VIII. — La citadelle de Verdun
Trois jours dans la citadelle de Verdun ! Ce que ces mots évoquent encore pour nous de souvenirs émus !
Nous sommes les invités du gouvernement français qui nous a déjà reçus à Paris, chez le président de la République et chez le président du Conseil. Un convoi nous conduit jusqu'à Bar-le-duc, et de là des automobiles, avec des chauffeurs à la tunique bleu-horizon, nous roulent vers Verdun.
C'est à l'après-midi tombante que nous apercevons la formidable citadelle, avec ses hauts murs couronnés de verdure et qui semble un oasis de feuillage et de pierre, dans le désert environnant.
Nous sommes reçus par le colonel DeHaye, gouverneur de Verdun, et le commandant Sarot, ceux mêmes qui défendirent la citadelle lors du fameux siège.
Et de suite, nous sommes pris, enveloppés, subjugués par la vision brusque, superbe et décisive de cette falaise vénérable où est venu se briser pendant des mois et des mois le vain effort des armées prussiennes.
A vrai dire, les Allemands n'ont jamais pu atteindre la terre où nous sommes : ils ont pris Vaux et Douaumont, les deux forts dont nous apercevons la crête, à quelques milles, et ils se sont arrêtés à Souviile qui a résisté à leurs attaques. La citadelle, centre formidable de toute cette chaîne de forts qui l'entourent, reste le point de ravitaillement et de renfort : c'est le coeur du système de défense. Les Allemands ont fait pleuvoir sur elle des milliers et des milliers d'obus ; ils ont rasé les casernes construites à son sommet et détruit la ville où pas une maison ne porte une blessure, mais ils n'ont pu réussir à ébranler ses murs et c'est à peine si ceux-ci portent la trace de ce redoutable bombardement.
— Jamais ils n'auront Verdun, nous dit fièrement le colonel ; ils n'ont pas d'assez gros ca~ nons pour nous percer la peau. Et c'est notre devise, devise que nous avons gravée sur la médaille de la citadelle : ON NE PASSE PAS !
Nous entrons.
Ce sont de longs couloirs, étroits, humides et vénérables : puis des salles, réfectoires, dortoirs, cuisine. Tout cela divisé par d'énormes portes en fer et qui grincent sur leurs gonds : oai se croirait dans un dongeon d'autrefois, rejeté en arrière dans quelque histoire fantastique. Et nous sommes visiblement émus, touchés par cette gloire auguste et mystérieuse : dans la pénombre, nous croisons des poilus, de ceux qui ont vu l'assaut et qui sont allés dans les forts à leur tour retenir et repousser l'ennemi.
Le colonel, avec cette bonne paternité de l'officier français, les salue :
— Bonjour, bonjour, mes enfants !
Nous ne saurions plus exprimer tout ce que ce premier contact avec Verdun, notre entrée dans la sombre et lourde citadelle, et les poignées de main aux rudes héros qui l'habitent, nous mettent au coeur d'exaltation et de tendresse admirative.
Et durant trois jours, nous avons vécu ce rêve délicieux et fort, — trois jours de la meilleure et de la plus pure émotion du voyage : car c'est ici, dans ces lieux bénis et à cette citadelle imprenable que se sont heurtés un million d'Allemands, et que l'espoir de la Prusse impériale a mis en pièces ses ailes gigantesques.
Verdun, nous le sentons mieux que jamais, a été plus encore que la Marne le suprême effort de la France toute entière ; et c'est elle toute qui a crié aux Allemands, au printemps de 1916, la devise de son héroïque résistance, celle que nous répétait tout-à-1'heure le colonel : " On ne passe pas !"
Le lendemain, après une nuit passée dans les caves de la citadelle et où nous avons dormi dans une atmosphère de rêve, nous allons visiter la ville, à deux pas.
Quelle devait être pittoresque, et touchante, et gaie sur sa riante colline, cette vieille ville de Verdun où les souvenirs en traversant le moyenâge remontaient jusqu'à l'époque romaine !
Maintenant, c'est un amas de ruines : tout est encore debout ! Ce n'est pas rasé comme à Vimy, ni même aux trois-quarts démoli comme à Arras : mais, je l'ai dit, pas une maison qui n'ait ses blessures profondes, irréparables. Il en reste juste assez pour que Ton puisse, de porte en porte, reconstituer toute la vie passée de la petite ville, avec ses grappes de maisons suspendues aux flancs de ses rues en pente, et les multiples canaux de la Meuse qui lui donnent maintenant l'air d'une Venise archaïque.
Notre guide précise. Voici la vieille église de Saint-Sauveur, jadis une pieuse relique, aujourd'hui quatre murs démantelés autour d'une nef béante, où l'on heurte partout des décombres ; voici ce qui reste de l'Hôtel-de- Ville, un ancien château qui remonte à 1623 et où a habité jadis Catherine de Médicis ; voici de vieux bastions du moyen-âge rongés par la mitraille plus encore que par le temps ; voici enfin avec ses deux tours encore fières, mais qui ne surmontent plus qu'une toiture défoncée, la cathédrale, cible naturelle au sommet de la colline. Il n'en reste plus que les lignes extérieures et le petit cloître, très vieux monument, que le hasard a conservé presque intact et qui semble perdu, oublié, parmi toutes ces ruines. Et c'est encore l'évêché avec sa façade circulaire d'un excellent style que l'on devine sous les ratures de la bataille, et sa haute salle à dîner avec ses grandes fenêtres vitrées, d'où l'on aperçoit merveilleusement toute la campagne:
— C'est ici, nous dit le colonel, que Guillaume devait dîner après la victoire.
La salle est détruite à demi, les murs transpercés, le parquet enfoncé ; mais Guillaume n'y est pas venu. Car là-bas, dans la plaine, on ne passe
pas !
Les forts- ! Nous les avons vus, citadelles souterraines s'enfonçant jusqu'à cent cinquante pieds sous terre, et n'offrant à leur surface que le renflement de leurs murs impénétrables et la coupole arrondie, en acier chromé de leurs batteries.
Nous allons d'abord à Souville, le point extrême où les Allemands soient parvenus ; après avoir pris Douamont, et Vaux son complément, l'ennemi concentra son attaque sur ce fort. Mais la résistance fut inébranlable ; et les régiments allemands qui sont montés jusqu'à la cour du fort, avec un courage qu'il faut reconnaître, n'en sont jamais revenus.
Douaumont, peu défendu et pour des raisons de stratégie qu'on n'a pas à nous faire connaître, était tombé le 20 février 1916 ; et Vaux suivit, presque aussitôt.
Le bombardement de Verdun et l'attaque contre Souville se continuèrent alors jusqu'au 16 juillet 1916 où les Allemands subirent leur défaite définitive.
Puis les Français devinrent agressifs ; et le 24 octobre ils reprenaient Douaumont, et Vaux le 2 novembre.
Le fort de Douaumont que nous visitons l'après-midi est la répétition, plus ample, de Souville. Ce sont trois étages de galeries, réunis par des couloirs et des escaliers : la garnison qui habite le premier étage se réfugie au deuxième quand le toit du fort est bombardé ; et le troisième étage, de construction récente, est une protection additionnelle contre le 420 allemand.
Nous ne savons ce qu'il faut le plus admirer, ou de cette masse imposante et complexe construite sous terre ou de la patience courageuse de ceux qui l'habitent. Car l'air qu'on y respire est méphitique et il faut user de respirateurs artifi-
ciels ; parfois les parquets sont gluants et les murs recouverts de mousse humide... On se sent perdu, enfoui, dans quelque grotte du fond de l'océan ; mais tous les hommes semblent gais, pleins de mouvement et de vie ; ils ont tous cette cocarde de l'armée française : le sourire dans l'héroïsme.
Nous allons aux coupoles et on fait jouer pour nous les canons géants, qui s'élèvent un moment à la ligne de surface pour cracher leur feu et rentrent aussitôt sous terre, en quelques secondes.
Mais Douaumont reste un endroit très exposé ; nous entendons sur nos têtes un grondement continu. Les Allemands font pleuvoir sur le fort un feu nourri. Peut-être l'un de leurs ballons d'observation, — la saucisse classique du front, — a-t-il vu notre petite caravane s'acheminer vers le fort.
Au moment où nous allons sortir, le sifflement que nous avons entendu au front glisse dans l'air son bruit de papier froissé : et une bruyante détonation éclate, tout près.
C'est la guerre qui réaffirme sa réalité à notre curiosité de passants : il nous faut rentrer, en nous glissant par les tranchées de communication, tandis que la canonnade s'accentue derrière nous.
Nous retrouvons nos voitures : à toute vitesse, >our déplacer la cible, nous parcourons la région, que nos guides nous indiquent à mesure.
Hélas ! ce ne sont que des noms ! Là où étaient des villages, des fermes prospères, des coteaux boisés, on ne voit plus que des côtes sablonneuses, des cratères d'obus et de mines : nous retrouvons l'aspect de Vimy et sa désolation. Il suffirait de retourner un peu la terre pour retrouver des débris humains ; et les fragments d'armes et d'équipements sont semés partout comme des cailloux.
— Un million d'Allemands sont tombés là dans cette région, nous dit le guide ; et pour la défendre, il a fallu sacrifier beaucoup des nôtres !
Pendant deux heures, nous traversons en tous
sens ce vaste cimetière dénudé, plein d'horreur...
et de gloire !
Un dernier souvenir de la citadelle.
C'est notre nuit d'adieu et Ton nous avertit que vers minuit, il y aura à quelques milles un feu de barrage contre les lignes allemandes.
Nous montons au sommet des murs.
Il fait un clair de lune merveilleux, qui donne à toute chose un aspect nouveau, trompeur hélas ! de paix et de tranquillité. Et là-bas, la plaine s'étend de tous côtés, douce et baignée de lumière bleue.
Nous oublions presque la guerre, devant ce spectacle unique : et les ruines mêmes de la ville prennent un aspect de fantastique beauté.
C'est le souvenir que nous voudrions garder de Verdun, dans la paix du soir et la lumière atténuée du ciel. Mais brusquement l'horizon s'enflamme de toutes parts et le fracas de cent camons roule jusqu'à nous.
Le feu est ouvert ; et pendant une demi-heure, c'est un enfer de bruits et de lueurs. Puis les signaux jaillissent des lignes : on devine alors que les nôtres montent à l'assaut, aux points atteints par l'artillerie. Et c'est soudain un bruit plus sourd : les canons ennemis qui répliquent . . .
Et du haut de notre citadelle, plongée dans la clarté lunaire, nous avons l'impression d'assister lointainement à quelque irréel combat, sur une autre planète, à perte de vue.
Mais demain le communiqué nous dira :
A X..., près de Verdun, les Français ont tenté un raid sur les lignes ennemies et fait quelques prisonniers. Nos pertes sont légères.
Nos pertes ! Tandis que nous regardions, dans la tranquillité menteuse de la nuit, des hommes mouraient en se traînant sur la terre chaude de sang.
Et ce qu'il a coûté de vies humaines pour garder Verdun à la France, et pour conserver la France même à l'amour inaltérable de ses enfants !