ennui et de monotonie : nous avons tous senti, au contraire, l'attrait irrésistible, fascinant, avec tous ses hasards et toute la beauté de son incertitude, l'attrait du front sur le militaire.
C'est là que la mort guette, peut-être ; mais c'est aussi l'aboutissement suprême de toute cette longue préparation, le point où la force accumulée se manifeste enfin, le moment d'être utile et glorieux ; et qu'on ne s'y trompe point, le danger même de la première ligne des tranchées ne saurait atténuer cette impression qui rend le front cher à la plupart des troupiers, et qui lui
donne aux yeux de tous ceux qui le visitent une' sorte de farouche et irrésistible beauté-
Les soldats mêmes qui en sont revenus, s'ils n'ont pas été trop grièvement blessés, rêvent d'y retourner et s'ennuient véritablement dans ces camps où, comme à Shorncliffe, ils se refont de la force et de la vigueur.
C'est mal connaître le soldat, — je parle du soldat moyen, il peut y avoir des exceptions, — que de croire qu'il se complaît en Angleterre et qu'il est content d'être loin du front ; c'est le contraire qui est vrai.
Et du reste, nous verrons plus loin que ce terme LE FRONT représente toute une hiérarchie d'activité, toute une population occupée aux travaux les plus divers ; et que rien n'est plus inexact que d'y voir une simple ligne de soldats, arme au poing, derrière un remblai de terre.
Certains corps subissent un entraînement à part ; et notamment ceux des automobiles di~ tes "tanks", et les aviateurs.
Nous avons visité un camp de "tanks" ou chars d'assaut près de Londres ; et on nous a même offert le luxe d'une promenade dans une de ces machines monstrueuses et incommodes. Enfermez-vous dans une caisse énorme et laissez-vous dévaler tout le long d'une pente tortueuse : vous aurez une idée de ce que l'on ressent, à première expérience, dans l'intérieur d'un de ces chars. Mais si leur charme comme voiture de promenade n'est pas encore établi, leur utilité comme arme de combat est merveilleuse. Il n'est pas d'obstacle raisonnable qui s'oppose à la marche du char d'assaut : tronc d'arbre, clôture, fils de fer barbelé, descente ou montée. C'est la marche lente, sûre, redoutable qui atteint son but. Et on perfectionne continuellement cette cuirasse ambulante : on a maintenant des chars qui portent jusqu'à dix mitrailleuses ;.
Vautres qui peuvent abriter dans leurs flancs pour les mener aux tranchées ennemies une quarantaine d'hommes. La vitesse initiale de cinq milles à l'heure sera bientôt portée, on l'espère, à huit et même à dix milles.
La puissance totale de cette arme, dont la gloire d'invention revient à l'Angleterre, est encore insoupçonnée.
Mais de toutes nos expériences d'Angleterre, la plus séduisante est certes celle de l'aérodrome 4e Y . . . , où après avoir vu les aviateurs à l'oeuvre accomplir les prouesses les plus variées avec toute la facilité de l'habitude banale, il a été donné à quelques-uns d'entre nous de tenter nousmêmes l'expérience du vol plané.
Réunis quatre en plus du pilote dans une machine du type Hendley-Page, nous avons eu cette sensation unique de nous élever de terre et de survoler Londres à une hauteur de quatre mille pieds et pendant l'espace d'une demi-heure environ-
A cette hauteur, toute sensation de vitesse disparaît : par contre, la grande ville avec le plan formidable de ses rues, de ses parcs et de ses monuments nous apparaissait avec une netteté et une concentration qui donnait aux choses un aspect tout nouveau. Nous retrouvions tous les points essentiels, mais ramassés sur eux-mêmes, comme perdus dans la verdure envahissante de toute la campagne des environs- Et quelle sensation admirable à la descente : c'est comme si le sol montait vers vous, vers ce point de l'espace que représente votre machine toute petite dans l'immensité.
L'aviation est devenue le complément naturel, indispensable, de la guerre : un ciel sans avions en France, ou même en Angleterre, semble comme anormal. Au front, ils sont à la douzaine, passant et repassant comme des vols d'oiseaux ; sur Londres, il en circule toujours quel-
ques-uns, et le soir même la lumière étincelante des feux d'observation en cueille au passage dans sa blanche traînée.
On a l'impression, très nette, très sure, que l'homme a véritablement conquis l'air ; et qu'au lendemain de la paix, cette merveilleuse conquête, faite pour l'utilité et non pour cette temporaire destruction, donnera les plus admirables résultats.
Il aurait fallu traiter aussi des hôpitaux d'Angleterre, si nombreux et si parfaitement aménagés, qui constituent une des plus nobles activités de guerre du pays.
Mais l'hôpital de base ne constituant, avec le collège de rééducation, que le dernier anneau d'une chaîne qui commence sur le champ de bataille même, cela trouvera place ailleurs.