‹ Une académie sous le DirectoireChapitre 9 sur 54 · Thiard de Bissy, traducteur des Nuits, d'Young · texte numérisé non relu

Thiard de Bissy, traducteur des Nuits, d'Young

tait le nombre à trente-cinq. M. Paul Mesnard dit, dans son excellente Histoire de V Académie française, qu'on n'alla pas plus loin, parce qu'on fut arrêté par la difficulté de mettre certains noms sur une même liste. On y avait bien mis le duc d'Harcourt, premier gouverneur du Dauphin désigné pa r Louis XVI, et Garât qui avait lu à Louis XVI son arrêt de mort; mais on désespéra de faire vivre ensemble des cardinaux et des régicides. Peut-être aussi se souvint-on de la force que donnent à une académie deux ou trois vacances à remplir.

Les dix-huit élus furent le premier consul, Le Brun, troisième consul, Lucien Bonaparte, ministre de l'intérieur, Talleyrand, ministre des relations extérieures, Laplace, sénateur, Rœderer et Devaines, conseillers d'État*, Portalis, qui fut aussi conseiller d'État cette même année, Fontanes, Collin d'Harleville, Bureau de la Malle, Lefèvi^e -, le comte de Ségur, Dacier, Volney, Arnault, Garât et Bernardin de Saint-Pierre. Tous ces noms, à l'exception de deux ou trois, étaient pris dans

1. Les conseillers d'Élat étaient alors associés de très près au gouvernement, et quelquefois chargés, en celte qualité de conseillers d*État, d'un véritable ministère.

2. Auteur dramatique, qui avait appartenu à la cour du duc d'Orléans.

rinstitut. Morellet et Suard portèrent la liste à Lucien. Mais, trois jours après celte élection, le premier consul était de retour à Paris. Il déclara péremptoirement à son frère qu'il ne voulait, ni de ce nom d'Académie, ni de cette résurrection de l'Académie française. Il partageait contre ce nom et contre ce corps les rancunes des révolutionnaires. Il tenait à l'Institut, dont il faisait partie, et qu'il rêvait de transformer pour en faire une création qui lui fût propre. Il pensait qu'une rivalité et une lutte d'influence s'établiraient nécessairement entre l'Institut et l'Académie française. Il ne lui plaisait pas de permettre la constitution d'un corps, fût-il libre de toute attache officielle, où des évoques, d'anciens courtisans, des émigrés, des frondeurs tels que Gaillard ou Delille, auraient la prépondérance. Quant au fameux article 4 qui consacrait la liberté des sociétés littéraires ou scientifiques, il n'y pensait pas plus que n'avait fait la Convention, qui l'avait voté sans y prendre garde. Ni lui, ni la Convention, ni le Directoire ne furent jamais arrêtés par un article de loi. Tout ce que Lucien put obtenir, ce fut qu'on laisserait vivre la nouvelle société sous le nom de Société littéraire, et qu'on lui donnerait un local pour ses séances.

34 IIN£ ACADËMIË SOUS LE DIRECTOIRE.

Il écrivit le 8 messidor aux promoteurs de Tentreprise : « Les ennemis des lettres ont répandu avec affectation que vous preniez le titre d'académiciens français, que vous vouliez rétablir l'Académie française. Vous connaissez trop bien les lois de votre pays pour prendre un titre qu'elles ont supprimé. » Il annonçait en même temps que les consuls et les ministres n'acceptaient pas leur élection. Morellet répondit sur-le-champ, au nom de ses confrères, que c'était bien en effet l'Académie française qu'on avait voulu rétablir. « Si nous n'avions voulu former qu'une soci é té littéraire occupée des travaux suivis que demande la composition d'un dictionnaire, d'une grammaire, nous n'aurions fait entrer sur la liste ni le premier consul ni vousmême. T> Il refusait une permission si dédaigneusement donnée, et qui aurait peut-être été accompagnée de quelque aumône pour des gens de lettres infirmes et nécessiteux. N'ayant plus ni protection, ni ressources, ni le droit de reprendre son nom glorieux, ni même, hélas ! la faveur populaire, qui était toute à l'Institut, l'Académie cessa de se réunir, et l'inanité du rêve de Laujuinais fut dé-r montrée.

En 1793, où nous revenons, personne ne pré-

voyait le jour où il serait possible de rétablir TAcadémie française. On ne s'attachait même pas à l'espoir de cette Société destinée à l'avancement des sciences et des arts, solennellement et platoniquement promise par l'article 3 du décret du 8 août. Morellet avait assisté à la levée des scellés et à l'inventaire de l'Académie. Il s'était vu malmené par les commissaires. 11 avait réussi à sauver, M. Despois dit : € à voler » quelques registres ; c'était tout ce qui restait des biens de l'Académie.

Dans ledésastrecommun, l'Académie des sciences avait conservé un reste de considération. Elle n'était ni oubliée, comme l'Académie des inscriptions, ni injuriée, comme l'Académie française. Le comité d'inslmction publique la consultait fréquemment. Voici en quels termes Grégoire parlait de cette Académie dans le rapport qui servit de considérant au décret du 8 août, c L'Académie des sciences, qui fut toujours composée des premiers hommes de l'Europe, a décrit plus de quatre cents machines et publié cent trente volumes, qui sont un des plus beaux monuments de l'esprit humain. Elle continue avec une activité infatigable les travaux dont vous l'avez chargée, sur l'argenterie des églises supprimées, sur le titre des monnaies d'or et d'argent, sur la

36 UNE ACADÉMIE SOUS LE DIREGTOlRt:.

production du salpêtre et sur la mesure d'un degré du méridien, opération qui ne peut être terminée que dans un an. Vous venez d'adopter sod ouvrage sur les poids et mesures ; elle s'occupe de la confection de nouveaux étalons et du rapprochement des nouvelles mesures avec toutes celles qui jusqu'ici sont usitées dans les diverses contrées de la France. » L'article 2 du décret stipulait « que l'Académie des sciences demeurait provisoirement chargée des divers travaux qui lui avaient été renvoyés par la commission, et qu'elle continuerait, en conséquence, et jusqu'à nouvel ordre, à jouir des attributions annuelles qui lui étaient accordées ». Cela signifiait qu'on supprimait l'Académie des sciences, et qu'on sentait en même temps l'impossibitité de se priver de ses services.

Lakanal, qui avait vu avec douleur la suppression des académies, tenta, quelques jours après le décret du 8 août, de sauver au moins l'Académie des sciences, en faisant de l'article 3 un décret spécial, auquel il donna une forme plus précise. Il parvint à faire rendre un décret ainsi conçu : c La Convention nationale, ouï le rapport de son comité d'instruction publique, décrète que les membres de la ci-devant Académie des sciences continueront

à s'assembler dans le lieu ordinaire de leurs séances, pour s'occuper spécialement des objets qui leur auront été ou pourront leur être renvoyés par la Convention nationale. En conséquence, les scellés seront levés, et les attributions annuelles faites aux savants qui la composaient leur seront payées comme par le passé, et jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné. » Ainsi l'Académie restait supprimée ; on la transformait en bureau de renseignements à l'usage de la Convention. Ce décret n'eut pas de suite, et ne pouvait pas en avoir.

Lakanal se hâta de le transmettre à Lavoisier, qui lui répondit en ces termes :

« J'ai reçu, avec une reconnaissance qu'il me serait difficile de vous exprimer, l'expédition du décret que vous avez fait rendre et que vous avez bien voulu m'adresser ; j'en ai donné communication à quelques-uns de mes anciens confrères, qui partagent mes sentiments. Malheureusement, les circonstances ne paraissent pas permettre de se servir de ce décret, et quelque important qu'il soit pour le travail des poids et mesures et pour la suite des autres objets dont l'Académie avait été chargée, elle ne pourrait pas s'en servir dans ce moment

sans paraître lutter contre l'opinion dominante du comité d'instruction publique et de la partie pré.pondérante de l'Assemblée. »

Lavoisier écrivant à Lakanal qui ne méritait que des éloges, ne donne pas toutes les raisons qu'il avait de s'abstenir. Sa lettre explique d'ailleurs la situation d'une Assemblée qui improvisait ses décrets, et qui en laissait passer quelques-uns dont la majorité n'aurait pas voulu si elle avait été là. Il y a dans les assemblées une majorité permanente, et des majorités de hasard qui dépendent du nombre des membres présents à la séance. Comme le gouvernement était formé par la majorité permanente de la Convention, il en était quitte, lorsqu'un décret avait été ainsi surpris, pour provoquer une nouvelle délibération sur le même sujet, ou même pour laisser tomber le décret sans prendre la peine de le faire abroger régulièrement.

Quoi qu'il en soit, le vœu exprimé en 1790 par Mirabeau était accompli. Son article 1" ainsi conçu: « Les anciennes académies sont anéanties »^ devint, le 8 août 1793, une loi de l'Étal.

Il n'y avait plus d'académies depuis deux ans lorsque la constitution de l'an III fut promulguée ' . L'article 298 de cette constitution était ainsi conçu : « Il y a pour toute la République un Institut national chargé de recueillir les découvertes, de perfectionner les arts et les sciences, d C'était la réalisation du vœu exprimé par Mirabeau et Talleyrand en 1790, par Gondorcet en 1792, déjà consacré par l'article 3 du décret de suppression des académies rendu en 4793, sur le rapport de Grégoire. Le décret organique parut deux mois après; c'est le titre IV du décret organique de l'instruction publique*. Les trois assemblées républi-

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