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* En 1870, lorsque les volontaires arrivèrent à la Rivière- Rouge, ils se campèrent sur le bord de l’Assiniboine, Le soir, quand les ténèbres étaient venues, des Sauteux, qui étaient campés sur le côté opposé de la rivière, criaient à tue-tête aux volontaires : Saganäche ! Saganäche ! Ceux-ci ne comprenaient pas, mais les Métis qui entendaient les sauvages, riaient bien,
amis, et faisaient bombance ; on aurait dit qu’ils tenaient à dépenser jusqu’à leur dernier sou, et à partir le gousset complètement vide.
La boisson coulait à flots ; le soir il y avait bal. Pendant ces moments-là, chacun racontait une histoire, fausse ou vraie, d’un fait passé dans les pays sauvages. C'était presque toujours du merveilleux. Selon un dicton populaire, les voyageurs n'avaient jamais vu de petits loups, pour dire qu’ils n'avaient vu que des choses extraordinaires.
D'après le tableau qu'ils traçaient, tout le voyage, depuis Lachine jusqu’à la Rivière- Rouge, ne devait être qu’une partie de plaisir, un vrai pique-nique.
La navigation sur les lacs et les rivières, les campements à la belle étoile sur les grèves, les paysages sans cesse renouvelés qui se déroulaient aux regards étonnés du voyageur ; la chasse dans les prairies, cette chasse si abondante qu’un homme tant soit peu adroit
se procurait, en moins d’une demi-heure, avec
son fusil, de quoi vivre dans l'abondance durant six mois; enfin la liberté, ce rêve de tout jeune homme impatient du Joug de l’autorité; tout cela était représenté de façon à éblouir la jeunesse, et à lui donner le vertige. Toutes ces narrations poétiques étaient préparées d'avance, pour entraîner ceux qui consentaient à y prêter l'oreille.
Ordinairement, c'était pendant ces Jours de fête que les engagements se signaient, Les pauvres jeunes gens de la campagne, qui n'avaient jamais dépassé les limites de leur paroisse, regardaient avec admiration leurs anciens camarades, devenus voyageurs, portant ceinture à flèche et mocassins brodés, fêtés comme des princes, et jouant avec l'argent.
“ Voilà ce que c’est, se disaient-ils, que “ d’avoir vu du pays : on roule gros, et l'on “ connaît beaucoup de choses. Voyez comme “on est considéré! Moi aussi je veux faire
‘un voyage au Nord, et quand je reviendrai
“au pays, J'aurai, comme mes amis, des his-
“ toires à raconter ; on viendra me fêter, et “ j’'émerveillerai par mes récits garçons et “ fillettes.”
Si la plupart de ceux qui s’engagèrent pour le Nord furent trompés sur le sort qui lez attendaient, 1l faut dire aussi que tous ne se déterminèrent pas à partir, poussés par le mème motif.
Pour les uns, c'était le désir de jouir de la liberté illimitée qu'ils croyaient entrevoir dans les déserts de l'Ouest. La vie sauvage leur souriait; 1l leur semblait que là-bas, débarrassés de tout frein, vêtus comme l’Indien, couchant avec lui sous la tente, et chassant comme lui pour vivre, ils n’auraient plus rien à désirer; pour les autres, c'était l'envie de faire figure quand ils reviendraient au Canada.
Lorsque les jours de fête étaient finis, et que le temps de songer au départ était venu, les recrues commençaient à réfléchir et à
regretter leur folie. Dans la chaleur du vin,
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ils s'étaient liés sans trop songer aux tristes conséquences qui s’en suivraient. Maintenant, revenus à eux, ces pauvres jeunes gens versaient des larmes et demandaient aux agents des compagnies de vouloir bien leur rendre la liberté, offrant de remettre l'argent avancé sur le salaire promis.
Vains regrets! les bourgeois n'étaient pas hommes à se laisser attendrir par des lamentations, Ceux qui ont connu les vieux traiteurs de pelleteries, savent qu'une peau de castor seule avait la vertu de toucher leur Cœur ; aussi jamais ils ne consentaient À résilier un contrat fait avec un serviteur, Le service d’un bon Canadien dans toute la force de l’âge, était pour eux un fonds trop riche à exploiter pour y renoncer par un simple sentiment de pitié. Le jour du départ arrivé, le nouveau voyageur devait, bon gré mal gré, monter en canot, et refouler son chagrin au fond du cœur,
Jean-Baptiste Charbonneau, qui avait été soldat, et qui ne quittait pas le nid pour la première fois, partit assez gaiement ; il savait, d’ailleurs, qu'un homme de sa condition ne devait pas s'attendre à avoir toutes ses aises, et il voulait partir, coûte que coûte, comme il le disait, quitte à réfléchir plus tard sur les inconvénients.
L’avant-veille de son départ seulement, il annonça à sa famille son engagement pour une durée de trois années.
Le cinq mai 1815, il fit ses adieux au Canada. qu’il ne devait plus revoir. Il faisait partie de la :ameuse brigade dirigée par Collin Robertson. Celui-ci, l'hiver précédent, avait été chargé par lord Selkirk d’aller établir, au delà du grand lac Athabaska, des postes de traite pour faire opposition au commerce de la compagnie du Nord-Ouest. Charbonneau montait à la Rivière-Ronge avec Ro-
bertson, mais il n’était pas destiné pour se
Lu
rendre au fond du Nord avec le reste de l'expédition. *
Le jour du départ, une foule de personnes se rendaient à Lachine pour être témoins du spectacle. Les voyageurs avaient soin de refouler leur chagrin au fond du cœur par de copieuses libations.
Quand les canots étaient chargés et que la flottille était prête, un hourra solennel, poussé
par toutes les poitrines, faisait retentir les
* Cette expédition de Robertson eut le plus funeste résultat, Elle était exclusivement composée de Canadiens. Les canots sur lesquels ils étaient n’arrivérent à leur destination que vers la fin de l’automne, et, malheureusement, aucunes provisions n'avaient été amassées d'avance dans ces contrées, pour nourrir les voyageurs pendant l'hiver ; jamais plan ne pouvait être plus mal calculé.
La compagnie du Nord-Ouest, qui avait devancé de plusieurs années la compagnie de la baie d'Hudson au lac Athabaska, se trouvait maîtresse du pays et commandait aux sauvages. Rendu à la Rivière-Rouge, Collin Robertson avait chargé un nommé Clark de conduire l’expédition, et celui-ci comptait sur les Indiens pour se procurer des vivres, Mais quand ils arrivèrent au lac Athabaska, les sauvages étaient déjà retirés dans l’intérieur des terres, et ils se trouvèrent dépourvus de tout, sans aucun espoir de trouver de quoi vivre. [ls étaient au nombre de cent. Espérant se procurer quelque moyen de subsister par la chasse, ils se sépa-
échos d’alentour, puis, au chant cadencé d’une chanson canadienne, les bras vigoureux des rameurs lançaient les embarcations sur le fluuve,
Le travail le plus rude était le partage des novices; là comme à la guerre, il fallait gagner ses épaulettes, Toutes les nouvelles recrues étaient décorées pour la première année du nom peu poétique de #angeurs de lard. L'origine de ce sobriquet venait, paraîtil, des plaintes exprimées par les conscrits,
quand ils se voyaient réduits à n'avoir pour
rèrent par petits détachements, et se dirigèrent vers la rivicre aux Anglais, la rivière la Paix, le fort Chipeweyan, le lac des Esclaves, À mesure que la saison avançait, rs étaient de plus en plus menacés de mourir de faim.
Dix-huit de ces malheureux ayant été détachés par lerr chef pour aller chercher en raquettes les quartiers d’hivornement des sauvages, s'égarèrent en route et se virent réduits à manquer de tout, Environ trois semaines après leur départ, ils étaient tous morts de faim, à l'exception d’un seul, qui réussit à atteindre un fort de la compagnie du Nord-Ouest. Ceux qui avaient lutté le plus longtemps contre la mort s'étaient vus dans l’horrible nécessité d’assouvir leur faim sur les cadavres de leurs camarades. Les quatrevingts autres trouvèrent moyen de gagner les postes du Nord-Ouest, et de se mettre au service de cette compagnie.
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