LES DEUX LÉGENDES
D^à des moissonneurs la cohorte lassée, Voyant finir le jour, va d'une main pressée Lier les épis d*or épars sur le sillon ; Par VAngdus du soir la cloche balancée
Murmure son gai carillon.
L*ombre s*épaississant s'assied sur la colline ;
Sur le sommet des monts Le soleil, œil du jour qui va s'éteindre, incline
Ses obliques rayons.
Les nocturnes clartés projettent leur lumière
Gomme un flambeau qui luit; fl se fait un instant de calme solitaire
Où Ton n'entend nul bruit;
Ce moment éphémère N'est déjà plus le jour et pas encor la nuit...
Laisse tomber ton ombre, ô nuit, laisse ton voile
Etendre ses plis noirs sur le globe endormi ;
Rends enfin aux mortels cette heure où chaque étoile
Brille comme un regard ami.
De ta main, en passant, ferme le sein des roses; Fais courber tous les fronts sous ton sceptre vainqueur, Bienfaisante déesse, répands sur toutes choses
Un dictame réparateur.
Les songes font cortège à Ion char; le Silence
Dont les ailes sans bruit agitent Tair léger
Vole, un doigt surîa lèvre, et craindrait de troubler
Ta majestueuse indolence. Pas de lointain écho par Técho répété, Pas un souffle dans Fair, pas une voix dans Tombre..» Partout la nuit étend de son vêtement sombre
La muette uniformité.
Sous un nuage épais de calme et de silence Le monde entier parait se taire et sommeiller : Attendez... attendez... car le désert immense
Ta bientôt s*éveiller.
Mille bruits indistincts courent sur la bruyère, Le chaume ondule au loin par la brise agité, Chaque arbre dans la nuit étend, comme un suaire.
Son feuillage argenté.
Le bruit devient plus fort; toutes les fleurs mi-oloees
Jettent leurs parfums dans les airs; Les Zéphyrs suspendus au calice des roses
Commencent leurs joyeux concerts.
C'est rheure où d*un cœur pur s*exhale la prière Comme le doux parfum s*exhale de la fleur... La légende qui vit et d*ombre et de mystère
Parle tout bas au fond du cœur.
La lune au firmament, de ses clartés brunies, Eclaire les vieux saints qui gardent le mouiier; Les marbres semblent vivre, et les mains réunies
Semblent se lever et prier.
Les spectres, soulevant les dalles ftinéraires,
Viennent, avec des chants pieux.
Voir les cloîtres déserts de leurs vieux monastères. Et fouler d*un pas lent le sol silencieux.
Des moines d*aatrefois le lugubre cortège
S^enfoQce sous les noirs arceaux,
Et malheur à Tceil sacrilège
Troublant le secret des tombeaux !
Là tout est sombre et triste... et TEsprit des ruiues A des accents vdlès qui nous glacent le cœur, L'obscurité reyét les montagnes voisines
D'une mystérieuse horreur.
Plus loin tout est changé I Tout est chants et bruits d'ailes,
Feuillages doucement bercés,
Zéph]rrs légers, fleurs immortelles,
Arbres des brises caressés.
On voit Titania, sur le gazon couchée, EfiTeuiller en jouant sa couronne de fleurs,
Et sur son jeune amant penchée Le couvrir de son voile aux changeantes couleurs.
Autour d'elle ses mille fées.
Sur de pâles rayons portées.
Agitent leurs pas cadencés;
Tandis que, dans l'ombre, la reine
Passe nonchalante, et promène
Son char par les amours bercé.
La forêt se faisait plus vaste et plus ombreuse, Jamais l'air n'avait eu parfum plus enivrant,
Des lutins, la troupe joyeuse.
Rencontrait la reine en passant.
Obéron s'approchait... Titania, rêveuse.
Près de lui s'asseyait ; On entendait les chants que la foule amoureuse Sur le luth essayait.
Les danses devenaient rapides,
Les pieds légers battaient le sol,
Les latins, môiés aux sylphides,
Tournoyaient plus vite en leur vol,
Formant avec leur aile brune,
Contre les clartés de la lune,
Sur leur tôte un gai parasol...
Puis tout disparaissait, disparaissait dans Torobre,
Et le silence, de nouveau.
Pesait sur la forêt qui devenait moins sombre,
Gomme un marbre sur un tombeau.
G*est ainsi que la nuit la légende cbrétienne. Malgré moi se mêlant à la fable pidenne,
Berçait mes rêves agités.
Hélas! la nuit s*enfuit, le jour vient, et Taurore
Ouvre rOrient, qu*elle dore
De ses matinales clartés.
Angers, 2 mars 1859.
Gb. DuMOifT,
Avocat.