C'est la loi organique de Tlnstilut
dents et les membres non résidents y fussent en nombre égal. L'élection des deux ordres de membres se fit avec les mêmes formalités; elle conféra des droits égaux. Nous voyons des membres non résidents prendre la parole dans les assemblées publiques; un des sujets de prix adoptés par la classe des sciences morales et politiques, avait été proposé par un membre non résident. Gomme Paris attire toujours à soi tous les plus grands talents, on fut réduit pour certaines sections à des choix assez humbles; mais des considérations de cet ordre n'arrêtèrent jamais la Convention; elle décréta, sans sourciller, qu'il y aurait six membres résidents et six membres non résidents dans la section de poésie, dans la section de musique et de déclamation, et ainsi dans toutes les autres. C'était l'affaire de la Convention de créer des places, et l'affaire de l'Institut, de trouver des sujets pour les remplir.
Le troisième point important à signaler dans la constitution de l'Institut, c'est la suppression de l'Académie française. L'Académie était chargée, depuis son origine, de fixer la langue française; elle faisait un dictionnaire ; elle devait aussi faire une grammaire; elle rendait des arrêts dont il n'était
pas permis d'appeler ; en un mot elle régentait jusqu'aux rois, comme la grammaire. On la raillait un peu de ce privilège; elle l'exerçait pourtant, et si notre langue y perdait du mouvement et de la liberté, elle y gagnait singulièrement en clarté, en élégance, en noblesse. Quelque importante que fût cette magistrature du bon goût, ce qui relevait surtout l'Académie, et ce qui d'ailleurs lui donnait le moyen d'exercer son autorité, c'est le soin qu'elle prenait d'appeler à elle tous ceux qui occupaient les premiers rangs dans les lettres. Elle n'avait aucune spécialité proprement dite; car ce n'est pas avoir une spécialité que de s'attacher à la pureté et à l'élégance du langage, puisqu'une bonne langue est toujours nécessaire, quel que soit le sujet que l'on traite. Elle élisait des poètes. Corneille, Racine ; des orateurs sacrés, Bossuet, Fléchier; de grands prosateurs, historiens, érudits, polygraphes. Elle n'exigeait dans les élus que l'éclat du talent. On trouve, en parcourant ses listes, des noms presque inconnus; ils ne l'étaient pas des contemporains ; ou, s'il lui arrive de faire quelques choix indignes d'elle, c'est que, même dans le grand siècle, on ne trouvait pas toujours à point un grand homme. Je ne sais pas si aucun peuple.
à aucune époque, a possédé à la fois quarante écrivains dignes d'êlre qualifiés de grands et d'illustres par la postérité. A côté des écrivains, l'Académie plaçait des courtisans, des ministres; ceux qui le lui ont reproché ne connaissent pas la société du xvii* siècle et celle du xviii*. Ce rapprochehient, qui était sans doute favorable aux lettrés, Tétait encore plus aux lettres. Cette compagnie de grands hommes et de grands seigneurs, qui n'avait aucune autorité dans l'État, n'en était pas moins une puissance, même à la cour; et c'était à qui briguerait l'honneur d'y entrer. On avait beau faire partie d'une autre académie, on aspirait toujours à cellelà, et ce n'était que l'Académie française qui mettait le sceau aux réputations. Tant que Louis XIV vécut, il ne laissa pénétrer dans l'Académie que des hommes qu'il aurait pu recevoir à sa cour. Il ne suffisait pas d'avoir du génie; il fallait encore être orthodoxe, en religion et en politique. Le roi comprenait qu'une réunion formée des hommes les plus éminents en tous genres aurait toujours une influence prépondérante sur les mœurs, et c'est pour cela qu'il surveillait avec tant de soin ses élections et sa conduite. Tout changea après lui; le régent et Louis XV laissèrent pénétrer la philosophie
dans le sanctuaire, et dès qu'elle y fut entrée, elle y régna. L'Académie avait beau être remplie d'évêques et de magistrats : Montesquieu, Voltaire, Buffon, d'Alembert, Marmontel, Gondillac, Gondorcet y donnaient le ton. Pendant cinquante ans, le public n'y vit que Voltaire. Elle était le salon de l'Encyclopédie ; elle avait obtenu la principale autorité philosophique sans rien perdre de son autorité littéraire. C'est cette Académie, arbitre du goût et maîtresse de la pensée, qui tomba dans le discrédit au commencement de la Révolution, et que la Convention supprima.
Quelqu'un a dit : elle était la première, elle devint la troisième. Ce n'est pas cela. Son nom, d'abord, disparaît; et, de plus, elle n'a avec la troisième classe, appelée classe de la littérature et des beaux-arts, qu'une analogie bien lointaine. Cette classe comprenait huit sections, dont voici la liste: grammaire, langues anciennes, poésie, antiquités et monuments, peinture, sculpture, architecture, et enfin, musique et déclamation. C'est un assemblage hybride, où Grétry, Méhul et Gossec soni confondus dans la même section avec Mole, Préville et Monvel, dont le talent considérable est d'une nature différente ; où les artistes délibèrent avec les gram-
H UNE ACAI>ËMIE SOUS LE DIRECTOIRE.
lïiairiens et les antiquaires ; où la poésie, sous toutes ses formes, n'est représentée que par six membres dans Une académie qui en compte quarante-huit. Les fondateurs de l'Institut affectaient de dire que l'Académie française n'avait été qu'une réunion de grammairiens et de poètes. Rien n'était plus faux; elle n'avait guère compté qu'un grammairien proprement dit, qui était Beauzée; elle avait toujours eu plus de prosateurs que de poètes; et enfin, ce qui dominait tout, elle était, par excellence, une élite, l'arbitre du goût, le foyer de la philosophie. Quoique l'on dise partout que l'Académie française, réunie à l'Académie des inscriptions et à l'Académie de peinture et de sculpture, avait formé la troisième classe de l'Institut, c'est plutôt dans la seconde classe qu'il faudrait chercher l'Académie du xviii' siècle, où la philosophie tenait autant de place que les lettres. Il est évident que c'est l'Académie française, gouvernée de loin par Voltaire, administrée par d'Alembert, et comptant parmi sesmembrespresque tous les rédacteurs de l'Encyclopédie, qui a donné lieu de créer une classe spécialement consacrée aux études philosophiques. Tous les membres de l'Académie française en furent systématiquement exclus, parce qu'on faisait la guerre à l'Académie
française, et qu'on ne comprenait plus la grandeur des letlres. Si Voltaire et Condillac avaient vécu, c'est Condillac qui aurait été le roi de la nouvelle académie.
Ce dédain pour l'Académie française, qui éclate jusque dans une création due à son influence, et au rôle qu'elle avait joué dans le mouvement des esprits qui prépara la révolution, était certainement une ingrattiude. Mais ce qui me frappe surtout, c'est qu'il implique une sorte d'indifférence pour la grande culture intellectuelle. Non seulement la poésie était reléguée dans une des huit sections de la troisième classe, mais l'éloquence était bannie de la seconde classe, où elle aurait dû tenir une place d'honneur à côté de la philosophie. La philosophie, l'histoire et les lettres ne peuvent pas être séparées sans dommage pour chacune d'elles, et Platon l'a démontré pour toute la suite des siècles. Qu'on jette les yeux sur les très nombreux projets d'instruction publique qui parurent pendant la Révolution : on ne pourra s'empêcher de recour naître que l'amour du beau y cède partout la place à la recherche de l'utile. Le positivisme fait ses débuts dans le monde, et il s'efforce d'en chasser l'idéal. Peut-être, car tout se tient, cet abandon
des grandes traditions littéraires a-t-il contribué à l'avènement du culte de la raison; il a duré, quoiqu'avec moins d'intensité,jusqu'àlafm du siècle, et n'a disparu complètement qu'avec les orages. L'indifférence en matière de religion, et l'indifférence en matière de culture littéraire sont de la même famille. Notre Révolution n'a pas eu de Milton. Chateaubriand, Lamartine et Victor Hugo nous ont ramenés de loin.
La fondation de la classe des sciences morales et politiques est, avec l'unité de l'Institut, ce qui honore le plus l'œuvre de la Convention. C'est cette fondation qui lui imprime caractère. La Convention a fondé la classe des sciences morales et politiques, Bonaparte l'a détruite en inaugurant une époque pendant laquelle, selon l'expression de Rémusat, on avait peur de penser. Cette origine et cetle fin sont à retenir. Il était juste que les sciences philosophiques eussent leur place dans un corps appelé par la Révolution à continuer, à régler et à propager le progrès des idées. La Convention les appelle d'un nom qui n'est pas leur nom véritable, mais c'est la philosophie elle-même : d'abord la philosophie sous sa forme propre, la philosophie dans son essence, ou la science des premiers principes,
FONDATIOiN DE L'INSTITUT. 57
puis la morale qui est Tapplicalion, à la conduite de l'homme, des doctrines philosophiques, et la législation, qui est l'application de ces mêmes doctrines à la conduite des peuples. L'économie, qui est la science des intérêts et de leur lutte indépendante, et l'histoire générale et philosophique, qui donne à l'homme le spectacle et le secret de ses fautes et de sa grandeur, complètent admirablement cet ensemble où tout est nécessaire et tout se tient. On jugea à propos d'y joindre la géographie, mais la géographie scientifique aurait été mieux placée dans la première classe, et la géographie érudile dans la troisième. On s'était évidemment laissé conduire par cette raison que la géographie est nécessaire à l'histoire et à l'économie politique. La classe des sciences morales et politiques est déjà dans le projet de Mirabeau. Elle y est à son rang, le premier rang, et sous son nom, le nom de section philosophique. Le rang n'est rien ; le nom est quelque chose, et je ne puis m'empêcher de regretter qu'on ne nous l'ait pas conservé.
CRÉATION d'une CLASSE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.
L'idée d'introduire dans l'Institut une classe des sciences morales et politiques n'appartient pas aux auteurs du décret de brumaire an IV; elle se retrouve dans tous les projets de création d'un institut national; dans Mirabeau, Talleyrand, Condorcet.
Mirabeau n'a pas déposé son projet à la tribune. Il a été publié après sa mort par Cabanis, son ami, sous ce titre : Travail sur rinstruction publiquCy trouvé dans les papiers de Mirabeau après sa mort. Il contient le plan d'une Académie nationale divisée en trois sections, la section philosophique, la section littéraire et la section des sciences. A cette Académie nationale, Mirabeau
ajoutait une Académie des beaux-arts qui comprenait, àcôtédelapeinture,delasculptureetderarchitecture, la musique et la déclamation. Cet ensemble paraît bien conçu. Il a le mérite d'être simple. Il embrasse tout. Mirabeau fait une seule académie de l'Académie française et de l'Académie des inscriptions, confondant ainsi les lettrés et les érudits; c'est le plus grand défaut de son plan, d'ailleurs excellent à beaucoup d'égards. Il faut lui savoir gré d'avoir proposé le premier la création d'une académie philosophique, et de l'avoir même appelée de son véritable nom, ce que ses successeurs n'ont pas osé faire.
Le projet de Talleyrand, lu par lui dans les dernières séances de l'Assemblée constituante, au nom du comité d'instruction publique, est une œuvre considérable. On en attribue la rédaction sans motif plausible à l'abbé Desrenaudes, grand vicaire de l'évêque d'Autun, qui resta près de lui après son abjuration comme secrétaire et comme ami, et finit par être conseiller de l'instruction publique sous l'Empire. Le projet de Talleyrand, si lumineux à certains égards, divise l'Institut d'une façon compliquée et confuse. Il fait d'abord deux grandes sections, la section des sciences philosophiques,
des belles-lettres et des beaux-arts, et la section des sciences mathématiques et physiques et des arts. Chaque section comprend dix classes, ce qui ferait vingt sociétés ou académies distinctes, si Talleyrand s'en tenait là; mais, pour ne pas tomber dans ce fractionnement excessif, il propose de diviser chaque section en deux assemblées, composéesFune des six premières classes de la section, et l'autre des qualre dernières. C'est ce que nous exprimerions plus clairement dans notre langage actuel, en disant que l'Institut se composerai de quatre académies, que deux de ces académies comprendront six subdivisions et que les deux autres en auront quatre. Les six premières classes de la première section, appelées à délibérer ensemble, sont les suivantes : 1" la morale ; 2° la science des gouvernements; 3** l'histoire et les langues anciennes et les antiquités ; 4° l'histoire et les langues modernes; 5* la grammaire; 6° l'éloquence et la poésie. On voit que cette académie unique représente trois de nos académies actuelles : l'Académie française, l'Académie des sciences morales et politiques et l'Académie des inscriptions et belles-lettres. L'Académie des sciences morales et politiques donne son nom à la section qui s'appelle section des sciences phi-
losophiques; elle y a trois classes sur six ou tout au moins deux si Ton pense que l'histoire peut être revendiquée par l'Académie des inscriptions. Ces deux classes, qui appartiennent sans conteste aux sciences morales et politiques, sont la morale et la science des gouvernements. Il y a donc là bien réellement, dans le projet présenté par Talleyrand à l'Assemblée constituante, le germe de ce qui est aujourd'hui l'Académie des sciences piorales, et de ce qui fut, dans l'organisation de l'an IV, la seconde classe de l'Institut. Mais si on ne trouve qu'incomplètement cette académie dans ce premier projet, elle est tout entière, avec son nom et ses divisions, dans le projet soumis à l'Assemblée législative par la commission qui avait pour rapporteur Condorcet. Condorcet, qui d'ailleurs s'est inspiré du travail de son devancier et n'hésite pas à le reconnaître, n'a pas recours à tout cet appareil de la division de l'Institut en deux sections, et de chaque section en dix classes, et de la réunion des classes en quatre assemblées distinctes. D'abord il ne conserve pas ce nom d'Institut. Mirabeau avait proposé Académie nationale, parce que le mot d'académie n'était pas encore proscrit ; Talleyrand introduit le nom d'Institut, peut-être parce que le
corps qu'il organise est autant un corps enseignant qu'un corps académique. Gondorcet adopte le nom de Société nationale. « Le dernier degré d'instruction est une Société nationale des sciences et des arts, pour recueillir, encourager, appliquer et répandre les découvertes utiles. » Par ce nom t les arts > Gondorcet n'entendait pas ce qu'il a appelé lui-même les arts d'agrément, et ce qu'on appelle plus communément et plus opportunément les beaux-arts. II prenait et on prenait alors le mot € arts, » dans le sens qu'on lui donne encore aujourd'hui quand on dit : a les arts et métiers, le Gonservatoire des arts et métiers ». Gondorcet divise la Société nationale en quatre classes, dont la première correspond à l'ancienne Académie des sciences ; la seconde est ce que nous appelons aujourd'hui l'Académie des sciences morales et politiques ; la troisième comprend la médecine et les arts mécaniques, l'agriculture et la navigation : cette classe a disparu dans l'organisation définitive; on l'a réunie à la première classe, afin de ne pas séparer la théorie et l'application. Enfin la quatrième classe proposée par Goncordet, embrasse la grammaire, les lettres, a les arts d'agrément » l'érudition.
Mirabeau, Talleyrand, mettaient les sciences * morales au premier rang. Gondorcet, ancien membre de l'Académie des sciences, les relègue au second ; elles y sont restées. Ce classement n'est plus le même aujourd'hui, mais il n'a plus d'importance, puisque les académies actuelles prennent rang entre elles par ancienneté. Le nom des sciences morales, ou des sciences philosophiques, comme les appelle avec plus de précision et de franchise le projet de Mirabeau, était, jusqu'à cette époque, inconnu dans les nomenclatures officielles. Talleyrand donne, dans son rapport à la Constituante, la liste des académies et sociétés savantes qui existaient à Paris. Il en compte dix : l'Académie française, l'Académie des inscriptions et belleslettres, l'Académie des sciences, le Collège royal, la Société de médecine, l'Académie de chirurgie, la Société d'agriculture, l'Académie de peinture et de sculpture, l'Académie d'architecture, les Écoles de chant et de déclamation. La classe des sciences morales et politiques était donc une création toute nouvelle. Condorcet l'introduit très simplement dans le monde des sociétés savantes, sans un mot de justification ou d'éloge. « Il est sans doute superflu, dit-il, de prouver que les sciences
morales et politiques ne doivent pas être séparées, et qu'on n'a pas dû les confondre avec d'autres. » Ces sciences morales, qu'on ne pouvait pas séparer, et qu'on ne devait pas omettre, formaient, dans le projet de Gondorcet où elles occupaient le second rang, cinq sections. Voici comment il les nomme. La loi de brumaire nn lY a modifié les noms, mais elle a gardé la classification qui s'est conservée jusqu'à nos jours dans l'Académie des sciences morales et politiques. Première section : la métaphysique et les sentiments moraux ; deuxième section : le droit naturel, le droit des gens, la science sociale ; troisième section : le droit public et la législation; quatrième section : l'économie politique, et enfin, cinquième section : l'histoire.
Il est assez remarquable que, si le nom de philosophie se trouve attribué à une Académie dans le projet de Mirabeau et dans celui de Talleyrand, il disparait dans tous les projets postérieurs ; que dans aucun projet ce nom n'est attribué à une subdivision spéciale ou section de l'Académie. Gondorcet, désigne la philosophie par ces deux mots : la métaphysique et les sentiments moraux. L'influence du système de Gondillac est plus manifeste encore dans le projet de Daunou, qui devint la loi organi-
que de brumaire an IV ; là, la philosophie s'appelle l'analyse des sensations et des idées. La classe entière des sciences morales et politiques fut supprimée, comme on sait, par le premier consul, et
rétablie seulement en 1832. Elle fut rétablie avec les mêmes sections qu'en l'an IV, à Texception de la section de géographie, qui ne fut pas maintenue. Mais M. Guizot parla la langue française, et non pas la langue d'un système ; et la section de l'analyse des sensations et des idées s'appela tout simplement et tout glorieusement la section de philosophie.
Le mot de philosophie ne faisait pas peur aux créateurs de l'Institut. Ils ne donnèrent ce nom à aucune des subdivisions qu'ils établissaient, parce que, dans leur pensée, toutes les subdivisions de la classe des sciences morales et politiques étaient des subdivisions de la philosophie. Cette longue élaboration de l'Institut, commencée par Mirabeau sous les inspirations de Chamfort, poursuivie parTalleyrand, Gondorcet, Daunou, et à laquelle ne furent étrangers ni Ghénier, ni Villar, ni Lakanal, les collègues de Daunou dans le comité d'instruction publique, est un effort pour réunir dans un vaste système l'ensemble des connaissances humaines
tel que le xviii* siècle l'avait conçu. Le législateur, tout en rejetant le nom d'académie pour obéir à l'une des manies du temps, prend les anciennes académies pour base de son travail; mais il se propose surtout de les approprier au plan général de l'Encyclopédie, c'est-à-direàlaphilosophietellequ'onréntendait alors, qui n*est pas un système particulier surForigineet la nature des choses, ou sur l'essence et les lois de l'intelligence humaine ; qui n'embrasse pas seulement la métaphysique, la psychologie et lalogique, mais toutce qui,dansrhistoire ou dans la politique, dans les sciences abstraites et les sciences naturelles touche aux axiomes, aux principes fondamentaux et aux lois primordiales, et qui est, en un mot, la science des relations nécessaires qui unissent toutes les sciences dans une synthèse supérieure; car divisées dans leurs développements et dans leurs applications, elles partent du même point, aboutissent au même but, et ne sont, pour ainsi dire, que des langues diverses pour exprimer la'même pensée. Cette préoccupation des fondateurs de l'Institut éclate surtout par les liens très étroits qu'ils établissent entre les difiTérentes classes, et par la création d'une classe spéciale, consacrée à la philosophie sous le nom de sciences morales et
politiques. Les anciennes académies pouvaient bien correspondre l'une avec l'autre ; mais ces correspondances étaient rares, et toutes spontanées. Chaque académie avait sa vie propre ; il ne leur arrivait ni de siéger, ni de délibérer en commun. Elles n'avaient pas non plus de place réservée à la philosophie : l'Académie française appelait à elle les grands écrivains, l'Académie des inscriptions était faite pour les érudits, et l'Académie des sciences n'embrassait que ks sciences mathématiques, physiques et naturelles. On chercherait vainement dans cet ensemble la place de la métaphysique, ou celle même de la morale. Un métaphysicien, un moraliste, un historien, pouvait entrer à l'Académie française ; mais il y était appelé par l'éclat de son talent ; au nom des lettres, et non pas au nom de la philosophie. On peut même dire qu'à l'époque où les académies furent fondées, les philosophes étaient presque suspects ; ils étaient presque considérés comme des libertins. On n'admettait que les philosophes chrétiens, pour lesquels la philosophie était un vestibule conduiduisant à la théologie. On pouvait discuter, à l'Académie française, sur la grammaire, sur la littérature, sur les trois unités, sur les anciens et les
modernes, sur la tragédie du Cid ; personne n'aurait eu la pensée d'y exposer le système de Descartes, ou même d'y parler de théologie. Ainsi, à l'origine des académies, la philosophie était ou condamnée, ou absente ; à l'origine de l'Institut au contraire, elle était triomphante. Non seulement elle donnait à tout l'ensemble son caractère encyclopédique, mais elle prenait son rang parmi les sciences spéciales ; elle avait, comme l'.érudition, les beauxarts, les sciences exactes, sa propre académie.
On peut se demander pourquoi les divers rapporteurs, qui faisaient ressortir avec tant de soin le caractère encyclopédique de leur œuvre, insistent moins sur l'Académie des sciences morales et politiques, lisse contentent en quelque sorte de la mentionner. C'estd'une part parce qu'elle était attendue, parce que tout le monde comprenait qu'elle devait être là, parce qu'elle comblait, en arrivant, une lacune qui paraissaitincompi:éhensible;c'estensuite parce que l'Académie française était transformée depuis un demi-siècle en académie philosophique. J'ai déjà marqué cette transformation; mais il faut maintenant y insister, et en bien marquer le caractère, parce qu'il s'agit de la filiation directe de la nouvelle académie. Je répète donc que l'aca-
demie française était profondément modifiée depuis rélection de Voltaire. Les dehors n'étaient pas changés; c'était toujours officiellement la même académie; mais ce n'était plus le même monde. L'Académie gardait son nom, son règlement, ses usages; elle faisait son dictionnaire, elle lisait des vers dans ses séances privées et dans ses séances publiques; elle donnait des prix d'éloquence; elle assistait à la messe dans la chapelle du Louvre, le jour de la Saint- Louis, et désignait un prédicateur pour faire devant elle le panégyrique du saint. Elle continuait à faire l'éloge de ses fondateurs dans ses discours de réception. Le nouvel académicien déclarait solennellement que le chancelier Séguier était un grand homme, que Richelieu et Louis XIV étaient de très grands hommes, que l'académicien qu'il remplaçait était un grand homme dans un genre différent, et que les autres membres de l'Académie, et particulièrement ceux qui lui avaient donné leurs suffrages, étaient aussi de fort grands hommes. On pouvait rire de ces usages surannés, et on ne s'en faisait pas faute; mais comme chaque fauteuil était ambitionné par ce qu'il y avait de plus grand dans les lettres et de plus éclatant à la cour; comme un prince du sang royal avait tenu à se dé-
corer du litre d'académicien ; comme le public se préoccupait ardemment de tout ce qui touchait à l'Académie et affluait à ses séances, elle avait conservé son empire sur l'opinion, et, peu à peu, cet empire avait passé de la forme aux idées, et à des idées qui n'étaient plus, tant s'en faut, les idées du XVIP siècle. Voltaire, après deux échecs, était enfin entré à l'Académie en 4 746. Sa présence n'était pas faite pour ôter à l'Académie son caractère littéraire, puisqu'il avait au plus haut degré le culte des lettres; mais il apportait avec lui l'esprit de la secte dont il était le patriarche, et la secte elle-même dans la personne de ses principaux adhérents. D'Alembert, qui devait être un jour secrétaire perpétuel de l'Académie, y entra en 4754, puis Marmontel, Thomas, Saint-Lambert. Il fallut l'opposition directe et personnelle du roi pour empêcher l'élection de Diderot. En 47J4, Grimm constatait que l'Académie, suivant l'usage de tous les corps, était divisée en deux partis ou factions : « Le parti dévot, qui réunit aux prélats tous les académiciens mincement pourvus de mérites, et d'autant plus empressés par conséquent à faire leur cour avec bassesse, et le parti philosophique, que les dévots appellent encyclopédistes, qui est composé de tous les gens de lettres
qui pensent avec un peu d'élévation et de hardiesse, et qui préfèrent Tindépendance et une fortune bornée aux faveurs qu'on n'obtient qu'à force de ramper et de mentir. » Grimm place dans ce dernier parti, ce qui ne laisse pas d'être piquant, M. le prince Louis de Rohan, coadjuteur de Strasbourg, M. le duc de Nivernais, l'archevêque de Toulouse, le prince de Beauvau. Il nous apprend qu'il existe, entre ces deux partis, comme entre deux armées opposées, un fonds de déserteurs qui se rangent, suivant la fortune, de l'un ou de l'autre côté, et dont l'un ou l'autre se fortifie en les méprisant également; *i qu'il y a aussi de ces âmes fières et libres, qui dédaignent d'être d'aucun parti, comme M. de Bufifon, par exemple, et que leur neutralité expose à la calomnie des deuxfactions » *.
Ainsi, quoique le parti philosophique eût acquis une grande supériorité , il ne se sentait pas tranquille au sein même de la victoire . Il avait introduit tous ses grands hommes dans l'Académie, à l'exception de Diderot, et il en était à redouter la disette de candidats . S'il était obligé de se rabattre sur des jeunes gens, encore à moitié obscurs, et dont la fortune était à
1. Correspondance littéraire de Grimm^ t. VU, p. 252 et suiv.
faire, ii*avail-il pas à craindre des défections? Et si de tels malheurs arrivaient, si la majorité passait d'un côté à l'autre, ne verrait-on pas l'Académie des philosophes, l'Académie encyclopédique, remplacée par une assemblée d'évêques et d'abbés ? Grimm frémissait d'horreur à cette pensée. Si l'on cherche ce qui lui inspirait de si noirs pressentiments au milieu du triomphe de ses amis, c'est que, quand les philosophes avaient voulu faire passer La Harpe, ils avaient trouvé une opposition formidable; qu'ils s'étaient inutilement rejetés sui* Gaillard, encyclopédiste moins prononcé, et qu'enfin le parti dévot, dirigé par le maréchal de Richelieu, qui était le héros de Voltaire et n'était le héros que de Voltaire, avait fait élire l'évêque de Senlis. Ce n'était après tout qu'un échec momentané. Les philosophes se vengèrent comme se vengent les vaincus quand ils ont de l'esprit. L'évêque fit par bonheur un discours de réception ridicule; l'abbé de Voisenon, directeur de l'Académie, le persifla d'une façon cruelle. Le mot persifler était alors tout nouveau dans la langue ; le procédé ne l'était pas moins dans l'Académie ; et il montre, malgré les terreurs de Grimm, que les philosophes et les encyclopédistes étaient bien en
possession de leur majorité, puisqu'ils étaient impertinents.
Gaillard, qui était déjà de l'Académie des inscriptions, et qui fut depuis membre de l'Académie française, avait partagé le prix d'éloquence avec Thomas en 4765. Le sujet du concours était réloge de Descartes. Un tel sujet donné aujourd'hui n'étonnerait personne. Il était presque une témérité en 4765*; en tout cas, il montrait que l'Académie prenait ouvertement parti pour la philosophie; et elle marcha si vite dans cette voie qu'elle proposa, en 4789, l'éloge de Jean-Jacques Rousseau. Les plus petits incidents contribuaient à marquer la transformation qui s'était faite. On ne connaît plus aujourd'hui, même de nom, l'abbé de Bassinet. L'Académie le choisit pour prédicateur en 4767, et ce prédicateur, chargé de faire l'éloge de saint Louis, se déchaîna contre les croisades. Le scandale fut grand. Il aurait été immense, si le discours avait été soutenu par l'éclat du talent. Quelque
1. L'académie des Jeux Floraux s'était avisée de donner pour sujet de discours en 1773 l'éloge de Bayle. La Galette de France dit ta ce sujet : « L'Académie des Jeux Floraux de Toulouse avait proposé Péloge de Bayle pour sujet du discours de l'année prochaine; mais des raisons particulières, qu'elle ne pouvait prévoir, l'ont engagée à changer ce sujet, et à donner l'éloge de saint Exupère, évoque de Toulouse. »
temps après, Saint-Lambert, dans son discours de réception, attaqua l'intolérance. La mode en prit. C'était presque un lieu commun dans les discours de l'Académie, vers le milieu du xviif siècle, d'attaquer l'intolérance : tant on était loin de l'Académie de Bossuet! Thomas, comme directeur, se montre si ouvertement philosophe, que le chancelier prend le parti d'empêcher l'impression de son discours, ce qui augmente la popularité de l'Académie, et prouve de plus en plus qu'elle est devenue autre chose qu'une compagnie de lettrés. Le cardinal de Richelieu lui-même, le fondateur de l'Académie, qu'on pouvait regarder comme le genitis loci^ ne conserve pas ses privilèges. La règle veut qu'on le loue ; mais Gaillard, au moyen d'une distinction, tout en louant le protecteur des lettres, flétrit le ministre sanguinaire et dépasse même la mesure, parce qu'il faut toujours qu'une réaction aille trop loin. En un mot, lorsqu'en 1782, M. de Monthyon voulut fonder deux séries de prix, l'une pour des ouvrages utiles, l'autre pour des actions vertueuses, il ne crut pas, et personne ne crut qu'en chargeant l'Académie française de les décerner, il la détournerait de sa fonction propre et de ses occupations habituelles. Elle était toujours la compagnie de lettrés qu'avait
instituée Louis XIV ; mais elle était en même temps l'assemblée de philosophes que Voltaire avait formée.
Tous les grands esprits qui, pendant la Révolution, s'occupèrent de réorganiser les académies, ou, comme disait Mirabeau, de les anéantir et de les remplacer, regardèrent comme tout naturel de dédoubler en quelque sorte l'Académie française. Ils donnèrent une existence officielle et bien complète à TAcadémie philosophique qu'elle était devenue; et ils reléguèrent avec l'érudition et les beaux-arts l'académie purement littéraire qu'elle avait été à l'origine. Cette séparation, et ce partage inégal entre les deux sortes d'occupations de l'Académie, sont très conformes à l'esprit du temps, qui ne faisaitpasgrand cas de l'éloquence et delà poésie. C'est tout au plus si Condorcet ne classait pas l'éloquence et la poésie parmi ce qu'il appelait « les arts d'agrément ». On ne se préoccupait que de l'utile. On ne s'apercevait pas que, pour qu'une idée devienne populaire et puissante, il faut que l'éloquence ou la poésie l'arme de sa lumière et de sa chaleur. Un Condillac ne parle qu'à son écolier ; Voltaire parle à tout l'univers. Il semble qu'il soit dans la destinée de l'esprit humain que la philosophie
doive toujours succéder aux belles-lettres. Ce qui fait la grandeur du xviir siècle, c'est qu'il est éclairé par la brillante aurore de la philosophie avant que les lettres soient penchées vers leur déclin. Le vrai, sous la plume de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, de Buffon, rayonne dans toute sa splendeur.
Telle est l'origine, telle est la filiation de l'Académie des sciences morales et politiques. Elle existait avant d'être fondée. Elle est une des deux formes sous lesquelles la Constitution de Tan III conserva l'Académie française. On ne saurait être de meilleure maison. Son histoire ne fut pas tout à fait digne de sa naissance, le système de Condillac rélouffa; les fonctions publiques l'absorbèrent. Elle catalogua beaucoup, trouva peu, et manqua de la vertu de propagation. Elle demeura cependant fidèle à l'esprit qui l'avait fondée, fidèle à la philosophie du xviii*" siècle; elle était, par excellence, l'Académie de la Révolution; et quand le premier consul voulut rétablir l'influence de la religion sur le peuple, il fit le Concordat et supprima la seconde classe de l'Institut.
Ou peut écrire isolément l'histoire des anciennes académies, et peut-être celle des académies nouvelles, qui ont été reconstituées en 181G; mais l'Institut proprement dit, dans les deux périodes de 1795 à 1803, et de 1803 à 1816, forme un corps tellement homogène qu'on ne peut suivre l'histoire d'une de ses classes, si l'on ne connaît le règlement qui les régissait toutes, et qui les réunissait constamment dans une action et une vie communes.
J'ai déjà raconté comment les anciennes académies, menacées dans leur existence, avaient essayé de se sauveren présentant elles-mèmesàl'Assemblée constituante un projet de réorganisation. Le projet fut renvoyé à l'examen de Mirabeau, dont les conclu-
?ions, dictées par ChamforU furent loin de leur être favorables. 11 mourut avant de prononcer son discours ; mais on trouva son projet dans ses papîers,on le publia, et Chamfort, acharné à saproie, écrivit luimême, avec un redoublement d'injures, contre le corps dont il faisait partie. Tous ces efforts étaient inutiles. On n'avait pasbesoindetuer lesacadémies; elles avaient une maladie qui est dangereuse en tout temps, et qui, à cette date, était mortelle : elles étaient impopulaires. L'Assemblée constituante n'eut pas le temps de les anéantir : anéantir, est le mot dont Mirabeau s'était servi. La Convention s'en chargea à l'heure des grandes exterminations. Puis, quand elle échappa elle-même à la domination des Jacobins, elle les rétablit, sous le nom d'Institut, dans des conditions nouvelles. Nous verrons qu'elle les avait à la fois fortifiées et affaiblies. Le temps a supprimé ou atténué les défauts, et l'Institut, tel qu'il existe aujourd'hui, a conservé une partie de ce que la Convention lui avait donné, et retrouvé tout ce qu'elle lui avait fait perdre. Le public, qui avait gardé sa colère contre les académies, ne se douta pas qu'on venait de les rétablir; et les auteurs du décret de brumaire crurent eux-mêmes qu'il y avait plus de différences
que d'analogies entre les académies et Tlnstitut. Le Comité d'instruction publique, qui rédigea la loi de brumaire et forma la liste du tiers électeur eut deux idées heureuses : la première, de comprendre dans ses choix beaucoup d'anciens membres des académies, et la seconde, de charger l'Institut lui-même de rédiger les règlements relatifs à ses travaux, en réservant au corps législatif le soin de les examiner, et de les transformer en loi. Le projet de règlement fut promptement terminé. La loi de brumaire avait fixé les points principaux; les souvenirs des anciens académiciens firent le reste. L'arrêté du Directoire qui nommait les quarante-huit premiers membres, ou le tiers électeur, est du 20 novembre 1795. Ce tiers nomma un second tiers le 10 décembre, et les deux tiers réunis nommèrent le troisième, le 14 décembre. Le projet de règlement fut aussitôt préparé par une commission mixte de douze membres, où Daunou, Sieyès, de Lisle de Sales, Grégoire représentaient la seconde classe. II était en état d'être présenté au conseil des Cinq Cents un mois après. Il fut déposé sur le bureau, parle président de l'Institut dans la séance du 21 janvier (1" pluviôse an IV).
II n*y eut aucune lenteur, ni dans le conseil des Cinq-Cents, ni dans le conseil des Anciens. Les membres des deux commissions législatives étaient pour la plupart des membres de Tlnstilut. Lakanal, qui fut le rapporteur au conseil des Cinq-Cents, appartenait à la classe des sciences morales et politiques. Il fit voter la loi en une séance; c'était le projet même de l'Institut, avec un seul changement, improvisé au cours de la délibération, qui parut insignifiant, et qui au fond était très regrettable. Il s'agit de la publicité des séances ordinaires; j'aurai l'occasion d'y revenir. Muraire fit le rapport au Conseil des Anciens qui n'avait pas le droit d'amendement, et ne pouvait qu'approuver ou rejeter l'ensemble des projets de loi. Le Conseil des Anciens approuva. Ce vote qui terminait tout et donnait au projet élaboré par l'Institut le caractère d'une loi de l'État, eut lieu le 15 germinal an IV (4 avril 1796). Le même jour, l'Institut au grand complet, et en possession de son règlement définitif, tint la première de ses séances publiques.
Les anciennes académies avaient été créées séparément, à des époques différentes, sans aucune idée d'affiliation entre elles et de vie commune.
LE RÊGLËBIENT. 81
Elles avaient chacune leur règlement et leurs usages particuliers. On pourrait presque dire qu'elles appartenaient à trois mondes différents. Les membres de l'Académie française^ les « quarante » comme on les appelait quelquefois, étaient, ou de véritables grands seigneurs, ou des lettrés admis dans la familiarité des grands seigneurs. L'Académie des inscriptions, qui ne réunissait* que des érudits, se recrutait fréquemment dans les cloîtres. Il y avait à l'Académie des sciences des officiers, des marins, des ingénieurs, des financiers. Quant à l'Académie des beaux-arts, elle n'avait guère de commun avec les autres que ce nom d'académie. C'était une société de peintres et de sculpteurs qui faisaient des expositions, et tenaient une école; elle appartenait à la maison du roi, et par ce moyen échappait à une autre association, constituée en corps de métier ou jurande, avec laquelle elle eut de nombreux démêlés en justice, et qui était composée de maçons, d'architectes et d'artistes d'un ordre inférieur. Les rapports des trois autres académies entre elles tenaient surtout à ce que plusieurs membres appartenaient à la fois à deux compagnies. La communauté des travaux amenait aussi des rapprochements, qui n'avaient rien que d'accidentel. H
semble que rAcadémie française était, au début, plus rapprochée de TAcadémie des inscriptions, et qu'elle eut plus de rapports avec l'Académie des sciences, lorsque, vers le milieu du xvitp siècle, elle fit à la philosophie, dans son propre sein, une part au moins égale à celle de la littérature.
Tandis que le public ignorant reprochait aux anciennes académies leur prétendue servilité, les philosophes de la Constituante, de la Législative et de la Convention étaient surtout frappés de leur isolement. Ils étaient imbus des principes de l'Encyclopédie, qui cherchait partout les rapports des choses, et s'étudiait à diminuer ou à supprimer les différences. Sous l'ancien régime, les savants, les lettrés et les artistes, parqués dans des académies différentes, ignoraient ce que faisaient leurs voisins. C'était là, disait-on, une cause permanente de stérilité pour les esprits et d'étroitesse dans les idées. Les réformateurs de la société française et de l'esprit humain, car ils ne visaient pas moins haut, et c'était encore un héritage de l'Encyclopédie, entreprirent de réagir contre ce mal, qui leur paraissait le plus grand de tous. Ils voulurent un corps unique, divisé en classes et en sections pour les besoins du travail, où tous les exercices de la
pensée se développeraient l'un par l'autre, en se prêtant un mutuel appui.
Pour atteindre ce but, il fut décidé que tous les membres.de l'Institut lui appartiendraient au même titre ; qu'ils seraient, quelle que fût leur classe, des membres de l'Institut, élus par le corps entier, ayant les mêmes fonctions, les mêmes droits, les mêmes honneurs ; qu'on ne pourrait être élu dans deux classes, car on n'est pas élu deux fois à la même fonction et à la même dignité, mais que chaque membre aurait le droit de siéger dans chaque classe et d'y prendre la parole. Quand il y eut un traitement, ou pour parler plus exactement une indemnité, elle fut la même pour tous. On donna à l'Institut au bout de quelques années un costume, c'est-à-dire un uniforme. Les séances communes furent très nombreuses. On décida qu'on y porterait toutes les. affaires qui intéressaient le corps, et toutes les communications qui, dans chaque dasse, auraient paru de nature à mériter l'attention du monde savant.
Tout cela était excellent; c'était la réalisation d'une idée juste à laquelle on ne peut qu'applaudir. Nous verrons qu'à force de tirer des conséquences de cette idée juste, on réussit à la déna-
turer; mais les excès dans lesquels on est tombé n'ôtent rien à l'excellence de l'idée et des institutions qui en découlent. Toutes ces institutions nous sont restées, à l'exception de l'élection des membres par toutes les classes réunies, et elles sont l'honneur et la force de l'Institut sous sa forme actuelle. Nous avons même conservé une séance annuelle dans laquelle toutes les académies comparaissent à la fois devant le public, comme pour attester la doctrine sur laquelle l'Institut est fondé, et qui consiste à considérer toutes les branches de la science comme les dialectes différents d'une langue unique. J'incline même à penser qu'on a un peu trop relâché, par les nouveaux règlements et surtout dans l'usage, les liens qui devraient unir les académies entre elles. Nous péchons peut-être un peu par ce côté-là ; à l'origine on péchait énormément par le côté opposé. L'Institut actuel est comme une république fcdérative, où chaque État garde son autonomie, sauf quelques réserves d'intérêt général. L'Institut de l'an IV était une république une et indivisible, qui s'efforçait d'astreindre un géomètre et un musicien aux mêmes préoccupalions et aux mêmes labeurs, assujettissement égaemenl insupportable à l'un et à l'autre, et qu'on
ne pouvait tenter sérieusement de mettre en pra= tique que dans un moment de nivellem ent universel et d'intrépidité à toute épreuve.
Je résume mes objections contre le règlement de Tan IV dans les six articles suivants.
l*On fit élire les membres de l'Institut, non par leur classe, (les classes n'eurent que le droit de dresser une liste de présentation), mais par l'Institut tout entier.
2* Au lieu de demander à chaque classe un rapport sur ses travaux de l'année, on exigea de l'Instiiut un rapport collectif, et on le fit lire, non devant le public qui suit les travaux des Académies, mais en pleine séance du Conseil des Cinq-Cents et du Conseil des Anciens.
3" On fit concourir toutes les classes indistinctement à tous les travaux dont l'Institut était chargé.
4° On supprima les séances solennelles des classes , et on les remplaça par quatre séances solennelles de l'Institut, dans lesquelles chaque classe apportait une part égale.
5° On ôta toute autorité aux présidents et aux secrétaires, et il eu résulta deux choses : la première, que l'Institut passa tout son temps à s'admi-
nistrer, et la seconde, qu'il ne fui pas administré du tout.
6"* Enfin, on transforma cette illustre compagnie, dont on vantait si haut l'indépendance, en bureau de renseignements et quelquefois en bureau de police pour le ministre de l'intérieur.
1 . Élections, — Où éclatait surtout la pensée d'absorber les classes dans la vie commune, et dans l'unité de l'Institut, c'était dans les élections. On s'était bien gardé de permettre à l'une des classes de l'Institut d'y introduire un nouveau membre; elle ne pouvait que dresser une liste de présentation. On n'était membre de l'Institut que par la volonté, par l'élection de l'Institut; il fallait la consécration du corps entier.
Voici comment on procédait. La section dans laquelle la vacance s'était produite présentait à la classe une liste de cinq candidats au moins. Si deux membres de la classe demandaient qu'un ou plusieurs candidats fussent ajoutés à la liste, la clas se délibérait par la voie du scrutin , séparément, sur chacun de ces candidats.
La liste étant. ainsi formée, chaque membre de la classe portait sur son bulletin de vote les noms compris dans cette liste suivant l'ordre de mérité
qu'il leur attribuait, en écrivant vis-â-vis du premier nom un chiffre égal au nombre des candidats, vis-à-vis du second le chiffre immédiatement inférieur, et ainsi de suite jusqu'au dernier nom, visà-vis duquel il écrivait le chiffre 1. Les secrétaires faisaient la somme de*tous ces nombres; et les candidats qui réunissaient les plus grandes sommes formaient la liste de présentation à l'Institut. L'Institut en assemblée générale procédait à l'élection ^ur cette liste en se conformant au même mode de scrutin. Comme on le voit, la section compétente présentait à la classe une liste de cinq candidats ; la classe réduisait cette liste à trois, et sur ces trois, l'Institut en choisissait un. L'avantage était d'identifier complètement les trois classes, d'en faire un corps unique; l'inconvénient, de confier l'élection à des incompétents, de donner à la notoriété la préférence sur la capacité. L'Institut ne pouvait élire en dehors de la liste, mais il pouvait élire le dernier de la liste. Les peintres, les sculpteurs et les psychologues prononçaient sur le mérite d'un astronome ou d'un géomètre.
Entre beaucoup de cas que l'on pourrait citer, où l'Institut réforma mal à propos le jugement de la classe, en voici un. Il y avait une vacance dans
la section de poésie. La section propose à la classe la candidature de Fontanes, qui était un poète. La classe l'adopte ; mais usant d'un droit consacré par le règlement, aux cinq noms de poètes présentés par la classe, elle ajoute celui de Danse de Villoison, qui était un érudit. Elle forme ensuite sa liste de candidats, en mettant Fontanes au premier rang, et Villoison au dernier. C'est Villoison qui est élu par l'assemblée générale de l'Institut. 11 devient membre de la section de poésie, sans avoir jamais écrit un vers français.
Il est certain qu'on n'arrive pas à exceller dans une science ou dans un art, sans avoir un esprit élevé et sana être un bon juge en toute matière intellectuelle ; mais encore faut-il connaître une œuvre pour en apprécier le mérite, et l'on peut affirmer sans crainte que Houdon ou Pajou n'avaient jamais lu le Lexique (TApolloniuSj qui est le principal litre de gloire de Villoison.
2. Rapport unique pour les travaux des trois classes. — Tout est dans tout; tout le monde doit comprendre tout et s'intéresser à tout. Telle avait été la règle de l'Encyclopédie, et telle était celle de l'Institut. C'est en vertu de cette pensée que l'Institut, qui, quatre fois par an, parlait au public,
devait parler, une fois par an, aux représentants de la nation, et leur rendre compte des progrès accomplis dans les sciences, les lettres et les arts. Le compte rendu annuel est institué par le décret organique de brumaire. Cet article, il faut en convenir, a une noble apparence; mais il prouve queles fondateurs de l'Institut ont eu, pour leur belle création, plus d'ambition que d'esprit pratique. Le compte rendu ne fut jamais qu'une cérémonie. Un corps savant, introduit pour une heure dans une asemblée politique, ne peut évidemment y apporter une suite de démonstrations de quelque valeur. L'orateur ne serait pas assez clair, l'auditoire ne serait ni assez intelligent ni assez patient. Rien ne se fait bien hors de sa place. L'idée de traiter la science comme une des forces publiques et ses découvertes comme des affaires d'Etat, est juste et grande; mais on s'aperçut bien vite que cette idée, comme beaucoup d'autres de la Révolution, était plus poétique que philosophique, et n'était pas bonne à traduire en prose. L'orateur de l'Institut, ne pouvant pas faire une leçon, fit seulement une harangue dans laquelle il mêla à quelques généralités dans le goût du temps une simple énumération des découvertes les plus populaires. François Arago re-
grettait amèrement qu'on n'eût pas conservé cet usage en confiant chaque année à quelque grand h omme le soin de faire le rapport; mais les orateurs de l'Institut ne furent pas de petits hommes, puisqu'ils s'appelaient Lacépède, Daunou, Fontanes; et cependant ils firent de petits discours. Le Directoire exécutif, pour ne pas être en reste avec le décret organique, décida de son côté qu'à la fêle nationale du premier vendémiaire an VI, l'Institut lirait un rapport sur c les productions du génie » pendant la dernière année. Cette résolution dut lui être inspirée par La Reveillère-Lépeaux, dont on connaît le penchant pour la théophilantropie.
Le seul homme qui eut sur tout cela une idée j uste et pratique est le consul Napoléon Bonaparte. Au lieu d'un discours adressé par l'Institut entier à une assemblée distraite et incompétente, il demanda à chaque classe de l'Institut un rapport détaillé, imprimé, qui dut être remis entre ses mains avec solennité, en séance du Cionseil d'État.
On le voit, tout est changé. La solennité est conservée comme hommage aux sciences et aux lettres. Le chef de l'État, entouré du corps qui était certainement le premier corps de l'État, au moins par le jait, reçoit avec éclat les représentants du travail
intellectuel, et prend de leurs mains un rapport qui est tout un livre. Bonaparte, selon son habitude, substituait une fonction à une cérémonie. Il se souciait peu d'une harangue vide et pompeuse, qui ne pouvait insister sur rien, parce qu'elle était obligée déparier de tout. Il voulait un rapport des savants sur la science et des lettrés sur les lettres; un long rapport, écrit sans prétentions oratoires, et donnant des détails assez nombreux et assez précis pour être instructif. Ainsi compris, le compte rendu prenait de l'importance; mais à la condition d'embrasser une période de quelque étendue. Une année peut être stérile; elle peut n'avoir produit que des découvertes incertaines ou incomplètes. Le premier consul décida qu'il serait quinquennal. L'arrêté est trop important pour ne pas être mis sous les yeux du lecteur.
a Arrêté du iS ventôse anX. Art. i. L'Institut national de France formera un tableau général de l'état et des progrès des Sciences, des lettres et des arts, depuis 1789, jusqu'au 1*' vendémiaire an X.
> Ce tableau, divisé en trois parties correspondantes aux trois classes de l'Institut, sera présenté au gouvernement dans le mois de fructidor an XI.
il en sera formé et présenté un semblable tous les cinq ans.
» Art. 2. Ce tableau sera porté au gouvernement par une députation de chaque classe de l'Institut.
» La députation sera reçue par les consuls en conseil d'état.
» Art. 3. A la même époque, l'Institut national proposera au gouvernement ses vues concernant les découvertes dont il croira l'application utile aux services publics, les secours et encouragements dont les sciences, les arts et les lettres auront besoin, et le perfectionnement des méthodes emr ployées dans les diverses branches de l'enseignement public. » Un ministre qui avait de grandes vues, mais à qui le temps a manqué, M. Cousin, essaya, en 1840, de rétablir cet usage. L'Institut a eu le tort de le laisser tomber une seconde fois.
3. Travaux communs. — Il me suffira, pour montrer ce qu'avait de regrettable l'excès de concentration et de centralisation des travaux de l'Institut, de citer trois exemples pris dans ses trois principales attributions : les publications qu'il faisait, les établissements qu'il patronnait, les places dont il disposait. Je ne cite qu'un exemple pour chaque espèce ; j'en pourrais citer ungrand nombre.
L'Institut était chargé, entré autres publications importantes, de reprendre la publication du Dictionnaire de V Académie française : on nomma, pour ce travail, une commission mixte où les trois classes furent représentées en nombre égal.
Plusieurs établissements publics étaient sous la direction ou tout au moins sous le haut patronage de rinstitut; parmi eux, le conservatoire de musique. On demande ce que pouvaient faire dans la commission chargée d'exercer ce patronage des membres de la première et même de la seconde classe.
Enfin l'Institut nommait tous les ans vingt citoyens, pris hors de son sein, ej; chargés d'inspecter et de conseiller l'agriculture. Ce n'étaient ni les membres de la section d'économie rurale, ni ceux de la section de botanique et de physique végétale, ni ceux enfin de la section d'histoire naturelle, qui étaient chargés de choisir les inspecteurs de l'agriculture ; les membres de ces sections n'avaient que leur voix, comme les membres de la section de grammaire ou de la section d'architecture. Le vote de Mole ou de Préville comptait autant que celui de Chaptal. La difficulté, quoique toute différente, n'était pas moins grande pour les voya-
geurs membres de l'Institut. Le règlement voulait qu'ils fussent choisis par tiers dans chacune des classes; mais la classe ne les nommait pas, elle ne pouvait que présenter des candidats. La ]oi organique* avait été jusqu'à charger l'Institut, en corps, de désigner les artistes qui, chaque année, seraient envoyés à l'école de Rome. Le règlement décida que les trois sections de peinture, de sculpture et d'architecture choisiraient ces artistes au concours, mais pour les présenter à l'Institut, qui, seul, avait le droit de les présenter au Directoire *.
De nombreux tempéraments furent ainsi apportés à la première conception, parce qu'après tout il fallait vivre, et qu'on ne pouvait pas vivre dans cette unité absolue. Le règlement du 15 germinal an IV, qui, suivit la loi de si près, en établit plusieurs ; les autres furent votés successivement par rinstitut, ou passèrent dans l'usage sans avoir été l'objet d'un vote. Mais comme on se trouvait en présence d'un système, et d'un système approuvé par tous les philosophes et admiré par tous les contemporains, on en atténuait les inconvénients