prairial an IX
Où s'imagine à tort que les costumes sont d'origine et de complexion monarchique; la République^ au moins chez nous, s'en accommode fort bien; elle se borne à les modifier quand elle le peut, et à remplacer les broderies par des plumets. Un des derniers décrets de la Convention est consacré à la description des costumes qui furent inaugurés en même temps que la Constitution de Tan IIL Chénier en fut le rapporteur. Tout y était, depuis lé directeur jusqu'au commissaire de police, on n'avait oublié que l'Institut. Celte lacune ne fut comblée que cinq ans après. Le costume de l'Institut date de l'an IX; c'est le premier et le seul costume officiel que les Académies aient jamais eu. A le voir revêtu, comme aujourd'hui, dans les occasions les plus solennelles par trois membres sur plus de deux cents, on dirait qu'on en rougit. C'est une situation presque ridicule. Il faut le porter ou le supprimer.
M. MigneL raconte qu'il ne fut pas peu surpris, en 4833, de voir entrer dans son cabinet, où il était seul à travailler, un vieillard de grande mine portant un costume d'académicien un peu fané sans doute, un peu suranné, puisqu'il datait au moins de 4814, et très probablement de 4800.
C'était Lakanal, qui revenait en France après vingt ans d'exil, tout exprès pour reprendre son siège à l'Académie, et dont les manières n'avaient pas plus changé que le cœur.
YI
La séance d'installation de l'Institut eut lieu le 6 décembre 1795 (15 frimaire an IV). L'Institut ne . se composait à ce moment que du tiers électeur (quarante-huit membres). On se réunit à cinq heures du soir dans la salle d'assemblée de l'ancienne Académie des sciences, sous la présidence de Daubenton comme doyen d'âge (Daubenton avait alors soixante-dix-neuf ans). Le Directoire exécutif s'était excusé par une lettre dans laquelle il faut remarquer ces paroles : « Le Directoire exécutif sera toujours empressé de seconder vos travaux par tous les moyens qui lui sont délégués; il compte que vous l'aiderez de votre côté par tout ce que vos connaissances et vos divers talents vous mettent à même d'employer. » Le minisire de l'inté-
LES SÉANCES PUBLIQUES. Ul
rieiir, Bénézech, qui représentait le gouvernement,, lut successivement le décret organique, la liste des quarante-huit membres, qui se trouvait réduite à quarante-six par la radiation de Lévesque de Pouilly et la démission de Garât, et la lettre du Directoire exécutif. Il prononça ensuite un assez long discours, dans lequel il mentionne à peine les lettres et les arts. 11 veut bien convenir que « le Français » ne peut prendre pour devise : « Du pain et du fer ! » et devenir le sévère Spartiate. C'est au peuple d'Athènes qu'on Ta dès longtemps comparé. Mais « les fleurs de la littérature et des arts » ne doivent pas être pour la République une parure vaine et stérile. Elles doivent prendre un nouveau^ caractère « et concourir à la félicité générale et à raffermissement delà libellé ». Le ministre déclare que les mathématiques, l'astronomie, la physique, la chimie, l'histoire naturelle, la botanique, l'anatomie, ont fait de tels progrès, qu'il est difficile d'imaginer qu'elles en puissent faire encore; mais il reste beaucoup à faire pour la théorie des arts mécaniqueSy Tagriculture, l'économie rurale et l'art vétérinaire. C'est sur ces connaissances relativement arriérées, et qui sont par excellence des
\li UNE ACADÉMIE SOUS LE DIRECTOIRE.
connaissances utiles, qu'il fait porter tout son discours. Il annonce qu'il a déjà fait quelques réformes, et fondé quelques établissements : le conservatoire des arts et métiers, les haras, les potagers du Luxembourg, la pépinière c que Ton pourrait appeler le calendrier de Flore, s*il n'eûl mérité le nom de bosquet de Daubenton, qui en a conçu l'idée ». Le ministre se retire après ce discours. L'Institut nomme au scrutin un président, Dussaulx, et un secrétaire, Chénier. 11 décide qu'il procéd era aux élections dès le surlendemain, et qu'elles auront lieu à la majorité absolue des suffrages.
A la seconde séance (8 décembre), le président Dussaulx lit une lettre de Lévp.sque de Pouilly, qui remercie de sa nomination en laissant voir cependant qu'il craint une confusion ou une méprise; en effet, sa nomination était déjà apnulée quand sa lettre parvint à Paris. Larcher, ancien membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, alors âgé de soixante-six ans, et qui avait été pressenti au sujet d'une candidature pour la troisième classe, ccrit pour refuser, en se fondant sur son âge et ses infirmités*. L'Institut procède aux élections dans
I. Il fut élu dans la troisième classe lel^» août 1796 etaccqrti.
les séances des 9, 40, 12, 13, 14 et 15 décembre. Le 22 décembre, il nomme une commission de douze membres pour préparer le règlement. La deuxième classe y est représentée par Daunou, Sieyès,deLisle de Sales, Grégoire*. Une autre commission est chargée de s'occuper de la répartition et de l'installation des salles, de toute l'organisation matérielle, de la bibliothèque ^ Tout était à faire en ce genre, mais il ne s'agissait en ce moment que d'aller au plus pressé. Nous avons déjà vu que l'Institut fut appelé à la barre du Corps législatif pour déposer le projet de règlement, et prêter serment de haine à la royauté. On avait choisi le 1«' pluviôse an IV (21 janvier 1796), parce que les pouvoirs publiech célébraient, ce jour-là, par une fête nationale, le troisième anniversaire de la mort de Louis XVI.
Le conseil des Cinq-Cents était réuni, en costume, à dix heures du matin, sous la présidence de Treil-
i. Les autres commissaires sont, pour la 1" classe : Laplace, Fourcroy, Lacépède, Borda, et, pour la troisième, Chénier, Mongez, Villar, Boullée.
2. Les commissaires étaient Charles, Ginguené et De Wailly. L'organisation de la bibliothèque ne fut pas difficile. Les bibliothèques de Paris et les écoles centrales avaient pris tous ce qui était à leur convenance. C'est seulement un an plus tardque la bibliothèque de la Ville fut donnée à l'Institut pour former le fond d*une bibliothèque nouvelle.
lii UNE ACADÉMIE SOUS LE DIRECTOIRE.
hard, qui était destiné à devenir le comte Treilhard quelques années après, et qui était alors grand ennemi de toute royauté et de toute dignité. Les artistes du Conservatoire demusique, dirigés par Cherubini, chantèrent successivement : Veillons au salut de Vempire, un autre hymne dans lequel, dit le Monitet(,r, se trouvait le cri de Haine à la royauté, la Marseillaise et le Chant du départ. Treilhard prononça lin long discours pour rappeler les crimes du tyran. « C'est en présence de tous les peuples, disait-il en terminant, c'est dans le sein de l'humanité entière que je voudrais déposer mon serment, i On procéda ensuite à Tappel nominal, et tous les membres prononcèrent individuellement la formule prescrite : a Je jure haine A la royauté. » La députation de l'Institut fut admise à la barre au moment où l'appel nominal finissait. Elle avait pour orateur Lacépède. a Trop longtemps, dit-il, les sciences et les arts, naturellement fiers et indépendants, ont porté le joug monarchique, dont le génie n'a pu les préserver. Aujourd'liui la liberté protège les lumières, et les lumières font chérir la liberté. ^ Il termine sa courte harangue par les mots sacramentels : € Nous jurons haine îi la royauté. » Le président, sur la motion de Chénier, donna l'accolade
fraternelle aux membres de la députation, et ce fut la fin de la cérémonie.
Le serment de haine à la royauté était, pendant la Révolution, une formalité qu'on exigeait de tout le monde, d'un membre de l'Institut et du curé de la paroisse, quand il y avait un curé. On vous chargeait d'étudier l'histoire ancienne, ou l'épigraphie, ou la chimie; mais, avant tout, il fallait prêter serment de haine à la royauté; c'était l'entrée en matière indispensable, et l'on ne pouvait être fonctionnaire ou savant qu'à cette condition.
Les Cinq-Cents et les Anciens firent diligence. Pour ne parler que de la seconde classe, plusieurs de ses membres, Daunou, Cabanis, Garran-Coulon, Cambacérès, Lakanal, Sieyès, Pastoret, appartenaient au conseil des Cinq-Cents; d'autres, tels que Garât, Deleyre, Baudin des Ardennes, Dupont de Nemours, La Reveillère-Lépeaux, Greuzé-Latouche , Lacuée, au conseil des Anciens. Les deux assemblées cora* posèrent leurs commissions en grande partie de membres de l'Institut. Lakanal fut ïe rapporteur au conseil des Cinq-Cents, Muraire au conseil des Anciens. La discussion dans les deux conseils fut très courte. Dans le conseil des Cinq-Cents, Lakanal conclut à l'adoption pure et simple du projet. C'est
dans le discours qu'il prononça à cette occasion que se trouve la phrase célèbre contre les secrétaires perpétuels < dont la présence était pour les savants un sanglant outrage ». Il ne manqua pas non plus de parler de < ces formes ministérielles qui, dans les anciennes académies, avilissaient les savants et dégradaient les sciences ». Dupuis, membre de la troisième classe de Flnstitut (c'est Fauteur de Y Origine de tous les cultes) y demanda, par amendement, que les séances ordinaires des classes fussent publiques. « Les citoyens y trouveront un grand avantage pour leur instruction, et les membres de rinslitut, placés sous leurs yeux, ne s'endormiront pas sur leurs fauteuils académiques. » Lakanal accepta l'amendement, qui fut aussitôt voté. Lorsque le même règlement fut discuté par le conseil des Anciens, le rapporteur Muraire regretta vivement cette publicité, quoiqu'on l'eût restreinte à la première séance de chaque décade. Il déclara expressément qu'il aurait proposé la suppression de cet article, si la Constitution n'avait pas obligé le conseil des Anciens à accepter ou à rejeter dans leur ensemble, sans amendements, les projets de lois votés par le conseil des Cinq-Cents, et nous verrons que l'Institut après une courte eipé-
rience, proposa et obtint le rapport de cet article. Le vote du conseil des Anciens sur le règlement eut lieu le 45 germinal an IV. Le même jour l'Institut tint sa première séance publique. Il devait y en avoir quatre par an : le 45 vendémiaire, le 45 nivôse, le 45 germinal et le 45 messidor, c'est-à-dire le premier jour de chaque saison. Gomme la séance du 45 germinal an lY était une séance d'inauguration, on y mit beaucoup de solennité. Elle eut lieu dans la salle des Cariatides. Il fallut la déblayer, l'orner, construire à la hâte une tribune et des amphithéâtres. L'ancienne administration des menus fournit des lustres, des tapisseries, des banquettes : on avait des drapeaux à profusion . Tout fut prêt à l'heure dite. Quinze cents personnes accoururent et parvinrent à s'entasser dans la salle, avec les membres de l'Institut, le gouvernement et son cortège, les chœurs et les instrumentistes. La séance était indiquée pour six heures. Les membres de l'Institut furent avertis de s'y rendre un quart d'heure d'avance afin d'être là pour recevoir les directeurs, qui arrivèrent très exactement avec la politesse des rois. Us avaient tenu à y être tous, Letourneur, qui porta la parole comme président, Rewbell, Barras, Garnot, La Réveillère-Lépeaux.
Carnot était membre de la première classe de l'Institut, La Béveillère-Lépeaux de la seconde. Les directeurs portaient leur grand costume^ habit bleu et manteau nacarat, tout couverts de broderies d'or, avec la ceinture de soie, le baudrier et le chapeau à panache. Ils étaient accompagnés du corps diplomatique, et de tout ce qui restait de savants, d'hommes de lettres et d'artistes.
Le président du Directoire, dans une harangue vide et pompeuse, traita des grands services que les sciences rendraient à la République , et des grands services que la République rendrait aux sciences. Dussaulx qui présidait la séance, comme président de la troisième classe dont c'était alors le tour de présider l'Institut, répondit en peu de mots; puis Daunou, membre de la seconde classe, qui avait été spécialement élu pour celte fonction, prit la parole et prononça un long et important discours.
11 commença par établir que l'Institut n'avait aucune pari à la puissance publique et qu'il ne pouvait concourir aux progrès de la raison et à la prospérité de l'Etat, que par l'influence de ses découvertes et les œuvres des grands écrivains.
« L'Institut national n'exerce sm* les autres éta-
blissements d'instruction aucune surveillance administrative; il n'est chargé lui-même d'aucun enseignement habituel. Pour le soustraire au péril de se considérer jamais comme une sorte d'autorité publique, les lois ont placé loin de lui tous les ressorts qui impriment des mouvements immédiats, et ne lui ont laissé que cette lente et toujours utile influence qui consiste dans la propagation des lumières et qui résulte, non de la manifestation soudaine d'une opinion ou d'une volonté, mais du développement successif d'une science, ou de l'insensible perfectionnement d'un art. >
Il convenait que l'Institut serait à la disposition du gouvernement, et il ajoutait avec autorité que i( ceux qui auraient le droit de lui demander des travaux n'auraient pas le pouvoir de lui commander des opinions». Il ne voyait pas, ce que Texpérience ne devait pas tarder à démontrer, que si le gouvernement n'était pas et ne pouvait pas être maître de la science, il était maître des savants, puisqu'il était maître de leur temps et de leur travail.
Daunou insistait sur cette réunion de toutes les connaissances humaines, et de tous les hommes qui les cultivent, qui avait été l'idée fondamentale
des fondateurs de Tlnstitut, et qui imprimait à leur œuvre son caractère. « Les arts ne paraissent indépendants les uns des autres que lorsqu'ils n'ont fait que leurs premiers pas ; plus ils grandissent, plus ils s'aperçoivent de leurs relations naturelles et comprennent l'utilité du réciproque appui qu'ils se doivent. Dès lors les directions se croisent, les applications se multiplient; il se fait entre les familles les plus éloignées les alliances les plus imprévues; les genres s'identifient entre eux, pour ainsi dire, à mesure qu'ils se perfectionnent. »
Il passe ensuite en revue les trois classes dont l'Institut se compose. On sait qu'il appartenait alors à la seconde. Il glorifie avec raison l'idée, propre à la Convention nationale, défaire une classe particulière pour les sciences morales et politiques; mais il exagère évidemment, et obéit trop à l'esprit du temps, quand il les représente comme opprimées et persécutées jusqu'au jour de la Révolution. J'avouerai, si l'on veut, que la philosophie était persécutée; mais il faut qu'on m'accorde qu'elle était souveraine. Daunou lui-même déclare qu'elle a fait la Révolution, et rappelé 25 millions d'hommes à l'exercice deleurs droits. La Révolution, préparée par la philosophie, éclate. Au bout de
trois ans, cette révolution, si libérale à son début, entre en guerre contre la liberté, ferme les écoles, détruit les Académies, proscrit les congrégations savantes, saccage les musées, les bibliothèques, abat les églises ou les transforme en salles de clubs et en casernes. Ce règne de la barbarie dure près de deux ans, et se prolonge dans certaines provinces; à ces désastres dont le souvenir doit être interdit à la vengeance et ne doit pas être perdu pour l'instruction, succédera un grand siècle, comme un beau jour succède à une nuit d'orage. L'histoire nous montre que les plus éclatants chefs-d'œuvre de l'esprit ont paru au lendemain des grandes commotions politiques. « Nous gardons l'émotion de la bataille, avec cette espèce d'héroïsme sauvage qu'elle fait naître dans les âmes; et maintenant, en pleine possession de la liberté, la République nous appelle pour rassembler et raccorder toutes les branches de l'instruction, reculer les limites des connaissances, rendre leurs éléments moins obscurs et plus accessibles, provoqueras efforts des talents, récompenser leurs succès, recueillir et manifester les découvertes, recevoir, renvoyer, répandre toutes les lumières de la pensée, tous les trésors du génie. Tels sont les devoirs que la loi impose à l'Institut. »
Il semble qu'après ce discours on aurait dû lever la séance. L'Institut se trouvait installé, gravement, solennellement, en présence des plus hautes autorités de l'État, et par un discours étendu, où la nature et le but de cette fondation étaient développés avec autant de clarté que de noblesse. Mais on voulut appliquer à cette première séancf. le règlement des séances publiques. Trois secrétaires, Lacépède, pour la classe des sciences mathématiques et physiques, Le Breton, pour la classe des sciences morales et politiques, et Fontanes, pour la classe de la littérature et des beaux-arts, lurent un résumé des travaux de l'Institut; Collin d'Harleville déclama une lamentable et interminable pièce de vers intitulée : La Grande Famille réunie. La grande famille, c'était l'Institut, qui réunissait enfin les anciennes académies dans une société unique, en y comprenant même l'Académie des Beaux- Arts, si longtemps dédaignée.
Ah ! pourquoi, sur la terre isolée, à l'écart, Les beaux-arts faisaient-ils, comme une classe à part; Semblaient-ils, séparés par un vaste intervalle, N*admirer que de loin et science et morale?
Vinrent ensuite un mémoire de Fourcroy sur les détonations dumuriate suroxygéné dépotasse, lorsqu'il éprouve une pression ou un choc; et un frag-
ment du grand ouvrage de Cabanis dans lequel il démontrait que les besoins moraux naissent des besoins physiques ; les idées, des sensations ; et le développement des idées, de la perfection des signes qui expriment les sensations et en fixent la mémoire. Lacépède lut l'éloge de Vandermonde, professeur d'économie politique; Prony, une notice sur la superficie et la population de la France. On plaça comme intermède après ce discours, par une com« binaison qui parut savante, une pièce de vers composée par Andrieux, et qui fut récitée par Monvel, membre de l'Institut et acteur de la Comédie française. Le Breton lut une notice historique sur Raynal, l'auteur de YHistoire philosophique des Deux Indes; Grégoire, une dissertation sur les lettres, les sciences, leurs rapports, l'influence qu'elles exercent pour le bonheur du genre humain ; Cuvier, un mémoire sur les différentes races d'éléphants, et Dussaulx le commencement d'un voyage aux Pyrénées. « Jeunes poètes, vous composerez malgré vous des odes sur le Pic du Midi, des géorgiquesàCampan, des satyres à Bagnères, des idylles à Cauterets, des romans à Saint-Sauveur, et des élégies à Barèges. ï» La cérémonie fut terminée par une ode de Lebrun sur V Enthousiasme^ et des expé.
riences à l'appui du mémoire de Fourcroy sur les explosions du muriaie suroxygéné de potasse.
Cela ne faisait pas moins de quinze lectures, et cependant, par un prodige difficile à concevoir, la séance ne dura que quatre heures.
Les séances des anciennes académies étaient aussi fort longues. On y faisait de nombreuses lectures; mais des lectures qui intéressaient, malgré leur variété, parce qu'elles venaient de la même académie, et appartenaient à la même famille d'études. L'Académie des inscriptions et l'Académie des sciences avaient au moins deux séances de rentrée, l'une en avril, l'autre après la Saint-Martin. L'Académie française n'en avait qu'une, qui était fixée au 25 août à cause de la fête du roi; mais elle avait en outre les séances de réception de ses membres. Toutes ces solennités furent remplacées pour l'Institut par quatre séances publiques, à chacune desquelles les trois classes devaient prendre une part égale. On comptait beaucoup sur ces réunions solennelles pour répandre les découvertes des sciences et le goût des arts. On les regardait comme la fonction principale de l'Institut. On tenait à y montrer à la fois toutes les branches des connaissances humaines, parce qu'on regar-
dait celte alliance comme le but des efforts de la pensée. Tout marchait à la foiSj et concourait à l'achèvement de la philosophie et à la puissance de son action. Comme on voulait forcer les savants et les artistes, les astronomes et les grammairiens à travailler ensemble, on voulait forcer aussi toutes les parties du public à se réunir ensemble, et à rester assises, immobiles, pendant quatre heures, pour être tour à tour amusées ou intéressées par des problèmes de géométrie et par des cantates. C'était commettre, dans un détail du règlement, la même erreur, ou au moins la même exagération que dans la conception générale de l'Institut. Si chaque classe avait eu sa séance publique spéciale, elle se serait adressée à ses véritables auditeurs : la première filasse aux savants, la seconde aux philosophes, la troisième aux poètes ; mais on avait tout réuni et tout confondu. On était si charmé de cette confusion, qu'on avait voulu pour chaque classe deux orateurs, sans compter le rapport du secrétaire, ce qui faisait neuf discours, plus le discours du président, car il n'y a pas de président sans discours. Dix discours ou plutôt dix lectures en une séance ! La Convention, qui avait ordonné cela, ne s'était jamais montrée plus intrépide.
Cette accumulation de belles choses dans les séances publiques leur fut fatale. On la supporta ce jour-là, à cause de la nouveauté et du spectacle; mais les séances suivantes furent tantôt languissantes, tantôt agitées. Quand un des premiers orateurs était trop long, le public, qui a^ttendait son orateur préféré, et qui craignait de le perdre, manifestait son inquiétude.Il lui arrivait de laisser voir aussi son ennui, ou même sa désapprobation. Un jour que Mercier, de la classe des sciences morales et politiques, lisait un mémoire sur une distinction très métaphysique, qu'il avait imaginée, entre la langue et le langage, le public ne comprit pas, puis il s'ennuya, puis il se fâcha. Les murmures devinrent tellement significatifs, que le président conseilla à Mercier d'arrêter là sa lecture. Ce n'était pas le compte de celui-ci, qui croyait avoir fait un chef-d'œuvre et qui avait un devoir à remplir envers ce chef-d'œuvre : le devoir de le lire jusqu'au bout et de le faire accepter par ce public récalcitrant. Il s'obstina ; les murmures devinrent de véritables huées; la désertion se mit dans l'auditoire et parmi les membres de l'Institut. Mercier se vanta toujours d'avoir remporté la victoire, parce qu'il lut son manuscrit jusqu'à la dernière
ligne, devant les banquettes et une poignée de compatissants; mais l'Institut se demanda ce que deviendraient les séances publiques, si de pareilles scènes se renouvelaient.
Deux autres inconvénients se produisirent. Quelques membres bravèrent les convenances du public; quelques autres briguèrent ses applaudissements par des procédés qui n'étaient pas précisément académiques. On en jugera par les exemples suivants, choisis dans ces deux espèces.
Voici d'abord des mémoires peu attrayants pour les dames et pour les gens du monde.
A la séance publique du 45 germinal an V, Fourcroyjutun mémoire, composé par lui en collaboration avec Vauquelin, intitulé : Comparaison de Furine hicmaine et de celle des animaux herbivores ^ particulièrement du cheval. « Ce sujet ne parut pas heureusement choisi, dit mélancoliquement le Moniteur. » C'est encore le même Fourcroy qui, • à la séance publique du 15 vendémiaire an VI, lut avec intrépidité une description et une analyse des calculs de la vessie.
Parmi les titres qui semblent choisis tout exprès pour dérider l'auditoire aux dépens de la gravité académique, je me contenterai de citer celui d'un
mémoire de Dupont de Nemours, Sur la sociabilité des chaiSy des renards et des loups. L'ancienne Académie française ne faisait pas de ces sacrifices au désir de plaire, mais elle ne dédaignait pas de mêler quelque fable ou quelque beau morceau de poésie à des ouvrages d'un genre moins attrayant. L'Institut suivit cet exemple; et pour donner à ces productions un attrait de plus, il les faisait lire par Mole qui, de même que Préville et Monvel, faisait partie de la section des beaux-arts.
On se convainquit promptement de la nécessité de diminuer la longueur des séances. Quelques-unes avaient duré quatre heures et demie. Il n'y eut plus qu'un seul lecteur pour chaque classe *. Les résumés des travaux du trimestre par les secrétaires furent notablement abrégés ; la durée des séances fut réduite à trois heures. On s'efforça de n'offrir au public que des morceaux attrayants ou importants. Us furent désignés au scrutin, après double lecture en séance privée de chaque classe. L'Institut faisait son éducation et améliorait de jour en jour son règlement; mais on ne put jamais ni habituer le public lettré à