‹ Un voyage en Angleterre et au front francaisChapitre 5 sur 14 · V. — La France du Nord · texte numérisé non relu

V. — La France du Nord

Notre voyage en France n'a duré qu'une quinzaine de jours et c'est peu pour se faire une idée d'ensemble. Mais, d'autre part, nous avons voyagé tout le temps, parcouru le front et l'arrière front en automobile, et cela nous a permis de nous rendre un compte relatif de ce qu'est devenue la France du Nord, — celle qui a été envahie puis reconquise, et qui est restée constamment sous la menace de l'ennemi depuis 1914.

C'est à coup sûr la partie la plus vieille de la France ou du moins celle qui s'est le moins renouvelée comme en témoignent les vieux villages de Bretagne, du Pas-de-Calais, de Normandie. Mais ce coin de France suffit, semble-t-il, à témoigner de l'effort admirable et universel du peuple français pour résister à l'envahisseur-

Nous avons dit qu'en Angleterre, sous la gaieté et la prospérité apparentes, on sent bien la guerre et ses exigences ; et que sa préoccupation se glisse partout. Mais ici, sur ce sol français balayé chaque jour par les obus allemands, c'est sa présence même dans toute son horreur de dévastation qui se manifeste.

Nous débarquons à Boulogne ; et la première chose qui nous frappe, celle qui s'affirmera à Calais et dans tout le nord, c'est qu'on ne voit que des vieillards et de tout jeunes enfants- Les hommes de tout âge, quelque peu valides, sont disparus ou sont à l'armée, vers le centre ; et les femmes, — non pas seulement en grand nombre, mais toutes sans exception si elles en ont la force, — sont aux usines ou aux champs.

C'est l'universalité du travail, comme on ne l'avait jamais rêvée, au point de vider les rues et les villages, et de leur donner l'aspect de choses mortes- Et sur les routes, le soir, on rencontre de très vieux paysans ou des femmes, qui reviennent aux fermes, lourdement chargés, fiers de leur labeur.

Ce labeur s'étend jusqu'aux tranchées de ré-

serve ; il se glisse partout où il peut atteindre. Il n'est pas inhabituel de voir entre deux villages en ruine des champs entiers patiemment labourés, sans souci de l'ennemi dont l'artillerie les détruira peut-être demain.

On ne saurait imaginer un don plus entier de toute l'énergie d'un peuple à une seule et grande cause, à un seul et même sentiment.

Toutes ces vieilles gens sont pourtant frappées par le deuil ou la destruction. Interrogezles : ils ont un fils à la guerre, ou des petits-fils ; ils pleurent déjà des morts et ce souvenir met des larmes à leurs pauvres paupières ridées. Ou encore, ce sont des réfugiés : l'Allemagne a détruit leurs chaumières,là-bas ; ils ont dû fuir l'invasion et les voilà maintenant dénués de tout, sans ressource, et qui tiennent cependant à conserver à la patrie le modeste effort de leurs faibles bras.

On ne saurait rien imaginer de plus beau, de plus touchant, que ce spectacle de la France du Nord, frappée par la guerre, et donnant toute la plénitude de sa force pour en triompher.

Et le résultat, c'est ce miracle de la campagne française poussant jusqu'aux tranchées, jusqu'au milieu des ruines, la richesse inépuisable de sa culture, ses champs verdoyants, exubérants, qui nourriront l'armée et la nation. Comment tout cela a-t-il poussé, s'est-il épanoui dans ce désert ? où sont les ouvriers, les ouvrières de rêve qui ont remué et ensemencé le sol ? C'est ce qu'on se demande en parcourant les grandes routes où circule le lourd trafic de la guerre, camions fourgons et ambulances et où nulle autre vie ne se manifeste tout le jour que la vie militaire. Et soudain, dans un coin lointain du champ, péniblement penchées sur leur houx ou leur bêche vous apercevez de vieilles femmes qui retournent la terre grasse et qui peinent.

— Elles sont-là, nous dit une estafette, dès le lever du jour à cinq heures ; et elles y seront •encore au coucher du soleil- Et c'est ainsi tous les jours, sans relâche.

Voilà comment les paysannes françaises font la guerre, comment elles savent tout donner pour sauver la France et venger la mort des petits tués au front : nous n'avons rien vu de plus noble, de plus touchant, que ces tableaux agrestes.

Dans les usines, — notamment dans les vastes usines de Calais qui sont sous l'autorité anglaise mais qui emploient toute une nuée de Françaises, — on trouve des femmes de tout âge et de toute condition.

La guerre a tout nivelé et chacune doit apporter sa part- Nous avons vu penchée sur un pénible travail de couture, à l'atelier des vêtements militaires, une vieille de soixante-cinq ans qui disait :

— C'est la guerre ; il faut manger et mes fils sont au front. D'ailleurs, je suis contente d'être encore bonne à quelque chose.

Ce qui contribue à accentuer cette impression de vide dans les villages du nord, c'est qu'on n'y voit même plus de soldats français. Nous sommes militairement en pays britannique : la ligne française est plus bas, au-dessous de Rouen, et c'est en nous dirigeant vers Paris que nous prendrons contact avec l'armée française.

Mais, au nord, — autour d'Ypres ou d'Arras ou d'Amiens, — on ne voit que des militaires en kaki qui forcément ont l'air d'étrangers sur cette terre française ; et bien qu'on les y reçoive avec enthousiasme, en sauveurs, en frères, leur présence ne peut qu'ajouter au sentiment intense de cet effort total de la France que l'invasion a rendu nécessaire, au point de lui faire abandonner à d'autres toute une partie de son territoire.

A Paris, — combien plus qu'à Londres, — la ville a pris un air sévère et grave. Le Paris de guerre reste admirable avec la longue ligne de

ses boulevards, l'harmonie incomparable de ses parcs et de ses grandes avenues ; on a l'impression que l'on sent mieux battre le coeur de la grande ville, débarrassée du mouvement superficiel et enfiévré de jadis. Cette gravité et ce grand vide du soir lui donnent l'air d'une ville d'autrefois et que le souvenir seul habite ; et comme ils nous disent éloquemment le grand souci, l'unique pensée de toute une population, tendue vers l'espoir qui sollicite toutes les énergies : la libération du territoire, chasser l'Allemand de France.

On ne vit, on ne respire plus que pour cette pensée : et il faut voir avec quelle ardeur on consulte chaque jour les communiqués.

Après les angoisses et les incertitudes du printemps dernier où les Allemands sont venus si près de la capitale, la grande poussée française de juillet — celle que les Français ont appelée la seconde victoire de la Marne, — a créé un enthousiasme facile à concevoir.

Mais il faut avoir assisté, soit au front soit au coeur d'une ville française, à la lecture d'un communiqué pour savoir tout ce que peut contenir le petit carré de papier, surtout quand il annonce une victoire : ce sont souvenirs inoubliables-

Notre itinéraire, après nous avoir conduits de Calais au front canadien et de là à Paris en passant par Rouen, nous amena à Verdun, en plein territoire français, défendu par la France.

Nous en reprendrons une à une les étapes dominantes.

J'ai voulu, dès maintenant, fixer des impressions d'ensemble : ce dévouement entier de tout français et de toute française à la guerre, cette absence totale de toute autre pensée, cet abandon sans réserve à l'oeuvre du moment.

Il conviendrait d'ajouter, et c'est un senti-

ment que nous avons rencontré partout, une très sincère et très profonde gratitude envers les peuples qui ont envoyé à la France des combattants, l'Angleterre, l'Amérique, le Canada.

— Vous êtes Canadien : les vôtres sont de bien bons soldats ! Grâce à eux, il y a un coin de France que les Boches n'auront pas.

Voilà une phrase que Ton entend souvent : et elle ne sonne pas faux dans la bouche qui la dit.

L'autre impression, qui est aussi éloquente qu'on le peut désirer, c'est la confiance inaltérable du peuple français en la victoire finale.

Prêt à tous les sacrifices, parce que certain, d'une certitude absolue, qu'ils seront couronnés par le succès.

Et c'est ce qui donne à la tristesse même des ruines et à la désolation des villages déserts une teinte consolante, presque adoucie.

La France est assurée de vaincre, de reprendre ses chères provinces, de voir l'Allemagne humiliée et vaincue. Et il semble que chaque français se dise au fond du coeur.:

— Que sont mes modestes peines, mon deuil, mon foyer détruit à côté de ces suprêmes résultats ?

Et, par chacun des siens, la France envahie, dévastée, dépouillée, humide du sang de ses plus chers enfants, la France héroïque et sublime sourit à la victoire.

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