Règlement du 15 germinal an IV, art. xxx
sans pouvoir et même sans vouloir le supprimer. On avait recours à des subtilités pour paraître l'observer tout en le violant.
A. Séances publiques commîmes aux trois classes. — 11 y aurait eu quelque utilité à en faire une; on en fit quatre. La séance unique, qui subsiste encore aujourd'hui, a beaucoup moins d'intérêt que les séances solennelles tenues par chaque classe. Elle est très difficile à composer, quoiqu'elle soit unique. Je décrirai, dans un chapitre particulier, quelques-unes des séances publiques tenues dans les premiers temps de l'Institut, et l'on verra que le programme n'était pas varié, mais discordant; qu'il n'était pas fait pour intéresserJe public, mais pour l'accabler d'ennui. On avait tellement compté sur la puissance de l'unité et le prestige que cette conception encyclopédique devait exercer sur les auditeurs, qu'on avait tenu à donner trois lecteurs à chaque classe, et à leur mesurer le temps également, ce qui, en réduisant chaque lecture à vingt minutes, c'est-à-dire à rien, faisait, grâce au temps perdu en applaudissements ou en murmures, ou pour le passage d'un lecteur à un autre, des séances de trois heures et demie, ou de quatre heures. Encore proposa-t-on à diverses re-
prises d'y ajouter dès expériences de physique, des exhibitions d'histoire naturelle, la lecture des mémoires couronnés, etc.
5. L administration par scrutins. — La Convention avait tant aimé l'égalité, qu'elle n'avait pas voulu souffrir pour elle-même de président durable. Si à toutes forces elle établissait quelque part une autorité, elle la faisait éphémère, responsable, révocable. Elle n'eut pas grand'chose' à innover en ce genre pour les académies, je parle des anciennes académies, dont Inorganisation était la plus républicaine du monde. Tous leurs officiers, à l'exception d'un seul, étaient élus pour un temps très limité, et chargés de fonctions très restreintes. Cependant, elles avaient un secrétaire perpétuel, qui, sous prétexte d'être le greffier de la compagnie, en était un peu le chef. Il y avait, dans certaines académies, des pensionnaires et des honoraires. Partout, les plébéiens coudoyaient les grands seigneurs. Ces plébéiens étaient les confrères de leurs voisins, sans doute ; ils étaient encore plus leurs clients et leurs thuriféraires à gages. On entreprit de changer tout cela.
D'abord, il ne fut plus question de secrétaires perpétuels. Lakanal, qui avait ordinairement plus
de bon sens, et qui, dans maintes occasions, montra qu'il savait avoir de l'esprit pratique, se laissa aller à traiter ces utiles fonctionnaires comme des tyrans, et déclara, dans un de ses discours, qu'il fallait épargner aux savants et aux lettrés € le sanglant outrage > d'avoir leurs affaires faites par un homme compétent et responsable. Chaque classe eut un président, élu pour six mois, et un vice-président, si elle le jugeait nécessaire; deux secrétaires, et au besoin un vicesecrétaire élus pour un an, mais à six mois de distance l'un de l'autre, de façon que chacun d'eux eût successivement deux collègues dans le cours de son exercice. On ne donna, ni au président ni aux secrétaires, aucune attribution administrative. Le président présidait, c'est-à-dire qu'il donnait ou refusait la parole, et maintenait l'ordre tant bien que mal pendant la séance. Le secrétaire tenait la plume, faisait la correspondance, mais d'après les ordres de la classe, qui prenait une décision sur toutes les réponses à faire; il rédigeait des comptes rendus pour les séances trimestrielles. Les employés subalternes de l'Institut n'étaient pas sous ses ordres ; ils dépendaient directement des assemblées générales qui les nommaient, les révoquaient, les suspendaient, et les dirigeaient par voie de scrutin.
98 UNE AOAt)£MIE SOUS LE DIRECTOIRE.
Chaque classe avait donc un président de six mois et deux secrétaires d'un an. Mais il n'en était pas ainsi de Tlnstitut. Les classes présidaient pendant un mois, à tour de rôle. Par e^temple, si le tour de la première classe tombait en janvier, son bureau était le bureau de l'Institut pendant le mois de janvier, puis il cédait la place en février au bureau de la seconde classe, qui lui-même passait la main, en mars, au bureau de la troisième. La première classe revenait au pouvoir en avril. Chaque président de classe présidait ainsi, pendant son exercice, deux séances générales, à trois mois de distance l'une de l'autre, et il présidait la séance publique trimestrielle, s'il avait la chance qu'elle échût pendant son consulat. Le résultat est qu'on avait un président et un secrétaire nouveau pour chaque séance mensuelle, et qu'on était sûr de ne pas être tyrannisé ou absorbé par des pouvoirs si éphémères. En revanche, on n'avait jamais pour officiers que des débutants. Il n'y avait pas de routine; mais il n'y avait pas non plus de tradition, ni de suite dans les affaires. Une affaire commencée par un bureau passait dans les mains d'un autre, ou de plusieurs autres, si elle durait longtemps; c'était coimme une organisation scientifique de-l'anarchie.
Avec le temps, on n'y put tenir. Rien ne marchait, rien ne se suivait; personne n'avait de zèle parce qu'on n'est pas zélé pour une heure ; personne non plus ne connaissait les affaires, ni même le règlement. On avait poussé la jalousie jusqu'à interdire les réélections immédiates. Un président ne pouvait revenir qu'après six mois, les secrétaires pouvaient être réélus, mais une fois seulement. Indépendamment de la mauvaise administration, cet état de choses entraînait des délibérations perpétuelles, sans aucun intérêt, et des pertes de temps déplorables. Un téméraire s'aventura, après une eiqpér rience de quatre années, à demander le rétablisscf ment des secrétaires perpétuels. On n'osa pas même discuter sa proposition; mais on mit sérieusement en avant la création de secrétaires décennaux qui auraient ouvert la voie. C'est le chemin que suivit le consul Bonaparte pour arriver à l'Empire; l'expérience lui réussit. L'Institut n'eut pas tant de chance sous le Directoire; il avait été créé dans l'anarchie, et il y resta.
On avait donc bien réellement créé l'égalité des membres devant les fonctions et on Ta vait créée par le moyen le plus simple et le plus funeste, en réduisant les fonctions à rien. On se flattait de l'avoir
aussi créée devant la situation sociale ; mais cette autre égalité était plus apparente que réelle. Il n'y a d'égalité que l'égalité devant la loi, et elle ne peut exister dans un État que quand les pouvoirs y sont séparés, pondérés, et maintenus dans leur situation respective par des garanties sérieuses. Duclos ou Thomas n'étaient pas aussi loin du maréchal de Richelieu ou du comte de Glermont, prince du sang, que Poirier ou Mercier Tétaient du citoyen Bonaparte. L'Institut était composé, comme autrefois les académies, de savants, de lettrés et de grands seigneurs. On ne peut même dire que tous ces grands seigneurs de nouvelle sorte entraient à l'Institut à cause de leurs mérites. Tallevrand, Sieyès, Gambacérès, Merlin, beaucoup d'autres, sans parler de Bonaparte, étaient de grands esprits ; mais des hommes tels que Creuzé-Latouche, Garran-Goulon, Baudin des Ardennes, Lacuée, membres de la classe des sciences morales, qui sont si petits aujourd'hui, et qui alors comptaient dans le gouvernement et les assemblées, durent évidemment leur élection à toute autre cause qu'à leurs travaux littéraires. Bonaparte écrivit à l'Institut, le jour de son élection comme membre de la première classe, qu'il serait longtemps un disciple
avant d'être un confrère. Il se lassa d'être un confrère avec le temps, et déclara que son vrai titre devait être celui de protecteur.
C'est l'âge des métamorphoses. Des régicides passent altesses. Des jacobins se prosternent ventre à terre. Bonaparte est plus hautain que Louis XIV.
Le 27 février 1808, Ghénier lui présente son rapport sur les travaux de l'Institut. L'empereur répond:
« J'attache du prix à vos travaux. Ils tendent à éclairer mes peuples, et sont nécessaires à la gloire de ma couronne.
» Vous pouvez compter sur ma protection. »
6** Transformation de VInstitut en bureau consultatif du ministère de Vintérieur, — Le dernier malheur de l'Institut était d'être investi d'une véritable fonction publique. Gela n'existait pas pour les académies de l'ancien régime. L'Académie des inscriptions avait été fondée pour faire des inscriptions; ce fut, au commencement, son occupation principale, quand elle n'était encore que « la petite Académie » ; mais outre qu'on ne fait pas des inscriptions très fréquemment, ce n'est pas être associé à la puissance publique, et ce n'est pas vivre dans sa dépendance, que d'être
appelé de loin en loin à écrire une phrase en latin pour consacrer un événement célèbre. Talleyrand, dans ce mémorable plan d'instruction publique, qui fut sur toutes ces matières le premier manifeste de la Révolution, et qui est resté le plus éclatant, avait donné à l'Institut la direction de l'instruction dans toute la France. La même idée se retrouve dans Gondorcet, qui fait en même temps, de la Société royale (c'est le nom qu'il donne à son Institut) un corps enseignant. Ne parlons pas de cet enseignement par la Société royale, puisqu'il n'a jamais été établi, et que la fondation des Facultés et des écoles supérieures l'a rendu inutile. La direction de r enseignement, au moment où Talleyrand, Gondorcet^ et d'autres, parlaient de la confier à. l'Institut, ne ressemblait guère à ce qu'est aujourd'hui le ministère de Tlnstruction publique. Il y avait fort peu d'écoles ; celles qu'on projetait, et elles étaient très nombreuses, n'approchaient pas cependant de ce que nous voyons à présent ; enfin, et surtout, on ne rêvait pas un gouvernement aussi complet des méthodes et des personnes. On laissait beaucoup aux municipalités, aux directoires de déparlements, à l'initiative des maîtres. Ce n'en était pas moins une administration grave et
compliquée. On iie fut pas longtemps à comprendre qu'il ne fallait pas mettre un corps à la tête de l'enseignement, mais un homme ; et quand l'Institut fut enfin fondé en l'an IV, après avoir été tant de fois promis^ il y avait en dehors de lui une direction de l'instruction publique. Le directeur était Ginguené. Il assista à la séance d'inauguration de rinstitut, avec le ministre de l'intérieur, et fit lui-même partie de la troisième classe. Ce n'est pas une direction que le gouvernement confia à l'Institut à cette dernière époque ; il lui demanda une coopération d'une autre sorte. Il en fit un bureau de consultation.
La loi du 3 brumaire an IV destinait l'Institut, premièrement à perfectionner les sciences et les arts et, secondement, « à suivre, conformément aux lois et arrêtés du directoire exécutif, les travaux scientifiques et littéraires qui auraient pour objet l'utilité générale et la gloire de la République ». Ce secondement, qui avait paru tout simple aux législateurs, était gros de "périls, car il donnait au gouvernement le droit de diriger les travaux de l'Institut et d'absorber le temps de ses membres. Déjà la Convention, après avoir supprimé l'Académie des sciences, avait découvert qu'elle ne pou-
vait pas s'en passer. Elle avait tenté de la conserver comme une commission à ses ordres.
L'Institut était chargé par la loi organique de la fixation de l'unité des poids et mesures. On ne tarda pas à y ajouter d'autres travaux. Ainsi, dès l'année de sa fondation, nous le voyons étudiant, par ordre, le projet d'une nouvelle division géographique de la France. En thermidor de la même année, il nomme une commission mixte pour préparer, de concert avec la commission des Cinq-Cents, l'organisation des écoles spéciales. Il se trouve cette fois associé directement au travail législatif, el la seconde classe décide que ses commissaires lui rendront compte de tout ce qui se fera dans la commission, « afin qu'elle puisse en délibérer ». Le Directoire charge l'Institut de préparer le projet de récompenses nationales pour l'encouragement des arts et métiers, à la place du bureau consultatif des arts. C'est une attribution qui aurait pu convenir à un Conseil d'État. L'Institut discute le projet article par article. Le commissaire de la seconde classe est Lacuée.
Plus tard, le Directoire décide qu'à la fête nationale du !•" vendémiaire an VI (22 septembre 1797) rinstitut lira un rapport sur « les produc-
lions du génie » pendant la dernière année. Il lui demande, en outre, pour la même fête, une liste raisonnée des traités élémentaires de morale récemment parus; puis il s'aperçoit qu'en portant ainsi un jugement public sur la morale dans une occasion solennelle, Tlnstiiut va se trouver érigé en une sorte de concile national, et cette partie du programme est retranchée. Le rapport sur les productions du génie paraît au contraire si conforme aux attributions de l'Institut et au vœu du gouvernement, qu'il reste établi qu'on publiera chaque année la liste des productions dans les sciences, la littérature et les arts, dignes de l'attention publique et des encouragements de l'Etat.
L'Institut était chargé par la loi organique de distribuer, en son propre nom, des récompenses; cela est tout naturel, c'est une des attributions d'un corps savant. Mais toute autre est la fonction qui lui fut donnée de servir de bureauconsultatif au ministre de l'intérieur pour examiner lesdossiers et apprécier les mérites de ceux qui sollicitaient des indemnités oudes pensions, à titre de savants ou de lettrès. Dans le premier cas, les membres de l'Institut étaient des juges; ils n'étaient que des commis dans le second. Voici comment cet abus s'introduisit.
La nation avait besoin d'hommes. Elle avait des hommes de premier ordre dans la politique et dans l'armée; elle avait même des savants et des écrivains illustres : il est facile de s'en convaincre en jetant les yeux sur la liste de l'Institut. Cependant l'émigration avait fait sortir de France un grand nombre de gens éclairés; d'autres avaient péri dans les massacres ou sur l'échafaud. Le clergé avait été décimé. Les moines et les prêtres qui survivaient à la Terreur étaient déportés ou cachés. Même quand des lois plus douces et des dispositions plus tolérantes de l'esprit public leur permirent de reparaître, et de reprendre l'exercice du culte, ils furent partout écartés de l'enseignement. On voulait des écoles, on ne trouvait pas de maîtres. Dans le désir très louable de relever les hautes études, on mit des fonds à la disposition du ministre de l'intérieur pour récompenser ce qu'on appelait les productions du génie. Bénézech s'empressa de créer un bureau, et le bureau de faire pleuvoir les récompenses ministérielles sur le génie bien pensant et bien appuyé. Quand l'Institut fut créé, on pensa, avec raison, qu'il remplii'ait mieux cette tâche que tous les bureaux du monde, non seulement à cause de sa compétence, mais à
cause de son indépendance; on iie vit pas qu'un tel métier le dégradait profondément, et finirait par l'absorber.
Il y avait encore une autre source de travail, qu'on peut appeler travail gouvernemental; c'étaient les investigations du citoyen Denormandie, liquidateur delà dette publique. Lorsqu'il rencontrait un savant ou un homme de lettres sur la liste des pensionnaires de l'État, il questionnait l'Institut pour savoir si la pension devait être maintenue, diminuée ou supprimée. Il est à croire qu'il ne prenait pas son parti sans en référer au ministre, à qui la décision appartenait dans tous les cas; et il résultait de cette façon de procéder qu'un grand corps tel que l'Institut de France, réunissant dans son sein toutes- les illustrations de la science et des lettres, était réduit à remplir les fonctions d'un bureau de renseignement.
L'Institut n'examinait pas seulement les livres qui lui venaient par le ministre. Il était à la disposition du premier venu. Le procès-verbal de la séance tenue par la seconde classe le 24? prairial an IV mentionne l'envoi d'un mémoire anonyme. Les commissaires nommés pour procéder à Texamen sont Dupont de Nemours etRœderer.
Les envois d'ouvrages anonymes sont une exception, mais je pourrais citer des lettres, signées de noms inconnus, n'indiquant d'ailleurs ni profession, ni qualité, posant à l'Institut des questions sans intérêt, dans un langage et avec une orthographe qui dénoncent l'absence complète d'éducation. Très souvent on écrivait à l'Institut ou à une classe pour l'inviter h une séance d'inauguration, ou à une fête patriotique, ou pour le prier d'examiner un établissement privé d'instruction publique. Dans les commencements il v allait ; il nommait des commissaires. L'abus devint trop fréquent; il écrivit qu'il était établi pour la République, non pour une commune ou un arrondissement, et qu'il n'assistait à des cérémonies que quand il y était appelé par la loi ou par le gouvernement. Un chef d'institution eut l'idée d'écrire à la seconde classe pour la prier de faire examiner ses élèves par deux commissaires, l'assurant que cette visite ne pouvait qu'exercer une influence très salutaire sur l'esprit des familles. Pour cette fois l'Institut ne jugea pas à propos de répondre.
II avait fini avec le temps par se trouver surchargé, humilié, quelquefois embarrassé. Il n'était plus maître de son temps et de son travail. Chaque
classe siégeait deux fois par décade, ce qui faisait par an soixante-douze séances de classe, en tout quatre-vingt-huit séances en comptant les douze séances trimestrielles et les quatre séances publiques. Les séances de sections et les séances de commisssions devaient doubler ou tripler ce nombre. Dans la seconde classe, qui était toute remplie de hauts fonctionnaires, directeurs, ministres, ambassadeurs, députés, etc., les académiciens qui, n'étant qu'académiciens, faisaient la besogne des autres, devaient être accablés. Ils furent obligés d'augmenter la durée de leurs séances et de les faire commencer à cinq heures et demie au lieu de six heures et demie, heure réglementaire ^ Les commissions étaient si nombreuses qu'elles ne faisaient plus rien. On nomma, le 7 germinal an Vlll, une commission chargée d'activer le travail des autres commissions. Je ne trouve d'elle qu'une résolution votée quelques jours après sa formation (le 22 germinal) et portant que le premier élu de chaque section et de chaque commission la représentera, la réunira, la présidera; ce règlement nous est à peu près resté; et que, le premier de chaque mois,