‹ Une académie sous le DirectoireChapitre 13 sur 54 · J2 prairial an VI · texte numérisé non relu

J2 prairial an VI

l'agent du secrétariat remettra au président le tableau des sections et des commissions dont le travail est en souiTmnce. Il est évident que l'Institut siégeait tous les jours, et qu'il passait le temps de ses séances à faire des scrutins.

Il ne paraît pas qu'il ait songé à se soustraire aux corvées que lui imposait presque journellement le ministre de l'intérieur, mais il cessa de se tenir aux ordres de tous les barbouilleurs de papier. D'abord, pour épargner le temps, il décida que les commissaires chargés de l'examen des mémoires ne seraient plus nommés au scrutin, et que le bureau les désignerait. Dans le début, la classe lisait les mémoires avant de les renvoyer à une commission; ils furent désormais renvoyés directement à un membre, chargé de les lire et de décider s'ils étaient, oui ou non, dignes d'un examen. S'il rendait un avis favorable, on nommait unecommission; dans le cas contraire, on renvoyait le manuscrit à Tauteur, sans plus ample informé. Cette résolution tutélaire ne fut prise que tardivement par un arrêté de la seconde classe en date ^^ 17 vendémiaire an X (10 octobre 1801 ).

La première classe usa d'un autre moyen, r^^^ pas pour épargner son temps, mais pour dég^ ë^^

OU diminuer sa responsabilité. Elle décida de remplacer les appréciations détaillées par des formules toutes faites. Les rapports durent être, à l'avenir, terminés par une de ces formules : € L'Institut regarde cette découverte ou cette invention comme un objet de second, premier où troisième ordre; » ou bien : « L'Institut ne trouve dans cette découverte ou invention aucune utilité directe. » La seconde classe adhéra à cette résolution, qui ne remédiait pas à grand'chose, et sert seulement à montrer l'intensité du mal.

On se demande comment les hommes de premier ordre, qui abondaient dans l'Institut, se sont soumis à un tel régime. Gela tient en partie à une des erreurs du temps. On était engoué de l'utilité. On ne voulait voir que cela. Quand on part de cette préoccupation, il est rare qu'on ne tombe pas dans une sorte de positivisme pratique qui est moins utile qu'on ne le pense, et qui est souvent très funeste. Les utilitaires, car on a créé ce nom pour eux, s'imaginent, par exemple, qu'ils font quelque chose de très intelligent quand ils transforment le palais de Saint-Germain en pénitencier. Ils appellent cela le rendre utile; et en effet, il devient utile à garder des prisonniers; et

\\t UNE ACADÉMIE SOUS LE DIRECTOIRE.

il cesse d'être utile à élever l'esprit par sa beauté architecturale et par les souvenirs qu'il rappelle aux amants de l'histoire et de la patrie. Sous le Directoire, on croyait volontiers que la science n'était utile que si elle multipliait les aliments, les vêtements, les engins de guerre. La philosophie, malgré ce qu'elle venait de faire dans le monde, paraissait presque inutile. Elle ne se relevait qu'en combattant la superstition, ou en inventant la pasigraphie. La poésie venait au dernier ranjî parmi les exercices de l'esprit humain. On la croyait propre uniquement à écrire des cantates pour la fêle de la vieillesse. Il n'est pas étonnant que la philosophie et la poésie disparussent : l'utile chassait du monde le divin.

C'est ainsi qu'avec la meilleure foi du monde on détournait l'Institut du but généreux de sa fondation. On l'avait voulu libre, on Tasservissait aux bureaux du citoyen Bénézech. On l'avait voulu philosophe, et on lui jetait des monceaux d'inepties à juger et à classer. On l'avait créé pour le ciel et on l'attachait aux plus grossiers intérêts de la terre. Muraire avait dit, dans son rapport sur le règlement au Conseil des Anciens : « Rien ne doit gêner dans les sociétés savantes la liberté entière de

la pensée, la liberté absolue des opinions, le choix illimité des travaux. » Et il avait ajouté un peu plus loin : « Ce sont des sociétés essentiellement libres, et nulles si elles ne Tétaient pas. » Voilà sans contredit de belles paroles; mais d'un côté le règlement, qui méconnaissait les différences d'instincts et d'aptitudes, et de l'autre le gouvernement, qui usait et abusait de son droit de réquisition, faisaient de cette indépendance prétendue une véritable chimère.

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