VI. — Le front
Nous voudrions essayer de donner une idée, — sans indiscrétion, — de ce que comprend ce mot que tous ont répété depuis la guerre et qui est beaucoup plus complexe qu'on ne l'imagine : le FRONT.
Avant d'aller en France, et c'est peut-être le sentiment de beaucoup de mes lecteurs, je me figurais le front comme une ligne droite, où s'alignaient des troupes à une centaine de verges de l'ennemi, attendant l'attaque ou la préparant.
La chose n'est pas si simple.
Le front est au contraire une vaste étendue de territoire, des milles et des milles carrés, où vit toute une population militaire occupée aux fonctions les plus diverses. Et si, comme nous le disions l'autre jour, c'est une erreur de croire que la vie des camps en Angleterre est une vie oisive et sans effort, c'en serait une autre de croire que toutes les régions du front sont remplies de terreur et d'épouvante, et qu'en tout temps on y court un danger imminent.
Sans doute, partout, on est à la merci d'un raid aérien, ou même d'un bombardement à longue portée : à l'endroit même où l'on nous avait cantonnés et qui se trouvait à quelques milles des tranchées allemandes, il tombait à l'occasion des bombes dans un rayon d'une centaine de verges. L'une d'elles, une nuit, fit explosion sur une caserne et tua une vingtaine de soldats endormis, de retour des premières lignes où ils n'avaient reçu aucune blessure.
C'est le hasard de la guerre.
Mais on aurait tort de le croire terrible ou angoissant.
Le soldat se fait une sorte d'optimisme commode : qu'il soit à l'avant ou à l'arrière, tant qu'il n'a pas été frappé lui-même, il reste convaincu que le sort le favorisera. Et s'il est touché et qu'il n'est que blessé, il songe déjà à la guérison.
Seules, les attaques concertées, en masse, impressionnent nos hommes : c'est alors qu'ils doivent rassembler tout leur courage, car ils savent que l'heure est venue et que la mort les guette, ou quelque terrible blessure.
Mais la vie courante au front est faite de belle humeur, de gaîté, de confiance ; elle est, pour celui qui ne fait que passer, fascinante et d'une intense excitation.
Le danger toujours présent, mais qui ne menace nulle part de façon trop tangible, est comme un surexcitant qui fouette les nerfs et active la vie. A l'arrière, on n'est pas tout-à-fait en sûreté, à l'avant, on n'est pas tout-à-fait exposé. La nuit quand on entend le ronronnement alterné des avions boches, on a la sensation vive d'une vie neuve et précipitée ; et le jour quand, à travers les mille replis de la tranchée, on approche peu à peu de la ligne de feu et que la canonnade gronde, on avance avec cette conviction un peu hasardeuse que le tir ne sera pas altéré et que le coin de tranchée où vous êtes ne sera pas touché.
Ce qui fait terrible la vie du soldat, c'est que la moyenne des risques qu'il court se répand sur une période indéfinie ; qu'il ira vingt fois où vous êtes allé une, cent fois même jusqu'au jour où son tour viendra de subir la loi inexorable de la guerre.
Mais jusqu'à ce moment, c'est du moins le sentiment que m'ont exprimé ceux avec qui j'ai causé, le soldat vit dans une sorte de fatalité heureuse, comptant sur sa bonne étoile : d'avance, il a généreusement fait son sacrifice, et il n'y pense plus. Cela viendra toujours assez tôt : et quelque voix intérieure lui glisse au coeur un espoir vague, que les jours précisent en se multipliant, qu'il sera peut-être un des rares chanceux qui passent au front et n'y reçoivent aucune égratignure.
Les tranchées sont des lignes courbes et sinueuses enfoncées d'une dizaine de pieds dans la terre, et qui d'un bout à l'autre de la France envahie font face aux territoire conquis.
A tout moment vous apercevez la bouche d'une caverne, d'un "dug-out" ; ce sont les résidences souterraines de l'étrange ville. Les soldats s'y tiennent habituellement, et il y en a pour tous les usages. D'habitude, et sauf quand on prépare ou redoute une attaque, la tranchée est vide : seules les sentinelles veillent sous des parapets protégés et recouverts de branchages.
Des couloirs réunissent en tous sens à la tranchée d'avant les tranchées secondaires où se tiennent les troupes de réserve : car on ne laisse les hommes à l'avant, en temps normal, qu'une quinzaine de jours.
Ce que l'on évite surtout, dans la construction de la tranchée, c'est la ligne droite : si un obus vient éclater dans la tranchée, il faut que ses éclats au lieu de se répandre aillent se briser sur les parois, et c'est pourquoi la ligne bifurque à tout moment présentant le dessin le plus capricieux.
Derrière les tranchées de réserve, s'échelonnent les casernements par ordre de préparation et d'importance immédiate, les services auxiliaires.
On calcule qu'en moyenne pour chaque homme à l'avant, il en faut cinq qui travaillent pour lui, qui lui apportent sa nourriture et ses munitions, qui dirigent ses mouvements, et qui le recueillent et le soignent quand il est blessé.
Et vous avez ainsi les trois classes essentielles derrière l'homme de troupe : le ravitaillement, l'état-major et le service d'ambulance.
A cela il faut ajouter : les aviateurs qui font les reconnaissances, vont photographier les lignes ennemies et apportent à tout leur magnifique concours ; les artilleurs, parsemés dans la
campagne sous un savant camouflage de branchages et qui reçoivent leurs ordres des postes ■d'observation ; la cavalerie, établie en des camps distincts, — ainsi que les chars d'assaut. Toute cette immense population, qui couvre des milles et des milles et dont tout l'effort se porte vers la ligne de feu, vit sous la haute et incessante direction de l'état-major.
Ce dernier, où il est de règle de n'admettre que des hommes éprouvés et qui ont servi à l'a- \-ant, est installé dans des endroits cachés, d'une sécurité relative, — car nul point du front n'est indemne ; mais il offre un maximum de responsabilité s'il a moins de danger immédiat, et la tension morale dans l'esprit des chefs est parfois un effort qui brise et anémie.
Suivant la formule de notre invitation, on nous a fait TOUT voir, depuis les services de cuisine si merveilleusement aménagés avec leurs fourneaux roulants, les casernes de munitions, les magasins de la Croix-Rouge et du Y.M.C.A., le théâtre des armées où nous avons assisté à un spectacle d'une gaîté charmante, les établissements de "sauvetage" où l'on rapièce merveilleusement les débris les plus divers recueillis par tout le front et où tout est utilisé avec une extrême ingéniosité, jusqu'aux postes d'observation, batteries de campagne, champs d'aviation et de dirigeables ... Il faudrait un volume ; et nous ne pouvons qu'énumérer pour donner une idée de la complexité extrême de ce simple fait : ravitailler et diriger les hommes de la tranchée d'avant.
Les visites les plus touchantes sont celles des hôpitaux.
C'est le moment d'en esquisser l'enchaînemant.
Le soldat blessé est d'abord relevé par les brancardiers, dont le service offre quelquefois sdes exemples d'héroïsme sans nom quand il s'a-
git d'aller recueillir un homme sous le feu ennemi. Il est pansé rapidement sur place.
On le transporte ensuite dans un hôpital primitif, qu'on appelle la station de pansement (dressing station) : nous en avons visité une, près d'Arras, installée dans une cave sous les décombres, mais fort bien protégée contre les projectiles. On y administre au malade les sérums que nécessitent son état ; son pansement est renouvelé, amélioré ; on n'y opère qu'exceptionnellement, dans les cas extrêmement urgents.
Selon la gravité ou la nature de son cas, il est alors dirigé ou vers les stations de distribution (clearing stations), — comme celle de Doullens sur laquelle les Allemands ont jeté des bombes en mai dernier et dont les murs démantelés portent encore la marque terrible de l'attentat : dans ces stations se font les opérations graves, se traitent les cas exceptionnels qu'un long transport aggraverait. Ou vers les hôpitaux de base, comme Joinville ou Saint-Cloud, les établissements canadiens-français de Paris, Boulogne ou autres.
Enfin, à la convalescence, on embarque le blessé sur un vaisseau-hôpital, une merveille d'ingénieux aménagement : et c'est en Angleterre que se fait d'habitude la cure définitive, dans les endroits princiers que la générosité de l'Etat ou des particuliers a mis à la disposition des blessés.
Mais le hasard des combats vient souvent déranger cet ordre qui n'est pas rigoureux : et au moment du départ, la victorieuse mais coûteuse avance des troupes canadiennes et anglaises, dans les dernières semaines d'août, avaient encombré tous les hôpitaux indistinctemnt de nombreux blessés.
Il faudrait encore faire mention des hôpitaux où l'on pratique la greffe et des établissements de rééducation pour les blessés.
A Orpington on nous a fait voir en photographies des blessures d'une invraisemblable horreur, de pauvres figures toutes emportées par le
caprice terrible des éclat d'obus ou de shrapnels : et quel triomphe de la science ! Par des procédés de greffe qu'on ne soupçonnait pas avant la guerre, on refait à ces malheureux des nez, des joues, des mâchoires : et c'est à n'y pas croire quand on nous montre à côté du portrait d'épouvante, la figure refaite du convalescent. Ces hôpitaux, où officient la bonté et la charité inlassables des gardes-malades, sont le côté consolant de la guerre, la revanche de l'humaine pitié et du coeur des femmes sur l'impitoyable brutalité des combats où s'entretuent les hommes !
Et puis ce sont, — pour finir, car on ne saurait tout exprimer, — les tristes et solitaires cimetières que l'on rencontre cà et là, près des champs de bataille, avec leurs croix toutes pareilles, si belles et si navrantes dans leur égalité.
Ceux qui dorment là-dessous sont les grands sacrifiés, les suprêmes victimes ! Ils viennent dire à notre curiosité passante, que la fascination du front est un leurre, que la gaîté du soldat est un héroïsme si la nôtre n'est qu'une inconscience, — et que la ligne de combat, avec ses hasards meurtriers, est un autel où l'on immole à la Patrie lointaine toute une floraison de jeunes énergies, éteintes à jamais, enfouies sous ce carré de terre et sous cette croix de bois où l'on retrouve à peine un nom et un souvenir !
VIL — Sur la crête de Vimy
Je m'en voudrais d'accentuer la note personnelle dans un récit qui touche à des sujets aussi graves, à des lieux aussi sacrés, que ceux qui se présentent maintenant à mon esprit.
Des tranchées, des champs de bataille que cette guerre a illustrés, nous avons visité Vimy, Arras, Verdun, Amiens, Ypres ... Et c'est la physionomie de ces endroits chers que je voudrais évoquer, en oubliant le plus possible dans l'atmosphère du souvenir les circonstances particulières de notre propre présence.
Sur la crête de Vimy, fameuse depuis la victoire des régiments canadiens en avril 1817, nous fûmes conduits un jour d'éclatant soleil par le généralissime de nos troupes Sir Arthur Currie.
Nous faisons le voyage d'Aubigny, où se trouvent nos quartiers généraux, en auto d'abord, puis par un petit chemin de fer militaire qui relie tous les points du front canadien et qui, en tous sens, offre une longueur de soixante-quinze milles. On nous dit même que les Canadiens, excellents à la construction des chemins de fer, ont été les pionniers de ce mode de transport, et que nos ingénieurs sont requis pour ce genre de travail par tout le front allié.
Nous portons le heaume d'acier, sorte de casque lourd et qui déchire le cuir chevelu, mais qui est de rigueur pour toutes les visites au front ; et, à notre côté, le sac qui contient le fameux masque à gaz. Nous en avons fait l'expérience avant le départ à Boulogne, et il nous le faut garder constamment avec nous. C'est un appareil en caoutchouc qui recouvre toute la figure avec deux verres épais aux yeux ; le nez est pris dans une pince qui le ferme et la bouche mordille une languette de caoutchouc qui communique à un long tube plongeant dans un réservoir. £e seul air qui parvienne aux poumons traverse
ce réservoir où les gaz au contact de produits chimiques perdent leur nocivité.
Rien de plus désagréable que le port de ces masques : et l'expérience que nous en faisons au départ ne soulève pas notre enthousiasme. Mais les Boches, désespérant d'asphyxier des journalistes, ne nous ont pas envoyé de gaz ; et nous avoins pu nous contenter, pendant tout le voyage, de porter nos masques... en bandoulière.
L'expérience a cependant du bon : nous savons comme il faut plaindre le pauvre soldat qui, parfois, doit endurer ce masque pendant des heures.
Tout en devisant, nous voici à Vimy, l'un des champs de bataille les plus contestés, les plus ravagés, de toute la guerre.
En 1915, cent mille Français et plus encore d'Allemands y ont trouvé la mort. En 1916, Vimy était aux mains des Allemands, qui Font gardé jusqu'à la grande bataille commencée en février 1917 et qui s'est terminée en avril 1917 par la reprise de la crête par les régiments canadiens.
Vimy n'est plus qu'un mont chauve, sans arbres, sans routes, sans décombres mêmes. La canonnade y a été si longue, si intense, qu'on n'y trouve même plus de ruines : tout a été remué, enfoui sous terre, émietté. Des villages entiers ont disparu : Neuville-Saint- Vast, Givenchy, Souciiez, Notre-Dame de Lorette, les deux Vimy. Pas une pierre qui indique leur emplacement ! Rien que des trous d'obus, des cratères de mines, des sentiers défoncés, des touffes d'herbe jaune et qui pousse à peine. Mais <m trouve partout des cartouches, des casques troués, des canons de fusil rouilles, des gourdes toutes bosselées, de vieilles bottes pourries, hélas ! souvent même, des restes informes disant quelque pauvre diable qui s'est décomposé là, sans sépulture ! Ce sont aussi, sams fin, des grappes de tombes, françaises ou canadiennes, cimetières improvisés, qui
marquent partout le sol de leur muette et désolante prière.
Mais du haut de la crête, quelle vue magnifique sur le pays entier ; et comme l'on comprend que se soient ruées sur ce point essentiel, pendant trois longues années, les armées de deux camps ennemis.
Aujourd'hui, Vimy semble définitivement acquis aux Alliés : et là-bas dans la plaine, ce sont nos tranchées qui gardent la route.
Nous sommes parvenus à un immense cratère, produit par l'explosion d'une mine : sur le rebord, nous nous asseyons, et dans le poudroiement du soleil de juillet le général, levant vers les points de l'horizon sa canne d'ordonnance, nous fait le récit de la bataille.
Dès octobre 1916, les Canadiens avaient commencé de courtes attaques contre le mont célèbre, que détenaient les Allemands ; en décembre, les attaques devenaient plus fréquentes, mais encore isolées.
Enfin, en février 1917, ordre fut donné de faire le siège continu de la crête : et l'artillerie commença un feu nourri sur les tranchées allemandes.
Ce qui importe surtout, nous dit le général, c'est l'intelligence des positions de l'ennemi. Nos aviateurs surplanaient Vimy sans relâche ; et au milieu des périls sans nombre, ils prenaient des photographies du lieu, que le microscope nous permettait ensuite de reconstituer dans ses moindres détails. Ou nous faisions des raids et nous ramenions des prisonniers dont la contrequestion arrachait des aveux confirmateurs.
Enfin, en possession de tous les renseignements, l'heure de l'attaque finale sonna le 9 avril 1917. A cinq heures et demie du matin, derrière un feu de barrage nourri et qui net-
toyait à mesure les tranchées allemandes, — feu d'artillerie de tous les points du territoire d'attaque, — les hommes montèrent à l'assaut du parapet, confiants et chantant déjà la victoire : tout était si bien prévu qu'à deux heures de l'après-midi, l'artillerie fermait le feu et les soldats canadiens avaient repris Vimy.
L'attaque coûta, en avril, six mille hommes, dont deux mille tués ; mais ce fut l'une des plus rapides de toute la guerre, si la préparation en avait été lente et ardue.
Et depuis, Vimy, glorieusement protégée par les Canadiens, est restée aux mains des nôtres, malgré les plus vives contre-attaques des Allemands.
Ce récit reste empreint de sécheresse sous la plume impuissante et tardive. Mais sous le clair soleil de Vimy reconquise, il avait une puissance chaleureuse, pour nous tous inoubliable. Et c'est l'âme pleine d'un sentiment de fierté collective, que nous redescendons la colline historique.
Le lendemain, par petits groupes, on nous mène aux tranchées de première ligne. Nous passons à Arras, la ville détruite, mais qui montre encore à l'alignement de ses chaussées éventrées les nobles ruines de sa cathédrale, de ses portes, de ses façades meurtries.
Comme cela est plus triste que Vimy, parce qu'ici des murs, de pieux restes, disent tout ce que fut cette vieille et belle ville, et qu'il suffit d'un regard pour évoquer dans le récent passé le spectacle riant d'avant la guerre. Les ruines sont plus terribles, plus tristes, que la destruction totale ! Et plus encore qu'aux morts g!orieux de la guerre, je pense aux pitoyables blessés, aux aveugles, aux éclopés lamentables, qui dans dix ans, dans vingt ans, nous rediront toute la misère de la guerre qui blesse et qui démantèle, plus qu'elle ne tue et n'anéantit.
Vimy est un souvenir glorieux : Arras est une désolation muette.
Nous quittons la ville pour la plaine : nous entendons déjà gronder le canon et nous évitons les routes, très surveillées, pour nous glisser derrière les pentes et les coteaux.
Voici enfin les tranchées d'arrière : nous nous engageons dans l'étroit couloir et pendant des heures nous suivons l'interminable défilé, où toute une vie sourde et continue se manifeste aux seules ouvertures du sol ou aux patrouilles qu'on y croise parfois.
Nos touchons aux premières lignes et on nous fait entrer un à un dans un poste d'observation. Une des batteries d'arrière tire sur l'ennemi : l'officier nous pousse la lunette, oscillant sur une base graduée. Un poinçon d'acier y désigne un point précis de la tranchée boche. Une sonnerie de téléphone, un ordre bref ; puis c'est une sourde détonation, et dans le champ restreint de la lunette, une fumée blanche indique que le projectile a atteint son but. Cette froideur mathématique qui dirige à des milles de distance un feu qui a peut-être semé la mort a quelque chose de caractéristique qui définit bien la guerre moderne, dans toute sa science et son calcul meurtriers : et ce n'est là qu'un incident, sans importance, une démonstration pour visiteurs.
Mais voici qu'un long sifflement rauque se fait entendre, puis une brusque détonation, un crépitement qui nous entoure. C'est la réplique : il faut détaler, car le boche la trouve mauvaise, et il tire dans notre direction.
Notre guide nous entraîne par les couloirs de communication : nos casques nous protègent contre les éclats qui pourraient venir jusqu'à nous. Et ce n'est d'ailleurs qu'une alerte : car après quelques coups qui s'éloignent, la ville des tranchées reprend son silence et son immobilité.
Seuls nous cheminons comme dans des catacombes ouvertes : quelques rares soldats attar-
dés . . . Nous voici de nouveau à la plaine, à la route, au camp.
Et tout (a passé comme un rêve.
Nous comprenons mal ce que nous avons vu : est-ce bien là ces tranchées terribles, si meurtrières ?
Hélas ! sur le point même que nous avons visité, en un jour choisi de tranquillité, l'ennemi fera dans quelques jours sans doute une attaque furieuse.
Nos silencieux couloirs seront pleins de bruits et de clameurs, et la poussière grise rougira de sang.
Et qu'un communiqué nous apporte alors la nouvelle qu'à X..., il y a eu un raid meurtrier, nous reverrons toute cette scène avec stupeur : et nous nous demanderons si les braves soldats auxquels nous avons serré la main, et qui devisaient gaîment avec nous, et qui nous disaient à la rencontre : "Vous voyez, ce n'est pas si terrible !", ne sont pas aujourd'hui parmi les blessés ou les morts !