Le 25 août
était beaucoup plus vaste que la salle des séances de r Académie française. Elle était aussi plus richement ornée. Elle servait, non seulement pour les assemblées ordinaires, mais pour les séances publiques de cette académie, qui avaient lieu Tune à Pâques, l'autre après la Saint-Martin. On y avait pour cela pratiqué des tribunes. L'Académie avait en outre plusieurs cabinets, au rez-de-chaussée et à l'entresol, pour ses collections et ses livres.
L'Académie des sciences était placée au premier étage, mais de l'autre côté du vestibule, au-dessus de la salle des Cariatides, ou plutôt au-dessus de la seconde partie de cette salle. La première partie de l'iélage, la plus voisine de l'escalier, était occupée par deux salles destinées à d'autres usages, et par un couloir qui se prolongeait dans toute leur longueur pour conduire de l'escalier de Henri II à la salle des séances de l'Académie des sciences. Cette salle a porté depuis le nom de salle de Henri II ; elle est fort spacieuse, et l'Académie des sciences jouissait en outre de la salle des Sept-Cheminées, et d'un cabinet en retour sur la façade du bord de l'eau. Ce cabinet et la salle des Sept-Cheminées qui était alors divisée en deux pièces, contenaient les collections d'histoire naturelle, les instruments,
la bibliothèque. Tout ce logement de l'Académie des sciences avait fait partie de ce qu'on appelait le petit appartement du roi, et était orné de tapisseries et de tentures magnifiques. Quoiqu'il surpassât en étendue et en splendeur les locaux occupés par les autres Académies, il fallut y ajouter plus tard tout l'espace correspondant du second étage, et même le grenier, dont on fit une galerie pour les modèles de machines.
Le décret du 8 août 1793 qui supprimait toutes les Académies et Sociétés littéraires patentées et dotées par la nation, mettait à la disposition du gouvernement, pour être employés dans les divers services de l'instruction publique, t les jardins botaniques et autres, les cabinets, muséums, bibliothèques et autres monuments des sciences et des arts attachés aux Académies et Sociétés supprimées )). Beaucoup de ces a monuments » étaient la propriété des Académies; ils avaient été achetés de leur argent, ou leur avaient été donnés par des particuliers, ce qui permit à l'abbé Morellet et à quelques autres de protester à la fois contre la suppression et la spoliation des Académies. Le gouvernement ne perdit pas un instant après le décret du 8 août. Il fit inventorier les biens des Académies
par des commissaires, au nombre desquels se trouvait J.-H. Hassenfralz, l'un des membres les plus violents de la Commune de Paris, et qui, deux ans plus tard, fit partie de la première classe de Tlnstilut. Domergue et Dorat-Gubières furent les commissaires désignés pour s'emparer de ce qui appartenait à l'Académie française. Domergue était un grammairien assez distingué, qui devint membre de la troisième classe de l'Institut; Dorat-Cubières, un poète ridicule qui n'avait cessé de briguer les suffrages de l'Académie, etqui, en dépit de ses opinions et malgré son litre de marquis, jouait le jacobin, moitié par ambition, moitié par peur.
Lorsque l'Institut fut créé deux ans après cette triste époque, et quoiqu'on affirmât bien haut qu'il n'avait rien de commun avec les anciennes Académies, personne ne songea à le placer ailleurs qu'au Louvre. On donna à la première classe tous les locaux de l'Académie des sciences; la seconde classe reçut ceux de l'Académie française, et la troisième ceux de l'Académie des inscriptions.
Le mobilier avait été dispersé, les collections saccagées. Les bibliothèques, les écoles centrales avaient pris ce qui était à leur convenance. L'ancienne Académie des sciences, allant au-devant des
coups, avait elle-même donné au Trésor public tout ce qui, dans ses collections, avait une valeur vénale; et notamment une pépite d'or natif, évaluée 10000 francs. On ne retrouva, en revenant au Louvre en 1795, après deux années d'intervalle, que des modèles de machines, des globes et autres objets de peu d'importance, dont la première classe se remit en possession sans difficulté. Les deux autres classes ne trouvèrent que des salles entièrement dépouillées.
L'Institut tint sa première séance le 15 frimaire an IV (6 décembre 1 793) dans la salle d'assemblée de l'ancienne Académie des sciences. C'était une cérémonie purement officielle, dans laquelle le ministre de l'intérieur lut le décret organique, et la liste des quarante-huit membres nommés par décret. Ces quarante-huit membres formaient alors tout rinstitut. On ne procéda que les jours suivants aux élections qui devaient le compléler. La première séance publique eut lieu deux mois après, et fut la véritable inauguration. Elle eut lieu, comme les séances publiques qui la suivirent, tant que l*Institut fut logé au Louvre, dans la salle des Cariatides.
Cette salle, malgré sa belle ordonnance et les
sculptures de Jeau Goujon qui la décorent, était devenue, depuis deux ans, une salle de débarras. Il fallut la déblayer et l'approprier à la hâte. A partir de ce jour, elle fut la salle d'assemblée des Académies dans leurs solennités publiques. On y plaça successivement les statues des plus célèbres écrivains, ce qui lui fit donner le nom de salle des Grands Hommes. L'Institut demeura au Louvre jusqu'au 29 ventôse an XIII. A l'époque où il fut transféré dans le palais des Quatre Nations qu'il occupe encore aujourd'hui, la classe des sciences morales et politiques était déjà supprimée.
Cette résidence au LouVre, dans l'ancien palais de nos rois, à côté des merveilles de la sculpture et de la peinture, flattait l'imagination; mais l'Institut manquait d'espace pour ses bureaux, sa bibliothèque, son cabinet d'antiquités, ses collections, ses expériences; il était de plus obligé de négocier à tout instant avec le gouverneur du Louvre et l'administration des menus. Le palais des Quatre Nations, qui lui fut attribué enl805, est bien modeste en comparaison; il est incommode, mal distribué; la bibliothèque y étouffe; il n'a pour les séances publiques qu'une ancienne chapelle dont l'aspect est disgracieux et la sono-
rite détestable ; mais au moins l'Institut y a l'avantage d'être dans sa maison ^ et de ne dépendre de personne. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély écrivit au ministre Ghampagny, après la translation, que l'Institut comptait bien ne pas rentrer au Louvre.
Que voulez-vous qu'il fasse, dit-il, dans un palais où commandent le grand maréchal et, avec lui, une foule de subalternes jusqu'aux Suisses? »
La Convention n'avait pas laissé le trésor de l'État bien garni. Il fallait cependant doter l'Institut, puisqu'on l'avait fondé. D'abord, il y avait des dépenses indispensables, des frais d'éclairage, des employés. Il y avait les prix fondés par l'État, quelques publications prescrites par la loi de germinal (le règlement), telles que la description des arts et l'extrait des manuscrits des bibliothèques. Tout cela fut estimé à 64000 livres ; évidemment on avait tout mis au plus bas. Ce budget, pour le plus grand établissement littéraire et scientifique du pays, était dérisoire. Quand on lit les déclarations emphatiques du gouvernement, des deux Conseils et de l'Institut lui-même sur les immenses services qu'il devait rendre à la patrie, à la science, à l'humanité, pour 64000 livres par an, on ne peut s'empêcher de se dire qu'on espérait de bien grands ré-
12i UiNE ACADÉMIE SOUS LE DIRECTOIRE.
sultats pour bien peu de frais. Le Directoire pensa aussi, malgré sa détresse, qu'il était séant de donner le moyen de vivre à ces lettrés, à ces savants, à qui, nous l'avons vu, on ne ménageait pas la besogne. Lorsque Condorcet avait présenté à l'Assemblée législative son projet de création d'une Société nationale des sciences et des arts, il y avait placé un article ainsi conçu : c L'Assemblée nationale, reconnaissante envers les sciences et la philosophie dont les lumières ont produit la Révolution française et fondé la liberté et l'égalité, déclare que les fonctions des membres de la Société nationale, celles des professeurs et des instituteurs *, sont des plus importantes de la Société, et elle met ceux qui les remplissent au nombre des fonctionnaires publics *. » On regardait ce titre de fonctionnaire public, qui était nouveau dans la langue, comme un titre d'honneur; il était très justifié, puisque les décrets organiques mettaient en quelque sorte les savants à l'entière disposition du gouvernement. Le Directoire regarda comme une obligation de
1 . Il réserve le nom de professeurs aux maîtres du haut enseignement, et donne celui d'instituteurs aux maîtres de l'enseignement secondaire.
2. Projet de décret sur Vinstruction publique, titre VI, art. ix.
mettre ces fonctionnaires au-dessus du besoin, et de leur ôter la préoccupation des besoins matériels de la vie, afin qu'ils ne fussent distraits, par aucun souci, du culte de la science et des arts. Il crut qu'il pouvait aller pour atteindre ce but jusqu'à leur attribuer une indemnité annuelle de 2 000 francs. La résistance fut si vive, de la part de tous ceux qui connaissaient l'état des affaires, qu'il se résigna à ne demander que 1 500 francs. Gela faisait un total de 216000 livres, et, avec les 64000 livres de dépenses générales, le budget de l'Institut montait à 280 000 livres. Condorcet, dans ses prévisions, l'avait porté à 300 000 ; l'écart n'était pas considérable. C'est dans ces conditions que le projet de loi arriva à la discussion devant le conseil des Cinq- Cents le 19 messidor an IV.
Le rapporteur fut interrompu à chaque mot par des clameurs parties de presque tous les bancs. Les uns restaient fidèles à leur haine contre les académies; d'autres, encore imbus des principes de 93, haïssaient.jusqu'à la science; le rnotif qui animait le plus grand nombre était l'impossibilité de créer des dépenses nouvelles. « Je donnerais volontiers de l'argent pour cet usage, disait un membre influent, si j'en avais. » L'ajournement fut voté à la presque
unanimité. C'était une forme de rejet. II fallut du courage à Pastoret pour demander au Conseil de se déjuger séance tenante. II n'en manquait pas. Il fut secondé par Cambacérès. Ils appuyèrent beaucoup sur ce que les membres de Tlnstitut étaient des fonctionnaires publics, suivant la définition de Gondorcet. Ils rappelèrent que l'ancien régime dépensait annuellement 376 000 livres pour les académies. Cambacérès enleva le vote en proposant de décider que ces 280 000 livres seraient prélevées sur les 600 000 livres allouées au ministre de l'intérieur pour l'encouragement des sciences et des arts. Il ne s'agissait plus d'une dépense nouvelle, mais d'un simple virement. Le vote eut lieu en ce sens. Voilà comment les membres de l'Institut obtinrent un traitement de 1500 francs, qu'ils touchent encore aujourd'hui. Il fut déclare en même temps que ce traitement serait insaisissable, et qu'il ne serait pas soumis aux lois sur le cumul.
Le budget de l'Institut ne fut pas aussi modeste pendant toute la période du Directoire. II résulte d'un rapport de Lacuée, présenté à la seconde classe le 22 floréal an VII, que les dépenses pour cette année-là s'étaient élevées à 414,333, fr. 33.11 annonçait en même temps qu'on rentrait dans le
chiffre normal pour l'an VIII, et qu'on ne demandait plus que 272,333, fr. 33. La différence tenait à des frais d'installation qu'il avait fallu subir, et qui ne devaient plus se représenter.
En fixant l'indemnité de l'Institut à 1500 francs par membre, les Conseils le laissèrent libre d'en faire la répartition comme il l'entendrait. Les classes décidèrent que 1200 francs seraient alloués à chaque membre à titre de traitement fixe, et payés par douzième, le surplus, c'est-à-dire 300 francs par membre, devant former une masse destinée aux jetons de présence. L'usage des jetons remontait presque à l'origine des académies. Ils constituaient une primé pour l'assiduité. Les membres besogneux ou avides qui ne manquaient pas une séance afin de ne point perdre un jeton étaient appelés j'ô/onni^rs. Le jeton avait été d'abord d'une valeur uniforme de trente sols. Il fut doublé en i7S5, ce qui donna lieu à beaucoup de plaisanteries et de diatribes contre les académiciens, qu'on appela des jetonniers de plus belle. Un jeton de Irois francs ne les rendait pas bien riches. Dans le système qui fut adopté par l'Institut, le jeton fut payé en argent, et la valeur en fut variable parce qu'il y avait, pour chaque séance, une somme fixe,
\iH UNE ACADÉMIE SOUS LE DIRECTOIRE.
toujours la même, qui était partagée entre les membres présents par parties égales. Nous avons presque toutes les feuilles de présence delà seconde classe. Un (juart d'heure après l'ouverture de la séance, c'està-dire à six heures moins un quart, on tirait une ligne sous les noms déjà inscrits, et les membres qui signaient ensuite au-dessous de la ligne n'entraient pas en partage de la somme consacrée aux jetons. Le secrétaire faisait le compte séance tenante, et écrivait, avant de la signer, le nombre des participants et la quotité qui leur revenait. La moyenne variait entre 5 et 6 francs. Talleyrand, qui a été secrétaire de la classe, se souvenait alors qu'avant d'être évêque il avait rempli les fonctions d'agent général du clergé, ce qui était une sorte de ministère des finances, et il écrivait bravement : a 6 francs à chaque. Signé: Talleyrand. »
C'était du reste la seule attribution de comptabilité qui fût dévolue au secrétaire. Chaque classe nommait deux commissaires pour administrer ses fonds; les six commissaires réunis en commission mixte administraient les fonds de l'Institut.
Presque rien n'a été changé, depuis près d'un siècle, à ces chiffres et à ces usages; et chaque membre de l'Institut, quel que soit le nombre des
Académies dont il fait partie, reçoit aujourd'hui une indemnité unique de cent francs par mois, plus, par chaque séance où il assiste, un jeton dont la valeur est de 5 francs en moyenne. Les * membres actuels de l'Institut sont plus heureuï que leurs devanciers, puisqu'ils sont payés exactement, tandis qu'on trouve dans les archives de la seconde classe une lettre du ministre de l'intérieur, en date du 12 brumaire an V, annonçant au prési* dent comme une joyeuse nouvelle, qu'il a espère » pouvoir payer les traitements arriérés. Une autre lettre constate que cet arriéré remontait â onz^ mois.
Le 22 mars 1800 (1" germinal an VIII), Greuzé- Latouche, président de la seconde classe pour un semestre, et, comme tel, président pour un mois de l'Institut, écrivit à Bonaparte la lettre suivante :
« L'Institut national représente au premier consul qu'un très grand nombre de ses membres n'a pour subsister que les indemnités modiques qui leur sont attribuées, et que ces indemnités sont arriérées de onze mois. Ce relard en a réduit plusieurs à la plus grande détresse et à des expédient désespérés.
» L'Institut a nommé une commission qu'il a chargée de faire connaître cet état de choses au pre-
mier consul. La Commission prie le premier magistrat de la République de prendre en considération les besoins de ces vétérans des sciences et de leur assurer régulièrement, tant pour le passé que pour l'avenir, une rétribution à laquelle l'existence d'un grand nombre d'entre eux est attachée.
» L'Institut prie le premier consul d'ordonner le payement régulier des indemnités pour le courant, et le rapprochement des payements de l'arriéré.
» Creuzé-Latouche*.»
Quand Greuzé-Latouche déclare, danscette lettre, que plusieurs membres de l'Institut sont réduits à des expédients désespérés, il ne dit que l'exacte vérité. Le ministre de l'intérieur allouait des secours aux plus nécessiteux, quand il le pouvait. On voit dans une pièce de comptabilité de prairial an IV, conservée aux Archives nationales, que le ministre alloue à Adanson, membre de la première classe, section de botanique, ancien membre de l'Académie des sciences, « un secours de 2 000 Uvres, pour le
1. Arnaud raconte que Bonaparte et Montesquiou ont très constamment et très exactement touché leur indemnité de membre de rinstitilt. Ce qui est certain, c'est qu'on trouve plusieurs fois la signature de fionaparte sur les feuilles d'émargement. Dans un état de l'an IX, il a émergé pour la somme de A fr. 35 c.