‹ Un zouaveChapitre 8 sur 12 · V^ ZOL'AVE · texte numérisé non relu

V^ ZOL'AVE

monter la lettre, avec les gestes et la mélopée des matelots tirant sur un câble.

La lettre ne tarda pas à voltiger sur le rebord de la fenêtre.

Campagne fils s'en saisit, avec un mouvement de recul pour reiilrer dans la chambre.

Mais Agénor le retint en position, l'étayant de l'épaule à l'épaule.

Puis, prenant l'avant-bras de son jeune premier d'une main, de l'autre lui poussant le coude, il le contraignit à embrasser la tendre missive, i'i la porter mélodramatiquemenl à son cœur, à la relever entin vers le ciel.

Le tout, en disant :

— Chaud... chaud ! de la pantomime... et de la passion en perspective... Saperlolle... enlevons le baisser du rideau !

Comme afin de donner raison au soi-disant metteur en scène, la cloche du couvent retentit tout à coup, et, pareille à une gazelle efiarouchée, la jeune fille disparut après un rapide gesic d'adieu.

TarlenipiDii , durant ce dénounient, avait défait le nœud de l.i cordelière, et, par conséquent dtbemprisonné l'amoureuse épilre.

88 i'^ zorwK.

Il )a passa daboid preslemcnl lievanl le nez d'Ar- Ihur; puis, la remellanl entre les anxieuses mains d'Astolphe :

— A voire /acj>s, vicomte de Campagne, conclulil; baron de Folla\oine, à votre nom!

Déjà celui-ci rompait le cachet.

— Victoire!... s'écria-l-il radieux, aprèsavoirlu.

— Voyons! demanda ensuite Arthur d'un ton indiflVreiil.

Il n'y eut pas juî^qu'ii Tarlempion qui voulût à toute force lire à son tour.

guîiiit au lecteur, il s'en passera, s'il vousplait... du moins présentement.

Contentons-nous de lui dire, s'il ne la pas loulefois deviné déjà, que celte lettre était signée : Madeleine Pailleux.

Il ZODAVE, 89

— Madeleine. —

Étrange nature, éducation plus étrange encore, voilh Madeleine.

Il semblait qu'en suçant le lait de deux mères elle se fût inenrné tout à la fois et la campagnnr" derie un peu païenne de la Souillotte et la toute chrétienne tendresse de Marie-Hose.

Mais elle avait perdu celle-ci avant même de la connaître assez pour lui conserver un pieux souvenir; mais elle avait été élevée, elle avait grandi, uiéme dans la plus complète ignorance de son nom.

Voici comment :

Il y a quelque vingt ans, sur l'impériale de la diligence de Sens à Paris, nous avons laissé notre petite Madeleine nocturnemenl emportée par la Souillotte et Pailloux, alors encore seulemunt la servante ci le mailrc.

90 UN ZOUAVR.

Ceile-là n'ayant plus d'autre ppns(^e que sa fille, que joyeusement elle berçait, suspendue à son sein.

Celui-ci, songeusement renfermé dans son carrick, et se disant :

— La Souillotte, présenlemervl, me tient et me domine, il faut absolument que je trouve un moyen de dominer la Souillotte et de la tenir à mon tour.

On était arrivé à Paris.

Là, deux choses avaient tout d'abord profondément étonné la Souillotte :

Premièrement, l'excessive amabilité âe Pailleux envers elle ;

En second lieu, l'incompréhensible prolongation de son séjour à Paris, que primitivenjcnl l'on ne devait que traverser.

— Ah çà ! demanda enfin la Souillotte, d'où vient que nous restons ici si longtemps?

— Onze jours... pas davantage..., répliqua galamment Pailleux.

— Kt pourquoi donc onze jours?

— Pour la publication de nos bans.

— Nos bans?

— Oui... j<' t'épouse ♦...

— Moi... ta f<'mmeî... se récria la Souillolli

un Z0C.4VB. ^l

avec u!ie slupéfaclion qui présageait un refus.

— Il le faulî s'enipress;j de répondre Pailieux ; il le fjul, pour que dans le pays où nous allons arriver toul neufs... chacun considère Madeleine comme la fille; ce qui ne sera, du reste, un mensonge que vis-à-vis de la loi. Il le faut, pour que toul le monde, y compris surtout Madeleine, s'habitue naturellement à te nommer sa mère.

— Comment... personne ne se douterait que Marie-Rose...

— Marie-Rose n'aura jamais existé pour nos nouveaux voisins! pour nos nouveaux voisins, il n'y aura jamais eu qu'une seule et unique madame Pailieux... toi !

— Et je pourrais l'entendre m'appelersa mère!... el jamais Madeleine ne soupçonnerait...

— Rien de rien !...

La Souillolte eut un premier mouvement pour crier oui, tant celle enivrante perspective lui enthousiasmait le cœur.

Mais, se rappelant aussitôt tout ce qu'elle devait à la mémoire de Marie- Rose :

— Laisse-moi rédéchir jusqu'à demain , fît-elle. La nuit tout entière se passa pour la Souillolte

!)2 r:T ZOUAVE.

en hésitations, eih prières, en folles évocylions de lombre de iMarie-Rose.

La pauvre merle ne parut pas, comme bien vous imaginez; mais la SouilloUe tinil par se croire inspirée de son esprit, lorsque lui vint enfin ce raisonnement spécieux :

— On n'ignore plus rien là-haut ! ma clière maîtresse connaît maintenant la vérité; elle sait que 5iadeleine est ma fille... à moi... bien ma fille!... En refusant l'offre de Pailleux, c'est donc ma propre part que je me volerais à moi-même dans laffeclion de mon enfant! Elle m'appellera sa mère, a promis Pailleux... pourquoi non? Marie-Rose ne |itnit pas m'en vouloir!... D'ailleurs, j'aurai plus d'autorité sur notre petite Madeleine... je pourrai ini-ux l'élever, mieux la défendre au besoin contre Son père lui-même... si ce besoin arrivait un jour, iiiusi qu'a semblé le prévoir Marie-H<>se... et les mourants ne se trompent jamais! En acceptant eiilin, plus de navrante retenue dans la maison, plus de masque alors, plus de mensonge... car Pailleux me l'a dit... il me Ta bii-n dit, Pailleux... je pourrai la nommer en tonte lilurtr' ma fille!...

V^ IMCAVB. 93

r.a Souillulle consenlil donc à devenir madame Pailleux.

Le mariage se fit quelques jours après.

— Me voici donc la femme! fil en renlranl à rhô(el borgne qu'ils habituienl, la Souillulle qui lien pouvait revenir encore,

— Ma f'.'mme... oui!... ricana, tout en se frollanl les mains, Pailleux, c'est-à-dire moii esclave...

— Ton esclave!...

— Penses-lu donc, ma chère et tendre amie, que je l'ai épo!!sée pour tes btauxyeux?

— Mais pourquoi donc... pourquoi?...

— Eh ! parbleu... tout simplenient pour ne plus l'avoir à craindre... tout simplement pour me débarrasser de loi!..,

— Qu'est-ce qu'il y a donc là dessous, mon bon Dieu ! palpitait avt-c épouvante la Suuilloite.

— C'esl bien facile à comprendre cependant..., daigna expliquer Pailleux. Tu ne voulais plus l.icher l'enfîMii, j'étais contraint de l'emmener avec moi. N'étant que ma servante, et connaissant tous mes secrets, tu me tenais à ta merci. Élanl ma

9i un ZOLAVK.

femme, le voici mon associée, ma complicr*. Parlant, bouche close, mais, de plus, obéissance absolue ; car si lu contrecarres jamais mes plans, si lu tentais de me résister encore... c'est moi maintenant qui parlerais...

— Toi?

— C'est moi qui dirais à ta fille... à ta fille, en- ■ lends bien!... Prends garde de irop aimer cette

femme-là... ce n'est pas ta mère!...

— Aliî...

— Ce n'est que la seconde madame Pailleux... lu n'as pas utie goutte de son sang dans les veines... Ce n'esl qu'une belle-mére pour loi... mon enfant... ce n'esl rien qu'une belle-mère pour lui !

— Jamais !... Pailleux. . ne lui dis jamais cela!... sanglota la Souillotte qui tremblait de voir se refermer tout ù coup de\ant elle le beau paradis, un instanl entr'ouvert , de In maternité future, el qui venail de tomber aux genoux de son seigneur et maître maintenant, et qui fébrilement élendail vers lui ses mains suppliantes.

— Sftit... mais obéis!,.. Tais-loi!...

— Oui. .. oui... je te le jure.

ly ZOCAVE, î^^

— A ces deux coiidiliuns, niadanie Pailleux, nous serons bons amis toujours!

El, triomphant, il était parti pour la Normandie avec la Souillotte désormais muselée.

Plus haut, nous avons déjà dit l'histoire de son émigration à Fleur-sur-Mer.

Durant de longues années, madame Pailleux était restée Adèle à sa promesse de vaincue , ;i peine se permettant un conseil, un avertissement, un sage rappel à la prudence.

Sans cesse reployée, du reste, sur elle-même, sans cesse s'observant jusque dans ses moindres paroles, la bonne bêle d'autrefois disparut complètement sous la bonne fermière, sous la bonne mère surtout.

Madame Pailleux était donc heureuse.

Oui... d'abord... car la petite Madeleine renforcissail et croissait :i miracle.

Mais bientôt il fallut reconnaître en elle deux afiligeantes vérités.

Madeleine serait laide, Madeleine annonçait une indomptable et sauvage nature.

Esquissons d'abord le portrait physique.

Sous certains points, la petite PaUleuj: resseui-

96 tW lOCAVB.

blail à sa mère, qui, comme on le sait, n'avait jjimais élé renommée ni pour sa beaiilé ni pour sa

grâce.

Il y avait même du plus incorrect encore dans celle seconde édition de la Souillolle.

Ainsi la Souillotte n'avait été que rousse, et Madeleine était rougf\

11 est vrai qu'en revanche elle avait une peau bien autrement blanche et bien autroment tine que

sa mère.

Mais des yeux si grands, si noirs, si brillants! voilà ce qui faisait surtout passer Madeleine pour la laideron du village. Ces vilains yeux-là tiennenl l.ute la ligure de Teiifant, disait l'un. — I)irail-on pas les deux phares de Sainle-Adresse , ajoulait un autre, les escarbonclcs vivantes d'un lutin des bois, d'un vrai farfadet? Suivant l'opinion générale, d'ailleurs, il n'étail pus naturel d'avoir les yeux si noirs!

Quant au caractère, c'était... ma foi... bien autre chose encore !

L'enfant était forte et brave, il est vrai, avenanle cl souriante à tous!

Mais si Ndgubdiide, si volonlairc, si tapageuse,

v^ îorwE. 97

si gamine, que c'en élait à surprendre les plus effrontés polissons, les plus intrépides garnemems du canton.

Parfois elle s'était égarée durant des deux nu trois jours tout entiers dans les grandes fon'ts normandes, et elle y avait joyeusement vécu, sans le moindre embarras, en vrai Robinson de dix ans, en vraie Glle des bois qu'elle était, en vraie petite guenon, comme rappelaient en riant les matelots de Fleur-sur-Mer.

Puis, lorsque revenue, grondée, surveillée au village, Madeleine ne pouvait plus trop songer à quelque excursion nouvelle, elle allait s'asseoir toute seule sur le bord de la mer, et la contemplait avec une telle extase passionnée, que ses grande yeux semblaient en prandir encore.

Puis, tout à coup, elle se relevait, bondissait, gambadait, gesticulait follement, avec des cris et des chants étranges, avec des sanglots et des éclata de rire, et finalement courait se jeter à corps perdu dans la mer, plongeait sous les plus hautes vagues, allait au loin, revenait suivant son seul caprice, nageait comme un poisson, sans que jamais personne lui eût appris à nager, W tout au grand

98 en ZOUAVE.

ébahissemenl dé maître Pailleux , aux terreurs

désespérées de la Souillolte.

Que voulez-vous? c'était une petite fille à laquelle il manquait évidemment des nageoires ou drs ailes... c'était elfectivemenl une petite guenon^ moitié marsouin et moitié mouette.

Voulait-on la retenir dans le village... allait-elle à l'école avec les garçons, car à cette époque il n'y avait à Fleur-sur-Mer qyi'une seule et même classe pour les deux sexes, c'était, par ma foi, bien pis encore!

Mettre en révolution toutes les ruelles de la comiijune, retrousser ses cottes pour une partie de hille ou de tou|)ie, voire même jouer aux soldats el s'imposer comme général en chef à toute la moularderie du village, telles étaient les peccadilles (liiotidicnnes de notre endiablée gamine.

Un jour même... horreur dont frémissent encore 1rs annales de Fleur-sur-Mcr... un jour, le mailrc d'écob; dut s'adjoindre le garde champêtre el le ^'endnrme pour ramener au toit paterriel la In rible Mndeloinequi, enrégimentant sous ses ordres toutes 1rs filles de la classe, venait d'en rosser à plate coulure tous les garçons.

l^ ZOlAVE. 09

Ces fâcheuses excenlncités, taul morales que physiques,, alïligeaienl profondément madame Pailleux, mais non point son mari, et lorsque le soir, sous le manteau noirci de la haute cheminée campagnarde, elle lui disait :

— Pailleux, notre Glle sera laide.

— Qu'importe? répliquail-il orgueilleusement, elle sera riche!

— Pailleux, j'ai crainte que notre fille ne soil méchante.

— Tant mieux! ricanait-il avec quelque apparence de raison. Il n'y a de vraiment heureux que It's seuls méchants ici-has !

Ajoutons qu\n lui-même Pailleux ne partageait nullement les façons de voir de ses voisins, qu'il considérait hien au contraire la petite Madeleine comme le résumé de toutes les perfections enfantines, car il l'aimait, ainsi que nous Pavons déjà dit, pour le moins autant que l'aimait la Souilloltc, car elle était gâtée par lui plus peut-être enc<Me que par sa mère.

Les choses allèrent donc natnrcllemenl ainsi jusqu'aux approches de la douzitine année de Madeleine.

^00 IN ZOVAVR.

Vinl pour elle !a sainte époque de la promii're communion.

Le catéchisme commença tout d'abord par IVnnuyer horriblement; aussi le désertail-elle chaque dimanche afin d'aller courir les bois et le rivage.

Mais le curé de ce lemps-là (un digne vieillard, qui venait de mourir précisément à l'époque où nous avons repris celle histoire) avait compris le caractère singulier de Madeleine, et se donna la peine d'aller la trouver dans ses sauvages retraites.

— Comment, lui dil-il avec douceur, comment, mon rnfatil... vous ne vous plaisez pas à njon église?

— J'aime mieux l'ombre des grands chênes, répliqua franchement Madeleine; j'aime mieux le bruit et le mouvement de la mer qui monte!

— Je n«' vous blfime nullement de ces goùls-là, ma fille, poursuivit aNec une souriante indulgence \c vieux pasteur. Mais qui fait reNerdir .^ chaque printemps ces grands ciiéncs dont l'ombrage vous fsl si cImt?.., Mais qui fiiit redescendre et remonter chaque jour ccMc immense mer qui vous donnr laiil de joie? 0 mon enfanl... c'i'nI Dini!

— Diei^?

c:i zorwF. \0[

— Dans mon église, on apprend à le connaître, à l'aimer... Venez donc dans mon église, Madeleine... venez!

El le sage pasleur n'eul plus qu'à marcher devant sa fugitive et rocailleuse brebis, qui, toute songeuse déjà, déjà presque catéchisée d'avance, le suivit à pas lenls jusqu'au clocher du village.

A partir de ce simple entretien, une complète transformation s'opéra dans l'étrange caractère de Madeleine.

Profondément touchée par les poétiques mystères de notre sainte religion, séduite jusqu'au fond de l'âme par le charme harmonieux des attractions catholiques, elle s'éprit d'un naïf et fol amour pour le Christ et pour la Vierize Maiie, pour tous les martyrs et tous les saints, notamment pour sa tendre et belle patronne, qui, comme elle, avait une chevelure d'or et de feu.

Bref, toute son exubérance, toute sa passion, toute son exaltation, se tournèrent soudainement en enfantine sainteté.

Elle aimait toujours la nuT cependant. Its grands bois, toujours.

\0Î> V^ lOlAVE.

Mais elle s'y plaisuil seule niaiiilenaiit. iniinobile el rêveuse.

C'est que les chansons de la vague sur le galel et du vent dans les arbres ne s'adressaient plus seulement à ses sens, à ses nerfs, à son cerveau; c'est qu'elle y savait démêler déjà la grande voix de Dieu qui parlait maintenant à sonùme!

Dans le village, par exemple, plus de turbulences masculines, plus même de fiévreuses impétuosités de Illicite.

Quand ses compagnes passaient, rubans et chansonnettes au vent, le dimanche, et l'appelaient à quel- (jue joyeuse cucillcrie de noisettes ou de fraises... Quand les garçons de son âge se hasardaient encure il la pousser du coude dans bs rues, en faisant sonner billes contre toupies dans leurs ;J07»/c'//eA-, ou bien avec petits bateaux et grands cerfs-volalitsdans leurs mains...

Madeleine avait bien encore un premier mouveiiicnt, une premi«'re impulsion, pour courir, pour suuter, pour taper...

M;iis elle s'arrêtait aussitôt, et, plus calme déjà, rcporliiil ses grands y<Mix noirs vers la croix du clficher.

ru ZOCA.VE. i03

Celait !à son phare, son étoile, sa vie!

Aussi, quelle première et quelle seconde communion !

Ce même village, qui l'avait surnommée le démon, i'appcluil maintenant la sainte.

D'ordinaire, cependant, la phase religieuse de la vie s'arrête là. Il semble que ce soil une dette qu'on avait envers le ciel, et que cotte dettf une fois honnêtement payée, on se trouve parfaitement quitte avec lui.

Il n'en fui pas ainsi de Madeleine. C'était une de ces natures qui se donnent tout entières, et dont la passion, à moins d'un hasard qui vienne tout à coup en changer le cours, ne s'éteint jamais.

Or, comme rien ne pouvait encore révolutionner de nouveau son îime, elle continua d'être l'éditicalion vivante de Fteur-sur-Mer.

Cette grande dévotion, du reste, allait fort à Pailleux. On était alors en pleine restauration ; luimême il aflichait les dehors du fanatisme le plus exagéré : c'était dans ses petits ihlérêts anibitieux.

Madame Paillcuv ne r.iisonfta |tas iiin^i; »•!'.• vit même avec un certain chagrin cette niétamor|)hose

U)4 IW ZOCAVE.

religieuse ; il lui semblait qu'ainsi adonnée à Dieu, Madeleine élail un peu moins sa fille.

Or, plus encore peut-être que toute autre m^re, la Souillofte avait occasion d'écouter les instincts aloux, de s'effrayer des moindres fantaisies du cœur de Madeleine.

Explique qui voudra ce mystère ! soit qu'il existe des parents qui ne savent pas inspirer à leurs enfants toute l'afTection qu'ils désireraient obtenir, soit qu'il se rencontre des enfants en qui la piété filiale ne se développe jamais qu'à demi, le nombre des familles est beaucoup plus grand qu'on ne pense au sort desquelles jamais aucune espèce de sympathie ne suspendra son nid d'hirondelle!

Certes, Madeleine se savait tendrement aimée de ses parents et se croyait à leur égard on ne pnut plus obéissante au second des commandements de son Dieu. Mais à son insu , sans aucun doute , il n'y avait pas en elle cette aveugle foi, cellii respectueuse estime, ce véritable et profond amour qui sont la juste récoujpense de certaines mères el de certains pj'res. C'était l(tujtiurs en dehors de la maison qu'elle s'était plu, qu'elle s'était sentie heureuse. qu'«'ilf* .ivail aimé.

U.N ZOLAVE. 10a

Tout enfant j sou expansive sauvagerie avait reclierclié pour synipalbiques témoins de ses pleurs et de ses joies les vagues et les chênes.

Plus tard, toujours à l'exclusion de la famille et de ses doux épaiicliemeiits intimes, il lui fallait l'église et son mysléiieux recueillement infini.

A coup sûr, plus tard encore, lorsqu'elle serait femme, son àme habituée au reploiement intérieur aurait bien plus de conQance dans la Vierge Marie et dans sainte Madeleine que dans sa mère !

Quant àsodoulerelie-mérae de tout ceci, quant à y croire le moins du monde... oh î non , vous l'auriez surprise autant qu'affectée... la franche fille... en lui démontrant qu'il en était ainsi.

Mais la mère avait tout deviné, elle... mais la Souillotte avait donc raison de s'inquiéter et d'être triste.

li est vrai qu'en revanche le bon Dieu , que priait de si bon cœur Madeleine, semblait vouloir ailénuer quelque peu sa primitive laideur. Son visage se formait assez régulièrement; ses yeux y tenaient une moins notable place, bien que toujours trop grands, au dire du village. Il n'était pas jusqu'au vermillon de :>a cheselure qui ne blondit,

406 l'!' ZOUAVE.

qui ne se dorât de jour en jour, comme aux rayons de ce soleil des premiers temps qui faisait ruisseler les admirables tètes des vierges antiques. Dt^jà même, au lendemain de sa première communion, on eût dit..-. Dieu me pardonne! que sainte Madeleine, sa patronne, l'avait magiquement rasée durant la nuit, pour la recoiffer de sa propre chevelure, de celte magnitique chevelure d'or dont l'a si superbement habillée le Titien.

Nos bonnes gens de Fleur-sur-Mer n'y voyaient pas de si loin; seulement, au lieu de l'appeler encore la laideron, ils se contentaient de dire en parlant d'elle :

— C'est tout de même une drôle de fille!...

On atteignit ainsi la révolution de juillet.

Madeleine avait alors quinze ans.

Ce serait une singulière étude à faire que celle de l'inllucnce des idées nouvelles sur les populations, sur les individus les moins niétamorphosables en apparence, les plus éloignés comme les plus en dehors de toute espèce de mouvement politique.

I.n peiilp recrudescence voltairiennc qui jetait bas les croix à l'aris et brûlait l'aiclievrohé. se lit

C?l ZOUAVE. 407

ressentir jusqu'à la paisible et religieuse paroisse de Fleur 'Sur-Mer.

Paiileux, qui tenait à faire admettre qu'il n'avait jamais eu la sottise de croire en Dieu, cessa dès le dimanche suivant d'aller à la m^sse.

Bien plus, tremblant que la religion de sa femme et de sa fille ne portât quelque préjudice à sa nouvelle mascarade, il voulut impérieusement exiger qu'elles ne parussent plus ni l'une ni l'autre à l'église.

Bien que tenant à ses petites habitudes pratiquantes, madame Paiileux eût néanmoins consenti sans mot dire.

Madeleine ne dit rien non plus. Seulement, comme il se trouva qu'elle s'était confessée la veille, elle communia le lendemain.

Je laisse à penser la fureur de Paiileux.

— Bigote entêtée î cria-t-il de façon à se faire entendre de la paroisse tout entière, je l'avais bien défendu cependant de remi^ttre les pieds dans la sotte boutique des prêtres. Je ne le veux pas, entends-tu bien... non... je ne veux pas chez moi de bigote!

— Chassez-moi de la maison, si bon vous sen»-

108 irr zooAVE.

ble! répliqua respeclueusemenl, mais avec une

énergique résululion, Madeleine. Je vous obéirai,

mon père... en cela comme en tnule autre chose...

excepté lorsque vous voudrez me défendre d'aller à

l'église...

— Comment... lu continuerais à ne pas le souniellre aux ordres de Ion père?

— Avant mon père, il y a Dieu!

— Ainsi, lu iras encore?

— Toujours !

— Oh... non !

— Si!

— Malheureuse!

Kl Pailleux, ivre de colère, leva la main sur sa (jlle.

Déjà la Souillotte nvuji r.iit un rempart de son corps à xMadeleine; déjà la Souillotte retenant, avec son ancienne force revenue tout à coup, les deux mains de l'ailliux, lui criait :

— Ta lillc! Pailleux... c'est la tiiii". . suii\it'iii»lui de Marie-Hose !

A cf nom, ii ce soutenir, Pailleux recula lonl à Coup jn!»(|u'à l'autre extrémité de la chambre. Madeleine, cependant, ne s'était point émue, et

C!f ZOCAVE. 109

avec celle froide exailaliou calliolique qui vole audevanl de loule espèce de niarlyre :

— Frappez! vtiiail-eile de dire en lombanl à giMioux, frappez, iLon père... j'irai ensuite prier à l'église pour que Dieu vous pardonne!

Pailleux la Irouvail enfin plus lenace que luimême; il élail vaincu par son enfaiil.

Tellemenl vaincu qu'il avoua sa défaile, qu'il éclala toul à coup en nerveux sanglots, qu'il courut lui-ménfie relever sa fille, qu'il lui |)ril la léle dans ses deux mains, qu'il l'embrassa follement à plusieurs reprises et qu'il lui dit :

— Pardon... Madeleine... pardon! Mais ne retourne pas chez les prêtres... je l'eu supplie... tu perdrais Ion père!

Ces derniers mots recommençaient la lutte d'un antre côté, par l'hypocrisie, par la ruse.

Mais Madeleine était une de ces primitives natures, bibliquemenl trempées, qui, lorsqu'elles ont la foi, lorsqu'elles ont l'amour, ne cèdent pas plus à la prière qu'à la violence.

Elle persévéra donc dans toutes les pratiques religieuses de sa vie p.istéc.

Pailleux n'était pa5 homme, cependiint, à sup-

i 10 ly ZOUAVE,

porter cela. Malgré la tendresse réelle qu'il avait toujours eue pour son enfant, la méchante bile de Tancien Pailleux commençait à lui remonter singulièrement à la tète, à s'y enfiévrer de toutes les ardeurs de son orgueil liumiFlé, de son ambition quMI croyait déçue par la trop sainte conduite de sa fille.

Un terrible antagonisme se préparait sourdement dans la maison, la guerre allait assurément y éclater.

Fort heureusemenl, le sage pasteur de Fleursur Mer intervint.

— Obéissez h votre père' dit-il à iMadcloine avec une tendre autorité. Faites ce qu'il vous commande, ma fille, et Dieu vous tiendra compte de tout ce que vous vouliez soulïrir pour lui, absdumrnl comm«' si vous l'aviez souffert. C'est en son nom quf je vous autorise à vous abstenir do toute pr.i tique extérieure de religion, c'est au saint nom de Dieu que je vous dis : Jusqu'à ce que votre père lui-même vous engage à retourner ù l'église, oubliez-en le clicmin, mon » iif.int... n'y reparaissez plus !

T«*lle était rinfluenrr du vieux curé sur sa jeu?ie

r?ï ZOUAVE. i 1 1

péiiilenle, qu'elle courba la icle sans murmure et que celle fois enfin elle obéit.

Pailleux ne manqua pas de s'en allribuer toute la gloire... Oh! s'il avait su!

C'en était fait désormais de la plus grande parlie du peu d'estime, du peu d'affection qu'il avait su jusque-là inspirera sa fille!

Il n'y eut pas jusqu'à la Souillotte qui n'y perdît quelque chose encore. Elle avait cependant défendu son enfnnt... oui, mais elle n'avait pas épousé sa résistance et sa foi... mais elle avait montré trop de tiédeur, trop de bourgeoiserie, pour une âme aussi énergique, aussi enthousiaste que celle do Madeleine!

La jeune fille s'isola donc encore davantage du foyer paternel. Elle reprit son existence contemplative, vagabonde et sauv.ige. Mais ni l'Océan ni les forêts ne lui rendirent celle complète joie qui suffisait jadis à la faire heureuse. Elle allait être femme maintenant, il fallait un autre aliment à son cœur!

C'est à celte époque qu'apparut tout à coup à Ihorizon de la famille Pailleu.x la baronne de Follavoine.

Elle venait d'être considérablement appauvrie,

1 12 ny zouwE.

comme nous l'avons expliqué plus liaul, par la révolution de juillet; elle clierchail, elle aussi, à remplacer quelque chose qui lui manquait soudainement; mais ce quelque chose-là pour la baronne, c'était du luxe, de la représerhlation, de l'argent.

Pour Madeleine., héias! c'était déjà presque de l'amour.

De UKMiie que notre inti'ii,'ante avait deviné la fortune du père, de même elle pressentit le secret étal du cœur de la fille.

Songt:ant donc aussi à son embarrassant Aslolphe, mais sans lui rien révéler encore :

— Celle paysanne aura des millions, se dit elle. C'est une tète facile à j)a6sionner, c'est une femme pour mon fils!

\.e plus difïicile, la h.ironne tout d'abord le comprit, c'était la conijuèU' de Paillcux.

y.uh le vieux nabab normand était ambitieux.

Lintriganti' iwirv s'en alla à (^aen, utilisa quelques anciennes relations, et d'adjoint qu'il était alors, «'lie lu lit nommer maire.

— Mon excellent ami, lui dit-elle en lui remettant de SCS |)ropn'S mains l'écliarpe n)unicipale, vous devez comprendre (|ue ce n<>uN«au titre vous im-

r?i zorAVf. \ 15

pose de nouvelles obligaiioiis... surtout à l'égaid de votre fille...

— De Madeleine? fitPailleu.x étonné.

— Sans doute... il ne faut plus qu'elle soit une siniple paysanne...

— Pourquoi donc?

— Quand ce ne srrait que pour vous procurer un gendre influent, qui vous épaulerait, qui vous pousserait plus haut encore...

— Au fait.... songea tout haut Pailleux, j'ai remarqué que tous les beaux-pères de sous-préfets étaient décort's!

— Un sous-préfel... fi donc... mon cher! Riche comme on prétend que sera votre fille, rien n'empêche... qu'avec un peu d'éducation... elle ne puisse épouser quelque gros fonctionnaire... mieux encore même, un gentilhomme... qui vous ferait le grand-père d'un petit comte ou d'un jeune baron !

Du premier coup, l'inlriganle et l'ambitieux venaient de montrer chacun le bout de l'oreille.

C'est qu'ils croyaient ainsi pouvoir parler l'un et l'autre : Paillrux parce qu'il ne soupi^onnait aucune ambition personnelle à la baronne: la ba-

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roniie, parce qu'elle savuil bien que Pailleux igiiorail même qu'elle eût un lils d'âge à devenir l'époux de Madeleine.

Aslolphe, effectivement, était élevé à Paris, loin de sa mère, encore coquette a^ors, et que la présence d'un grand garçon eût vieillie. Quant aux vacances, il allait les passer régulièrement dans une autre piovince, auprès d'un vieux parent dont on espérait l'Iiéiilage, et qui, peu de temps avant répo/|ue où nous arrivons, ne devait laisser qu'une bénédiction reçue de fort mauvaise grftce.

Pailleux ne put donc pressenlii' le piège, et durant tout un été prêta l'oreille aux habiles conseils de la baronne de Follavoine.

Le résultat de cette première campagne fut que Madeleine entra dès le connijencenient de Ihiver suivant dans le |)rcmier pensionnat de Caen.

La jeune fillr (juilta avec un cerlain regret ses grands buis ombreux, son \ieii Océan grondeur; en revanche, mais sans se l'avouer à elle-même, ce fut avec une sorte de contentement amer qu'elle sortit de celle maison où ni son cœur ni son esprit ne s*- seulaienl |tlus à l'aise.

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Chose étrange î ce qui lui coula le plus à abandonner, ce qu'elle regretta peut-être davantage, ce fut son cotillon court et su blanche cornette de paysanne.

Il le fallut cependant. N'aliail-elle pas être mademoiselle Pailleux !

Oui. mais elle ne l'était point encore, mais on ne voulut point l'accepter comnie telle au pensionnat, où elle eut à vaincre les dédains et les moqueries, voire même les attaques plus directes qu'on croyait pouvoir se permettre impunément avec cette laideron campagnarde, avec ce sauvageon maritime, avec cette fille des bois, avec la Rowje, et cent autres disgracieux sobriquets sous lesquels la proscrivirent durant toute une année ces demoiselles de la ville.

Durant le premier trimestre, Madeleine s'était regimbée vertement, en robuste et fîère paysanne «ju'elle était. Elle avait eu des révoltes, des ripostes, des ruades comme on disait... à se conquérir les sympathies d'un régiment de dragons, mais non point celles d'un régiment de petites pin)bêches provinciales.

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