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“ Je fus, dit Jean-Baptiste Charbonneau, un de ceux qui allèrent au secours des soldats du colonel de Salaberry. Une tranchée construite à la hâte barrait le chemin par où s’avançaient les troupes du général Hampton, et protégeait suffisamment les Canadiens. Trente-six miliciens, du nombre desquels j'étais, furent placés à gauche du chemin, en avant du retranchement, de manière à ce que les Américains pussent être attaqués de front et de flanc en même temps. Le terrain était bien boisé en cet endroit. Les miliciens avaient l’ordre de se tenir cachés, et d'attendre la deuxième décharge de l’armée américaine avant d'ouvrir le feu, afin que la fumée de la poudre ne leur permit pas de découvrir notre pré-
sence, mais surtout notre petit nombre. Ces
ordres furent gardés avec une exactitude
admirable. Je me souviens de cela comme si la chose s'était passée hier. A peine
étais-je à mon poste, que j'entendis un
‘ officier américain nous crier: Zraves Cana- “ diens, rendez-vous, nous ne voulons vous “€ faire aucun mal, Ce fut une balle qui lui “ porta la réponse.” *
Après la victoire de Châtauguay, les autorités militaires songèrent à construire des forts sur les frontières, aux endroits les plus exposés à l'invasion américaine. Charbonneau, qui pouvait servir le pays avec la truelle et avec l'épée, partit pour la Rivièreaux-Raisins, afin d'y travailler aux fortifications qu'on voulait élever sur ce point.
De là, il vint faire quelques réparations à celles de Chambly, puis enfin il retourna dans sa famille à Boucherville.
Il ne demeura pas longtemps tranquille au foyer paternel ; 11 avait besoin de mouve-
ment. La guerre étant finie, il tourna ses
* On sait maintenant l'issue de cette fameuse bataille, où trois cents soldats mirent en déroute une armée de sept mille hommes, et conservèrent le Canada à la couronne britannique.
regards vers les pays du nord, appelés les pays d'en haut.
Ce désir d'y faire un voyage était assez naturel chez lui, car il avait du sang de voyageur dans les veines. Son grand-père avait fait partie, dans sa jeunesse, d’une expédition à la Rivière Rouge, et les récits de ses courses lointaines, brodés et embellis, avaient éveillé le goût des aventures dans l'esprit de Jean- Baptiste ; il voulut marcher sur les traces de son ancêtre, et s'éloigner un peu du clocher
de sa paroisse.
CITAPITRE II
Un mot sur les engagements des voyageurs.—Préférence des compagnies pour des serviteurs canadiens. — Départ de Lachine.— Voyage.—Arrivée au Nord- Ouest,
C'était au printemps de l’année 1815, époque où les deux compagnies de traite, celle du Nord-Ouest et celle de la baie d'Hudson, rivalisaient de ruse pour accaparer le commerce des fourrures.
Depuis longtemps ces marchands avaient compris l'avantage qui résultait pour leur commerce, à s’entourer de serviteurs cana-
diens, parce que ceux-ci supportaient mieux
les fatigues que les Européens, et parce qu’ils savaient, surtout, s’attirer l'affection des sauvages.
Tous nos trappeurs canadiens étaient bien vus des tribus indiennes. De tout temps, depuis l'établissement du Canada, les indigènes recherchèrent l'amitié des Canadiens et des Français. Chez eux le nom de Françuis signifiait a72.
Les tribus ennemies, entre elles, tenaient beaucoup à se faire les alliées des Français; ces pauvres sauvages n’attendaient en retour ni argent ni présents ; ils se trouvaient assez honorés de cette amitié.
Une des causes des rapides succès de la compagnie du Nord-Ouest, fut le personnel dort elle sut s’entourer ; la presque totalité de ses serviteurs était des Canadiens-Français et des Métis français.
Il est resté, jusqu'à aujourd’hui, chez les sauvages, une espèce d’antipathie pour le nom
anglais. C’est tellement le cas, que, lorsqu'un
sauvage veut insulter quelqu'un, il l'appelle Anglais (Sacanäche en indien ). *
Chaque printemps, à Lachine et dans la banlieue de Montréal, quelques semaines avant le départ des voyageurs pour la Rivière- Rouge, il y avait des embaucheurs qui recrutaient des jeunes gens pour les compagnies de traite.
Au village de Lachine, où se trouvaient les grands dépôts de marchandises et de pelleteries, les vieux trappeurs qui avaient déjà vu le Nord-Ouest, se réunissaient pour préparer les provisions et le chargement des canots, Pendant quinze jours, c'était, pour ces vieux loups du Nord, une suite de fêtes et de
divertissements; ils invitaient tous leurs