‹ Une actrice en voyage, piéce en un acte (volume 2)Chapitre 9 sur 129 · DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

DE LA RÉPUBLIQUE

Uirre l*'*

Le mot République, sous la plume du publiciste, est l'expression générique des gouvernements en général.

U en donne la déQnition : Cesl le droit gouvernement de plusieurs familles et de ce qui leur est commun avec puissance souveraine.

là le qualificatif dreU ne saurait être remplacé par un autre. Bodin y attache Tidée morale et religieuse qui sert de base à son édifice et qui fait la différence entre les nations et les réunions de pirates et de bri* gands, qui, n*ayant aucune droiture, ne peuvent jouir des avantages du droit des gens.

L'homme qu'ils privent de sa liberté de fait ne la perd pas en droit. U peut faire tous les actes civils, tester et rentrer libre dans sa patrie, à la difiérence de l'esclave de Tennemi qui perdait sa liberté et sa puissance domestique.

Hais telle est la force du droit que la parole donnée au brigand volontairement, devra être respectée, comme le fit Auguste à l'égard de Crocotas, qui se livra pour toucher le prix de ^ capture et reçut en même temps sa grâce.

Il n'y a point d'alliance avec les brigands. Cependant si, lassés de Tii^ustice, ils veulent suivre des lois et se mettre au service d'un peuple, il faut les accueillir pour les amener à une meilleure existence. Ainsi fit Alexandre avec le pirate Démétrius et Soliman avec Barberousse et Dragut-Reiss, devenus ses amiraux.

La République ne sera pas seulement une théorie de droit. Elle agira conformément à son but. Il faut laisser de côté les songes politiques de Platon et de Thomas More.

Sans doute , les Etats doivent comme l'homme vertueux contempler le bien et l'idéal divin : mais si cette contemplation suflBt pour le bonheur de l'homme isolé, elle ne peut suffire à la félicité des républiques qui doivent bâtir des cités, résister à l'ennemi, faire des lois et en assurer l'exécution.

Cependant plus ces républiqaes se rapprochent de la vertu, plus elles ont de grandeur et de durée. La république romaine remporta sur le gouvernement de Sparte, parce que Rome se fonda sur la vertu et le courage , tandis que Sparte , foulant aux pieds la justice, n'envisagea que le succès. Magnanime dans ses actions, méprisant les plaisirs et les délices , elle n'agissait point par amour du bien , mais pour devenir invincible.

DB LA PUISSANCB MARITALB.

L'auteur comprend que la puissance maritale est la première souveraineté. Entre deux êtres aussi semblables par leur nature, que diffréents par leur organisation et leurs forces , la souveraineté appartient au mari de droit divin, mais à la charge d'en user avec sa compagne suivant la raison , qui est aussi la volonté de Dieu.

Cette souveraineté comportait chez les Romains le droit de vie et de mort, la liberté et toutes les actions. Elle pouvait se résoudre par la répudiation et le divorce, au gré du mari. Il en était de même dans les Gaules , du temps de César.

Ce pouvoir n'atteignait pas la concubine; il était inapplicable ë la Qancée. Le rapt de celle-ci par son fiancé était puni de la peine capitale.

Le fils de famille demeurait soumis à la puissance paternelle ainsi que sa femme. La famille n'avait qu'un seul maître, quelque nombreuses qu'en fussent les branches.

Les Lacédémoniens dérogèrent à cette règle, com-

me dit PIutarc|ue aux Lacmiques, où la femme mariée parle ainsi : « Quand j*étais fille , je faisais les corn* » mandements de mon père ; mais puisque je suis » mariée, c'est à mon mari que je dois Tobéissance. »

Cest là le principe. Aussi la loi de Dieu et la langue sainte appellent le mari du nom de BahcU, c*est-à-dire seigneur et maître.

Le mari, en vertu de ce titre , pouvait adresser à sa femme un libelle de répudiation, sans donner de mo* tife. L*honneur des familles y trouvait Tavantage du secret. Paul-Emile en usa ainsi à Tégard de sa femme, qui était vertueuse et lui avait donné des enfants , mais avec laquelle il ne pouvait sympathiser.

Les Juifs suivaient la même règle.

DB LA PUISSAI«GB PATBRNBLLB.

Après Dieu Tenfant tient la vie du père, et de ce fait naît la puissance de Fauteur. Aussi Platon, après avoir mis en première ligne les honneurs dus aux dieux, en fait découler la puissance paternelle.

Le premier commandement de la seconde table de la loi, aux livres sacrés, porte : Père et mère^honoreras, et ajoute une sanction spéciale : Afin que tu vives Ionguement. C'est le seul des articles du Décalogue qui mette ainsi la récompense à côté du précepte.

La bénédiction paternelle était Tobjet le plus ardemment sollicité par les enfants, chez les Juifs et chez les Romains, qui ne craignaient rien tant que la malédiction paternelle. Cham, maudit, est exilé, et Torquatus , chassé de la maison de son père , se tue de regret.

Le droit deTie et de mort fut donné au père sur ses enfants par la loi de Moïse, celles des Romains, des Perses et des Celtes.

Cette puissance illimitée sur les enfants comprenait tout ce qui leur appartenait, du moins aux premiers temps de la législation.

Bodin y voit la base la plus solide de ces sociétés, et le gage de la paix des familles. Le père est souverain et juge suprême. A la fin deTEmpire, après la mort d*Auguste, la puissance paternelle fut afiGublie par Tintervention du magistrat. Toutes les vertus faiblirent et les crimes augmentèrent. Sénèque disait à Néron : « On a plus vu punir de parricides pendant » cinq ans, sous le règne de votre père, que jamais » on n*en avait vu depuis la fondation de Rome. »

C*est surtout sous Justinien que la puissance paternelle et la puissance maritale déclinèrent et s'amortirent. Du reste, il faut l'attribuer à Fétat des mœurs plutôt qu'au législateur. Les lois qui fondent les sociétés et les empires sont l'expression des idées , des besoins et des habitudes de leur origine. Elles doivent se modifier avec ces éléments , et disparaître même complètement quand ils ont disparu, pour faire place à un état social entièrement différent. Les lois de Numa et des XII tables étaient une lettre morte au siècle d'Auguste. Les capitulaires de Charlemagne ne suffisaient plus au règne de saint Louis, après les croisades; et la monarchie de Louis XIY, qui n'avait pu se régir par la constitution du saint roi , est venue elle-même s'abîmer dans le torrent des idées égalitaires du xviiP siècle.

Les constitutions du xix% tantôt données par le

système philosophique, tantôt inspirées par les néces. sites du salut public ou présentées comme transactions entre la monarchie et la liberté , attestent un labeur de transition où heureusement Tinstinct conservateur a pris le dessus.

Bodin termine ce chapitre par une application savante de la puissance paternelle à Tadoption. Les droits et les devoirs du père et des enfants adoptifs ne diffèrent pas de ceux de la paternité naturelle.

La théorie de ce pouvoir est déduite de la nature et de la loi qui n*en est que Forgane. Les sentiments innés , la sagesse et la sage prévoyance du père , garantissent son enfant Qontre Tabus d'une puissance qui est presque toujours protectrice, lors même qu'elle sévit , parce qu'elle a pour but le bonheur de Tenfant. Suivant Bodin, il n'y a pas de motifs pour lui assigner des bornes. Quand le législateur lui en a donné, il a commencé Tœuvre de dissolution de la famille et de l'Etat. Ici Bodin est d'une rigueur de principes et de déductions, où son caractère rigide et inflexible se révèle dans tout son jour et dans tous ses excès.

Il veut même pour son temps la puissance paternelle avec le droit de vie et de mort ; il ne trouve pas que ce soit trop dans un siècle où l'oubli de tous les devoirs armait le fils contre le père ; il n'admet aucune modification à cette puissance tutélaire de la famille et de la société. Lui qui voit partout et encourage le progrès de la civilisation, ne s'aperçoit pas que, dans une société nombreuse, l'émancipation des enfants à la date où ils ont la plénitude de leurs facultés , est nécessaire. Il ne remarque pas, comme le dit son savant biographe , M. Baudrillard, que la cause la plus

influente de ramoindrissement , ou plutôt d*un sage tempérament de la puissance paternelle, c*est rE?angile , qui a appelé à la loi nouvelle tous les hommes, en leur disant de quitter père et mère pour la suivre. Ce précepte, mal interprété à son tour, a eu longtemps et pourrait encore avoir son abus, si on rappliquait à la période de la vie pour laquelle le législateur moderne a maintenu la puissance paternelle , réduite à des limites que la raison indique, et qui ne peuvent être transgressées sans danger pour Tenlànt et sans trouble dans la famille.

DB L*BSGLATA6B.

Après avoir constitué la famille sous la puissance du père et le respect maternel qu*il ne sépare jamais, Bodin s'arrête devaut un phénomène qui a pris naissance au moment où les familles se sont divisées en tribus et nations, opposées d'intérêts et entraînées par leurs passions, aux guerres dans lesquelles le vainqueur acquiert la possession du vaincu et de tout ce qui lui appartient. C*esl le droit de la force , ou plutôt c'en est le fail fatal. La servitude a bien aussi sa source dans la faiblesse ou le malheur de ceux qui, n'ayant pas des moyens propres d'existence et les éléments de l'indépendance, ont cherché dans la servitude volontaire la conservation de leur vie. L'esclavage de la peine a été aussi connu à Rome jusqu'au moment où les tribuns Petilius le firent abolir. Ni la morale des lois de Moïse, ni les lumières de la philosophie ancienne, ni l'ardente charité de l'Evangile, n*ont pu encore faire disparaltre^ans une grande partie de

rOccident ni aux deux Iodes , cette monstruosité criminelle condamnée par toutes les nations civilisées.

Bodin , dans une généreuse et morale pensée, considère au premier aspect Tesclave comme une troisième partie delà famille, famulus, famulitio. Celui qui commande à ces trois personnes , mère , enfant, esclave, c'est le père de famille, dit Sénèque, indiquant ainsi la modération du maître par le titre de Tamour et du dévouement. Tout ce chapitre est largement traité par Bodin ; il va plus au fond des choses; il pose et disserte mieux les théories, il cite Thistpire et en fait la critique avec plus d'étendue et non moins de sagacité que Montesquieu.

Il pose d*abord nettement la question : L'esclavage est-il juste? Est-il utile?

Avant de donner la solution n^ative avec la verve de son caractère, il veut éclairer la question sans parti pris. Plein des souvenirs de Thistoire et de l'esprit philosophique, il décrit les diverses phases de la servitude, et résume toutes les raisons qui ont été alléguées pour la justiQer. « Tout esclave, diMU est natu- » rel, c'est-à-dire engendré de femme esclave ou faict » par droit de guerre; ou par crime, qu'on appelle » esclave de peine; ou qui a eu part au prix de sa li- » berté ; ou qui a joué la liberté, comme faisoyent an- » dénuement les peuples d'Allemagne; ou qui volon- » tairement s'est voué d'estre esclave perpétuel d'au- » trui , comme les Hébreux le pratiquoyent. Le pri- » sonnier de guerre estoit esclave du vainqueur, qui » n'estoit pas tenu le mettre à rançon, si autrement il » n'eust été convenu ; comme il fut anciennement t en » Grèce, que le barbare, prisonnier de guerre, pour-

» roit estre mis à la cadène et retenu comme. es- È clave; mais, quant au Grec, qu*il seroit mis en • liberté , en payant par luy une livre d'or, et par » Tancienne ordonnance de Polongne, auparavant, » et depuis trois cents ans , il fut arresté par les » Estais, que tous ennemis prisonniers de bonne » guerre demeureroyent esclaves des vainqueurs, » si le Roy n*en vouloit payer deux florins pour » teste ; mais celui .qui a payé la rançon du pri- » sonnier est tenu le remettre en liberté, ayant receu » le prix ; autrement il le peut garder non comme es- » clave , mais comme prisonnier, suivant Tancienne » loy pratiquée en la Grèce, puis en tout TEmpire Ro- » main. Quant aux débiteurs prisonniers des créan-

> ciers, encores qu*il fùst permis par la loy des douze » tables les démembrer en pièces pour distribuer aux » créanciers, qui plus , qui moins, comme au sold la » livre; si est-ce toutesfois que s*il n'y avoit qu'un » créancier il ne pouvoit luy ester la vie, et moins en- » cores la liberté, qui estoit plus chère que la vie; » car le père pouvoit bien vendre, troquer, eschanger, » voire ester la vie à ses enfants, mais il ne pouvoit

> leur ester la liberté; aussi le cœur bon et généreux » aimera toiyours mieux mourir bonnestement que » servir indignement d'esclave. C'est pourquoy la loy » des douze tables, qui adjugeoit 1^ débiteur non sol- » vable au créancier, fut bientôt cassée à la requeste » des Petiliens Tribuns du peuple. »

Cette division des esclaves établie , Bodin traite la question du droit. D'une part Aristote la considère comme naturelle, en remarquant l'inégalité des capacités humaines. Il est des hommes nés et organisés

pour commander; il en est d*aatres qui sont destinés à obéir. Hais les jurisconsultes n*adoptent pas cette conclusion et on les a toujours vus à Tœuvre pour miner ce système et lui arracher ses victimes sous la protection dft juge.

On ne saurait méconnaître toutefois, lyouteTauteor, que Tesclavage ne soit utile aux républiques et n*ait ké pratiqué par les plus saints personnages. On le trouve d*ailleurs dans tous les pays et même aux Indes occidentales, au moment de leur découverte et avant qu*elles fussent en contact avec le monde civilisé.

« Faut-il conclure, dit Bodin, de ces faits multipliés et indépendants les uns des autres, que Tesclavage est naturel et juste? Pas plus qu*on ne peut admettre la moralité du sacrifice humain, si commun dans Tantiquité, pas plus qu^on n*approuve la coutume des Thrâces de tuer les vieillards. »

Puis il combat le droit par les abus révoltants que rhisloire révèle. A ceux qui disent que Tesclavage est juste parce qu'on peut tuer son ennemi vaincu , et qu*il vaut mieux pour tous deux le faire esclave, le vêtir et le nourrir que de le laisser périr.... oui , dit Bodin; mais le droit de mort subsiste après la capture. Pollion , pour une vitre brisée , fait jeter son esclave aux murènes. Le sénateur Flaminius immole un des siens pour complaire à son hôte qui désirait voir comment un homme mourait sous le fer. Après le siège de Jérusalem , ne vit-on pas 20,000 Juifs captifs immolés à la fois, parce qu'un soldat avait trouvé de Tor dans les entrailles d'un Juif mort dans la place 7 Le vainqueur se crut le droit de fouiller celles des vivants.

(I Sans doute senown vient de servando, mais le fait n'établit pas le droit. Autrement on en viendrait à la justiQcation de toutes les injustices. »

Bodin énumère ensuite tous les inconvénients de Tesclavage pour les Etats qui m usent .*'« Et néanmoins » Testât des familles et des Républiques est toujours » en branle et au bazard de sa ruine si les esclaves se » liguent. Toutes les histoires sont pleines des rebel- » lions et guerres serviles. Et quoyque les Romains » fussent très grands et très puissants, si est-ce qulls » ne purent empescher que les esclaves ne s^eslevas- » sent par toutes les villes d'Italie, hormis, dit Orose, » en la ville de Messane; et depuis, quelques loiz » qu'on eust faites , ils ne purent obvier qu'il ue se » levast soixante mil esclaves sous la conduite de » Spariac, qui vainquit par trois fois les Romains en » bataille rangée. Car il est bien certain qu'il y avôit » pour le moins dix esclaves pour un homme libre » en quelque p«ds que ce fust, comme il est aisé à ju* » ger du nombre qui fut levé des habitants d'Athènes, » qui se trouva pour une fois de vingt mil citoyens, » dix mil estrangers et quatre cens mil esclaves; et » ritalie, victorieuse de tous les peuples, en avoit » beaucoup plus, ainsi qu'on peut voir en la harangue » de Cassius, sénateur. Nous avons, dit* il, en nos fa- » milles divers peuples et nations, en langues et reli- » gions différentes. Et mesme Crassus , outre ceux » qu'il employoit à son service, en. avoit cinq cens, qui » rapportoyent tous les jours leur gain des arts et » sciences questuaires. Milon pour un jour en affrani» chit trois cens, afin qu'on ne les appliquast à la » question pour déposer du meurtre commis en la

» personne de Claude le Tribun ; c*est pOurquoy le » Sénat Romain, voulant diversifier Tbabit des es* » claves, afin qu*on les peust cognoistre d*avec les » hommes libres , Tun des plus sages Sénateurs

• remonstra le danger qu*il y auroit si les esclaves ve« » noyent à se compter; car bientost ils se fussent

• despeschez des seigneurs pour la facilité de conspi- » rer, et le signal de leurs babits ; auquel danger est » exposé TEspagne et la Barbarie, où Ton marque les 9 esclaves au visage , ce qu*on ne faisoit ancienne- » ment que aux plus meschants et qui ne pouvoyent

• jamais jouir pleinement du fruict de liberté , ni du » privilège de citoyen; mais bien on les marquoit aux » bras. C*est pourquoi les Lacédémoniens, voyans que » leurs esclaves se multiplioyent sans comparaison » plus que les citoyens, pour Tespérance de liberté 9 que les maistres donnoyent à ceux qui plus fai- 9 soyent d*enfians, et pour le profit qu'en tiroit chacun 9 en particulier, firent un arrest qu'on leveroit jus- 9 ques à trois mil des plus habiles à la guerre ; mais » si tost qu'ils furent levez, on les tua tous en une 9 nuict , sans qu'on eust aperceu qu'ils estoyent de- 9 venus. 9

Le généreux publiciste conclut contre l'esclavage et parcourt avec une expression de triomphe et de bonheur les diverses phases de l'afiRraochissement : la plus grande de toutes, celle du Christianisme, où la charité fjratemelle se pose en principe et firappe au cœur la servitude ; puis la loi de Mahomet qui affranchit tous ceux de sa religion. Il suit le principe libérateur dans son progrès à travers l'Occident , où l'Eglise donne la liberté à ses serfe et l'exemple aux

seigneurs ()[ui, slls ne libèrent pas oompléteroent leurs serfs, du moinâ adoucissent leur sort.

Enfin il blâme un autre abus , celui des maîtres affranchissant leurs esclaves à condition de la circoncision ou du bapléme. Le moraliste réclame ici en faveur de la liberté de la conscience.

DU CrrOTEN . — IL DIFFÈRE DU SUJET ET DE L'ÉTRAN- GER. — LÀ YILLB^ CrrÉ ET RÉPUBLIQUE.

Quand le père de famille quitte sa maison pour traiter dUntéréts communs avec les autres chefs de famille, il devient citoyen, et de cette coalition natt la cité.

La souveraineté, dans la cité, appartient à celui que les citoyens ont élu, ou qui, s'étant emparé du pouvoir par la force, la conserve. Aux compagnons de sa conquête, il commande comme à de fidèles sujets; les vaincus deviennent esclaves.

La violence el la guerre paraissent à Bodîn Torigine et le droit constitutif des républiques. Il invoque en témoignage Thucydide, Plutarque, César, et en exemple les lois de Selon. L'histoire sacrée appelle Nemrod le puissant veneur ou déprédateur. Il fonda Tempire d*Ass]rrie.

Le citoyen est un flranc suyet, quoique sa liberté soit diminuée ou modifiée par les lois de la cité ou par la migesté de celui auquel il doit obéissance.

L'esclave est purement sujet, il appartient k autrui.

L'étranger, {ivec chez les Grecs , peregrinus chez les Romains, ne fait point partie de la cité : c'est le scyet

d*une autre Dation, vivant sous la protection des lois d'une cité qui n*est pas et ne devient pas la sienne. Il n*est pas citoyen, et son esclave afifiranchi ne peut devenir citoyen, parce que Taffranchi tire son droit de son seigneur.

En Grèce TafiRranchi n*était pas citoyen. Après la journée de Chéronée, Démosthène demanda que tous les habitants d'Athènes, y compris les aflhincbis, fussent citoyens. Son but était de prévenir et ix>ntrebalancer Tinfluence que leur nombre excessif augmentait d*uue manière menaçante dans les afibires de la cité.

Fabius Maximus, à Rome, combattit et arrêta la même influence en rangeant les quatre tribus à part, tandis que les autres citoyens en formaient 31. Le jour où le peuple, sur la proposition du tribun Sulpicius, fit une loi qui répartissait les afifranchis dans toutes les tribus, TÉtat fut ruiné dans ses bases.

Cité, ville et république, sont des mots et des choses différentes. La cité, qui comprend les citoyens reconnaissant le même souverain , peut exister sans ville. La ville est ou peut être une fraction de la cité. La république est le droit gouvernement des familles soumises à la même souveraineté.

Bourgeois et citoyens étaient des synonymes. Le droit de bourgeoisie était acquis par le fait de la naissance du citoyen ou par la collation qu*en faisait le souverain.

Bodin donne toutes ces définitions avec un sens et une rigueur quMl motive et justifie. C*est, dit-il, pour ne pas les avoir nettement établies que les publicistes et les jurisconsultes sont tombés dans de graves er-

reurs. Il se livre à des recherches érudites, en commençant par Aristote qui, après avoir donné une fausse définition du citoyen, a été obligé de se corriger luimême en la restreignant à Tétat populaire. Or il n'y a pas de bonne définition, dit Bodin , si elle n*est générale.

' Puis, rhistoire à la main, il suit Tapplication du titre de citoyen , d'abord dans la cité romaine , puis dans les municipes. Il fait ressortir les prérogatives qui s*y rattachent et suivent la personne à Tétranger, dans les catacombes mêmes, alors que les chrétiens fuyaient la persécution. Saint Paul , dans sa prison , obtint sa translation à Rome pour y être jugé comme citoyen romain.

A côté de ces prérogatives, il fait ressortir par opposition rinfériorité de Tétranger soumis au droit d'aubaine et limité en ses facultés de recevoir et de transmettre les biens.

Les droits de la paix et de la guerre sont tout difiérenls pour l'étranger. Les lois pénales le traitent d'une manière bien moins favorable et les juridictions le protègent moins.

Dans son chapitre yii, qu'on doit regarder comme ne faisant qu'un avec le précédent , Bodin traite de ceux qui sont en protection. C'est surtout à l'ère féodale que s'appliquent ici ses recherches. Il traite des rapports du seigneur et du vassal , de la nation conquérante et de celle qui est conquise.

Cependant, revenant à des idées plus générales, il relate les alliances internationales, celles des Suisses, celles des villes amphictyoniques, la ligue des Achéens, celle des Etoliens et des treize villes ioniques, puis

celles des anciennes républiques de la Gaule et des Grisons.

Bodin fait ressortir le principe et le lien de ces protectorats et alliances , Thonneur et la foi jurée. IJ place le tHre de Protecteur au-dessus de tous, et les obligations qui en naissent entre le Protecteur et l'adbérant lui paraissent d'autant plus sacrées qu'elles ont été plus libres dans leur source.

Ces principes, ces définitions, les droits et les devoirs qui en découlent, sont élucidés par de nombren* ses citations historiques.

DB LÀ SOtJYBEÂmETÉ. — C'BST LA PUI88ÂNCB ABSOLUB BT PBBPÉTUBLLB D'UIIB BÉPUBLIQUB.

Notre publiciste réclame ici à juste titre le mérite de donner le premier la définition de la souveraineté, définition pourtant si nécessaire en économie politique et en jurisprudence. Elle est d'ailleurs pour Bodin la seconde pariie de celle qu'il a donnée de la république, ce droit gouvernement de plusieurs familles et de ce qui leur est commun avec puissance souveraine.

Le premier caractère de la souveraineté est le pouvoir absolu , qui place celui qui en est revêtu au-dessus des lois et des volontés de la nation.

Dieu seul et la raison universelle sont au-dessus de lui ; mais la sanction de ce principe ne se trouve que dans la loi providentielle qui flrappe les tyrans et les mauvais princes ou les précipite dans Tablme des révolutions. *

L'absolutisme du prince trouve encore des limites dans certaines traditions nationales et dans le droit

ci?il, quant aux biens possédés par le souverain à titre privé.

C*est en conséquence de ces restrictions que le souverain prête serment à son avènement.

Les rois de France y étaient assijgétis; les États d*Aragon le maintenaient. La haute philosophie de Tnyan lui inspira la solennité du serment. Pline le jeune relève celte nouveauté qu'il admire.

En résumé, Bodin dit que le souverain ne relève que de Dieu et de son épée, faisant toi^ours planer sur les puissances terrestres Tempire du Créateur et des lois immuables qu'il a données à l'humanité, contre lesquelles rien ne peut prévaloir ni prescrire.

Guidé par ces déQnitions et ces règles , Fauteur en fait l'application aux princes souverains et aux feudataires. Il suit dans l'histoire les diverses transformations des souverainetés catholiques et notamment celle des Papes, tantôt simples feudataires, quand la faiblesse de leurs armes les forçait de chercher l'appui de princes plus puissants ; tantôt souverains, quand les guerres affaiblissaient ceux-ci.

Généralisant ensuite les aspects, Bodin fixe les marques de la souveraineté. La première c'est de donner la loi à tous et à chacun, $an$ le concoure de plus grand ou pareil.

Un grand privilège découle de ce pouvoir : c'est l'octroi des gr&ces ou des peines. Cicéron le reconnaissait, mais il se plaignait de l'usurpation qu'en faisait son accusateur, le tribun Claude : PrivUegium de meo capite latum est. #

La seconde marque de la majesté souveraine c'est le droit de paix et de guerre. Le publiciste discute

cette grande thèse avec une profonde logique et une vaste érudition. La tribune anglaise et la tribune fran-. çaise n*ont rien dit de neuf après lui sur ce siûet.

Le troisième caractère de la miû^^« ^'^^ ^^ délégation des pouvoirs et Tinstitution des officiers , avec réserve du dernier ressort.

Le cinquième caractère réside dans le droit de grâce de la mort, du ban, de la captivité et de la confiscation.

Toutes ces prérogatives, dit Bodin, ne se peuvent déléguer, si ce n*est pour cause d'absence du souverain.

Consiquenceê.

Le dictateur, à Rome; Tharmoste, à Athènes, n*étaient pas souverains. La mission d'apaiser la sédition ou de finir une guerre limitait leurs pouvoirs, conférés par le peuple, qui conservait sa souveraineté.

Le souverain commande à perpétuité ; du moins le principe se pose sur le présent et sur Tavenir, et s'énonce par la formule : A tou$ pri$mt$ et à venir. Mais l'héritier du prince dans lequel résidait la souveraineté, avant les systèmes constitutionnels, promulguait sa souveraineté indépendante par des actes confirmatife des ordonnances de ses devanciers. Gela avait lieu à chaque avènement.

Le pouvoir de rendre la justice^ quoique singulière* ment altéré par la puissance féodale, dans l'Occident, a toiJ^ours émané de la souveraineté, soit qu'il ait été exercé directement, soit qu'il ait été délégué à des juges.

Ici se termine l'analyse du premier livre de la Repu-

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blique. Nous quittons ce travail ardu ; nous laissons en porlefeuille l'analyse des cinq autres livres pour reprendre la suite de la biographie de Bodin, à la négociation du mariage du duc d'Alençon avec la reine d'Augleterre.

Indiquons toutefois Tobjet des cinq autres livres.

Le second livre traite des trois principaux genres de républiques : monarchique, populaire, aristocratique. Tous les gouvernements peuvent être ramenés à ces trois types, quelques modifications que chaque peuple y apporte.

Le troisième livre traite du sénat. Ce nom désigne ici tous les conseils d*Etat donnant leurs avis au souverain, ainsi que les grandes charges et offices de Tadministration.

Le quatrième livre expose les causes de la grandeur et de la décadence des empires.

Le cinquième Tesprit des lois et des règlements, suivant les climats et les mœurs. Cette thèse originale, qui a fourni à Montesquieu les plus philosophiques chapitres, est bien plus largement discutée et justifiée dans le travail de Bodin.

Le sixième livre enfin traite des impôts et des matières financières sous le titre de censure, qui signifie le cens et le cadastre des fortunes et des biens.

C'est là que lepubliciste s'élève contrôles théories communistes et pose le principe du tien et du mtm, cessant lequel toute république croule.

Il en prend occasion de revenir à sa thèse favorite : TexceLence de la monarchie royale soumise à Dieu et tempérée par les mœurs et les lois. Il en tsll la conclusion et le couronnement de son œuvre.

PROJET DD MARIAGE. ^^-i*

Catherine de Médicis, se débattant au milieu des ruines de sa famille et des tourments politiques de son règne , cherchait partout des appuis et des espérances : tantôt elle les demandait à FEspagne, sa mortelle ennemie, quoiqu'elle partageât ses idées religieuses portées jusqu'au fanatisme; tantôt à FAllemagne, travaillée elle-même par les convulsions de la Réforme et peu sympathique avec le gouvernement catholique. Hais c'est surtout avec TAnglelerre et sa reine Elisabeth qu'elle aspirait de former une alliance, dont toutefois elle ne pouvait trouver les bases ni dans les sympathies nationales, ni dans l'homogénéité des principes religieux. Elle crut , dans son aveuglement de mère, qu'elle l'obtiendrait par la main d'un de ses fliis unie à celle de la fille d'Henri VIII, à peine détachée de la religion de Marie Tudor. Elle voyait là aussi le moyen de sauver la veuve de François II, Marie Stuart, de la replacer sur le trône d'Ecosse; double illusion , car Elisabeth ne voulait ni sacrifier son indépendance de reine vierge , ni laisser sortir de ses prisons une reine plus belle et plus aimable qu'elle, pour lui restituer l'éclat d'un sceptre et maintenir dans la Grande-Bretagne une rivale et un drapeau catholique formant de continuels obstacles à sa puissance, qui ne voulait déjà plus de bornes au-delà du détroit.

C'est en 1572 que Catherine commença les n^ociations de cet impossible mariage , d'abord avec le duc d'Anjou , depuis roi de Pologne, puis avec Fran-

sV-

çois d'Alençon, qui prit aussi le titre de duc d'Anjou après 1 ayénemeut de celui-oi. Ce qui flt dire avec une fine et nonchalante ironie, par Eli8al>etb , que Catherine était vraimeat trop bonne de lui proposer tous ses enfants.

Bodin était devenu conseiller du duc d*A!ençon depuis sa disgrâce & la cour de Henry III, après les États de i576. Il fut raélé à la négociation du mariage de François, qu*il accompagna même en 1579 ou 1582 en Angleterre. Un Angevin suivant le duc d* Anjou dans cette grande aventure, Bodin lancé au-delà de la Manche, au milieu des intrigues de la cour de la grande reine, offre dans notre histoire et dans nos souvenirs d*Ai^ou une page digne d'intérêt; le fait principal est constant, mais les détails peu nombreux. Les historiens et les biographes Tout réduit presque à une insignifiante anecdote. Cependant ce n'est point le hasard qui a conduit Bodin dans ce voyage, si étranger en apparence à ses emplois et à ses goûts d'étude; il faut en chercher les raisons dans Tutiliié et dans une aptitude qui naissaient des situations politiques et religieuses au milieu desquelles la négociation se faisait. Une des plus grandes difficultés du projet, si tant est qu'il fût possible , était évidemment, à cette époque, dans les dissidences religieuses des deux peuples et des deux cours. Après la Saint-Barthélémy surtout, les négociations s'arrêtèrent, et lorsqu'elles furent reprises et que La Mothe-Fénelon et ceux qui lui furent adjoints ou lui succédèrent devinrent plus pressants, sous l'impulsion de Catherine et du caractère français, l'objection religieuse se dressait à Londres comme le grand obstacle entre les deux époux.

Le duc d'Mefnçom, préparé par sa roôre à son rôle, devait néoessairement se prêter à toutes les concessions de conscience que nécessiterait une pareille union ; cependant il devait aussi conserver sa foi, et ces concessions ne pouvaient aller jusqu^à la désertion des dogmes de la religion de ses pères. Le choix des hommes qui accompagnèrent le duc fut fait dans cette perspective. La Mothe-Fénelon dut déployer, comme il le fit, toute rhahileté et la ductilité du diplomate.

Les conseillers du duc durent se recommander au moins par la tolérance religieuse qui permettait la fusion des deux religions dans un mariage royal, et apporter à la couiv d'Elisabeth un commencement de conciliation des idées catholiques et protestantes. La philosophie politique avait ici une tâche à accomplir.

L'orateur du tiers aux États de Blois, le publiciste qui venait de publier sa République, comme Tavaient fait Platon et Arîslote, au premier desquels il empruntait son spiritualisme et au second sa morale et son expérience, trouva naturellement son emploi dans une d^mtation destinée à entraîner les idées d'une reine, formée par les études classiques, érudite et vaine de sa science.

Ce fut à ce point de vue que se trouva placé Bodin à la cour de Londres. D'autres de ses collègues s'occupaient de la partie galante de leur mission, qui offlre des alternatives de discussions graves sur la conciliation des deux religions, à côté de véritables intrigues amon reuses et romanesques, comme on les faisait à cette époque : ici Elisabeth s'effrayant en apparence de ce que pensera son peuple en la voyant se donner pour époux un fils aîné de l'Église catholique; là feignant

de se prendre d*une tendresse naïve pour le prince, jeune et amoureux, dont elle reçoit les lettres qu*elle place sur son cœur, et se félicitant de ce qu*à la même date où Ton se désolait à la cour de France parce que la pelîte vérole avait endommagé les traits de François d'Alençon, la même maladie Teût atteinte elle-même comme une compensation sympathique et providentielle.

G*est sur ces deux tons que Ton trouve constamment les n^ociations du mariage, depuis son début sous la direction plus sévère du comte de Castelneau qui les a transmises dans ses Mémoires, jusqu'à la rédaction du contrat de mariage que cet historien diplomate donne tout au long, en se riant de la crédulité de ceux qui purent penser, en 1581, qu'ils faisaient une chose sérieuse dans cette élaboration herculéenne des conditions politiques et religieuses d'une union d'Elisabeth, souveraine dans des Etats séparés par la foi et la politique de la cour de Rome, et un prince français, né d'une Italienne.

Jetons les yeux sur quelques-uns de ces documents historiques. Nous pourrions envier à la Revue de VAnjou les pages érudites et tout à la fois fines et gracieuses dans lesquelles un de nos savants collaborateurs , M. Mourin , a historié la période du mariage de François d'Alençon finissant avec la correspondance diplomatique de La Mothe-Fénelon en 1572. Nous y prendrons quelques souvenirs ; mais nous nous attacherons surtout à la période suivante où se trouve encadré notre Bodin et dont Castelneau, Ménage et Bayle nous foumiroDl les documents.

C'est pour nous un doute, que n*ont pas éprouvé

Ménage, Bayle et autres biographes, si Bodin accompagoait le duc d*Alençon, quand il parut à la cour d'Elisabeth , ou si au contraire il y vint en Tabsence de celui-ci. Nous en donnerons les motifs quand se présentera, dans l'ordre des récits, la date à laquelle on doit rattacher cette visite d'outre-mer. Il serait fort possible aussi que Bodin eût plusieurs fois traversé le détroit. Les relations de son maitre étaient si actives et si nombreuses, qu'on peut admettre qu'il eut à remplir plusieurs missions dans ce pays, où ses goûts et sa curiosité, si active dans l'étude de l'histoire de la législation, devaient le porter.

Castelneau et surtout les additions de Lelaboureur fournissent compendieuseroent les détails de la négociation du mariage de François d'Alençon, quoiqu'ils ne parlent pas de Bodin, parce qu'ils ne s'attachent qu'à la partie officielle et que Bodin n'était pas au nombre des députés du roi et du duc.

Cependant leur récit de l'événement principal doit prendre place dans la biographie d'un personnage qui, de près ou de loin, y a participé.

« Nous venons, dit Lelaboureur, de voir Elisabeth » reine d'Angleterre tremper ses mains dans le sang » d'une autre reine, son héritière, et la voici, dans une » autre scène de la même tragédie, qui va quitter le 9 cothurne pour jouer le personnage d'une amante, » en présence de toute l'Europe ; qui se rend active à » ses amours pendant qu'elle dresse un échafaud pour » y couper la plus illustre tête du monde. Elle n'avait » aucune pensée au mariage et avait refusé Philippe II, »roi d'Espagne, Charles IX, roi de France, mais

9 comme elle ne pouraii Tenir à bout de ses dœsetns » et rompre plus adroitement notre intelligence avec » les Ecossais, qu'en témoignant toute sorte d'union 9 d*amitié avec nous, outre qu'elle crut qu*il était de 9 son honneur de faire voir qu'elle n'aurait pas moins 9 de serviteurs que Marie Stuart , elle se servit avan- 9 tageusement de la proposition de mariage entre elle 9 et François de France, duo d'Alençon , frère de 9 Charles IX et de Henry qui en Qrent la plus grande 9 afifoire de leurs règnes. Je donnerai ici Tbistoire 9 de cette négociation, tant parce qu'il en est parlé 9 dans les Mémoires du sieur de Castelneau que 9 pour ce qu'il en fut le ministre durant son ambas- 9 sade d'Angleterre et que j'en ai trouvé plusieurs ins- 9 truclions très curieuses dans ses papiers ; maisaupa- > ravant d'entrer en matière, je remarquerai qu'il s'a- 9 perçut de la ruse de l'Anglaise dont il ne put détrom- 9 por la reine Catherine, les deux rois ni le duc ses 9 enfants qui poursuivirent jusqu'à passer le contrat 9 de mariage que je donnerai ci-après, quoiqu'il ne se 9 soit pas exécuté. »

Le premier acte diplomatique de cette négociation est dans la lettre du roi au duc de Montmorency et autres ambassadeurs y dénommés, contenant leur mission, du 26 avril 1572.

Les députés s'embarquèrent à Boulogne le 8 juin suivant, arrivèrent à Douvres le même jour à 8 heures du soir et furent présentés le 14 après diner à la reine d'Angleterre. Le 15, Montmorency et les autres députés, en audience particulière, exposèrent leur mission.

On excusa la reine Catherine et le roi de ce qu'ils

reliraient la propoeiUon du mariage avec le duo d'Anjou, depuis Henri 111, à raison d'un changement sur- ?enu dans les vues politiques et d'avenir.

On s'efifbrça de faire valoir les avantages de celui qa*on venait proposer. On chercha dans le jeune âge du duo d^Alençon (qui était plul6t un (^tacle) une raison de plus de Tadmettre comme plus facile à diriger, plus doux et plus apte à admettre des transactions sur la religion et qui d'ailleurs avait fait preuve de grand sens dans les conseils auxquels il avait présidé dès son enfance. (Le duc avait alors 18 ans, Elisabeth 39). Ils insistèrent sur la nécessité, pour Elisabeth, de donner un héritier à ses sujets.

Elisabeth répondant, fit remarquer la grande disproportion d'ftge enlre le duc et elle, se retrancha dans le regret du retrait de la première proposition d'union avec le duc d'Apjou, un peu plus ftgé que son ft^re. Elle déclara vouloir délibérer avec ses conseillers et rompit tout court le propos, dit Lelaboureur. Les seigneurs étant entrés vinrent leur proposer les plaisirs de combats de dogues contre les ours et taureaux, qui se pouvaient voir d'une galerie. Quelques heures après la reine les y rejoignit et la proposition fut discutée de nouveau. La reine répondit qu'elle ferait tout pour le bonheur de ses siy ets ; qu'elle comprenait que sa mort sans héritier, offrait des périls; qu'il fallait pour les conjurer, ou qu'elle se mariât, alors elle ne pouvait choisir qu'un prince royal; ou désigner son successeur, ce qui serait plein de dangers pour sa personne.

Le 16, elle les renvoya à milord Burley qui com • menta tout ce qu'avait objecté Elisabeth, et suivant les inspirations de sa nation, insinua que, pour compenser

ladiflërencedesAges, le roi de France devrait au moins donner Calais à TAngleterre. Puis il affecta d*6tre convaincu par leurs raisons et exprima, en les quittant, le vœu de faire admettre leurs propositions à la reine.

Les 17, 18 et 19, Montmorency, qui était le chef de la députation, s'occupa de recevoir Tordre de la Jarretière à la chapelle de Windsor. Cependant il parla de Taflaire du mariage à Leicester, à Burley et à plusieurs grands seigneurs qui parurent favorables.

Le 20, la reine ayant mandé les députés, traita le point de la religion. Les députés répondirent quils ne demandaient rien à ce siyet que ce que la reine avait accordé à Monsieur. Elisabeth répliqua qu'elle n'avait rien concédé à ce sujet ; les députés admirent cette observation, mais dirent qu'ils entendaient se référer à ce qu'elle avait conflé à M. Smith d'accorder. Sur quoi elle «goûta qu'ils n'en pouvaient rien savoir. Ceuxci en appelèrent à sa conscience.

Le 22, étant à dtner chez la reine, ils lui demandèrent une réponse. Elle les remit au lendemain et ce jour-là Burley et Leicester, avant l'audience de la reine, posèrent la question : si le duc entendait faire dire la messe. Le sieur Defoy répondit affirmativement. Burley, d'après l'avis du conseil, flt observer que s'il en était ainsi la reine se départirait du mariage. Arrivés au jardin où était la reine, la question fut reproduite par elle. Defoy alors demanda, avant d'y répondre, s'il n'y avait pas d'autre objection à résoudre et si tout le reste était admis. La reine discourut longuement sur la différence des ftges et insinua aussi qu'elle pouvait être compensée par quelques grands avantages pour ses sujets qu'elle voulait voir satisfaits.

Defoy répliqua que « le duc était de guères plus âgé que son flrère ; qu*il était vigoureux et capable de lui faire de$ enfante, chose principale pour elle et ses sujets; qu^elle pouvait être assurée d*étre aimée de lui et de lui commander; qu*il avait témoigné ambitionner le sort du duc d*Aqjou , quand il avait été question d*abord du mariage. » Ceci toucha fort la reine, cyoute le narrateur, et M. de La Mothe-Fénelon proflta de Tinstant pour établir que la reine ne pouvait désirer une apostasie de la part de celui qu*elle trouverait de son choix ; qu'elle tiendrait à honneur et conscience de lui laisser sa foi libre et entière, que quant à lui il aurait assez d'amour pour elle et d'intelligence de sa position pour pratiquer sa religion sans bruit et sans porter le trouble dans la nation anglaise.

Elisabeth dit alors qu'elle les remettait au lendemain, qu'elle allait participer son conseil de tout ce qu'ils lui avaient expliqué et qu'elle rendrait réponse.

Montmorency et Defoy se retirèrent ; mais La Mothe demeura auprès de la reine qu'il pressa de s'expliquer en résumant toutes les conférences.

Le 24, Elisabeth se présenta aux députés dans la galerie, où après leur avoir demandé leurs impressions sur les combats des ours et des taureaux, elle se posa en casuiste, récrimina contre le pape et tous les catholiques du royaume qui avaient résisté à son autorité jusqu'à la sédition; elle dit qu'elle s'estimait heureuse de l'avoir comprimée sans grande effusion de sang ; mais que les intrigues de Rome se continuaient clandesti* nement. Puis elle revint à la différence des âges entre elle et le duc ; elle finit en disant qu'au surplus ce projet de mariage, sïl ne réussissait pas, serait le dernier

et qu'il a*y aurait plus d'ordre d*y revenir ; qu'elle déclarerait sou successeur, malgré tous les dangers de cette désignation, car on adore, disail-elie, le soleil levant plutôt que le soleil couchant.

En conséquence la reine, tout en protestant de son affection pour le roi et la reine de France, conclut en déclarant que les deux causes sus-exprimées retarde* raient le mariage.

Defoy, en présence du conseil, résunoa encore les négociations, pressa pour avoir une réponse , fit beaucoup d'efibrts de diplomatie et même d*éloquence , au point que les membres du conseil présents crurent devoir dire qu'il avait laissé la reine sans réplique et que la cause était gagnée.

Mais le lendemain 25, Elisabeth et son conseil avaient parfaitement compris le parti qu'elle pouvait tirer du projet de mariage. Traîner en longueur et tenir la France inactive, en foce de la captivité et de la mort de Marie Stuart, consacrer l'usurpation d'un trône catholique et son annexion à celui d'Angleterre ; consommer en un mot tout ce que 4a France voulait et devait empêcher,, à l'aide du mariage du ducd'Alençon, voilà le but qu'envisagea et atteignit la politique d'Elisabeth.

Les députés furent sgournés à un mois, malgré leurs protestations, puis les négociations se continuèrent avec les diverses phases que les événements qui se pressaient en France faisaient naître. Interrompues par la Saint-Barthélémy, elles furent r^rises assez mollement, puis de nouveau suspendues pendant les deux révoltesdon t le duc d' Alençon se fit le chef, en 1578, avec le roi de Navarre et le prince de Condé, époque de mécon-

lenlemeDt, d'intrigues, de coups d*épée, de tnbisoas, au milieu desquelles Catberioe eut besoin de toutes ses ressources à rinlérieur du royaume.

Hais en 1579 la récoodlialion des deux firères fut opérée par leur nère, sur les tombeaux des conseiHors qui les avaient divisés et avaient fini par périr dans des duels ou des guel-apens. 8aint-Mégrin et le fameux Bussy d'Amboise,run mignon d*Henry Ul, Tau* ire favori du duc, étaient tombés assassinés.

Le duc d'Alençon poursuivait alors un projet dans lequel lardne d'Angleterre lebivorisait. Les Flamands réclamaient son intervention pour s*itf ranobir du joug de TEspagne et lui offraient la souveraineté. Elisabetb avait grand intérêt à cet affrancbissemeat et à tenir les Hollandais en écbec pour les empêcher de porter des secours à la reine d'Ecosse.

Aussi c'est dans cette année 1579 que le due d'Alençon fit son premier voyage en Angleterre, voyage proposé depuis un an.

Lelaboureur s'explique ainsi sur cet événement, p. 698 :

« On ne reprit la suite de ce voyage qu'en l'an 1578, » qu'on prépara au duc une entrée en Angleterre pour » l'année suivante qu'il vint surprendre sa maîtresse. » Le sieur de Castelneau ne fut point du conseil de ce » voyage; il se défiait plus des Anglais et de la finesse » d'Elisabeth que Jean de Symires, maître de la garde* » robe du duc d'Alençon, qui l'avait envoyé foire l'a- » mour pour lui, lequel crut avoir tout gagné et que » son maître n'avait qu'à venir recevoir le prix de sa » persévérance. En même temps le sieur de Villeroy, » qui avait plus d*expérienoe dés affaires que ceux qui

^ gouvernaient le duc, n*espérait pas plus de ses pour- 9 suites qu'auparavant. Aussi les choses n'étaient-elles » pas en état pour cette surprise de laquelle cette reine 9 se démêla si adroitement que le prince , qui n'était 9 pas trop habile, crut avoir fait le plus heureux coup 9 d'amour et d'Etat dont on se peut aviser. »

Le premier séjour du duc ne fut pas long en Angleterre. Il s'enivra de sa passion et de ses espérances, que Fadroite Elisabeth entretenait , sans toutefois y condescendre. Elle poussa les encouragements jusqu'à échanger publiquement , avec François d'Alençon , leurs anneaux comme gage de foi. Elle mit à son doigt c^iui du duc, puis hftta le départ du prince, en lui promettant secours et assistance dans la guerre de Flandre, où il se rendit.

Jean Bodin accompagna-t-il le duc dans ce premier voyage? Je ne le crois pas. Lui-même, au livre vi, page 1132 de sa République, dit qu'il fut envoyé en Angleterre Tan 1581 par le duc d'Anjou, son maître, pendant la séance du Parlement, où l'on défendit de parler du successeur de la reine et qu'il proposa l'adoptioo du roi d'Ecosse et puis un mariage : Deinde LmoxùB principe wnubio et arctissimà foBderis conjunctione hœc una fuit ad reginam oratio.

Citation qui prouvera que si Bodin accompagna ou représenta le duc d'Alençon, dans cette circonstance, il n'était pas négociateur de son mariage. 11 faut plutôt admettre qu'il n'alla en Angleterre qu'en 1582, année qui mit fin au projet de ce mariage de la manière la plus bizarre. Le contrat en fut dressé le 11 juin 1581. Il est curieux de le lire dans Castelneau, additions de Lelaboureur, p. 706. Tout y est prévu, organisé et

arrêté de manière à laisser au duc le libre exerdce de sa religion. Les droits du futur époux à la cour et dans le royaume, la succession au trône de France, comme à celui d'Angleterre, la naissance des enlànts, la trans* mission aux mftleset aux femmes, dotations, douaire, rien n'y manqua. C'est un monument remarquable de la conciliation des droits entre deux tètes couronnées et de religions différentes,a vec Tintervention nécessaire du Parlement, qui doit tout sanctionner. Sous ces der« niers rapports, Elisabeth trouyait les moyens tout à la fois de flatter Torgueil de la nation et de se réserver autant d'obstacles et de feux-fuyants qu'il lui plai* rait.

A ce contrat de mariage, le duc d'Alençon était représenté par des commissaires députés, porteurs de commissions datées le 24 janvier 1581.

Le roi de France avait aussi nommé ses conseillers le dernier jour de février.

La reine d'Angleterre y est représentée par Burley, le comte de Lyncoln et autres grands du royaume.

Le mariage devait être célébré et consommé en Angleterre dans les six semaines qui suivaient les ratifications.

Enfin le cérémonial et la forme de cette célébration du mariage, au temple deWestminster, comme on écri* vait alors, sont réglés par un acte diplomatique du 11 juin , qu'on peut lire à la suite du contrat , p. 714 de Castelneau.

n se présenta un différend à vider entre les commis* saires de part et d'autre. Les Anglais prétendirent être en droit de mettre leurs noms les premiers à l'origina] qui demeurait en Angleterre ; les députés de France

se préTaturont des traités anciens Blois f sr2, Cateau- Cambrésis, 4559, etc., etc.

Enfln on avisa, pour tout concilier, que sur Tonginal destiné à la France, les noms des députés et amiMssadeurs français resteraient les premiers, et que sur celui qui demeurerait en Angleterre, cent des Anglais prendraient la télé.

Nous avons remarqué et nous constatons avec grand soin que parmi les commissaires du roi et du duc ne figure point le nom de Bodin. Disgracié des faveurs d^enri III, qui nommait ses commissaires, il ne pon • vait être en Angleterre que comme conseiller du doc sans mission diplomatique.

Après avoir rapporté toutes ces solennités, Lelaboureur ajoute : « Comme Elisabeth n*avaitd*antre dessein que de nous amuser, quand elle vit que tous les articles étaient réglés et qu*on ne lui refusait aucun avantage, selon les ordres que Ton avait de tout accorder, elle feignit en avoir d*autres à terminer, qu*elle voulait être secrets et qu'elle ne voulait proposer pour lors , jusqu'à la résolution desquels elle ne pouvait consentir que le contrat fût mis en forme. Sur cette nouvelle difficulté, elle obligea les commissaires à lui donner, sous leurs seings, un acte reconnaissant ses réserves ; ce qu'ils firent. »

Enfin rhistorien cyoute : « Après le contrat de ma- » riage passé, avec les exceptions ci-dessus, les com- 9 missaires revinrent en France, sans être trop assurés » de l'exécution de ce qu'ils avaient accordée! négocié; » et la reine Elisabeth n'en donna pas de meilleures » espérances au roi par la lettre avec laquelle elle les » congédia, où adroitement elle les loue plus du mérite

» des personnes qoe de tout ce qni s*étaH passé aTec » eux. »

Malgré toutes ces déconvenues, en dépit de ces sgonrnements qui devaient ouvrir les yeux de tous, le duc d*Alençon resta crédule dans la foi de sa maîtresse, et quittant la guerre de Flandre il arriva, sans être attendu, auprès d'elle, à la fin de 1581. (I y demeura près de quatre mois et ne la quitta qu*au mois de février

Elisabeth, pour le congédier et tirer de lui tout le parti qu'elle désirait, Tussista d'hommes et d'argenit afin qu'il pût se maintenir dans la possession des titres de duc de Brabant et de prince des Pays-Bas, qui lui avaient été dévolus par les protestants des Provinces- Unies.

Mais celte reine habOe pressa si vivement la cour de France qu'elle se fil bientôt donner une décharge de ses engagements à l'égard de cette guerre.

Elisabeth avait atteint tout ce qu'elle voulait. Marie Stuart était inmiolée à sa haine, à son ambition et au vœu du peuple anglais. L'Ecosse était à elle. L'Espagne ne l'inquiétait plus. Sa puissance était au comble. Le mariage resta ce qu'il avait toujours été, une manœuvre diplomatique de sa part et un rêve décevant pour la cour de France.

C'est vers cette date de 1581 que Bodin fit le voyage d'Angleterre, soit qu'il accompagnât le duc, comme le disent presque tous les historiens et les biographes, soit qu'il ait été chargé d'une mission par son maître, ce qui me parait plus vraisemblable, car d'après ses paroles à la reine et au Parlement, il conseillait le mariage d'Elisabeth avec le duc de Lennox,ou la désigna-

lion d*ua successeur, comme moyen de garantir la paix de son royaume et de ses voisins. Ce qui est certain, c*est qu'il fut considéré à la cour comme un homme éminent, et qu'il trouva sa République enseignée dans Tuniversilé de Cambridge. Je ne discuterai point, avec Bayle, la question de savoir si c'était dans les cours publics ou dans les leçons particulières, ceci me parait puéril et indigne de Fauteur de la question. Les paroles de Bodin me semblent très précises, et la joie, mêlée de fierté, qu'elles expriment n'admettent pas la distinction de Bayle; c'est à l'université même que la République était lue et commentée. Elle pouvait bien l'être dans ce milieu scientifique, puisque, à l'époque de la révolution d'Angleterre, l'autorité de Bodin était citée au Parlement.

« Ouvrez nos registres, dit H. Alfort, et voyons ce » qu'ils contiennent : Qu'est-ce que le pouvoir sou- 9 vorain? Selon Bodin, c'est celui qui est libre de » toute condition. Nous reconnallrous donc un pou- » voir légal et un pouvoir rojral. Donnons au rai ce » que la loi lui donne et rien de plus* v (Guizût, Hi$* toire de la RifûolvUion d^Angkierre, tonic l""',) ^

Deux anecdotes sont racontées, avec complaisance, par tous ceux qui ont parlé de Bodin et do ce voyage. L'une, qui aurait été une vengeance de femtne de ta part d'Elisabeth se rappelant toujours ce qu'elle avait lu dans la Méthode historique, où Bodin improuve magistralement la succession des femmes au trône et cite , pour condamner cette admission , l'exemple de Marie Tudor et de sa sœur.

Enchérissant sur les autres, un écrivain dit même qu'Elisabethaltira Bodin à sa cour tout exprès pour

lui dire : « Bodin, vous êtes un badin. » Il tant supposer qu*ellelui aurait décoché ce trait, bien émoussé, en langue flrançaise, car je ne pense pas que la langue anglaise fournisse Téqui valent. J^aime mieux croire, quoique les prétentions h Tesprit puissent avoir inspiré ce quolibet à la reine, qu'il a été forgé en France ou prêté à Elisabeth par certains esprits malins qui flredonnent partout et mettent bien des pauvretés sur le compte des riches.

Elisid>eth , avec son érudition et son amour de la science , dut au contraire faire un bon accueil à un savant publiciste, porté alors si haut dans Topinion publique et dans tout TOccident, où se traduisaient et se publiaient ses œuvres.

L'émule de L*Hôpital et le défenseur de la liberté de conscience pouvait*il être mal vu à la cour d'Elisabeth?

La seconde anecdote, un peu variée par les auteurs, est relalive a ce droit de succession des femmes. Laissons parler Bayle, qui en cherche le sens et la conciliation dos Yécïis sur ce point.

« Bodin élatit en Angleterre, au voyage de M. de » MoQtpeQsier, se rendit odieux aux Anglais et indis- . » cret aux Français, pour sa curiosité. Dînant en la » maison d'un seigneur du pays, il se jeta sur la pré- » tention des princes à la couronne d'Angleterre et dit 9 qu'une princesse en était l'héritière présomptive, si- 9 non qu'elle en tùi exclue, comme née hors le pays, 9 par une loi dont il n'avait jamais su l'auteur ni l'ori- » gine et n'avait pu apprendre où elle se trouvait. Vous 9 la trouverez, répondit le seigneur anglf^s, au do$ de » la êàlique. -- Voilà ce qu'on lit, dans la page 82

du Gallia orimtaUs de M. Golamiès. II cite ce passage comme tiré de la page 237 du ii* tome de Tbis* loire de Heuri IV composée par Pierre Mathieu. J*ai consulté mon édition ; j'y ai trouvé non pas : Bodin m Angleterre, au voyage de M. de MorUpensier, mais un homme docte qui avait suivi feu Monsieur, au vo^ yage d^ Angleterre. Je suis sûr que cet homme docte est notre Bodin : mais l*on aurait tort de dire qu*il alla en Angleterre avec M. de Montpensièr; il y alla avec le duc d'Alençon qui, au tempsde Pierre Mathieu, pouvait être qualifié feu Monsieur. M. Ménage ne s*accorde pas, quant aux circonstances, avec cet historien. Le sujet, dit-il, du voyage du duc d^Alençon, en Angleterre, était son mariage avec la reine Elisabeth. Bodin s' entretenant un jour de ce mariage avec un Anglais, cet Anglais lui dit que ce mariage ne se ferait point, les étrangers, par une loi d^ Angleterre, étant eoûdusdeta royauté d^ Angleterre. Bodin, qui était très informé de toutes les lois d^ Angleterre, comme de tous les autres royaumes, n'ayant point de connaissance de cette loi, demanda brwquement à V Anglais, où elle u trouvait. A quoi r Anglais lui répondit brusquement aussi, qu'elle se trouvait au dos delà loi salique, ce qui depuis a passé parmi nous en proverbe. Je tiens cette particularité de M. Dupuy. Notez qu*il y a,- dans Pierre Mathieu, deux citations et que M. Golamiès n'en rapporte qu'une.

9 Bodin nous apprend qu'il fut envoyé en Angleterre Tan 1581, pur le duc d'Anjou, son maître, pendant la séance du Parlement où l'on défendit de parler du successeur.de la reine, sous peine de lèse-msgesté; qu'il harangua la reine et qu'il lui proposa l'adoption

9 du roi d'Ecosse et puis un mariage Lenoxiœprin- » dfriê.... > (Bodin, de Repub., liv. ti, p. 1132).

Voilà tout ce que nous avons pu apprendre de la participation de Bodin au projet de mariage du duc d*AIençon. On pourrait supposer que son esprit éclairé et sa grande expérience lui avaient fait apercevoir, comme au sieur de Gastelneau et à M. de Villeroy, que cette négociation cachait une déception. Les deux anecdotes sus-relatées prouveraient qu*il n'aurait pas cru au mariage de son maître. Il conteste le droit des femmes à la couronne; il se serait attiré une leçon sur sa curiosité intempestive dans la recherche des lois y relatives; mais ce qui doit faire admettre cette opinion, c'est le témoignage de Bodin lui-môme, qui, pendant la séance du Parlement, où Ton défendait de parler du successeur de la reine, sous peine de lèse-msgesté , vient haranguer Elisabeth à la fin de 1S81, et lui propose Tadoption du roi d'Ecosse et puis un mariage.

Le roi d'Ecosse fut en effet adopté, et la politique de Jean Bodin visa juste à ce point de vue.

n devait d'ailleurs avoir une pauvre idée du duc d'Alençon, qu'il alla rejoindre en Flandre, en 1582. Y resta-t-il? conseilla- t-il le siège d'Anvers demeuré sans succès? Rien ne le constate. Leclerc dit au contraire que Bodin ne fut pas d'avis de la campagne de Flandre (Bayle).

Ce qui est certain c'est que le duc tomba malade en Flandre; que sa santé, minée par les excès, ne put résister à la maladie. Usé , la figure gfttée par l'abus des liqueurs, il succomba comme il avait vécu, au milieu de l'insuccès de seâ projets^ toigours intempestifs ou mal combinés.

BodiD revint au sein de sa famille. Il avait alors deux enfants, qui ont été déjà nommés ci-dessus, Elle et Jean. L*ainé mourut jeune. On ne sait les destinées de Jean , si ce n'est pas lui qui , revenant à Angers ,. y a rempli, en 1510 et 1515, les fonctions d*écbevin et de maire.

Bayle établit parfaitement , en critiquant Ménage » que d^à Bodin était marié et père en 1581 , que ce n'est point avec le duc de Montpensier qu'il alla en Angleterre.

Bodin se retrouvait donc au milieu des siens avec toutes les aspirations d'un père tendre et plein de sollicitude pour ses enfants.

L'alné avait quatre ans en 1583, et l'autre trois, comme Bodin lui-même l'atteste dans une lettre toute paternelle et pleine d'une touchante simplicité, où il va nous dire avec quel plaisir il observait et dirigeait leur jeune intelligence. Le docteur Guhrauer, publiant l'HeptapIomères, en 1640, a eu Theureuse idée de reproduire cette Eptire de J. Bodin à son neveu, Umcham r éducation de $es enfanU, datée du 9 novembre 1586. Ce neveu est sans doute le même que celui qui figure dans son testament sous le nom de Galet. Cette éplire, malheureusement, n'a point été imprimée avec l'HeptapIomères qui vient d'être édité en France.

« Sitôt que je fus revenu d'Angleterre, écrit-il, je trouvai Tun ftgé de trois ans et l'autre de quatre ans. Dès lors je leur appris, avec des noix et des cerises, à nommer en latin tout ce qu'ils voient; et, voyant qu'ils avaient la mémoire et Tesprit gentils, je commençai à leur faire dire en latin les anges, les ténèbres, lumière, monde et quel Age il avait, savoir

5534 ans, le ciel, combien il y a de cieax , combien d'étoiles fixes visibles , combien il y a de planètes et leurs mouvements et noms, combien il y a d'éléments, etc., enfin les objets, les saveurs, les couleurs, les formes, les vertus... Tout cela s'apprenait peu à peu, et tous les jours ils répétaient ce qu'ils avaient appris avant que de d^euner, ce qu'ils disaient volontiers, pour l'appétit qu'ils un avaient, et n'était jour qu'ils n'apprissent quelque chose de nouveau ; et peu après je les accoutumai à s'interroger l'un l'autre, de sorte qu'ils disaient à part eux , sans que je leur apprisse rien. Lors je commençai à leur faire décliner des noms, puis conjuguer des verbes, et après dîner se façonner la main; et toujours, en dînant ou auprès du feu, je parlais latin à eux. Par ce moyen ils se sont &• çonnés de dire en latin tout ce qu'ils voyaient et à parler latia presque aussi bien qu'en français, et n'y a non plus de difiBiculté dans l'un que daus l'autre. Les ayfint ainsi accoutumés à rédter tous les jours ce qu'ils avaient appris, je leur ai dressé trois cents sentences mocales en français et en latin , et leur baille , . par exemple, les sentences qu'ils apprennent tous les jours une, et maintenant ils en savent 220, et les continuerai jusqu'à 300, que j'ai recueillies des meilleurs auteurs, en vers et en prose ; et tous les jours ils répètent leurs sentences, laissant la répétition des mots, ains (ayant) seulement diversifié la coiyugaison de tous noms et de tous verbes , et savent toutes leurs propositions et leurs régimes. Après diner, ils apprennent l'arithmétique; bientôt je leur apprendrai la géométrie, qui est plus utile et plus plaisante , etaiurès qu'ils sauront leurs 300 senlences, je leur ferai lire en

Cicéron et tourner le latin en français, sans apprendre le texte; mais je apprête 600 questions en latin , sans firançais , de toute la beauté de nature. Sitôt que je pourrai, je vous enverrai les sentences morales; mais je suis chargé de procès , ce qui fait grand tort à mes enfants, d'autant que mon garçon ne sait guère plus qu'eux, et s*il savait bien écrire et parler latin, il me soulagerait beaucoup; car j'ai aperçu que les mois d'octobre que j'ai été en commission avec M. Violle, conseiller au Parlement pour le comté de Stem , ils n'ont point avancé. Le plus beau secret de leur faire la mémoire et le jugement assuré , c'est de leur apprendre toutes choses belles et par ordre. »

Nous n'avons pas d'autres détails sur la vie de famille de J. Bodin. L'histoire et la biographie ne se sont occupées que de sa carrière publique, qui a eu le sort de toutes les grandes existences inlellectuelles. Elle a été grandement louée ou critiquée par ses contemporains et surtout par les écrivains du rm* siècle. Ce sera une chose curieuse de faire un tableau comparatif de tous les jugements portés sur lui par ces écrivains, depuis Montaigne, son contemporain et son ad^ mirateur, jusqu'à Louis Blanc, qui en fait un aristocrate et un ennemi du communisme. Il avait raison.

L'historien de Thou, liv. xcrv, année 1589, va rendre compte d'une situation difficile et d'une épreuve où la vertu rigide de notre publiciste a subi une éclipse momentanée. Nous laissons parler de Thou, parce qu'il a parfaitement compris et apprécié la portée de cette épreuve, qui, dans nos temps de changement de gouvernement, trouvera bien son explication. C'était aussi une époque de terreur que cette date de 1589«

Le roi ne Tétait plus que de nom ; Paris étBïl en pleine ligue. Le traducteur de Plutarque, éyèque d*Auxerre, dénoncé par le proyincial des Cordeliers, avait fait adhésion à la Ligue, sous la menace des piques des ligueurs. Brisson pressait Bodin d'en faire autant. Les habitants de Laon , où il était procureur du roi , se plaignaient ayec fureur de sa résistance.

« Lorsque, dans les villes atttachées aux partis^ il » fallut ensuite renouveler le serment de la sainte » union, conformément à Tarrôt du parlement, le » peuple, qui se voyait autorisé par l'exemple des Paj» risiens, et qui , en matière de sédition, ne manque » guère d'ajouter du sien , ne se laissa pas allçr à de 9 moindres excès. La ville de Laon, où Jean Bodm, » homme connu par sa profonde érudition, était avo- » cat du roi (1), ne paraissait pas pressée d'obéir. Aussi » la cour donna un arrêt par lequel elle enjoignait aux » habitants de se conformer à celui du 4 mars précé- 9 dent. Lorsque cet ordre fut porté à Laon^ Bodin, » qui autrefois avait fait profession de la religion pro- » testante et qui , n*ayant jamais eu d'ailleurs beau- » coup d'éloignement pour cette doctrine, avait tou- » jours suivi le parti du duc d'Alençon, toutes les fois » que ce prince s'était brouillé avec le roi son frère, » ne laissa pas d'approuver la conduite du parlement. » Il fit môme à ses compatriotes, par le conseil de l'é- 9 vèque de cette ville , un discours où il s'attacha à

(i) Cette erreur sur la nature des fonctions de Bodin comme magistrat est corrigée par Ménage et par le témoignage unanime des autres biographes, qui s*accordent à montrer Bodin, à cette époque, procureur du roi.

9 lever leurs scrupules et à leur Ater la crainte que 9 leur inspirait la démarche qu*on demandait d*eux, 9 en leur représentant que le consentement universel 9 de tant de villes du royaume, abandonnant de coii- 9 cert le parti du roi , devait être considéré comme 9 une déclaration authentique qu*elles lui faisaient de 9 ne plus vouloir lui être soumises, plutôt que comme 9 une révolte; que le châtiment, qui ne tombe ordi- » nairement pour Texemple que sur un petit nombre 9 de coupables, n*était plus à craindre lorsque le 9 nombre des complices était si grand. Ensuite Bodin 9 se déchaîna assez vivement contre le roi, quUl traita 9 de traître et d*bypocrite, et tira des conjonctures pré- 9 sentes un présage assez ftineste au sujet de la suc- • cession à la couronne ; car il dit que Tannée 9 soixante-troisième de Tbomme était son année cli- 9 matérique et ne manquait guère de lui être ftineste; 9 qu'ainsi, comme on comptait parmi nous soixante- 9 trois rois depuis Pharamond , qui, selon nos histo- 9 riens > a porté le premier la couronne des Français, 9 jusqu'à Henri III, il semblait que ce prince dût être 9 fatal à la France, et que ce fût par lui que la cou- 9 ronne dût sortir de sa maison. Ce fut ainsi que la 9 ville de Laon se joignit aux Parisiens à la sollicita- 9 tion de Bodin , comme il le manda lui-même au 9 président Brisson dans des lettres qu'il lui écrivit » à ce sujet et qui furent rendues publiques. »

C'était une défection , il faut le dire. Les circonstances sont atténuantes, mais la faute existe. Elle ne peut trouver son excuse et sa justification dans ces paroles : « Le soulèvement est si général et si nombreux, qu'il ne peut pas être appelé rébellion, mais ré-

yolulion. • Tant que le roi était sur le trône, tout citoyen et son procureur surtout deyait tenir pour son serment.

Mais, en voyant ce qui se passa ensuite à Laon et ce que fit Bodin, on retrouve le vrai magistrat. S*il adhéra à la Ligue , il en combattit courageusement les excès, et dès que le pouvoir royal trouva le bras d'Henri lY pour le soutenir, avant môme que lavénement de ce roi fût certain , il dirigea tous ses efforts et ceux de son parti pour le seconder.

N. PLAIfCHSNAULT.

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