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IV. — La flotte anglaise

Ce n'est qu'au retour de France que nous sommes allés visiter la flotte en Ecosse et les constructions navales de Glasgow ; mais le récit de ce voyage est plus à sa place ici pour compléter le trop rapide tableau que nous avons fait de l'effort anglais.

Notre voyage nous conduit d'abord à Edimbourg, la superbe capitale de l'Ecosse où nous admirons fort en même temps que les parcs et la belle ordonnance de la ville, les vieux châteaux si pleins du souvenir de Marie Stuart et de son époque, — époque hélas ! où l'on faisait déjà la guerre mais où les triples murs des citadelles savaient encore résister aux canons primitifs-

Le lendemain, une auto nous amène hors de la ville jusqu'au fameux pont jeté sur le Forth, et nous sautons dans un petit remorqueur qui nous conduit à la flotte.

Il fait une pluie froide et drue, et une demi brume enveloppe la mer. Au lieu de nous apparaître toutes à la fois, les masses des navires se détachent tour à tour de l'ombre et prennent des aspects de visions gigantesques.

Et comme démonstration de puissance, de force défensive, — car cette flotte est la ceinture d'acier, la cuirasse de l'Angleterre contre les attaques du dehors, — ce voyage dans cette forêt brumeuse de mâts, de tourelles et de cheminées monumentales, reste un spectacle unique, une absolue merveille.

Ce sont, pendant des milles et des milles, en une ligne inépuisable et qui se renouvelle sans cesse : les contre-torpilleurs élégants et souples dans leur coque effilée, prêts à bondir, comme frémissants d'impatience quand la vapeur chante dans leurs flancs ; et les croiseurs rangés deux à deux, avec leur théorie de cheminées puissantes et le contour encore gracieux de leur vêtement d'acier ; et soudain surgissent de la brume,

les gigantesques Dreadnoughts, masses formidables et terribles dont les canons semblent fouiller l'horizon, véritables citadelles mouvantes contre lesquelles le flot vient se brider comme au pied d'une falaise.

Et tandis que nous voguons ainsi la brume se dissipe enfin ; un mince rayon de soleil se glisse parmi les nuages et toute la mer nous apparaît semée de ces innombrables navires, à perte de vue. Malgré nous, un cri d'admiration s'échappe de nos poitrines, une sorte de fierté indéniable devant cette majestueuse puissance de l'Angleterre qui depuis des siècles l'a rendue invincible et qui a su conserver aux Alliés, gage assuré de la victoire de demain, la maîtrise indiscutable de l'océan !

Celui qui nous guide, un commandant de la marine, précise alors en nous indiquant chaque navire :

"Voilà le "Queen Elizabeth" ; voilà le vaisseau amiral, celui de lord Beatty ; cet autre était à la bataille du Jutland ; celui-ci, qui se porte fort bien, est supposé avoir été coulé par les Allemands, car on a annoncé la nouvelle à Berlin et l'Amirauté n'a pas cru devoir contredire ; cet autre est le Dreadnought offert par les Malaisiens ; ce contre-torpilleur est du dernier modèle, il sort à peine des chantiers ; cet autre navire d'une forme si étrange et d'où s'envolent des avions . . . Mais chut ! ceci est un secret, et le public n'a rien à y voir !"

Chaque navire a son histoire, sa part dans ce travail gigantesque de protection et de force ; et à mesure que nous les apercevons, à la petite vapeur du remorqueur, on nous la raconte avec une émotion charmante et communicative.

Voici maintenant des coques de sous-marins à fleur d'eau, avec leurs petites tourelles qui émergent ; et encore des contre-torpilleurs en nombre infini, car c'est de ce côté que porte tout l'effort de construction.

Je devine que le lecteur va me demander :

— Combien de navires dans toute cette flotte ?

Nous avons nous-mêmes posé la question : et je vous fais grâce de la réponse fine et malicieuse, pleine d'un orgueilleux mystère, du commandant.

Mais nous abordons, au flanc d'un magnifique "Superdreadnought" et nous grimpons le long de l'échelle de corde jusque sur le pont. Alors la merveille change de caractère, mais non d'intensité- De tous les intérieurs que nous ayions visités, — citadelles, usines ou casernes, — aucun ne nous a donné cette impression parfaite d'ordre, d'harmonie et de force.

Le "Superdreadnought" est la merveille de la construction navale anglaise : c'est la masse la plus puissante jointe à la précision la plus savante dans le détail. Nous nous glissons dans les tourelles d'avant où sont les plus forts canons ; et pour nous, on fait jouer toute cette mécanique complexe, mais qui obéit merveilleusement à la simple pression d'un bouton électrique. Le canon se déplace ; la tourelle monte ou descend ; des portes massives s'entr'ouvrent ; des obus énormes sont glissés dans l'a culasse du canon : tout cela avec une facilité rapide qui déconcerte. Quelle merveille de l'invention humaine, que cette masse formidable qui obéit ainsi au simple contact ! — Mais comme il faut aussi se répéter que tout cela constitue un système de protection, une sauvegarde, pour ne pas regretter dans le tréfonds philosophique de son être cette dépense géniale d'énergie dans un domaine aussi matériel.

Des Dreadnoughts nous passons aux croiseurs, aux contre-torpilleurs ; dans ces derniers on a tout sacrifié à la rapidité. C'est un petit cuirassé à fleur d'eau, fait pour filer ses trente-cinq noeuds à l'heure, et sur lequel on a installé des canons à tir rapide. L'équipage, assez restreint

du reste, loge où il peut. Il faut aller vite, porter le moins possible et offrir la moindre cible à l'ennemi.

On nous conduit ensuite aux sous-marins et par groupes nous descendons dans la coque de l'un d'eux. Que le sort vous préserve d'y jamais séjourner : je ne crois pas qu'il y ait tâche plus pénible dans toute l'horreur de cette guerre que celle d'habiter un sous-marin, dans l'atmosphère surchauffée et saturée d'huiles qu'on y respire

Le sous-marin à l'oeuvre peut se définir : une coque fermée qui contient des machines. On n'a pas la moindre idée de la complexité et de la variété de ces dernières ; on dirait qu'on les y a entassées, cherchant à les multiplier et à les accu] îuler à plaisir Entre la coque et ces machines, un étroit couloir par lequel peut à peine se glisser un homme, quelques ouvertures par ci par là où l'on installe une sorte de lit ou une table, un petit carré à l'avant pour les officiers ; et voilà le sous-marin, véritable noisette d'acier où la machine serait l'amande et où il faut vivre entre la coquille et la chair.

Dans un coin du sous-marin, et obéissant toujours à cette loi de l'entassement qui est celle du bord, les torpilles sont là, toutes prêtes : l'une est déjà dans le goulot d'ouverture, les autres par un simple déclanchement pourront facilement la remplacer Pas d'échelle d'ajustement, comme dans les tourelles de navire ; c'est le sous-marin lui-même qui se déplace et permet ainsi d'ajuster le tir. Et celui-ci est dirigé par le commandant, du petit carré dont j'ai parlé tout-à-1'heure.

Nous y voici réunis ; et alors, on nous montre la merveille du sous-marin, la porte sur l'air du dehors et le monde extérieur : le périscope, lunette mobile en tous sens et à laquelle nous regardons tour à tour. Par cette mince coulée, que nous manions à notre gré, toute la surface nous apparaît : et cette nouvelle vision de la flotte, entrevue du fond de ce puits d'acier où nous suf-

foquons, vient s'ajouter aux étonnements de cette prodigieuse journée.

Nous revenons très impressionnés de ce que nous avons vu, de cette manifestation intense d'activité, de souveraineté, et comprenant mieux la signification profonde de ce chant que tout sujet britannique a fredonné à ses heures : Britannia rules the waves !

Notre voyage nous conduit ensuite à Glasgow, dans cette ville prosaïque et enfiévrée où Ton assemble pièces à pièces ce que nous avons vu hier à l'anse du Forth.

Notre promenade sur la Clyde, à travers d'innombrables chantiers maritimes, est comme l'analyse minutieuse et sèche de nos émotions de la veille, un commentaire nécessaire, un peu rude et fastidieux.

Nous voyons de tout. Navires torpillés que l'on répare, nouveaux modèles de contre-torpilleurs, cuirassés énormes auxquels on travaille plus lentement, car leur nombre dépasse déjà la demande, nous assistons à leur éclosion par phases successives, depuis les premières contorsions de l'acier rougi sous l'effort des marteaux jusqu'à la pose des derniers rivets.

Justement ce jour-là on va lancer un contretorpilleur qu'on vient d'achever : du haut de la petite plateforme, nous assistons au baptême. Et après les cérémonies d'usage, très simplifiées et devenues banales dans ce foyer de construction intense, le petit navire glisse élégamment jusqu'aux flots- Encore un qui protégera le commerce des Alliés et assurera le transport des troupes américaines !

L'activité de Glasgow, — il semble que cette ville un peu terne n'est qu'un vaste chantier et qu'une usine, — se manifeste encore par la fabrication incessante de munitions de toute sorte, à laquelle on emploie principalement des fem-

mes, et par la plus grande production d'avions et de machines volantes de toute dimension. Nous y avons vu sur chantier un dirigeable de plus de sept cents pieds de long, et c'est assez dire !

La population de Glasgow est très fière, à juste titre, de l'activité industrielle qui y règne et qui dépasse ce qu'on peut voir dans tout le Royaume-Uni.

Tandis que l'autre soir, à Edimbourg, au banquet du solennel lord prévost, le ton des discours était scolastique et universitaire avec une nuance de cette poésie un peu moyenâgeuse qu'inspire cette ville d'histoire, — ici à Glasgow, on parle chiffres et entreprises : et c'est l'autre face de la mentalité écossaise, — de ces écossais tenaces et irréductibles que nous connaissons au pays- Dans la force navale de l'Angleterre, que les siècles n'ont fait qu'accroître, il y a beaucoup de cette ténacité écossaise dont Glasgow nous a offert le spectacle : et certes, même pour les rêveurs et les chercheurs d'histoire, elle n'est pas à dédaigner.

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