brumaire an IV (23 octobre
iO UNE ACADÉMIE SOUS LE DIRECTOIRE.
caines considérèrent toujours l'Institut comme le couronnement de leur système d'instruction publique, même lorsqu'elles ne le chargeaient ni de donner, ni de diriger l'enseignement.
L'Institut ne formait qu'un seul corps; mais ce corps était divisé en trois classes, et ces classes n^étaientpas autre chose que trois Académies sous un nom nouveau.
On avait évité avec le plus grand soin ce nom d'Académie, pour ne pas heurter le préjugé qui subsistait dans toute sa force contre les Académies supprimées, et particulièrement contre l'Académie française. Cinq ans plus tard, à l'aurore du Consulat, plusieurs membres survivants de l'Académie française entreprirent de la ressusciter avec son ancien nom; ils avaient pour eux le ministre de l'intérieur, Lucien Bonaparte. J'ai raconté cette tentative dans le chapitre précédent, et Ton en peut voir un détail circonstancié dans V Histoire de r Académie française par M. Paul Mesnard. Le premier consul refusa péremptoirement. Il avait pour le faire plusieurs raisons, que j'ai indiquées. Une des principales était sa prédilection pour l'Institut. On sait que, pendant son séjour en Egypte, il ne manquait jamais de signer : cLe membre de l'Institut,
général en chef. > De retour à Paris, il assista aux séances jusqu'au moment où la guerre et la politique l'absorbèrent entièrement. Il savait les services que la science pouvait lui rendre, et l'éclat que les lettres pouvaient jeter sur son gouvernement. Il y avait d'ailleurs dans la composition de l'Institut une idée conforme à ses intentions et à son génie, l'unité, qui est de sa nature une idée despotique. 11 refusa à plusieurs reprises de donner aux classes le nom d'académies. En revenant aux anciens noms, le public et peut-être les académiciens eux-mêmes, auraient cru revenir à l'ancienne séparation. Il tenait à l'unité, et il la maintint fortement avec le nom qui la marquait. En général et indépendamment de toute autre raison, quand il rétablissait une chose ancienne, il aimait à lui donner un nom nouveau, afin qu'elle datât de lui. La
restauration de l'Académie française comme compagnie distincte en dehors de l'Institut aurait été tout autre chose qu'un simple changement de nom dans les désignations des classes. Il voulait réconcilier le passé et le présent en les unissant, et non en les faisant vivre côte à côte, comme des puissances alliées. C'est d'après ce principe qu'il accueillait à bras ouverts les grands seigneurs qui
kt UN£ ACADÉMIE SOUS LE DIRECTOIRE.
voulaient bien entrer dans ses cadres, tandis qu'il surveillait attientivement et traitait durement quand il le pouvait, ceux qui se tenaient en dehors de son action. De même, il ne voulait pas d'antagonisme dans le monde savant. 11 approuvait que les anciens académiciens fissent partie de l'Institut, il ne leur permit pas de rétablir leur académie en face de la sienne.
Cet amour de l'unité ne l'aveugla pas sur les exagérations de la Convention. Il vit bien que si on pouvait plier les hommes à un même règlement, il était absurde de les employer à une même tâche. Il s'empressa de donner aux différentes classes de rinstitut les moyens d'action qui leur étaient nécessaires pour remplir leur mission spéciale et concourir d'autant mieux à la mission commune. La réorganisation de 4803, sans rompre aucun de leurs liens, les rendit maîtresses de leur temps et de leur travail. L'Institut, tel qu'il sortit des décrets de la Convention, était une grande pensée, qui ne tenait pas compte des nécessités humaines; on le ramena, en 4803, aux proportions de la vie réelle.
Les membres des diverses assemblées qui avaient proposé la création de l'Institut n'avaient pas man-
que d'affirmer qu'il n'avait rien de commun avec les anciennes académies. Il avait pourtant avec elles une affinité très considérable, et c'était d'être une académie. Le renversement de ces grands corps savants et littéraires, exigé par les terroristes en 1793, avait affiigé tous les hommes éclairés, et jeté, en Europe, un discrédit profond sur la République. La majorité de la Convention avait subi cette mesure comme elle en avait subi tant d'autres, avec une muette douleur; et nous avons vu que, dans les décrets qui effectuaient et approfondissaient cette destruction, se trouvait constamment la promesse d'une fondation nouvelle, qui fut, en 1795, l'Institut de France. A la première séance publique de l'Institut, l'orateur du Directoire ne manqua pas de dire qu'on n'accuserait plus la République d'être ennemie des progrès de l'esprit humain, et il est vrai qu'on l'en avait accusée, et qu'elle avait mérité ce reproche, quand elle subissait le joug de ce qu'il y avait de plus grossier et de plus ignorant dans la population de la France . Non seulement l'Institut était une restauration pour la chose, puisqu'il recevîiit, avec des attributions nouvelles, toutes les attributions des anciennes académies; mais il était une réparation
pour les personnes, car on y fit entrer, en très grand nombre, les membres survivants des anciennes académies, et principalement de l'Académie des sciences et de celle des inscriptions et belles-lettres. Les changements successifs introduits dans l'organisation de l'Institut le rendirent de plus en plus analogue à ce qu'il avait remplacé, et aujourd'hui nos académies peuvent se dire héritières tout à la fois des académies antérieures à 1789, et de l'Institut fondé en 1795.
A l'origine, l'Institut se distinguait de ce qu'il remplaçait par quatre points principaux : premièrement, l'unité du corps académique ; secondement, l'égalité numérique entre les membres résidents à Paris et les membres non résidents ; troisièmement, la suppression de l'Académie française, et quatrièmement, la création de la classe des sciences morales et politiques.
On a dit avec raison que la réunion de toutes les académies en un corps unique était une application des principes qui avaient produit et animé l'Encyclopédie. Les anciennes académies étaient séparées; elles avaient entre elles des analogies, mais pas de rapports, ou du moins pas de rapports nécessaires; elles ne se rassemblaient pas, ne se con-
cerlaient pas; elles agiissaient toujours isolément^ et n^avaient, comme corps constitués, aucun intérêt commun. La loi de 1795 fit très réellement de ces corps, autrefois distincts, un corps unique; elle établit entre les classes des rapports si étroits et si multipliés qu'on put dire avec vérité qu'il n'y avait qu'une seule académie divisée, pour la facilité du travail, en trois sections ou classes.
« On ne peut calculer, disait Daunou dans son rapport, les heureux résultats d'un système qui doit tenir les sciences et les arts dans un éternel rapprochement et les soumettre à une réaction habituellement réciproque de progrès et d'utilité... Ce sera, en quelque sorte, l'abrégé du monde savant, le corps représentatif de la république des lettres, l'honorable but de toutes les ambitions delà science et du talent, la plus magnifique récompense des grands efforts et des grands succès; ce sera, en quelque sorte, un temple national dont les portes, toujours fermées à l'intrigue, ne s'ouvriront qu'au bruit d'une juste renommée. »
Daunou parle avec emphase, comme c'était la mode du temps, excusée d'ailleurs par la grandeur des événements. Il s'exagère évidemment la perfection du système qu'on allait inaugurer, et qu'on
peut exprimer parcelle formule : Tou$ les membres, quelle que soit leur classe, seront nommés par rinslilut entier, el concourront pour une part égale aux œuvres dont l'Institul sera chargé. Il aperçoit la grandeur de l'idée; il ne saisit pas les difficultés de l'application. Il vit dans un temps et dans un inonde où l'on est accoutumé à plier la nature, plutôt qu'à la suivre. Il ne tardera pas à voir les difficultés et les impossibilités, car il est lui-même un esprit positif; mais il ne les verra que quand il sera aux prises avec elles. A ce premier jour, avant toute expérience, il croit que cette armée de généraux va remplir ses vides avec discernement, se discipliner sans avoir de chefs, trouver, dans la diversité des goûts et des aptitudes, une augmentation de force plutôt qu'une contrariété de vues et de méthodes. Il est comme Platon devant sa république idéale. La beauté et la simplicité du tableau le remplissent d'un enthousiasme qu'il est impossible de partager au même degré, quand on a vu les résultats produits de 1795 à 4803 par cette identité d'origine et cette communauté de travail.
Je ne dirai donc pas avec lui « que l'Institut sera comme un temple national dont les portes, toujours fermées à l'intrigue, ne s'ouvriront qu'au bruit
d'une juste renommée ». Je ne crois pas que la renommée soit toujours en proportion du mérite. Il n'y a si mince romancier qui n'ait plus de renommée qu'un profond géomètre, et dans un corps électoral, nécessairement composé d'éléments incompétents, le savoir-faire l'emporte fréquemment sur le savoir. Je fais donc toutes réserves sur le mode d'élection, comme j'aurai mainte occasion d'en faire dans la suite sur une communauté de travaux qui ne tenait compte ni des aptitudes ni des habitudes. Il faudra introduire de la variété dans cette unité et ce sera l'œuvre de 1803, complétée en 1816 ; et peut-être, hélas ! exagérée à cette dernière époque, car il faut toujours qu'on aille aux exagérations, et l'on ne sort guère d'un excès que pour tomber dans un autre. Mais la réunion de toutes les puissances de la pensée humaine dans une famille fortement unie n'en est pas moins une de ces grandes idées qui honorent un siècle et un peuple. C'est, par excellence, une conception philosophique. Mirabeau avait entrevu cette encyclopédie vivante, Taîleyrand et Gondorcet l'avaient décrite, la Convention l'a organisée, en l'exagérant suivant sa coutume. C'est une des gloires de cette étrange Assemblée. Réunies désormais par
un lien indestructible, les académies qui com- • posent l'Institut de France sont chargées en commun de servir, et, au besoin, de défendre les intérêts des sciences, des lettres et des arts. Elles concentrent toutes les découvertes et tous les progrès dans une synthèse éclatante et féconde. Cette création sera bientôt séculaire, et elle a survécu à tant de ruines, qu'il est permis de la considérer comme une de ces œuvres excellentes que les révolutions, même les plus violentes, sont contraintes de respecter.
Un second caractère de l'Institut qu'il faut louer sans réserve, au moins dans son principe, c'est qu'il était expressément créé pour toute la Republique. Il n'était pas une académie parisienne; il était l'Institut national, l'Institut de France. Le premier mot du décret organique est celui-ci : <( L'Institut national des sciences et des arts appartient à la République. » Voilà la vraie grandeur. Les anciennes académies appartenaient aussi à la France entière, mais par leur supériorité, par leur gloire, non par leur institution. Les académies de province aimaient à se déclarer les filles de l'Académie française; elles regardaient comme un suprême honneur de lui être affiliées ; les membres
de rAcadémie qui se rendaient dans une ville de province y recevaient la visite officielle des académiciens ^ Cela était passé en usage, mais cela n'était pas la loi. L'Académie française ne comptait que des membres résidents égaux entre eux ; les deux autres académies» en dehors de leurs pensionnaires et de leurs associés, comptaient quelques correspondants qui n'avaient qu'un titre honorifique. A partir de la loi du 5 fructidor an IIP, les villes de province et la ville de Paris elle-même, eurent le droit, dont elles ne se pressèrent pas de faire usage, de fonder des sociétés académiques en dehors de la protection de TÉtat, des < sociétés non dotées et non patentées », comme on disait alors; mais il n'y eut plus que l'Institut, dans toute la France, qui fût une institution d'État. A ce titre, il parut juste aux auteurs de la loi du 3 brumaire an IV% d'y appeler les savants de toute la France. Ils voulurent en outre, ce qui était moins nécessaire et moins raisonnable, que les membres rési-