PHILOSOPHIE MÉDICALE
DE SEDIBUS ET GAUSIS MORBORUM.
Horgagni a écrit en tète de son immortel ouvrage un mot qui a prpduit bien des erreurs médicales, erreurs théoriques, spéculatives d*abord, et par la suite pratiques, car la pratique en médecine n'est le plus souvent, que ce soit avec conscience ou non, que Timage de la Ihéorie préconçue et servant de guide aux jugements de notre intelligence.
Ce mot, vous Tavez tous sur les lèvres, Messieurs ; c'est le mot Causes. Appuyés sur une autorité aussi imposante^ combien de médecins n'ont pas hésité, quand, après la mort, ils découvraient dans un des organes une lésion anatomique, si minime qu'elle fût, à trouver là une fiche de consolation pour leur diagnostic, une explication suffisante de tous les symptômes observés pendant la vie, la cause ea définitive palpable, indiscutable de la maladie et de la mort. Quelle lumière tout-à*coup s'est faite dans la science ! Quelle certitude désormais va succéder à cet étal d'indécision dans lequel flottait sans cesse l'esprit inquiet du praticien ! Comme la médecine va marcher d'un pas ferme et sûr au milieu de ces mille maux qui.
jusqu'alors obscurs, saisissables maintenant dans leur nature, dans leurs sièges, dans leurs causes surtout, Tont dépouiller en grande partie la terreur dont ils frappaient rimagination du roalade, et trop souvent aussi Tesprit du médecin! N^est-il pas écrit que la cause enlevée^ Tefifet disparait? Sublata catAsa tollitur effectus.
Et combien ne devient-il pas plus facile de combattre et par la suite d*enlever une cause connue qu'une cause inconnue !
Cest ainsi, fatalement, pour ainsi dire, que les grandes découvertes dans les sciences entraînent presque toujours
les esprits au-delà du but où elles tendent Tant nous
sommes prompts à Tillusion ! Tant Tobscurité nous pèse, et tant nous saisissons avec ardeur les instruments qui nous permettent de la dissiper ! Hais Tenthousiasme ne tarde pas à se heurter contre des obstacles imprévus. De nouvelles difficultés surgissent devant nos pas, ^ nous reconnaissons, à notre grand regret, que nous sommes loin encore de la perfection, et que le triomphe, pour ^i^«9L£omplet, attend de nouveaux efibtts, des recheit^hes persévéiraôttafi<
Pour revenir à Al question soulevée plus haut, Horgagni a subi le mirage d^ tous les hommes auxquels se révèle quelque vérité, quelque fragment de vérité. La généralisation est si bien dans le b'e^in de nos idées que le Post hoc, ergà propter hoc nous apparaît comme un flam*beau conducteur aussitôt que àenxz phénomènes nous semblent liés par le plus faible rapport de causalité. Voici une méninge injectée, unemuqueuse pointillée de rouge... c'est, à n'en pas douter, dans cette légère altération de tissus que réside la cause de la maladie et de la mort. Peut-on raisonner plus juste et donner à l^rt de guérir une base plus solide et plus durable ?
Prenons garde, pourtant. Si Morgagni s'était\ompé!
Si, prenant sa conception ponr nne réalité, mettant nn mot à la place d*un antre, il avait écrit Causes là où il devait écrire Effets! S'il avait attribué à des désordres secondaires toute là puissance d*un principe! Si, au-dessns de cette altération d'organes, et par suite de fonctions, il y avait quelque chose de pins général, de plus essentiel, mais aussi de plus mystérieux; quelque chose que les limites imposées à Texercice de nos sens ne nous permettent pas de saisir de prime abord ; quelque chose qui demande pour être découvert Tapplication, remploi fréquent, répété de nos facultés les plus intimes, Tattention, la réflexion, le raisonnement! N*en est-il pas ainsi? Voyons.
Quand un volcan hier encore en éruption a cessé de vomir des flammes, la sécurité renaît au milieu d^ populations voisines. Vous vous approchez curieusement du cratère brûlant, et vous dites, èi la vue de ces torrents de lave coulant de toutes parts: Voilà donc la cause fatale de tant de désastres!
Quand un incendie a dévoré de vastes ateliers ob de nombreux ouvriers venaient demander au travail leur pain quotidien, à la vue de ces tristes ruines, de ces charpentes noircies et fumant encore, vous dites: Voilà la cause 'de tant de larmes!
Non pourtant, cette lave n*est pas la cause^ mais le produit, mais l'effet de l'éruption volcanique. La cause c'est la chaleur centrale, ou selon Gay-Lussac, c'est l'action de l'eau sur des substances combustibles renfermées dans les entrailles de la terre. Non, ces ruines et ces charbons ne sont pas la cause, mais le produit, mais l'effet de l'incendie. La caose c'est l'étincelle d'où est née la flamme, c'est mieux encore, en remontant plus haut, la main imprudente ou coupable qui a (Ut jaillir Tétincelle.
Pour nous rapprocher davantage du r^ne organique,
ainsi nommé par opposition à un autre règne qui n*^ point organisé de même sorte, car tout ce qui est, doit être organisé à des degrés divers sans doute, et en vue des fonctions auxquelles chaque être est destiné, le soleil aussi bien quoique autrement que la plante qu^il éclaire et féconde, la terre, astre éteint, aussi bien quoique autrement que ranimai qu'elle nourrit et dont elle reçoit dans son sein les dépouilles mortelles ; si les recherches de M* Brame, un chimiste distingué, en s*étendant, en se multipliant, viennent confirmer ses idées, il en résultera nécessairement que les corps appelés bruts présentent dans leur développenœnt, dans leurs phases, dans leurs états successifs des analogies frappantes avec les corps organisés. Pour nous rapprocher du règne organique, lorsque nous voyons quelques substances destinées à Talimentation de Tbomme en proie à une maladie désas • treuse, disons-nous, sommes-nous autorisés à dire: Cette tache noire qui envahit et vicie le tissu de la pomme de terre, cette poussière grisâtre qui couvre les grains du raisin, sont la cause évidente des maladies nouvelles dont s*inquiéle à juste titre Tagriculture? Ce serait étrangement raisonner; car si c*est là en effet le mal, ce ne peut en tout cas en être la cause. Elle est ailleurs, elle est plus loin, elle est surtout plus générale et doit être demandée à des influences extérieures et tout-à-Iait indépendantes des végétaux envahis.
Virgile a bien dit avec la licence permise aux poètes :
FeUx qui potuU rerum cogno8cere tausasf
Heureux en effet celui-là, trois fois heureux ! Il serait plus qu'un homme, il serait presque Dieu.
Mais nous, seulement hommes, nous médecins, que savons-nous? Que nous est-il donné de eonnattre ? Des
phénomènes, des manifestations extérieures, des apparences souvent trompeuses encore,*ou tout au moins sujettes à contestation. Et la preuve, c'est qu'il n'est pas une maladie, si fréquente qu'elle puisse être, pas une affection, si simple qu'on la suppose, qui ne soit chaque jour l'objet de dissentiments plus ou moins prononcés, d'interprétations plus ou moins diverses. En serait-il ainsi dans le cas où Morgagni eût, dans les lésions des organes, mis à nu, non point des produits morbides, mais des causes de maladies? Evidemment non. Une fois en possession de la cause, la médecine ne serait-elle pas définitivement constituée à l'état de science exacte ? Car la cause c'est l'origine primordiale, le point de départ, le principe qui fait seul que la chose est ce qu'elle est. Et à ce point, on ne peut plus avoir de doute sur la chose ellemême, on ne discute plus sur sa nature et par la suite on est bientôt d'accord sur les moyens qui conviennent pour la combattre et neutraliser ses efforts. Mais depuis cette époque mémorable où fut rédigé par Morgagni le code de l'anatomie pathologique, les progrès de l'art de guérir outils répondu pleinement aux espérances de ceux qu cherchent dans la mort le secret de la vie, dans les altérations cadavériques le secret de la maladie? Je voudrais dire oui, mais j'hésite, et voici pourquoi :
Si les lésions cadavériques étaient la cause première, unique de la maladie, en même temps que les organes qu'elles occupent en sont le siège, il s'ensuivrait que les mêmes lésions produiraient invariablement les mêmes maladies et se traduiraient pendant la vie par des symptômes toiyours identiques ; qu'aucune maladie n'existerait sans lésion productrice ; qu'une fois en possession des symptômes, le médecin en les combattant serait assuré de combattre en même temps la cause de la maladie; qu'il suffirait toujours de détruire, d'enlever la partie ma-
lade (quand elle est accessible aux instraments) pour supprimer aussi la maladie.
II est pialbeureusement d'obseryation journalière que des lésions organiques semblables ne se traduisent pas toigours au dehors par des symptômes identiques chez différents individus. Souvent même Tautopsie cadavérique a révélé des désordres matériels ignorés pendant la vie, parce qu*ilsn*avaienl pas sensiblement altéré la santé habituelle des sujets qui en étaient atteints.
Les auteui^ sont remplis d*oJi>servations de personnes qui vécurent plus ou moins longtemps avec une absence complète de symptômes morbides^ ou avec des symptômes insignifiants, et chez lesquelles après la mori, on trouva soit une perte de substance du cerveau (Billot de Bordeaux), soit un ramollissement de la substance cérébrale ( Louis , Recherches anatomico - pathologiques, p. 483), soit une suppuration du cervelet (Bouvier. Académie de médecine, 29 sept. 1836). Le directeur Albert de Bonn, qui a relevé 227 cas de lésions partielles du cerveau, tant d*apr$s sa propre expérience que d*après les ouvrages d'un grand nombre d'auteurs, dit que, « Souvent » elles existent et elles se sont montrées sur le cadavre 9 sans qu'il se soit manifesté de phénomènes morbides » pendant la vie. »
Qu'est-ce donc que ces variolœ sine variolis de Sydenham, sinon la maladie tout entière, moins précisément la manifestation extérieure, TaUération organique des téguments qui pour les yeux constitue à elle seule la variole?
Et ces grandes affections du système nerveux, névralgies ou névroses, qui tortureùt le malade et désespèrent le médecin, les attribuerez-vous à quelques gouttes de sang épanché dans le tissu des nerfs, à une coloration plus ou moins prononcéie de leur enveloppe, à upe lésion
m^téiielle ordimirement légère, quand toutefois on parvient à la découvrir sur le cadavre. Je sais bien que les anatomo^pathologisles purs sont loin de se tenir pour battus, quand, à leur grand regret, aucune inflammation prononcée, aucune désorganisation des tissus, aucune tumeur anormale ne vient expliquer les progrès du mal et la cessation de la vie. « C'est^ disent-ils, qu'avec les » fonctions des organes ont disparu les désordres qui les 9 avaient troublées, entravées, suspendues. Nulle mala- « die sans lésion pathologique organique dont elle est le 9 produit ; or, nous ne trouvons! pas de lésion, donc cette 9 lésion, cause , sans laquelle la maladiç, effets n'aurait » pas existé, a disparu avec la vie et par Taction prédo- ^ minante des affinités chimiques. »
Mais s'il en est ainsi quelquefois, pourquoi donc pas toujours? Est-ce que les affinités chimiques sont moins actives dans ce cadavre où la lésion est visible, palpable, que dans cet autre où vos investigations les plus minu* tiei^es ne peuvent rien découvrir? En tous cas, ce n'est qu'une hypothèse, et puisque vous en êtes réduits là, vous en coûterait-il davantage d'accepter une autre hypothèse qui du moins aurait le privilège de s'appliquer à toutes les éventualités ? Admettez que la lésion dont vous laites une cause n'est elle-même qu'un effet; qu'au-dessus et en dehors d^elle il existe quelque chose, altération vitale, maladie, affection générale qui n'a rien de saisissable aux sens comme la plupart des causas et ne se mapifeste à nous que par ses efiEsts..... Tout s'explique et devient possible; car la même cause pçut bien produire des effets divers, et quelques-uns de ces effets peuvent manquer sans que la cause cesse d'être la même.
Ahisi dans une maladie identique, les symptômes, chez divers sujets, peuvent bien différer en quelques points.
modifiés qnils sont nécessairement par les Ages, les i les tempéraments.
Pour nous donc, les lésions pathologiques internes on externes ne seraient que des symptômes durables, suni* Tant à la maladie, de même que les symptômes sont à leur tour des produits, des expressions pathologique, des modifications de fonctions qui s'effacent et disparaissent en même temps que la vie.
Si la maladie n'était que Teffet de la lésion pathologique, partout où la première a existé on devrait infaillible* ment rencontrer la seconde. La nature, en général, procède par les voies les plus simples, et là où une seule cause lui suffit pour produire des effets divers elle n'a point recours à plusieurs causes. Voyez rélectricité produisant à la fois la lumière, la chaleur, transmettant la parole à des distances inconnues, foudroyant la vie qu'elle va tout-à-l'heure réveiller dans ce cadavre livré à la mort. Yoyez le gaz hydrogène extrait de l'eau servant* à Téclairage, au chauffage des appartements, à la cuisson rapide des viandes et des légumes.
Si donc, en mainte circonstance, la maladie existe et se manifeste sans qu'après la mort on puisse découvrir de lésion à laquelle revienne le titre de cause, pourquoi le plus souvent, pourquoi toujours, la lésion ne serait-elle point un accident, un produit de la maladie, variable et non point indispensable , de même que les symptômes ? Un homme meurt de la rage avec les horribles soufiOrances qu'elle produit , et le scalpel découvre des altérations pathologiques parfaitement impuissantes à rendre compte des phénomènes observés pendant la vie et de la mort, puisqu'elles se rencontrent également dans d'autres maladies qui n'ont rien de commun avec la rage. « Quelle » que soit l'opinion qu'on se forme de la rage, disent
» MIT. THIeniJe et Trolliét (Dict. des sciences médicales) 9 après avoir roinuf ieusement décrit les lésions dbservées » par eux dans six cadavres de personnes mortes enra- » gées, on la regardera toijyours comme une maladie sui » generts terrible, développée ou produite par rinoçulalion, 9 par rinsertion d'un virus spécifique. »
Dans les diatbëses, afifeotions singulières dontles ndsologisles ont été contraints de faire une chsse à part, ne pouvant les forcer à entrer dans aucune de celles qui contiennent les maladies ordinaires, estnce que ce* sont les altérations pathologiques qui constituent la cause prcvduclrice, la cause première? Est-ce que la prédisposition particulière, insaisissable à laquelle on a forcéi^nt re* cours pour expliquer la reproduction de la phthisie ou de la goutte, après une génération épargnée par le mal, peut avoir la cause dans cette altération matérielle qui consli^ tue le tubercule ou le nodus? Ne sont-^ce pas là bien plu^ t6t des produits secondaire^ d'une cause pour longtemps peut-être vdlée aux yeux de la science ? S'il en était autreOient, il n'y aurait jamais de tubercules sans qu'ils fussent accompagnés de tous les symptômes; de tous les désordres par lesquels se manifeste la maladie de poitrine qui fait tant de jeunes victimes. Et pourtant M. Andral et d'autres affirment que les tubei^cules se rencontrent fréquemment dans les poumons des diab^iques, bien qu'on n'ait observé pendant la vie &ucun symptômede phtbisie. Dira-t-on que la cause existait alors sans produire d'efibts?
Autre chose : d'après la théorie de Charles Bell, confirmée par les expériences de M. Longet, acceptée, en^ignée par tous les physiologistes, les faisceaux postérieurs* de la moelle épinière sont exclusivement destinés à transmettre à Tencéphale les impressions sensitives; les faisceaux antérieurs, latéraux, au contraire, sont exclusivevn. 6
meét moteur^ « En d*autreis: tenues, dît M. F^i fim- »^baod (France médieaie, 16 août 18U) les eJEcitalioQS n-nalarelleB ou artificielles de la fibre a^rreose suiyeoi m une direction toujours centripète . ditna le eoidon posm lérienr, toujours centrifuge dans le cordon anléitH » latéral. » »
G*e8t simple,^ c'est béa» , c'est commode: pour les explications auxquelles on a recours dans le cas de lésion jde là moWe et de phénomènes pathologiques qui s*y rapportent. Le sentiment, le mouvement sont-ils diminués, éteints dans les membres fdxkuninaox, c'est l'indice non récusable d'une altération des cordons postérieurs et an* térieur£ Par contre, en coupant les faisceaux postérieurs, on est assuré de produire l'altéralioa du sentiment.
Par malheur, ou par bonheur, car la vérité ne peut jamais être, un mal, un physiologiste anglais^ M. Brown Lequard, vient renverser tout cet échafaudage, et par des expériences réitérées faites à l'école d'Alfort, démontrer que la section complète des faisceaux postérieurs ne fait disparaître ni la sensibilité ni le DEiouvement (expérience deuxième)i Donc la source du mouvement et de la sen* sibitité estailleurs<. •
C'est4]ésespérant;mais qu'y faire? observer de nouveau, expérimenter sans reMohe et ne pfis s'endormir sur l'oreillèr de la ftyi en disant : Nous sommes en possession de la vérité absolue.
Je me borne à oe point de la . s^poe qui . se rattache intimement à beaucoup d'autres tout aussi importants* mais il suffit quant à présent pour m44hèse.
Nous avons en commençant rappelé cçt axidme célèbre et toujours accepté qui veut qu^ la cause en disparaissant entraîne avec elle la disparition des effets qu'elle avait produits. J'ai cru devoir le citer une seconde fois avant de rapporter brièvement l'observalion suivante*
Un de nos confrères présentait Tannée dernière à la Société de médecine une femme de trente ans, grande, bien constituée, Iiabitudiement bien portante, mais atteinte depuis plusieurs années d'un mal singulier. Au doigt indicateur , je crois , d'une de ses mains, s'était manifesté sans cause connue, un gonflement qui, s'accroissent par degrés, avait fini par acquérir la forme et le volume d'un navet ordinaire : pointu à son extrémité libre, il allait en augmentant de volume jusque près de son articulation métacarpienne où il revenait à peu près à ses dimensions naturelles, de telle sorte qu'en ce point il semblait avoir été étranglé par uu lien circulaire. Le mouvement était aboli dans le doigt. La peau épaisse, dure, brune, avait à peu près revêtu l'apparence des téguments désorganisés par l'éléphantiasis.
Quand cette femme se présenta à l'observation de M. Mirault, elle souflRrait horriblement depuis des mois déjà. Ce praticien distingué emplojra pour combattra la douleur et modifier l'altération des tissus tout ce que sa longue expérience put lui suggérer de moyens plus ou moins héroïques. La liste de ces remèdes est vraiment prodigieuse. Rien ne fit, etgla patiente à bout de courage consentit à l'amputation qui lui fut conseillée par le médecin comme ressource extrême. L'opération réussit parfaitement, la cicatrice fut très régulière et solide. On comptait sur une guérison complète, mais voilà qu'après plusieurs mois de calme, un mal exactement semblable au premier se manifeste au doigt voisin, au médius, suit les mêmes phases de développen^ent, oSre les même$ caractères , occasionne à la malade les mêmes insommies , les mêmes tortures. Emploi des mêmes moyens pour le combattre, y compris l'amputation qui réussit aussi bien que la première. Même espérance pendant quelque temps, puis apparition d'une altération toute pareille aux deux
précédentes sur une partie des téguments delà face antérieure de Pavant-bras du même côté.
L'amputation là n'était pas proposable; on se borna aux moyens habituels qui semblaient bien peu efficaces, lorsqu'un doigt de la main jusque-là intact devint à son tour le siège de la maladie déjà observée trois fois chez cette femme. Les douleurs, l'insomnie ne sont pas moindres, et si la santé générale n'a pas été trop profondément atteinle, il faut en savoir gré au courage exceptionnel de la patiente.
Après un examen attentif, une discussion sérieuse* considérant l'impuissance des moyens employés depuis si longtemps contre un mal persévérant, la Société fut d'avis de laisser la nature agir en toute liberté et de s'abstenir d'une nouvelle amputation complètement inefficace.
Si la lésion pathologique, si l'altération des tissus est la seule cause des maladies, comment expliquer cette apparition successive du même mal, avec les mêmes figures, les mêmes phases, la même marche, après que la lésion elle-même a été enlevée ? Comment condiier dans ce cas une explication raisonnable avec cet axiome incontesté dont nous paijions tout à l'heure : Sublata causa toltitur effectus ? Vous ne vous êtes donc point attaqués à la cause, puisque l'effet persiste?
N'est-il pas probable au contraire, n'est-il pas rationnel d'admettre qu'en dehors et au delà de Veffel constaté, de la lésion retranchée par le bistouri , il existe une cau$e non locale, non inhérente aux parties attaquées, et dont l'action, l'existence nous sont révélées par ses effets, c'està-dire précisément par le mal que vous avez enlevé à plusieurs reprises ? Car si une irritation locale peut , à toute force, rendre compte de la première affection, comment consentir à ce que , trois ou quatre fois de suite ,
une irritation parfaitement identique et créée de toutes pièces vienne faire invasion sur des parties similaires , toujours en reproduisant les mêmes phénomènes ? Une telle persistance , une telle identité sont la révélation , pour moi du moins, d'une action intérieure, d*une cause profonde, inhérente à Torganisme, dont la nature est encore et sera longtemps peut-être un mystère.
Je n'ignore pas et je pressens que les disciples exclusifs de Horgagni, et que les localistes purs vont me répondre que le siège du mal étant aux doigts, la cause du mal ne peut être ailleurs que dans Taltéralion même de lem^ tissus. Je n'ignore pas et je pressens qu'ils vont traiter les vues dont je parlais tout à l'heure de romanesques, de chimériques, parce que, diront-ils, elles ne sont point vériflaUes et justifiables par l'observation directe. Sur le premier point ne toucheraient-ils pas de bien près à Pabsnrde en soutenant qu'une altération de tissus, une lésion d'organes, une maladie, peut être à elle-même sa propre cause? Sur le second point, voici ma réponse : pour eux dont je me plais à reconnaître, à proclamer le savoir et la bonne foi, tout est-il donc accessible et vérifiable aux sens ? L'organisme matériel en tant que visible et palpable, est-il suflBsant toujours pour rendre compte, soit des phénomènes de la vie en état de santé , soit de la déviation des fonctions en état de maladie, soit de leur suspension après la mort ? Si leur réponse est négative , nous faisons eux^et moi deux routes parallèles, et quoique nos moyens de transport dififèrent en apparence, nous finirons bien par nous rejoindre , puisque nous tendons au même but. Si leur réponse est affirmative, oh! alors nous ne parlons plus la même langue, nous ne pouvons pas nous entendre.
Une dame de 43 ans, tempérament nerveux, mère de deux enfants, est prise invariablement chaque année, de-
puis 22 ans, toajourâ à la m6me époque, vers le mois de juin, d*une singulière affection qui débute subiiemeiit, sans prodromes, puis disparaît de même après six semaines ou deux mois, ne laissant aucune trace de son passage, jusqu'à sa prochaine résurrection. Pendant sa durée la malade garde constamment le lit, elle éprouve des étouffements continuels accompagnés de douleurs vîTes dans la poitrine, surtout du côté droit, impossibilité presque absolue de se tenir couchée, aussi bien que de chan* ger de position, à ce point que le coude droit sur lequel elle s'appuie finit souvent par s'ulcérer. Les digestions se font mal, il y a des vomissements d'aliments, de l'insomnie, de l'amaigrissement. Puis, la crise passée, madame reprend ses forces, ses exercicesliabituels, l'appétit et la gaieté renaissent avec l'oubli du mal après quelques jours seulement.
Eq admettant que toute maladie a pour cause une dtération d'organes, quel peut être ici l'organe affecté 7 Comment cette altération disparall-elle complètement et régulièrement à la même époque, chaque année, pendant un espace de temps toiûours égal, pour revenir avec la même ponctualité l'année suivante? Qu'est-ce donc qu'une lésion organique qui peut ainsi revivre et cesser tout à coup sans laisser aucune trace appréciable au moins par les sjrmplômes qui la manifestent durant son existence ? Une pareille intermittence à intervalles aussi considérables est -elle bien compatible avec une lésion d'organes ? Et si réellement cette lésion n'exiète pas, une maladie grave peut donc apparcdtre indépendamment d'une pareille cause ? Toute maladie n'est donc pas fatatalement l'effet d'une altération d'organes, j'entends d'une altération physique ou chimique, d'une altération de tis^ sus, décomposition. Inutile d'ajouter que la dame dont nous venons de parler, placée dans les rangs élevés de la
société, a épaisé tôutos les ressooFces de la science et môme un peu plus, et que, de guerre lasse, elle a depuis longtemps renoncé à toute espèce de médication.
Nous ayons déjà mentionné Topinion de M. Andral relativement aux tubercules des diabétiques. Revenonsr-j;. Selon cet auteur, les malades qui succombent à la suite dndid)ète sucré (^Firent toulours des tubercules dansleuns poumons, tandis que les phtbisiques ne présentât pas de sucre dans leurs urines. Donc les tubercules œ sont point la cause essentielle, primordiale de la phthisie, puisqu'tb peuvent exister indépendamment d'elle.
D*nn autre eété, en admettant, ce qui est exact, que chez les diabétiques le tissu du fme a perd» ses conditions normales, on serait porté à conclure que cette altération rouge bnm uniforme est la cause des diabètes. Pourtant il n*en est rien, puisqu'on a constaté que la glande hépatique n*est atteinte que seoondairemrat, tandis que la moelle allongée et le pneumo-^gastrique sont primitivement altérés. Hais même est-ce bien là, comme dans beaucoup d'autres maladies, 'VultffiiaraCto, s'il est est vrai que les CDUctions^s nerfs sont encore une énigme, je veux dire si relativement à eux la science est à relhire, comme le penâe M. Brown Lequard ?
Pour nous résumer, et sans nier les services rendus à la science par les travaux de Morgagni, nous dirons avec M. Bayle (article Anatomle pathologique du grand Dictionnaire des sciences médicales) que TanalonMe pathologique si utile, si indispensable (kms la redierche 'et Tappréciation de^ altérations de tissus et d'organes, ne peut en aucune façon, même quand ces altérions existent, rendre compte de la cause premiëpe, ' essentielle de la maladie et de la mort ; qu'eHe eët à jilus forte raison impuissante à découvrir cette caiïse qu^od Jl B^existe sur le cadavre aucune lésion visiUe, flgppréciaUe
aux fieDS{ que dans les loaladies ceotagieoees , épiàémrqu^, aussi biea que dans les diabètes, Me met en relief les désordres causés parces redoutables aJBFections 6a rastant muette sur leur nature intime et leur actiûQ spécifique.
' Je saisqn'il est plus doux à notre paresse, plusattrayani pour notre curiosité de savoir, plus salistsisant pour natre besoin de représenter nos idées par des mots ; je sais qu'il est plus facile toujours de procéder par Tanalyse à la distinction, à rénumération des msdadies variées et nombreuses sous Tétreinte desquelles géipit ^ succombe notre pauvre humanité, que de résumer en une vaste hypothèse rensemble des causes ou môme la cause gépérale et toute puissante dont ces maladies ne-sontrie^que des expressions multiformes* Ce n*est pas m<4. Dieu me garde d'un tel orgueil, qui tenterais seulement,de,produire cette hypothèse. J'ai voulu tout au plus écrire une page de critique, c'est-4i-dire d'examen, dejecher<âies« carxse n'est que par cette voie que l'on arrive dans le$ sciences- à la jouissance de la vérités
Ne dites pas que je m'égare en des aspirations impossibles à réaliser , que je poursuis une vaine chimère en cherchant la voie qui mène à la connaissance des choses. Je voudrais voir la médecine se constituer à l'élat de science. Or, une science n'est flûte quCà l'heure où elle se trouve en possession d'une formule générale, c'est-ànlire quand elle a trouvé la cause qui. régit tous les ph^omènés successifs soumis à l'observation directe de nos sens DU à l'appréciation r^échie de notre intelli^;ence. Autrement, on peut observer, décrire, classer des phénomènes, mais ce ne sont tout au plus que des faits alignés les uns à la suite des autres, pas toujours propres à justifier cet adago de l'école : Poil hoe ergo prapUr hoc, mais partsitement impropres à constituer une science. Voyez l'astro-
nomie : avant Newton et depuis combien de siècles ! on avait ot)servé les astres, on leur avait imposé des noms qui les distinguent encore à notre époque, on avait décrit leurs mouvements, leurs révolutions ; faute de connaître la loi de relation qui les régit, la force qui les maintient dans leurs orbites , on s*était borné, ne pouvant faire mieui, à entasser des observations, à créer des hypothèses, à bâtir des systèmes, remplacés bientôt par d*autres systèmes aussi peu durables que ceux qui les avaient précédés, parce que ni les unsifiî les autres n'avaient pour eux la raison, c'est-à*dire la vérité. Newton vient , il réduit en une formule générale les lois qui président à la vie des mondes, la vie c'est le mouvement. Il proclame la cause jusqu'alors ignorée dont les phénomènes observés ne sont que les produits, les effets, et l'astronomie devient une science.
La médecine n'en est point encore là. Combien de temps doit-eUe Attendre son Newton? Ce fût la préoccupation coDstante, de même ce aéra toujours la gloire deBroussais d'avoir cherché la loi générale qui préside à la naissance de tous les phénomènes morbides, n nomma YirriMion.
Dites qt]*il s'est trompé sur la valeur toute-puissante de sa formule» je l'accorde volontiers, mais qu'importe ? Il a marché résolument, avec foi, dans la voie féconde au bout de laquelle est la vérité. D'autres, plus heureux , en suivant ses traces, toucheront le but. Honneur à ses efforts! honneur à son génie !
D' RmAHD.
Lu à la séance générale , le 7 mars )860.