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LES FUNÉRAILLES

mettre en état d'avoir du bois, de la viande, de la chandelle, du sucre et un vêtement. »

La question des funérailles a beaucoup préoccupé l'Institut, et particulièrement la seconde classe, où siégaient La Reveillère-Lépeaux, Bernardin de Saint-Pierre, Grégoire, Dupont de Nemours. l'Institut mit la question au concours, sur la proposition du ministre de l'intérieur, effrayé à juste titre, pour la moralité publique, de la façon dont se faisaient les inhumations; mais avant la clôture du concours, dont il sera fait mention dans un autre chapitre, l'Institut s'était occupé pour son propre compte des mesures à prendre pour assurer la dignité des funérailles de ses membres.

Il faut se souvenir qu'au moment de la fondation de l'Institut, il n'y avait plus de religion en France. Les religions n'étaient plus proscrites, comme elles l'avaient été pendant deux années ; elles n'étaient non plus ni subventionnées, ni autorisées, ni encouragées. On était revenu, en principe, à la liberté de conscience ; dans la pratique, beaucoup de défiances et de haines subsistaient encore. Le clergé réfractaire, partout où il avait pu, avait cherché à se venger. Il n'avait été étranger ni aux troubles du Midi, ni à l'insurrection vendéenne; de sorte

qu'au moment où le fanatisme antireligieux s'apaisait, les rancunes politiques prirent sa place, avec moins de férocité et autant d'obstination. Il se passa encore une ou deux années avant que les prêtres, sermentés ou insermentés, osassent profiter de la liberté qui leur était officiellement rendue. Le premier concile national, tenu à Notre-Dame de Paris par les évoques- constitutionnels, est de l'an VI. A cette date, la nouvelle Église française, que l'Assemblée constituante avait créée et que la Convention avait proscrite, comptait des ministres dans le plus grand nombre des paroisses; mais ils se heurtaient tantôt contre des administrations hostiles, tantôt contre des populations indifférentes. Presque partout ils étaient sans ressources. Tel était leur dénuement que plusieurs évoques écrivirent au C4oncîle qu'il leur était impossible de s'y rendre, faute d'argent pour faire le voyage. La nouvelle tolérance s'était étendue jusqu'aux insermentés : ils s'étaient montrés aussitôt, les uns sortant des retraites où ils s'étaient cachés, et les autres revenant de l'exil. Ces deux Églises, dont l'une était implacable contre la Révolution, et dont l'autre avait été si mal payée de sa connivence, étaient irréconciliables entre elles; et leur lutte entravait la ri-

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naissance des idées religieuses. Certains esprits qui jugeaient la religion catholique comme l'avaient jugée Voltaire et les encyclopédistes, qui ne croyaient pas à l'efficacité et à la solidité d'une transformation opérée par dtes législateurs laïques, sans accord préalable avec l'Église romaine, qui cependant sentaient pour eux-mêmes, et surtout pour le gouvernement des grandes masses populaires, la nécessité de croyances entretenues par des cérémonies publiques, se laissaient aller aux espérances puériles des théophilanthropes, ou, s'ils étaient plus sérieux, cherchaient au moins à donner aux principaux actes de la vie civile, aux mariages, aux funérailles, une gravité et une dignité qui en relevassent le caractère. Les funérailles surtout les préoccupaient, car on en était venu à l'indécence la plus scandaleuse. On transportait les corps comme des colis ordinaires, on les ensevelissait sans témoins; on n'observait même plus les règlements sanitaires. Les cimetières, délaissés par la police, étaient devenus des lieux infects et immondes. L'Institut, sans attendre une loi générale dont on lui demandait à lui-même les éléments, voulut que des honneurs funèbres fussent rendus à ses membres. C'est Le Gouvé (les initiatives généreuses sont héréditaires

dans là famille) qui poussa le premier cri d'alarme dans la séance publique du l*"' vendémiaire an Y. Une commission mixte fut nommée avec mission de hâter le plus possible ses travaux.

Les commissaires avaient une tâche difficile. Il fallait une cérémonie simple et pourtant solennelle. Elle ne devait choquer ni les anciens conventionnels qui avaient abjuré la prêtrise, et qui étaient assez nombreux dans l'Institut, ni les anciens académiciens appelés à faire partie de l'Institut sans avoir rien abandonné de leurs croyances politiques et religieuses d'autrefois. En un mot, il fallait une solution qui pût convenir à Naigeon, à Grégoire et à Anquetil. On n'aboutit qu'à une sorte de règlement de police. Il fut décidé que l'Institut pre ndrait les dépenses à sa charge, qu'il assisterait en corps aux obsèques, que le bureau de l'Institut, celui de la classe à laquelle le défunt appartenait, et six commissaires au moins, seraient en costume de cérémonie*, et qu'un discours serait prononcé sur la tombe. Il fut même arrêté en principe que

1. Ce qui ne veut pas dire en costume officiel. La décision relative aux funérailles est du mois de frimaire an VII. L'Institut reçut un costume officiel le 7 prairial an IX. A partir de cette époque, le bureau et les commissaires qui assistaient aux funérailles durent être en costume officiel.

rinstitut achèterait à Mont Louis (au Père Lachaise) un terrain pour la sépulture de ses membres*. C'était assez pour la décence extérieure ; il fallait attendre le reste du retour des esprits aux croyances religieuses. La même commission fit décider que, dans la première séance publique qui suivrait le décès d'un membre, résident ou non résident, le secrétaire lirait une notice sur sa vie et ses travaux.

Les anciennes Académies n'avaient pas de costume officiel. On ne songea pas, en 1795, à en donner un aux membres de l'Institut. Ce n'était pas méconnaissance de leur dignité : elles étaient placées très haut dans l'esprit des législateurs, et nous en avons, entre autres preuves, celle-ci, qui est singulière. Le Directoire avait fondé une fête annuelle pour célébrer le 18 fructidor. Il tenait, et il en fut puni, à glorifier le système des coups d'État. Dans cette fête figurait une statue ou un mannequin, représentant l'hypocrisie politique. Le mannequin tenait dans ses mains les tables de la loi ; le Directoire s'avançait processionnellement, les lui arrachait ,

1. Voir le discours prononcé par Arnault sur la tombe de Chénier, le 12 janvier 1811.

et les portait «en triomphe», dit le programme, sur Tautel de la patrie. Nous avons, dans les annales de l'Institut, le programme de la fêle dressé par François de Neuchâteau, ministre de l'intérieur, et nous y voyons Tordre de préséance pour cette procession d'unnouveau genre. L'Institut y occupe le trente-neuvième rang, le quarante-quatrième et dernier étant le rang suprême, et n'a derrière lui que le tribunal de cassation, les ambassadeurs étrangers, rélal-major de Paris, les ministres et le Directoire. Malgré l'égalité prescrite par les lois, le costume revenait de tous les côtés; et c'est une remarque qu'on peut faire à toutes les époques de l'histoire : notre vanité est toujours la même, elle ne fait que changer d'uniforme. En 1795, les mœurs ramenaient le goût des différences, et, par une conséquence naturelle, les costumes qui en sont le signe. On avait réglé avec grand soin le costume des législateurs, celui des juges, celui des administrateurs. Les directeurs avaient un uniforme absurde et splendide. Les membres de l'Institut ne tardèrent pas à se sentir poussés par le démon de la différence ; ils avaient, depuis l'an VI, une médaille ; ils demandèrent une marque distinctive : non pas

un costume, disaient-ils; ils n'yavaient aucun droit; ils n'en concevaient pas la pensée! Un ruban, un insigne leur suffirait ^ Mais le règne de la différence arrivant à grands pas, on leur offrit ce costume, auquel ils n'osaient prétendre, et ils s'empressèrent de l'accepter*. 11 y eut, à ce sujet, grande correspondance entre eux et le ministre de l'intérieur; ils furent consultés sur tous les galons. On fit largement les choses, puisqu'ils eurent un costume d'apparat pour les grandes occasions; et un petit costume pour la vie courante, c'est-à-dire pour les séances ordinaires. Ils se hâtèrent de s'en revêtir; et, pour le dire en passant, quoique les costumes ne soient plus dans nos usages modernes, et qu'on s'efforce d'y échapper, et de s'envelopper d'un sac même dans les cérémonies officielles, il ne faut pas remonter bien haut pour se souvenir des séances publiques de l'Institut où l'habit de ville était une rare exception. Aujourd'hui, le costume n'est plus porté, dans les séances publiques, que par les membres du bureau. L'Académie des beaux-arts est la seule qui ait conservé les anciennes traditions.

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