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Né à Paris le 2 février 1754, mort le 17 mai

rieures. A partir de ce moment, il appartint à la diplomatie et à la haute politique, qui lui réservaient un rôle si brillant, et, à certaines heures solennelles, si prépondérant.

- Talleyrand avait quarante ans lorsqu'il entra à l'Institut. Destiné, comme aîné d'une grande famille, à la carrière des armes, un accident, qui le rendit boiteux, le condamna à entrer dans TÉglise. On le mit à Saint-Sulpice, et on Ty oublia, jusqu'au moment où il fut en âge d'être évêque, comme il convenait à un abbé de sa maison. Il se forma seul. Il élait intelligent, il devint instruit; il était hardi, il devint réservé; il était ardent, il devint contenu; il était fort, il devint adroit*. Il disait lui-même que la théologie était l'école de la diplomatie, parce qu'elle donnait au raisonnement de la souplesse et de la force. Dans l'éloge de Reinhard, qu'il prononça en 4838 devant l'Académie des sciences morales et politiques, après avoir dit que Reinhard avait étudié la théologie à la faculté protestante de Tubingue, il cite avec complaisance une liste de grands négociateurs qui avaient commencé par étudier la théologie : le chancelier Duprat, le cardinal

1. M. Mignet, Notice sur Talleyrand,luQ à rAcadémie des sciences morales et politiques le 11 mai 1839.

d'Ossat, le cardinal de Polignac,. enfin de Lyonne^ parce qu'il avait été élevé par son père devenu évêque de Gap. En sortant de Saint-Sulpice, Talleyrand entra dans le monde sous le nom d'abbé de Périgord. Il y entrait, dit M. Mignet, en mécontent, prêt à y agir en révolutionnaire. 11 obtint, dès l'abord, la réputation d'un homme avec lequel il fallait compter, et qui ayant un beau nom, un grand calme, infiniment d'esprit, quelque chose de gracieux qui captivait, de malicieux qui effrapit, beaucoup d'ardeur contenue par une prudence suffisante et conduite par une extrême adresse, . devait nécessairement réussir. Quand Voltaire revint à Paris pour y faire jouer Irèney et pour y mourir, l'abbé de Périgord le vit deux fois. Ce fut la première puissance devant laquelle il s'inclina. Devenu agent général du clergé, c'est-à-dire administrateur de ses intérêts et de sa fortune temporelle, il s'associa à son ami le comte de Choiseul- Gouffier pour armer un corsaire contre les Anglais. Évêque d'Autun en 1788, il parut dans l'assemblée générale du clergé de son diocèse, et y demanda l'égalité des classes, et la liberté des intelligences. Il fut élu membre de l'Assemblée constituante, où il se prononça le premier contre les mandats im-

pératifs. Après le 44- juillet, il fit partie de la commission de huit membres chargée de préparer là constitution. Il proposa et fit adopter l'unité des poids et mesures, provoqua la suppression des loteries, prit une part importante à la réforme des impôts, rédigea la loi de l'enregistrement, démontra la nécessité de fonder une caisse d'amortissement pour assurer le crédit public, et apprit le premier à l'Assemblée nationale qu'il lui fallait deux milliards pour éviter la banqueroute, que le clergé les avait, qu'elle avait le droit de les lui prendre, et le devoir de les remplacer par l'établissement du budget des cultes*. Il ne fut pas de ceux qui proposèrent la constitution civile du clergé^ mais il y donna son plein assentiment. Il prêta le serment qu'elle exigeait, et ce fut lui qui, avec l'évêque de Lidda, Gobel, depuis évêque de Paris,, consacra les évêques constitutionnels. Ce fut lui aussi qui provoqua la fédération du iA juillet 4790, et qui, ce jour-là, célébra la messe au Champ de Mars, devant trois cent mille spectateurs. Là finit sa carrière ecclésiastique. Menacé d'excom-

1. Il en parle le premier dans rassemblée; Tidée était loin d'être nouvelle. Puységur avait publié tout un volume pour démontrer que la nation devait prendre les biens du clergé. Voyez les mémoires secrets de Bachaumont, t. V, p. 14-8 et suiv»

munication par le pape, séparé de l'église orthodoxe où il n'était entré que malgré lui, après avoir donné à la nouvelle Église gallicane une adhésion éclatante, et écrit aux fidèles de son diocèse pour justifier sa conduite, il refusa le siège métropolitain de Paris qu'on lui offrait, donna sa démission de l'évêché de Saône-et-Loire,. qui lui revenait de droit comme évêque d'Autun assermenté, et rentra dans la vie civile.

Il fut alors pour un moment Tun des administrateurs du département de la Seine. Envoyé deux fois à Londres, avec les fonctions d'ambassadeur, mais sans en avoir le titre, que la constitution ne permettait pas de lui donner, puis revenu en France peu de temps avant le 10 août, il se hâta de retourner en Angleterre sans caractère officiel, mais avec des passeports réguliers, pour . ne pas encourir les peines de l'émigration, et, suivant quelques-uns, avec une mission secrète de Danton. Le g-oùyernement anglais l'expulsa, pendant qu'çn France Robespierre le mettait hors la loi. L'Europe lui était fermée; il partit pour l'Amérique. Il y habitait depuis deux ans dans un repos qui lui était odieux, et il était sur le point d'aller chercher du nouveau dans les Grandes Indes, quand il apprit que la Con-

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vention, désormais indépendante et par conséquent modérée, venait, sur la proposition de Ghénier, de le rappeler en France. Il revint, et entra dans la seconde classe de l'Institut, en attendant le ministère des affaires étrangères.

Le premier mémoire qu'il lut à l'Institut roulait

• Sur les relations commerciales des Etats-Unis avec r Angleterre. On s*élait persuadé, en France, que la haine des Américains contre le gouvernement britannique, et leur reconnaissance pour notre coopération survivraient à la guerre de l'Indépendance. Talleyrand montre, par des faits incontestables, qu'il n'en est rien; que l'Angleterre a cessé d'être impopulaire depuis qu'elle a cessé d'être oppressive; qu'elle attire les Américains par la communauté d'origine, de langue, d'habitudes et jusqu'à un certain point de législation ; qu'elle a eu le bon esprit, aussitôt après la paix, d'oublier ses rancunes, d'envoyer ses marchandises sur les marchés américains, et de faire de si longs crédits qu'on

.^peut presque dire que c'est l'argent anglais qui .ajigjepte le. commerce et la fabrication américaines. Le^iinppr^tions de 1- Angleterre ont plus que doublé, et elle n'a plusle- gouvernement à sa charge, de sorte que la séparation, faite contre elle, lui profite

doublement. Nous, au contraire, qui avons donné pour faire la séparation notre argent et notre sang, nous n'en avons retiré qu'une gloire stérile. Notre commerce international n'a pas augmenté; nous ne pouvons soutenir la concurrence avec les Anglais, ni pour la qualité, ni pour le prix, ni pour le crédit, ni pour la quantité, ni pour rappropriation des articles aux usages des Américains. Les peuples ne se conduisent pas par leurs sentiments, mais par leurs intérêts et leurs besoins. Les Américains, dit-il, sont un peuple dépassionné, qui n'est conduit ni par Tamour, ni par la haine. Ils pensent que noire but, en venant à leur aide, a moins été de les servir, que de nuire à l'Angleterre. Notre ancien gouvernement n'était pas fait pour être leur allié, avec sa monarchie absolue, sa religion d'Etat et son commerce réglementé à l'excès. Il ne dit pas, mais il laisse voir que notre gouvernement nouveau a remplacé la tyrannie par l'anarchie, le fanatisme religieux par le fanatisme de l'impiété, qu'il n'a pas diminué les tarifs de douane, et qu'il s'est arrogé le droit d'intervenir dans les tarifs de vente. Il résume ainsi ses conclusions qui toutes sont raisonnables, dont quelques-unes sont solidement prouvées par son mémoire, et dont une ou

X autres ne paraissent pas sortir naturellement développements qui les précèdent.

Je conclus, dit-il, 1** que les premières années

suivent la paix décident du système commer-

des États, et que, s'ils ne savent pas saisir le lient pour la tourner à leur profit, elle se me presque inévitablement à leur plus grande le;

2" Que les habitudes commerciales sont plus îciles à rompre qu'on ne pense, et que Tintérèt proche en un jour, et souvent pour jamais, ceux 5 les passions les plus ardentes avaient armés idant plusieurs années consécutives ; ) 3"* Que dans le calcul des rapports quelconques

peuvent exister entre les hommes, l'identité de

gage est une donnée des plus concluantes ;

►) 4*» Que la liberté et surtout l'égalité des cultes

une des plus fortes garanties de la sécurité îiale ; car là où les consciences sont respectées,

autres droits ne peuvent manquer de l'être; » 5° Que l'esprit de commerce, qui rend l'homme érant par indifférence, tend aussi à le rendre nsonnel par avidité; et qu'un peuple surtout Dt la morale a été ébranlée par de longues agiions, doit, par des institutions sages, être attiré

33i UNE ACADÉMIE SOUS LE DIRECTOIRE.

vers ragricuUure; cai' le commerce tient toujours en efïervescence les passions, et toujours ragriculture les calme;

» Enfin, qu'après une révolution qui a tout changé, il faut savoir renoncer à ses haines si Ton ne veut renoncer pour jamais à son bonheur, i

11 est curieux de voir dans cette description de TAmérique, faite par un observateur très attentif et très intelligent, qu'elle compte plus de quatre millions d'habitants, et que ses manufactures sont dans l'enfance. « Quelques forges, quelques verreries, des tanneries, et un assez grand nombre de petites et imparfaites fabriques de Casimir, de fricot grossier et de coton, dans quelques endroits, ne servent qu'à attester l'impuissance des efforts faits jusqu'à ce jour. »

Le second mémoire de Talleyrand fut lu à la séance publique du 15 messidor an V. Il roule sur les avantages à retirer de colonies nouvelles dans les circonstances présentes. L'auteur part de ce principe que toute révolution, surtout quand elle est libérale, produit dans les esprits une agitation qui les pousse à en faire une autre. Cela n'a pas eu lieu en Amérique, parce qu'une partie du territoire étant déserte, l'activité des esprits s'est tour-

née vers la colonisation intérieure. En Eur6|)e, nous ne pouvons obtenir le même effet qu'en recourant à des émigrations lointaines. L'art de mettre les honimes à leur place est le premier peut-être dans la science du gouvernement; mais celui de trouver la place des mécontents est à coup sûr le plus difficile ; et présenter à leur imagination des lointains, des perspectives où puissent se prendre leurs pensées et leurs désirs, est une des solutions de cette difficulté sociale. Une grande tâche à remplir, de grands résultats obtenus, effaceront les fâcheux souvenirs et réconcilieront les hommes avec leur situation, avec leurs semblables, avec leur patrie. 11 n'est pas aussi facile qu'on le pense de haïr toujours.

Les colonies dont il parle ne sont pas des colonies pénales. On ne peut guère attendre des colonies pénales que le service même qu'on leur demande : celui de débarrasser la mère patrie d'une population gangrenée et flétrie. L'émigration qu'il propose est une émigration volontaire ; les colons qu'il a en vue peuvent être des mécontents, mais ce sont des purs et des forts ; et les stations qu'ils établissent pour nous dans différents points du globe, doivent nourrir notre marine, faciliter nos con-

sommations, et servir de débouchés à nos produits. Nous devons chercher des colonies nouvelles non seulement pour augmenter le nombre de cellesqoe nous avons, mais pour remplacer celles dont la perte est imminente, car il est dans la nature des choses que TAmérique émancipée attire à elle les îles voisines et les enlève à la vieille Europe. Le duc de Choiseul, un de nos ministres qui a eu le plusdV venir dans l'esprit, avait jeté les yeux sur TÉgyple comme sur une contrée qui pourrait au besoin remplacer notre empire colonial.

Tout nous avertit de songer à de nouvelles colonies : les événements qui peuvent briser tout i coup d'anciennes relations ; la convenance de placer la culture de nos denrées coloniales plus près de leurs vrais cultivateurs ; la nécessité de former avec les colonies les rapports les plus naturels, bien plus faciles sans doute dans des établissements nouveaux que dans les anciens; l'avantage de ne point nous laisser prévenir par une nation rivale, pour qui chacun de nos oublis, chacun de nos retards en ce genre est une conquête; enfin, la douceur de pouvoir attacher à ces enlreprisestant d'hommes agités qui ont besoin de projets, et tant d'hommes malheureux qui ont besoin d'espérance.

L'ÉCONOMIE POLITQUE. 335

Le nom de Rœderer* est beaucoup moins éclatant que celui de Talleyrand. Comme homme d'État et comme écrivain, il est du second rang, mais dans le second rang, un des premiers. Il a cet avantage sur son illustre confrère dans la section d'économie politique, d'être vraiment un économiste.

Il était né à Metz en 1754?. Son père avait contribué à l'expulsion des jésuites et au rétablissement de l'ancien parlement après ce qu'on appelait alors « la révolution de Maupeou » .

11 hérita de la reconnaissance que ces deux actes valurent à son père dans l'esprit de ses concitoyens, et fut envoyé par eux à l'Assemblée constituante. Il avait d'ailleurs, malgré sa jeunesse, des titres personnels très sérieux. Membre du parlement de Metz depuis qu'il avait atteint l'âge réglementaire de vingt-cinq ans, il avait été constamtiient chargé par ses collègues d'être le rédacteur des remontrances, de jour en jour plus fréquentes, et il avait déployé dans cette tâche délicate du courage, des connaissances et de l'éloquence. Il

1. Né à Metz, le 15 février 1754, mort à Bois-Roussel (Orne), le 17 décembre 1835.

s'élait en outre fait un nom et une position dans la secte encore nouvelle des économistes.

Quesnay avait le premier appris à la France à étudier l'origine et la nature de la richesse. Son erreur était de tout sacrifier à l'agriculture, qui est le principal, et non l'unique facteur de la fortune publique. Gournay, qui vint après lui, étudia presque exclusivement les manufactures. Comprendre l'importance de ces deux sources du revenu d'une nation, leur faire à chacune une part équitable, et montrer comment, au lieu de se combattre, elle doivent se soutenir mutuellement, telle était la tâche qu'il fallait désormais accomplir. 11 fallait aussi montrer l'action du capital sur le travail agricole ou industriel, et sur le commerce ; en démêler la nature, en trouver les applications les plus sûres et les plus rapides. Turgot s'y appliqua en France comme écrivain et comme ministre. Il tenta d'éviter la révolution en la rendant inutile par une réforme, tentative impossible aux yeux de quiconque a mesuré la grandeur du mal, et connaît les allures de l'esprit humain et les passions des masses populaires, mais digne assurément d'admiration et de respect, même dans sa défaite. Au moment même où Turgot succombait

SOUS la coalition des ignorants et des intéressés, Adam Smith publiait à Glasgow ses Recherches sur la nature et les causes des richesses des nations y ouvrage de haute portée qui fonda définitivement la science économique. Rœderer avait suivi tout ce mouvement avec une attention passionnée. Il était imbu des principes de Turgot et d'Adam Smith , et l'occasion se présenta pour lui de les développer, enles appliquant à laquestion capitale des douanes intérieures. Le système protecteur était tellement développé en France que ce n'était pas seulement à la frontière nationale, mais à chaque frontière provinciale que le fisc atteignait l'importation des matières premières et dQs objets manufacturés. Les producteurs croyaient gagner en se réservant exclusivement le marché de leur province ; mais ils perdaient pour leurs produits les marchés extérieurs; ils diminuaient la vente sur le marché local par l'exagération des prix ; ils subissaient pour tous les produits autres que le leur la disette et la cherté produites par leur système, et enfin, pour suprême malheur, ils s'exposaient, dans les temps calamiteux , à manquer du nécessaire parce qu'ils avaient fermé la route aux produits et aux denrées de l'extérieur. Il ne suffit pas de lever une prohi-

bilion pour que le commerce prenne aussitôt un chemin qui lui a été longtemps fermé. Rœderer fit cette démonstration pour le public français dans un ouvrage qui eut un succès populaire, qui précéda de bien peu l'abolition de toutes les barrières et qui certainement y contribua.

A TAssemblée constituante, Rœderer fit partie du comité des contributions; il s'y rencontra avec Dupont de Nemours qui était son ami, etTalleyrand. Le comité adopta le système de multiplier les impôts pour les rendre moins lourds, et pour atteindre plus sûrement la richesse privée, en taxant les différenles formes sous lesquelles on la développe et on en jouit. On a pu se dem,ander depuis si plusieurs des impôts imaginés par la Constituante n'ont pas nui au développement de la richesse en la frappant dans sa source principale, qui est l'activité humaine. Mais l'égalité et la proportionnalité de l'impôt, la recette directement opérée par l'État, la répartition habilement faite, les fonds facilement centralisés, le contrôle exercé avec précision, toute cette organisation qui nous semble si simple aujourd'hui, et qui alors succédait à tant de si incroyables abus, sont une des gloires de rAsseràblée, et du comité qui dirigea ses travaux dans

cette partie difficile. Rœderer fut un des plus actifs, des plus féconds, et des plus judicieux membres de ce comité. 11 rédigea la loi sur le timbre, la loi sur les patentes, revisa le tarif des douanes, obtint le reculement des douanes à l'extrême frontière, fit écarter l'impôt sur la rente, qui eût été la ruine du crédit public, et proposa le système d'organisation du trésor qui fut adopté par l'Assemblée. On sait quel fut son rôle politique comme procureur général syndic du département de la Seine. Au 10 août, il fut accusé par les vainqueurs d'avoir défendu le roi contre l'insurrection, et parles vaincus, de l'avoir livré à l'xVssemblée. Proscrit pendant la Terreur, il n'échappa que par miracle à la mort. Dès qu'il put reparaître, il défendit comme journaliste la cause des opprimés, et s'opposa même à la proscription de ceux qui l'avaient proscrit. Tel était son passé, quand il entra dans l'Institut national. 11 n'avait plus, et ne voulait plus avoir de fonctions publiques; mais il était professeur d'économie politique aux écoles centrales, et principal rédacteur du Journal de Paris. Il y défendait la politique de l'ordre, et sans la protection de Talleyrand, il aurait été l'un des proscrits de Thermidor. Il fut mêlé très activement aux préparatifs du

18 brumaire, entra au conseil d'État comme président de section, et fut dès lors perdu pour l'Institut. Son zèle avait été très actif pendant les premières années.

11 est remarquable que ses travaux à l'Institut ne portèrent pas principalement sur l'économie politique. Les mémoires qu'il communiqua à la classe roulèrent l'un Sur la composition de la force publique dans un État républicain, un autre Stir la majorité nationale, sur la manière dont elle se forme et sur les signes auxquels on peut la reconnaître, un autre Sur les institutions funéraires convenables dans une république, un autre Sur la composition d'un catéchisme de morale, quelque chose comme les manuels d'instruction civique que l'on fait à présent. 11 donna ensuite des observations Sur les deux éléments principaux qui composent r amour; des observations Sur les deux éléments de la sociabilité humaine, V imitation et V habitude. Enfin, revenant aux questions politiques après cette double excursion dans la psychologie, il lut des réflexions Sur la rentrée des armées à la paix, et sur le danger prétendu du licenciement à cette époque. C'est la question des armées permanentes, si souvent débattue et toujours si mal posée.

A la séance publique du 15 messidor an V, il lut un rapport sur le concours relatif aux emprunts dans les états républicains. Il tient que ces emprunts sont légitimes, pourvu qu'ils n'engagent pas les finances pendant un temps trop long. Leur inconvénient est de pousser à l'agiotage, de hausser le taux de l'argent et celui des salaires; leur avantage, de lier les citoyens à l'Etat, et l'Etat au bon ordre.

Une seule mutation se produisit dans la section d'économie politique. Greuzé-Latouche mourut

le 23 octobre 4800. L'Iustitut lui donna pour successeur Lebrun, qui était alors troisième consul. Les trois consuls se trouvèrent ainsi membres de rinstitut. Bonaparte appartenait à la première classe, où il avait remplacé Carnot après la proscription de fructidor; Cambacérès faisait partie de la classe des sciences morales et politiques depuis sa fondation, et Lebrun entra dans cette même classe le 25 janvier 1 801 .

Lebrun S qui fut troisième consul et, plus tard, duc de Plaisance et arohitrésorier de l'empire.

1. Né ù Saint-Sauveur Laudelin (Manche) le 19 mars 173J, mort au château de Saint-Mcsme (Seine-et-Oise) le 16 juin 182i.

étonna tout le monde par sa fortune, et en fui étonné lui-même. Il fut un des hommes les plus sages de laRévolution, et, jusqu'à son élévation inattendue, un des plus obscurs. Il ne fit aucune action d'éclat, en bien ou en mal, et arriva à tout sans avoir aucune ambition. On a dit de lui qu'il était un instrument excellent, et qu'il se mettait, sans avoir d'opinion propre, au service des opinions de son maître. C'est un jugement sévère, uniquement fondé sur ce qu'après avoir été le secrétaire et le bras droit du chancelier Maupeou, il servit l'empereur avec le même zèle; mais il faut savoir si, dans les deux cas, il n'était pas fidèle à sa doctrine, qui consistait à vouloir une bonne administration sous un maître fort. Ses œuvres littéraires (la traduction de la Jérusalem délivrée, de VIliade et de VOdyssée) le désignaient pour la troisième classe et pour la section de poésie; cependant il était loin d'être déplacé dans la seconde classe; il avait des connaissances et de l'habileté dans les finances, et il en avait donné des preuves à l'Assemblée constituante, dont il était membre.

Les membres associés, pour la section d'économie politique, étaient Gallois, Forbonnais,. Roume, Germain Garnier, Duvillard et Dianyère. Plusieurs

d'entre eux étaient des savants distingués. Quelques-uns contribuèrent activement aux travaux de la classe.

Gallois* demeurait à Auteuil. 11 était ami de Cabanis et faisait partie de la société de madame Helvétius. Il avait débuté, en 4774-, par un poème intitulé : leRetourdeVâged'or^oulerègnedeLouisXVL 11 n'avait alors que dix-neuf ans. Arrivé à la maturité, il ne s'occupa plus que de politique et d'économie politique. Il publia une traduction du. grand ouvrage de Filangieri, la Science de la législation. La mission dont il fut chargé dans la Vendée, profondément agitée en 1791 par la lutte entre les prêtres réfractaires et les prêtres constitutionnels, lui fit beaucoup d'honneur, ainsi qu'à son collègue Gensonné. Plus tard, il fut chargé de plusieurs missions diplomatiques, devint membre du Tribunal et du Corps législatif, et donna partout des preuves de bon sens et de modération. Il fut même libéral, comme l'était la société d' Auteuil, c'est-à-dire autant qu'on pouvait l'être sous l'empire.

Véron de Forbonnais' est un des hommes qui

1. Né à Aix (Bouchos-du-Rhône) le 17 janvier 1761, mort le 6 juillet 1829.

2. Né au Mans le 3 octobre 1722, mort à Paris le 19 septembre 1800.

contribuèrent le plus à populariser en France la science de Téconomie politique. Il était né au Mans en 1 722, et n'avait pas moins de soixante- quinze ans quand il fut élu membre de Tlnstitut. Dans sa jeunesse, il avait voyagé en Italie et en Espagne pour les affaires commerciales de sa famille. Ses premières publications furent un extrait du livre de YEsprit des lois, avec commentaire, et la traduction d'un ouvrage de Uslariz, écrit en espagnol : Théorie et pratique du commerce et de la marine. Il publia, en 4753, ses Considérations sur les finances d^ Espagne relativement à celles deFrame, qui fondèrent sa célébrité dans les deux pays. Une cessa dès lors de combattre le système d'impôts qui existait à cette époque, et montra qu'il était aussi contraire à la justice et à l'égalité des citoyens, que funeste au travail national et à la forlune publique. Son grand ouvrage intitulé Recherches et considérations sur les finances de France depuis ib9b jusqu'en 1724, c'est-à-dire depuis Sully jusqu'à Law, acheva de démontrer à tous les esprits la nécessité d'une révolution économique. Il multiplia ses efforts pour simplifier l'impôt, et on l'accusa même de rêver l'impôt unique, qu'il paraît bien difficile, sinon impossible, de concilier avec la justice; mais

ce ne fut jamais qu'un rêve à ses propres yeux. On lui doit encore les Éléments du commerce^ qui ont été longtemps un livre classique. Il a écrit sur le commerce, sur la marine, sur les monnaies, sur l'agriculture, sur la législation, sur la diplomatie ; et il trouvait le moyen de traduire Tacite et l'Arioste, de composer une tragédie et d'écrire des vers à ses moments perdus. Il fut plusieurs fois employé dans l'administration des finances, où il fit courageusement d'utiles réformes. Il avait acheté une charge de conseiller au parlement de Metz; mais il vivait ordinairement dans la Sarlhe, et il n'en sortit qu'en 4799, chassé par la guerre civile. Il mourut à Paris le 20 septembre 4800.

11 présenta à la seconde classe de l'Institut deux mémoires, l'un Sur le genre des questions dont la science de V économie politique comporte la solution exacte; l'autre Sur la circulation des denrées, et r influence du numéraire en circulation. Le premier de ces mémoires, lu le 47 ventôse an VIII, est publié in-extenso dans le recueil de la classe. Il est très court; c'est plutôt une série d'oracles, qu'une définition claire de la science et des principales questions qu'elle est appelée à résoudre. On y trouve un parallèle remarquable entre la situa-

tien économique de l'Angleterre et celle de la France. Il ne se décide pas entre l'impôt lerrilorial unique et l'impôt de consommation unique, et Tîonvient qu'après tout « l'abondance de lacoUecle coule par divers canaux » . Quoiqu'il soit théoriquement vrai que toute imposition se termine, en dernière analyse, en contribution territoriale après des circuits plus ou moins longs, il serait déraisonnable de verser directement la charge sur la terre, surtout dans un pays où l'agriculture n'a pas assez de. capitaux à sa disposition; où les fermages ne se soutiennent que par les délais multipliés du payement et la longue attente des propriétaires fonciers; où enfin le moindre échec sur les bestiaux condamne le cultivateur à la pauvreté, et à l'impuissance de bien cultiver pendant plusieurs années. Il pense que le gage du crédit doit être établi sur le revenu territorial, et qu'il faut, pendant la paix, faire porter la majeure partie du revenu public sur les impôts indirects. Ce n'est pas par ces maximes générales qu'il faut juger Forbonnais, mais par l'influence qu'il a exercée sur ses contemporains; ses ouvrages, qui marquent une date en économie politique, seront toujours une source de renseignements précieux pour les historiens.

îermain Garnier * avait fait sa réputation d'homme itique par les salons avant d'avoir rien publié, ut élu député suppléant à la Constituante, et mbre du directoire de la Seine. Louis XVI lui it le portefeuille de la justice. Il figura sur la î des candidats au Directoire. Enfin, après le DFumaire, Bonaparte le nomma préfet de Seine- >ise, et ce fut le vrai commencement de sa care politique, qu'il poussa très loin, puisqu'il fut iteur sous l'Empire, et pair de France sous la tauration. Il fut toute sa vie monarchique, liil, modéré. Il avait émigré pendant la Terreur, [ui n'empêcha pas l'Institut de l'élire, à cause de connaissances étendues en matière de finances, uvillard ^ lut àla classe un mémoire où il propo de remplacer l'impôt territorial par un dro il les héritages, et un travail beaucoup moins itureux sur l'établissement national d'une caisse onomie, ou plus généralement sur les caisses placements, d'échange et de prêts. Quant à ayère^, qui était fort jeune à l'époque de son

Né à Auxerre le 8 novembre 1754, mort à Paris le 4 oce 1821 .

Duvillard de Durand, né à Genève le 2 avril 1755. Né à Moulins le 26 janvier 176:2, mort le 5 septembre 1802.

348 UNE ACADÉMIE SOUS LE niRECTOlRE.

élection, et qui fut trop promptement enlevé à h science, c'était un véritable économiste ayant, entre autres qualités particulières à la secte, une fécondité inépuisable. Il avait publié un Éloge de Grth set, la traduction d'un ouvrage écrit en anglaissor la Traite et Vesclavage des noirSy dont Fauteur, Gogoano, était lui-même un nègre; rÉlogedeDupaiy; un livre intitulé : Rêves d'un bon citoyen sur leslois, un Code national et les parlements^ à Fusageiê ceux qui veillent. L'amitié de Condorcet contribuai le faire nommer membre de l'Institut. Il ne communiqua pas à la classe moins de cinq mémoires, presque tous destinés à prouver l'absurdité des lois qui réglementaient l'industrie et le commerce. Un de ce ces mémoires avait pour objet le divorce; mais l'auteur envisageait le divorce uniquement dans ses rapports avec la population et l'économie sociale. Dianyère, comme Dupont de Nemours, el plusieurs écrivains de cette époque, affectionnait les titres bizarres. Il a réuni plusieurs de ses brochures sous le titre commun d*Essais darithmétique politique.

Le premier sujet de prix proposé par la section fut celui-ci :

« Pour quels objets et à quelle condition con-

^ent-il à un État républicain d'ouvrir des emprunts publics? » A cet énoncé était joint ce corollaire : c La question doit être examinée sous ses rapports avec la politique, l'économie et la morale. » Prix, Émq hectogrammes d'or frappés en médaille, selon Fosage; clôture du concours, le 45 germinal an Y. J*ai mentioné plus haut le rapport fait par Rœderer. Le concours fut prorogé plusieurs fois, et le sujet définitivement retiré en Tan IX*.

• La section ne fut pas plus heureuse pour le concours sur la question suivante :

« Gomment l'abolition progressive de la servitude en Europe a-t-elle influé sur le développement des lumières et des richesses des nations?» Le prix devait être distribué en Tan XII; la section avait cessé d'exister le 3 pluviôse an XI (23 janvier 4 803) . Le tome cinquième et dernier de la classe des sciences morales et politiques, qui parut seulement en fructidor an XII (août 4804), porte cette simple mention, à la suite de l'énoncé de la question : € La classe d'histoire et de littérature ancienne, dans

i. Ponce, qui a été couronné dans d'autres concours, avait concouru pour celui-ci, Il a publié son mémoire, en y joignant me note sur Tétat politique de l'Angleterre au commencement lu XIX** siècle. Brochure de 82 pages, an IX.

sa séance du 14 vendémiaire an XII, a prorogé le concours de ce prix jusqu'au 15 nivôse an XIII. i Il en résulte que les mémoires envoyés en TanXIl n'avaient pas paru mériter de récompense, et qui la classe d'histoire et de littérature ancienne a^ accepté, d'abord, de juger le concours ouvertpar la classe des sciences morales et politiques, ensuite, de prendre le sujet pour son propre compte, en prorogeant le concours à l'année suivante. A Fépoque où cette décision fut prise, vingt-deux^ membres delà seconde classe qui venait d'être si^h primée avaient été incorporés dans la classe d'histoire et de littérature ancienne; et de ces vingt-deux membres, trois, Lebrun, Dupont de Nemours et '| Talleyrand, avaient appartenu à la section d'économie politique.

Le seul des concours provoqués par la seclion, qui donna lieu à la distribution d'une récompense, portait sur la question suivante :

€ Est-il vrai que, dans un pays agricole, toute espèce de contribution retombe en dernier terme sur les propriétaires fonciers, et, si l'on se décide pour l'affirmative, les contributions indirectes retombent-elles sur ces mêmes propriétaires avec surcharge ? »

Le lauréat fut le citoyen Canard, qui remportait la même année, en partage avec le citoyen Bourguignon, le prix de la section de science sociale sur les moyens de perfectionner en France l'institution du jury. L'auteur avait donné pour titre à son mémoire : « Essai sur la circulation de l'impôt. » Il dislingue deux sortes de travail, le naturel et le superflu; le naturel est celui que tout homme est obligé de faire pour sa conservation et pour élever ses enfants ; tout ce qu'il fait au delà compose le travail superflu. Il distingue aussi quatre sortes de rente : 1° la rente de la terre; 2° la rente de l'argent; 3° la rente du travail appris (comme d'un art, d'un métier); 4*» la rente de l'industrie (comme entreprise, négoce, etc.).

L'effort politique de chaque citoyen pour conserver le bon ordre dans l'état dont il fait partie, et pour l'empêcher d'être absorbé par les états voisins doit être soutenu par un sacrifice que l'on nomme impôt. L'impôt ne peut être pris sur le travail naturel; il doit être pris tout entier sur le travail superflu.

L'impôt est direct quand il est placé directement sur la rente de chaque individu, qu'on évalue le mieux possible; indirect, quand, par la difficulté

35i UNE ACADÉMIE SOUS LE DIRECTOIRE.

de faire cette évaluation, on le recueille sur le consommateur.

Des économistes ont prétendu que tout impôt finissait par retomber sur la rente de la terre, par la raison que la terre produit tout. Mais ce n'est pas la terre, c'est le travail qui est productif. Toute rente, comme celle de la terre, est le produit d'une accumulation de travail superflu, et fournit, comme la terre, les objets de consommation qui lui sont propres. Il n'y a donc aucune raison de dire que l'impôt retombe exclusivement sur la rente de la terre; il tend au contraire, par sa nature, à se mettre de niveau sur toutes les rentes.

L'auteur insiste particulièrement sur la nécessité de la circonspection en matière d'impôt. 11 vaut mieux réformer qu'innover. Tout nouvel impôt entraîne après lui des malheurs et des injustices. Tout impôt devient bon et juste par sa durée.

LA SECTION d'histoire.

Nous avons vu que la liste du Directoire portait deux merabres du nom de Lévesque, et que le premier, Jean-Simon Lévesque de Pouilly, membre de l'Académie des inscriptions et belles- lettres, avait été nommé, quoiqu'il se fût volontairement exilé de France sans autre motif que de fuir le régime de la Terreur. 11 se hâta d'écrire, de la ville allemande où il résidait encore, pour remercier de sa nomination, si elle n'était pas le résultat d'une erreur, et pour annoncer qu'il l'acceptait; mais c'était le résultat d'une erreur, et quand il fut donné lecture de sa lettre, à la seconde séance de l'Institut, son successeur. Garât, était déjà désigné. Quelque impartial que fût dans ses choix le

Directoire, il ne Tétait pas au point de violer les lois en rouvrant la France à un émigré sous le prétexle d'une nomination à l'Institut.

Pierre-Charles Lévesque* était comme Lévesque de Pouilly avec lequel il n'avait d'ailleurs aucun lien de parenté, membre de rAcaiJémie des inscriptions et belles-lettres. 11 avait lu un mémoire sur Aristophane à la dernière séance de cette académie, qui eut lieu le 13 octobre 1792, quelques jours après les journées de Septembre, un mois avant le décret par lequel il fut interdit aux Académies de pourvoir aux places vacantes. Charles Lévesque, élevé pour être graveur, comme son père> obtint à grand'peine de faire ses études, les fit brillantes, vécut quelque temps ensuite de son état de graveur, fut nommé, à la recommandation de Diderot, professeur à Saint-Pétersbourg, et en rapporta une Histoire de Russie, qui lui ouvrit les portes de l'Académie des inscriptions. 11 devint aussi professeur au Collège de France. Il a traduit Xénophon et Plutarque pour la collection des moralistes anciens. Son principal titre littéraire est une bonne traduction de Thucydide.

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