‹ Un voyage en Angleterre et au front francaisChapitre 8 sur 14 · IX. — Amiens et Ypres · texte numérisé non relu

IX. — Amiens et Ypres

Nous avions espéré voir Reims, avant de rentrer à Paris. Non que nous y eussions trouvé de nouveaux enseignements : autour de Reims, ce sont des tranchées comme près d'Arras, et des troupes françaises comme à Verdun.

Mais un pèlerinage au temple détruit par les boches, la vision de la cathédrale meurtrie et de la vieille ville en ruines, nous auraient dit avec une nouvelle éloquence, avec toutes les horreurs de la guerre, toute la lourde responsabilité des agresseurs.

Nous nous trouvions en France au moment de la grande poussée de juillet vers Soissons et les environs de Reims : de fait, les nouvelles de victoires quotidiennes de l'armée française dans ce secteur nous avaient suivis dans tout notre voyage ; et chaque communiqué, lu aux quartiers-généraux ou dans la tranchée ou au petit poste télégraphique du fort de Douaumont, nous apportait la joie d'un nouveau succès.

On se battait ferme près de Reims, quand nous quittâmes Verdun, et il nous fallut remonter vers Paris.

De Paris, nous regagnâmes Boulogne en passant par Amiens : et ce fut un nouveau spectacle, inoubliable.

Je ne sais qui a dit que, jamais, on ne voit dans la vie ou dans la nature deux spectacles exactements semblables.

Amiens devait nous donner une nouvelle émotion : celle d'une ville à peine atteinte, mais absolument déserte et sur laquelle semble planer quelque terrible catastrophe.

Partout, à chaque maison, des volets clos, des portes cadenassées : à peine, à quelque coin plus saillant, un mur éboulé montrant sa fraîche blessure ! Les rues étaient désertes, souvent barrées par des arbres renversés ; les chaussées encore

intactes, et ci et là quelque détail de vie oublié dans ce désert au hasard de la fuite, meuble ou tableau... On venait d'évacuer Amiens, sous la canonnade qui s'accentuait : et la ville semblait une condamnée à mort qui attend son supplice.

Au centre, dans sa merveilleuse robe de pierre dentelée, la cathédrale, une des plus belles de France, dressait sa fine et altière silhouette : et je ne sais quelle tristesse nous rongeait rame de voir monter vers le ciel ce catafalque de gloire et d'art, qui paraissait dressé pour quelque supplice funèbre.

Rien ne peut atteindre la tristesse que nous communiquait cette ville déserte et morne...

Aussi quel bonheur, quand deux semaines plus tard nous apprenons la retraite allemande de ce côté, et que la ville sera sauve et que le canon allemand ne menace plus la cathédrale.

Puisse la vie affluer de nouveau dans les rues d'Amiens, et les fenêtres ouvrir leurs paupières, et les chants de joie monter dans la nef sublime de son incomparable église.

Cette ruine du moins n'aura été qu'une menace, un mauvais rêve que le lendemain efface.

Mais qui sait, ce que demain et les hasards de la guerre mutilatrice nous réservent encore ?

Nous voici à Boulogne, et au petit jour nous partons pour les Flandres.

C'est la dernière étape de notre visite du front. L'auto nous mène à travers un pays merveilleux jusqu'à toutes ces petites villes autour desquelles s'est livrée la furieuse attaque de mars dernier, Hazebrouck, Mont Cassel, Poperinghe... Nous descendons : nous sommes à quelques milles d'Ypres, le fameux saillant si ardemment convoité, si chèrement défendu, et sur lequel du haut du mont Kemmel les Allemands font encore pleuvoir un feu nourri.

Mais nous voulons voir Ypres ; et à travers bois, par le petit chemin de fer militaire qui entraîne quelques-uns de nous, nous nous dirigeons vers la fameuse cité belge. Le voyage est paisible : le canon gronde au loin seulement.

Nous descendons ; et par les rues désertes, dans le spectacle familier des ruines, nous nous rendons jusque la place publique où se trouvait la fameuse halle aux Drapiers célèbre, par toute l'Europe. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un déplorable amas de pierres, un mur troué, et la bouré, qui laisse encore entrevoir entre deux blessures la richesse de ses sculptures et qu'un dernier obus emportera demain. Ailleurs, ce sont des restes de chapelles méconnaissables, des façades de riches demeures qui s'effritent, une église lamentable qui n'a plus de forme, des couvents en ruine... On s'est beaucoup battu ici, plus encore qu'à Verdun ou qu'à Vimy : au printemps dernier, les Allemands ont fait un effort terrible pour s'emparer de la ville belge. Et l'on se demande, devant cette ruine absolue, on se demande si l'acharnement à bombarder n'est pas devenu une routine barbare et sans but, une sorte d'automatique besoin de détruire quand même... Mais il y a les voies ferrées très importantes qui se croisent à l'entrée de la ville ; et c'est pour défendre ce point que les Alliés subissent encore, sans fléchir, le bombardement continu de l'attaque.

Pendant que nous visitons, la canonnade se rapproche, et devient vive : et les artilleurs canadiens répliquent sur plusieurs points. Un obus allemand, tombé sur la voie ferrée, a détruit les rails : il nous faut marcher, le long de la voie, cependant que le duel d'artillerie devient plus intense. Nous voyons à quelques cents pieds tomber les obus qui soulèvent des nuages de poussière et fracassent les arbres comme des fétus. Ca et làr de grands trous fraîchement remués nous indiquent que le bois tout entier est sous le feu aile-

mand, et jamais nous n'avons eu l'impression de la guerre aussi présente, aussi immédiate...

Nous rentrons en silence à Poperinghe.

Et nous songeons à cette vie du front sous la canonnade constante, sans répit, et qui doit trouver le soldat sur place, ferme à son devoir.

Et nous songeons à toutes ces ruines, à toute cette région de Belgique et de France que nous parcourons depuis quinze jours et qui montre partout la dévastation horrible de la guerre.

Et nous songeons à ceux qui ont vécu dans ces lieux jadis riants et gais, dans toutes ces maisons dont les pierres disjointes semblent clamer maintenant la misère et le désespoir...

Mais l'auto qui nous ramène traverse aussi des campagnes admirablement cultivées, aux sillons lourds et riches, qui disent l'effort héroïque de la résistance et répondent aux ruines par leur incessant renouveau.

Et la paysanne que nous interrogeons sur la route nous répète, avec une confiante fierté ce mot de toute la France :

— On les aura ! Et après la victoire, nous rebâtirons !

Et je sens le besoin de le répéter, après cette série de tableaux sombres et sincères, l'impression que nous rapportons de la France est une impression de confiance, de certitude: Il faudra souffrir encore, consentir de nouveaux sacrifices, mais la Victoire étendra sur tout son baume admirable.

C'est ce sentiment définitif, plus que toutes les ruines, qui subsistera en nos mémoires.

Que pouvons-nous ajouter ?

De Boulogne, un petit navire nous ramène à Folkestone.

La traversée de la Manche est entourée de minutieuses précautions : des contre-torpilleurs nous escortent et là-haut, un dirigeable et des avions surveillent la mer, prêts à donner l'alerte.

Il faut aussi prendre garde aux mines flottantes, plus terribles encore que les torpilles et très nombreuses. A cent verges de nous, un des contre-torpilleurs en a aperçu une : il reste à l'arrière, et quand nous sommes assez éloignés il la supprime à coups de canon. Une explosion formidable nous annonce que l'opération a réussi.

Nous n'avons pas à revenir sur nos expériences d'Angleterre, condensées dans les premiers chapitres de notre récit.

Et de fait, nous aurons terminé quand nous aurons dans un dernier article examiné la question canadienne-française en Angleterre et tenté quelques conclusions.

X, La question canadienne-française.

L'une des questions qui devait naturellement le plus nous intéresser, au cours du voyage, est celle de l'opinion courante sur le Canada français et sa participation.

Notre situation de délégués quasi-officiels ne nous facilitait guère l'étude d'un problème aussi délicat ; car nos interlocuteurs, en quelques milieux qu'on les ait rencontrés, cédaient souvent à une politesse diplomatique plus qu'à leur sentiment intérieur.

C'est à travers cette surface qu'il faut démêler une part de vérité, et ce que nous avons à écrire à ce sujet reste assez hésitant.

Il nous a semblé cependant que l'opinion anglaise, inspirée par la malicieuse injustice de certains correspondants chez qui la politique décuplait le préjugé, nous a été durant la dernière campagne plutôt défavorable.

On ne savait qu'attendre de notre province ; et les incidents de Québec, savamment exploités par ces correspondants, étaient venus accroître ce sentiment.

Mais brusquement, k la mise en force de la conscription et à la magnifique réponse des nôtres,— d'autant plus méritoire que la loi leur répugnait,— on a eu un mouvement d'heureuse surprise, qui se continue au meilleur avantage des Canadiens-français.

On comprend qu'à la dernière campagne électorale, le principe de la participation n'était nullement en jeu, et que tous sont d'accord làdessus. On comprend même que c'est moins la conscription qui fit le fond de la lutte que la liberté de suffrage, les droits du peuple au gouvernement et la méfiance des nôtres à l'endroit du groupe unioniste.

Nous avons eu la nette impression en Angleterre que la population s'y rend bien compte au-

jourd'hui que l'on a, volontairement, fait campagne contre Québec pour des motifs qui n'existent plus, et que toute l'effervescence de l'année dernière avait un caractère politique.

Sir Robert Borden lui-même a admis à Londres qu'on avait grandement exagéré le récit de l'émeute de Québec : et la réponse de nos conscrits à la loi est une preuve décisive que jamais pensée de rébellion n'a effleuré notre province, — pas plus que les grèves de Pouest ou les incidents survenus à Toronto n'indiquent ce sentiment, chez nos compatriotes anglais.

Nous réclamions un droit, mais nous obéissons à la loi ; nous restons gens d'ordre même quand la loi nous vient d'une majorité étrangère.

Ce qui contribue plus que tout à la bonne opinion que l'on conserve indiscutablement à Québec dans les milieux anglais . . . d'Angleterre, c'est la magnifique conduite des nôtres sous les armes.

On s'accorde à reconnaître que le meilleur Régiment de toute la ligne britannique, c'est le 22ème Canadien-français ; et il suffit de le nommer dans un discours pour entraîner les bravos de toute l'assemblée.

Le 22ème a pris part aux plus rudes combats de la guerre : il a vu Courcelette, Festubert, Ypres, Vimy, tous les jours glorieux de l'armée canadienne, et partout nos hommes se sont battus avec un courage victorieux qui leur a valu une réputation d'audace sans égale.

Et ce dont il importe de tenir compte, c'est que le 22ème n'est pas un régiment isolé, qui aurait accompli quelque action d'éclat et serait disparu, laissant le souvenir d'un groupe restreint. C'est un régiment constamment renouvelé et qui a d'une année à l'autre soutenu sa magnifique réputation. Les vides ont été comblés de mois en mois sans en altérer la valeur : des Canadiens-

français ont succédé à d'autres, mais le caractère du régiment est resté le même. En sorte que Ton peut proclamer, — et ce n'est pas une mince fierté, — que le 22ème régiment a donné a moyenne de ce que peut fournir la race canadienne-française comme soldats.

Or, — on Ta dit souvent, — mais il faut avoir séjourné en Angleterre et visité le front pour s'en rendre vraiment compte à l'abri de tout doute : le 22ème n'a pas de supérieur sur toute la ligne britannique, et plus que tout autre il a contribué à faire la réputation du soldat canadien en France.

Disons-le tout bas, pour beaucoup de Français d'ailleurs, tout régiment du Canada est supposé être formé en majeure partie de Canadiens-français : cette méprise, que nous avons eu la bonne foi de dissiper à l'occasion, est une revanche bizarre sur le peu de reconnaissance qu'on a pu nous accorder ici :

— Vous êtes Canadien ! Votre pays nous a envoyé de bien bons soldats ; ce sont les meilleurs qui nous soient venus de l'étranger.

Voilà pour la France.

Et en Angleterre, je le répète, le 22ème a été longtemps, reste encore un écran glorieux. Il faut en savoir gré aux nombreux braves qui ont combattu dans ses rangs, à ses vaillants officiers, à ses commandants successifs, les Gaudet, les Tremblay et les Dubuc.

Mais il n'est plus le seul écran.

Et par un de ces retours bizarres de la fortune, nos conscrits de Québec sont en train de nous faire eux aussi toute une réputation.

Le conscrit de Québec est habituellement d'une excellente classe et sa qualité physique est exceptionnelle. Nous en avons vu un millier à Bramshott faire l'exercice dans la division de réserve

qui est sous le direction du lieutenant-colonel Desrosiers et du major DeSerres. Ils ont fait l'admiration de tout notre parti, et les officiers en disent le plus grand bien.

Le conscrit est un homme fier qui tient à prouver qu'il vaut pleinement le volontaire, et que ce n'est ni par inaptitude ni par crainte qu'il ne s'est pas enrôlé plus tôt. Et tous ceux qui sont passés à Bramshott et qui y arrivent encore prendront aisément place parmi les soldats plus éprouvés et par lesquels s'est alimenté le 22ème.

— Quand on voit îa qualité de vos soldats, nous dit un journaliste londonien qui nous accompagne, et leur coeur à l'ouvrage, on réalise fort bien que l'attitude de Québec pendant la guerre est une question purement locale ; et que ni votre loyalisme, ni vos sentiments à notre égard ne sauraient faire de doute.

Nos conscrits vont achever de détruire en Angleterre l'oeuvre des correspondants qui nous y ont attaqués ; ils viennent prêter main-forte à nos glorieux volontaires.

Ce serait le moment de dire un mot de nos hôpitaux où de vaillants médecins canadiens-français, les Beauchamp, les Casgrain, les Archambault, les Décarie, les Saint-Pierre, — pour citer au hasard de la mémoire, — font merveille.

Saint-Cloud et Joinville comptent parmi les premiers hôpitaux de France, — Joinville surtout nouvellement installé et qui ouvrira bientôt ses mille quarante lits aux blessés du front. Ces institutions qui portent si nettement nos couleurs font le plus grand bien sur place, et ajoutent au bon renom de notre province.

Em somme, la situation de Québec aux yeux du public anglais s'est grandement améliorée en ces derniers mois.

Mais ce que les nôtres réclament et ce qui achèverait et de classer notre effort et de satisfaire à nos hommes, ce serait la formation d'une brigade canadienne-française.

Il n'est pas un des nôtres qui ne le désire vivement : et la chose paraît parfaitement réalisable.

Il faudrait pour cela, en procédant graduellement, éviter à l'avenir de verser aucun des nôtres dans des unités anglaises ou écossaises comme on le fait maintenant ; mais les grouper tous et les entraîner à la réserve canadienne-française de Bramshott.

Une brigade comprend quatre régiments, et nous n'en avons qu'un au front ; mais il existe dans quelques autres régiments (notamment le 24ème) un bonne proportion de Canadiens-français. Les renforts canadiens-français qui ne vont pas au 22ème pourraient tous être concentrés sur un de ces régiments, jusqu'à ce qu'il soit complètement formé ' et ainsi de suite, jusqu'à ce que la brigade soit entière.

— Il n'y faudrait pas un très long temps, nous dit un de ceux qui s'intéressent à la question ; et nous pourrions facilement trouver le nombre requis d'officiers.

La reconnaissance en principe d'une brigade canadienne-française, sa formation graduelle, achèveraient de rectifier une situation qui, après avoir été passablement tendue, a repris un caractère d'harmonie qu'il s'agit de préserver et d'assurer pour l'avenir.

N. B. — Je regrette, pour les nôtres, de voir que les Hernières nouvelles ne semblent pas favorables à la formation d'une brigade.

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