CHAPITRE IL
De Futile dans les arts, et en particulier dans Tart littéraire. — Nécessité d^examiner h ce nouveau point de tue les différentes écoles littéraires. — Caractère de la litléraUne dlmagiiation ànotre ép«qve. -^ Le but de Fart est toujours otito. ^ Théorie dv groteaqiie. «- Théorie du hôjd. — Confusion» dans Técole réaliste, des «o^foqs avec le hut -^ Résultats funestes qu*elie produit. — ConditiouA nécessaires ^ une œuvre d*art. — Du style dans Técole nouvelle. -^
— Division en trois classes des œuvres qu'elle a pro Juitçs. — De la littérature d'imagination et de la place qu'elle occupe de nos jours dans réducation. — Objections : Le réalisme n'est-il pas l'expression des mœurs et des croyances du xix« siècle? — Dernières objections.
— Critique d*un système de M. E. Montegut.
• Avant d*étudier dans ses principaux ouvrages Técole
nouvelle dont nous avons indiqué les tendances, une question générale nous arrête encore; ^e nous semble res-
(1) Voir pour le commencement de ce travail le cinquième volame des Mémoires de la Société académique de Maine et Loire, p 131 .
sortir natureHement du sujet qui nous occupe, et s*uDiT trop intimemont à la question de moralité dans l*art, pour que nous essayions de la traiter séparément. L'artiste a pour but le beau idéal, dont il cherche à se rapprocher sans cesse dans les œuvres qu*il accomplit au moyen de signes matériels , et Tinflueuce de ces œuvres sur son époque , nous conduit à établir que dans tous les arts, la question d'utilité doit trouver sa place.
Vouloir isoler la question de Fart et la traiter en ellemême ^ serait une tentative aussi téméraire qu'infructueuse, car s'il se sépare du monde qui l'entoure, pour créer son œuvre, l'artiste n'en devient pas mmns pour cela utile ou nuisible , suivant que l'influence de son œuvre accomplie sera bonne pu mauvaise. Il est donc impor* tant d'analyser avec soin les principes que proclame une école quelle qu'elle soit, car ces principes mis en pratique auront des résultats infaillibles.
La littérature d'imagination a de nos jours un caractère qu'il faut se garder de méconnaître ; elle s'est mise au service d'idées nouvelles „ou pour être plus juste, d'idées longtemps oubliées et qu'on jette au public comme des créations entièrement contemporaines. Elle s'est donné pour mission de faire triompher certains systèmes, de réformer les mœurs, de modifier l'ancienne philosophie, de corriger la religion , en un mot elle s'est faite enseignante, réformatrice, et lorsqu'à vec des moyens aussi puissants que le théâtre et le roman, elle exerce un empire immense, surtout sur les femmes et les jeunes gens, il est important de lui demander d'où elle vient, où elle va, et par quelle route elle se dirige. H. Poitou (1) a traité cette question pour le roman en général et pour le théâtre.
(1) Du Roman et du Théâtre contemporaÎDS, et de son influence sur les mœurs.
Nous retrouTerons dans le romaa réaliste la ptuport des immoralités qu'il a flétries; nous sommes donc fondés i dire que Tartiste doit touyours songer à Tinfluence qu'aun plus tard sur la foule Tœuvre à laquelle il travaille. Mais le beau idéal qu'il poursuit et veut reproduire, ne peut qu'élever Tâme en lui inspirant de nobles pensées. Son but est donc utile , puisqu'il a pour résultat le développement des facultés et l'amélioration de la nature de l'homme. Qu'il se garde donc de l'oublier, car si la vue du beau nous rend meilleurs, le spectacle du malagit en sens contraire. Semblables à ces fleurs dont le parfum séduit pour laisser ensuite un malaise^ présenté sous les formes que savent lui donner plus d'un écrivain de nos jours , et paré des plus charmantes couleurs^ le vice captive l'imagination confiante du lecteur , et la laisse vibrante et troublée « cherchant à donner un corps aux impressions vagues et indécises qu'il lui a fait éprouver.
Deux moyens nouveaux ont été employés par les écrivains de la première moitié du xix« siècle. Ces deux moyens ont donné naissance à deux théories: celle du grotesque, appartenant à l'école romantique , et celle du laid appartenant à l'école réaliste. Voyons sur quels principes chacune d'elles repose, et à quels résultats eUes conduisent; en d'autres termes, cherchons quelle estlair utilité dans les arts, et dans l'art littéraire en particulier.
L'adjonction du grotesque aux types grandioses admis par l'école classique, a donné lieu à une nouvelle forme de littérature plus vraie que sa devancière , parce qu'dle est plus complète; mais en créant le drame moderne, die a ouvert la carrière à de nouveaux abus qui sont devenus des vices, le jour où d'imprudents disciples ont follement donné licence à leurs imaginations déréglées.
En innovant de la sorte, l'école dramatique a-t-elle oublié quel est le but de l'art ? Nullement, le beau reste ton-
jours le terme de ses efforts; le grotesque n*est qu'un accessoire ; cQmme tout ce qu'elle trouve daus la nature, elle l'emploie comme un moyen de plus d'accomplir son œuvre, et comme l'école classique qu elle complète, elle resle Qdèle aux principes que nous avons posés dans le chapitre qui précède.
Mais, me répondra-t-on, du grotesque slu diffofwe il n'y a qu'un pas : du difforme au laid où placere2-vous la limite ? Eh bien, renversons toute limite entre ces trois termes, je le veux ; car la laideur elle-même fait bien quelquefois dans le coin d'un tableau, puis la laideur est dans la nature, et comme telle nous ne pouvons la retrancher de la somme des moyens dont peut user l'artiste. Mais souvenez-vous que le beau seul est le but que vous devez vous efforcer d'atteindre. S'il vous faut des contrastes, employez le grotesque à côté du sublime, employez la laideur à côté de la beauté. La mythologie ancienne vous en donne un premier exemple en donnant à Vénus Vulcain pour mari. Hais soyez sobres dans ces parties essentiellement accessoires.
L'école réaliste non contente de cette concession aux lois de la nature, va plus loin , les objets extérieurs et les facultés humaines ne sont pas pour elle seulement des moyens que la nature donne à l'artiste pour arriver à la composition d'une œuvre plus complète que celle dont il a devant les yeux quelques détails inachevés et variables, mais ils deviennent pour elle autant dé modèles qu'il s'agit de reproduire avec une minutieuse rigueur. Ainsi réduit à disséquer sans cesse , l'écrivain s'attache à la matière, son àme oublie peu à peu ses principes qui seuls pouvaient l'élever; elle met à leur place, en les érigeant en règles, les passions qu'elle analyse, les abus qu'elle décrit. Le grotesque, le difforme, le laid, sont ses modèles de chaque jour, car le beau idéal ne se trouve pas dans les
iodividtialités qu'elle copie; les leçons qu'elle donne séduisent fecilement ceux qu'une nature imparbiteétMnanle déjà fortement. De là Tinfluence des œuvres réalistes sur les masses, influence dont nous rappellerons bientôt les tristes résultats. Nous pouvons donc déjà proclamer une vérité qui deviendra plus évidente encore lorsqu'à l'akle de l'analyse nous la ferons ressortir des enseignements que jettent à une foule avide et inexpérimentée les écrivains dont nous combattons les tendances : le grotesque, le laid , moral ou pbjrsique , inoflensife lorsqu'ils ne sont que les accessoires d'une composition, deviennent dangereux toutes les fois qu'ils en sont le but, et c'est là ce me semble que Ton doit chercher le vice de l'école nouvelle.
Et que l'on ne nie pas cette iidluence pemideuse; elle firappe au cœur ceux qui n'ont pas le courage de la discuter froidement, elle frappe aussi ceux-là qui, sans penser à mal, se laissent aller avec complaisance à l'aspect poétique dont on entoure la faiblesse humaine en leur en peignant les écarts. Présenté sous une forme I^;ère e^ changeante, le vice, sous l'aspect d'une passion naissante, excite et entraine sûrement l'imagination du lecteur , et quand il se produit plus tard sous sa véritable flgure , il est maître de sa victime et lui laisse au moins un souvenir qui ne s'eflacera plus.
Nous verrons dans le chapitre consacré à l'analyse du roman, M^* Bwary, qu'elle influence des oeuvres de cette natnre peuvent exercer sur la moralité publique; et quand même on devrait y reconnaître la peinture de ce qui existe dans le monde , nous nous demanderons encore s'il est bon de dévoiler aux yeux de tous le vice qui se complaît en lui-même, et sacrifie à ses appétits grossiers ce qu'il y a de plus respectable et de plus sacré, l'honneur de la famille. Quelque talent qu'il y ait dans la composition
d'une <^vre, uous ne pouvons Taccepter qu*ii cçtte double condition . tendiuace vers le beau idéal , moralité dans le drame; ou plutôt, c'est un tort d'établir cette double coudition, car le b^u ae saurait âtre immoral.
D'où viennent ces écarts funestes de l'imagination que tant de plumes contemporaines fixent sur le papier pour le^ livrer ensuite à la publicité ? f^st-^ce d'une plûlosophie i^ppuyée sur de faux principes ? Non; de la philosophie^ des principes, il n'en but pas demander à la plv^part des écrits de ce genre, compositions rapides, et vaniteuses comme le bespin de briller à tout prix qui tourmente leurs auteurs; œuvrjBs D^iites de mille parties diverses qu'aucun lien ne rattache, qu'aucwe idée qoble ne domine» fruits trop tôt cueillis d'intelligences inconnues et qui veillent se distinguer, par quelque chose. Le sérieux est trop difficile, on préfère le bigarre dans le fonds ou dans la forme ; on le confond avec l'original; on étonne; on trompe quelque temps; on a pour soi l'opinion, parce que l'opinion, toujours lente à prendre un parii, se laisse aller quelquefois d'abord aux enthousiastes qui applaudissent de confiance. Puis on tombe dans l'oubli, mais non sans avoir gravé dans quelques esprits des paradoxes ou des erreurs.
Voilà pour le fon^ds; voyons maintenant quelle influence peuvent exercer sur la forme littéraire ceriaines tendances que nous devons signaler. L'école réaliste s'est donné pour mission de rappeler l'homme à lui-même, de le tenir sans cesse en garde contre ses propres passions,^ de lui montrer le vice afin qu'il l'évite, de lui décrire scrupuleusement les objets de ja nature afin qu'il les couo^aisse.
La première qualité du professeur avec un tel programn^e, c'est la franchise; aussi, conséquent^ avec ellemême, l'école nouvelle peint tout, décrit tout, parle de
tout, et devant totit le monde, la firancbise re&d quelquefois bizarre et conduit bien vite an trivial*; je parle de la franchm réaliste que je me garderai bien de placer ao rang des grandes vertus , j'aurai plus tofd Toccaslon d*etpliquer pourquoi. Je me borne abluellement à indiquer cette tendance, dont rinfluence se fait sentir à chaque instant dans le style des œuvres réalistes. On Mase dans le récit des expressions de bas étage , sous prétexte d'exactitude , on y mêle des mots d*un goût équivoque sous prétexte de franchise; au foild, loin d*6lre franc, on n*est que vaniteux ; la gloire éblouit ; on en vent un rayon ; on parle, on écrit, on critique, 'le temps manque pour songer longuement à son œuvre ; on ne veut pas être commun; on devient excentrique. On pourrait peut^ètreen pariant de ces observations diviser en trois genres les productions de récde itouvèlle : i^" le genre invraisembhdile j et ce serait le plus étendu, le scalpel de Técrivain chercheur laissant épars dans Fouvrage ce que la nature avait Mt pour être réuni ; 2® le genre trivial ; il comprendrait encore un assez bon nombre d'ouvrages , tes uns destinés à nous peindre des tableaux peu distingués quant à leurs personnages , les autres remplis de leçons auxquelles la franchise doit laisser quelque chose de sa rudesse; 30 enfin le genre laid dont Texactitude de copie justifie suffisamment l'existence.
Un homme a su réunir dans ses œuvres les deui derniers genres que je viens d'indiquer; cet homme c>est M. Courbet. Doué d'un talent que chacun aime à reconnaître, il s'est fait réaliste. Il a peint un jour des baigneU'* ses ; on ne me contestera pas sans doute qu'il y ait de jolies baigneuses et des rivières où l'eau soit propre. M. Court)et a mieux aimé peindre deux femmes grasses et laides, et une mare où l'eau est verte tant elle est cor* rompue. Il a voulu nous montrer la natore laide; U Ta
(ait avec franchise, je dirais même avec trivialilé; mais quelles idées fait uattre dans Tesprit, quel sentiment pent développer dans le cœur Tœuvre de M. Courbet ?
L*art vit-il d'idées communes, et doit-il descendre à peindre dans la nature ce qui fait sourire de pitié ou reculer de dégoût ? Et si passant de la peinture au roman nous répétons ces questions à propos du portraîlque trace H, Flaubert du père et de la première femme de H. Bovary, quelle sera la réponse? Nous n'en parlons qu*au point de vue de Tart; nous verrons comment nous en devrons parler au point de vue de la morale.
L'art a-t^il donc pour but de présenter le vice dans ce qu*il a de plus étroit et de plus bas, ou d'épouvanter en le peignant terrible et fort ? La laideur peut foire sourire un instant sous le spirituel crayon du caricaturiste ; mais elle ennuie bientôt , puis on tourne la page avec dégoût, et si l'on en garde le souvenir, il ne peut être que pénible.
Aujourd'hui la question de futile dans les œuvres littéraires est plus imporiante que jamais ; les œuvres d'imagination se répandent à flots dans le public; des milliers de feuilles les portent chaque semaine dans la demeure des plus pauvres ; chacun peut prendre désormais sa place au banquet intellectuel, grâce à la réduction des prix de publication. Aussi l'influence de ces œuvres va-t-elle toujours en grandissant, et Ton ne fait pas assez attention à la facilité avec laquelle se laissent surprendre les écrits neufs encore et incapables de soupçonner un piège sous la forme attrayante de la nowoeUe qui les charme.
La littérature s'est faite enseignante, nous l'avons dit ; et ce caractère des œuvres sérieuses s'est étendu aux ouvrages les plus frivoles en apparence.
H n'est pas un romancier, pas un nouvelliste qui n'essaie de faire triompher une doctrine, et pas un d'entre VII. 7
eux peut-être qui n*ait aiyourd^bui quelque fervent disciple.
Le roman a été trop longtemps regardé comme un moyen de pur délassement , il fait partie maintenant de réducation moderne : et que Ton ne prenne pas cette assertion pour un paradoxe, les preuves abondent, et malheureusement, je dois le dire, elles ne sont pas en faveur du roman.
Après dix années d'études plus ou moins sérieuse^ on quitte les bancs du collège; rimagination est jeune^ elle est avide de nouveautés, elle aime les hardiesses des conteurs, elle ne sait pas encore discuter leurs systèmes, elle voit le monde au travers du prisme que lui présente sa jeunesse qu'embellit le souvenir des pages qu'elle a dévorées. Première erreur ; elle dédaigne les œuvres plus sérieuses; il faut du travail pour les comprendre et se les assimiler, et le travail fatigue. Elle s'habitue à des jouissances plus faciles, elle complète peu à peu son éducation au théâtre ou dans les cabinets de lecture, sans pouvoir distinguer le plus souvent le bon du mauvais. Puis bientôt le jugement devient faux, et la raison n'a plus la force de détruire l'empire qu'exerce en souveraine l'imagination séduite par les doctrines qu'elle s'est assimilées au hasard.
Autant un bon livre peut faire de bien à notre époque, autant un mauvais peut exercer de ravages. Et ce que je dis pour l'intelligence en elle-même et les principes qu'elle ne devrait jamais oublier^ je le dis aussi pour la forme de la pensée. L'amour des nouveautés hardie fait accepter aisément des expressions dont le tour original peut séduire; on s'éloigne peu à peu de la route battue; on adopte insensiblement des formes de moins en moins sévères, et l'on arrive sans s'en apercevoir à cette phraséologie de salon que la vanité seule inspire, et que Ten
croit élégaote parce qu'on la troonre dans qneiqueBasteurs auxquels elle a ?alu une renommée passagère.
Combien de gêna à la mode redisent le soîr dans le monde, les pages bizarres du romao qu'ils ont lu te raà*'^ Un? Combien vont demander les règles du bon goût aux excentricités de Tanteuren vogue? Combien reproduis sent, sous prétexte dUndépendance d^esprlt, les dodrioes philosophiques ou sociales qu'ils ont puisées dans le feuilleton de leur journal?
Quand Tinflueiice de la litlérature est aussi évidente ■ sur réduoadon, il est temps; je ci;oîs, d'examinbrsi cette influence peut produire de bons ou de mauvais résultats; il est temps de reconnaître ^pie rtUittW de^XBuyres litté^ raires n'est point un vain mot. Il est temps de recher^ dier tant au point de. vue de la morale qu'à celui de la forme, quelle est Técole dont les principes peuvent con^ dnire à un but utile. C*est sous ce nouveau point de vue que nous considérons dans ce chapitre les principes de l^cole réaltete.
Ses principes sont, pour le fonds, ceux du roman mo«derne en général; M. B* P(ntou en a sufiSsamment Mit justice. Pour la forme, l'école nouvelle veut être éUMnème^ et dans ses efforis pour s*isoler des école» qui Pont pTécér dée, elle airive non pas à formuler des règles nouvelles; mais à négliger les règles observéesjusque là. Nous avoM démontré quel était son but, nous avons indiqué rapide^' ment sa méthode, voyons*la maintenant à Tœuvre et jugeons.
Mais la littérature n*est*elle pas Texpression des mceofe et des croyances d'une époque, et la forme réaliste ne correspoQcMIe pas tatalement aux tendances mêmes du XIX* siècle ? Sans discuter ce qu'il y a d'absolu dans rt)bjec^ tion, voyons dans quelles limites elle peut «e soutenir;' Sous le rapport des croyanoas, sansdonte, notre «époque
est bies quelque peu sceptique; mais s'il fallait en vmr la peinture exacte dans les œuvres jrâajistes, bien des espérances légitimes s*év«nouiraient sur-^e-obamp» Sans doute chaque âge a sa manière decpmprendre et d'appré* cier les événements de la vie humaine, chaque époque a sa manière de penser et d'exprimer ses pensées, chaque siècle a ses tendances qui le distinguent et dont le reflet s'aperçoit dans las^ œnvires littéraires iinUlfuroduit. Mais il serait difficile, si Ton veut considérer le détail des événements quiee succèdent^ de retmuver cbea les écrivains qui les ont vus s'acci/iiiplir,: une trace évidente j de leur existence. La /littérature s'inspire sans doute des fnœurs d'une époque tout en réagissant sur elle à son tour ; naaîs l'hnàgtoation reconnaît peu les limites de la vie de chaque jour. Elle va souvent plus vite que le temps, ou bien elle oublie de le suivre et s'attarde avao complaisance dans loilieu qu'elle a choisi* Prétendre trouver avec exaolitude la peinture d'une période restreinte, dans la littérature qui lui est contemporaine, c'est s'exposer i( des erreurs inévilabljes.
Retffouverons^nous chez les écrivains réaliste^ le scepticisme de notre siècle? Qu'est-ce donc que ce que l'on appelle le scepticisme du xix' siècle, sinon Je résultat d'une longue ^expérience? L'humanité change comme r^iomme aux di0Siren te» phases qu'elle parcourt. Chaque époque a sa manière de croire comme chaque Age. dans l'homme a sa manière de pens^etde sentir. L'enfant s'étonne, s'eflfraie et courbe la tète: le jeune homme admire, aime et se passionne ; l'homme mûr réfléchit, discute et n'accepte que lentement; le vieillard se souvient^ compara et doute; notre siède n'est pas encore peqt^tre tout*h-fait vieillard sous ce rapport, mais réfiéchi, discuteur, lent à accepter une doctrine comme l'homme mûr; s'il s'agissait de la soutenir au prix de sa sûreté, il doute-
rait peut-être coitime le vieillard. Et ée doute ifiredl-œ autre chose que la prudence que conseille une longue* vie semée d'éeuefls où le cœur a laisisé plus d^ukie'fois les débris de ses illusions? Est-ce donc ne rien croire que d^Oti^ prudent? Le scepticisme du xix* sièèle, c'est Tacceptation d*une doctrine après un scrupuleux examen ; le scepticisme du XIX* siècle , c'est la nécessité dans toutes les branches d'études qui fendent à développer nntelljgence humaine, d'hne démonstration complète qui condoise à révidénce, et pour arriver à ce' terme, la méthode enrployée par l'école réaliste ne saurait être suffisante comme nous Favôns démontré dans le chapitre qui préoèdé. En croyant suivre la tendance du siècle, l'école liduvelle s'est trompée ; car tandis que l'arialyse soutenne par la synthèse conduit sûrement & la découverte des vérités que Ton recherche, l'analyse réduite à ses seules ressources dédompose et déMit sans cesse , et n'aboutit qu'à égarer Tesprit du chercheur, dans le dédate inextrioabte de l'infinie variété des détails qne nous présente la nature. ' Quelle est donc maintenant la morale du xix* siècle, pour que l'on ose prétendre en trouver la reproductimi exacte dans l'école réaliste? Je sols loin dé connatCre toutes les productions de cette école; mai»:qi]e l'on mte permette d'extraire les doctrines dont j'ai trouvé renseignement dans quelques uns des livres les'plâB en vogue aujourd'hui; j'y ai vu lout d'abord exposée' en détail la théorie' de l'adultère, et l^excnse de la feMMne qui se ooûsidère comme incoïkiprise (1). J'y ai mncontvé Tapologie du libertinage et de la débauche, dans des^ tableanix doat la langue latine elle-même n'eût réussi cju'avec peine 'à couvrir la nudité (2). J'y ai rencontré eneore le mépris
(1) M">« Bovary. — Fanny.
(2) Une vieille maîtresse. , . >
de la justice sociald, eoseigoé au uom de la loi uatureUe .^U6 laquelle ou. avait eu soia de manquer régoisiWide la passiçu iudividuelle (i) ; j'y ai trquvé partout la profimatioa d'un sentioieat dont la na|ure3e plait à embellîr Le Cicwv, ot que, Dieu merci, tous les littérateurs de notre époque ne déflorent p^savqc cette cyi^iqu^ insouciance. -^ Estnce donc làlelablefiu du siècle? Po^er la question c'est la résoudre^ que certains individus se soient plu à repi:oduire les détails du^ milieu dans lequel ils vivent; -^'Usaient mis à nu leur cœur en répandant autour d'eux la fonge dont H était emplU c'est un malheur pour eux si^rtout; mais vouloir personnifier dans leurs XBuvres une génération tout entière, c'est une vanité trop grande, dont l'avenir fera hienl|6t justice en les couvrant du voile de l'OiabU.
Quant à la forme du langage, je ne sai^ si l'école réaliste a la prétention de dicter des règles nouvelles à notre époque; telle, a l>eau jeter la pierre aux Immortels de l'Académie française, il en est plus d'un dans son sein qui éi^ngerait bien vite son drapeau pour un fauteuil; et, oe lui «n déplaise, je ne sache pas qu'on ait encore pris pour modèle» les élégies que H. Faydeau a mis dans la bouotie de Fanny, ou les élégantes périodes de 1^. BovAiy fkèreàson fils, ^i la la«gue française s'est élevée encore depuis le xvm* siècle, c'e$t gr&oe aux écrivains que l'npi- - nion {mUique a su reconnaître CQmr9e les ipaitres, de l'art ;4eipanâoi^ plut6t aux ViUwiain, aux Cousin, aux 8aitito*B6u«e^ quelles sont les croyanoes du siècle; de- AiandMS aux Victor Hugo, aux Lamartine queltos sont ses «aspirations; demandons à Musset qmelle^ sont sesdourieursi VoiUt les interprèjl^s de notre époque; voUà ceux qui après avoir longtemps cherché ont su livrer à la foule
(1) Le rouge et le noir.
sous une forme impérissable, ce qu*eile a vu, ce qu*elle a aimé, ce qu'elle a souflfert I
Ou a voulu donner à Tapparition de Técole réaliste à notre époque une raison d'être qui en justifiât Texislefice, en dépit de ce que pourraient dire désormais les défenseurs de l'art. Après les écarts du romantisme, dev«t se produire fatalement une réaction littéraire, et cette réaction littéraire, inévitable, c'est le réalisme qui la représente. Ce nouvel argument ne nous parait pas beaucoup plus solide que les précédents; les premiers instants d'une réaction qui se produit en sens contraire d'abus que l'on veut effacer, donnent lien toujours et fatalement, à des exagérations qu'une réflexion sage doit éviter plus tard de rappeler. L'école nouvelle est encore bien jeune, pour se croire à l'abri d'une semblable critique, et déjà nous avons eu l'occasion de démontrer jusqu'à l'évidence combien d'abus elle érige en doctrine.
A l'époque où Thôtel de Rambouillet exerçait une influence presque absoluo sur les littérateurs, quelques hommes presqu'inconnus de nos jours, nous apprend H. de Champfleury, commencèrent: une guerre de sarcasmes contre rAsirée, Clélie, le Grand Cyrus, CUopàtre.... et autres romans que la Cour dévorait (1). Ces hommes voulaient qu'on écrivit enfin des choses croyables; ils voulaient substituer à la peinture du mervdlleux et de l'impossible^ la peinture de la vie réelle. C'étaient des révolutionnaires, c'étaient des réalistes, que l'école nouvelle se fait gloire de compter parmi ses ancêtres.
Hais ici prenons garde, H. de Champfleury semble élargir considérablement le cadre naguère si limité de ses principes littéraires. Devra* t-on donc être considéré comme faisant partie de l'école nouvelle, parce que l'on
(1) Ghampflei^y, du Réalisme, p. 87.
aura travaiUi contre lé tnauvais $fo6I de son époque, ei contre r Académie? M^is Corneille ne s'éleva-t-il pas, lui aussi, contre le mauvais goût de son époque, en créant le Cid, les Horaees, Cmna et Pciyeucie? Et ses querelles avec Fauteur de Mirame, et ses démêlés avec Thôtel de Rambouillet qui applaudit seulemeni par bienséance à une lecture du Cid, ne placent-elles pas le grand poète au premier rang parmi ces courageux lutteurs sans cesse occupés du progrès dans les arts. Hais hélas ! la tragédie n'est pas réaliste, et H. de Ghampfleury ne songe pas môme à Corneille, quand il va chercher dans Thistoire ceux qui ont~ donné à la langue française sa forme définitive. Mais la tragédie, dit-on encore, est quelque chose d'essentiellement contraire aux sentiments vrais et naturels : « C'est » un crime contre la nature et le bon sens (1), » ce qui explique les réactions de toutes sortes qui se sont succédées contre Fart antique, et apporte un motif de plus à Texistence de la littérature réaliste. Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à trouver cette explication dans la bouche d'un écrivain qui chaque jour soutient la lutte en faveur du bon goût, contre les nouveautés littéraires dont l'influence peut fausser le jugement de son époque. Hais puisqu'une objection nouvelle nous est présentée, discutons-la, do quelque part qu'elle vienne ; et prévenons les coups que le réalisme pourrait essayer de porter avec une arme que lui aurait donnée à son insu , H. Emile Mon-* tégut.
Il est regrettable, nous dit-il , que les auteurs ne veuillent pas suivre la nature de leur taletit, pourquoi s'obstiner à vouloir cesser d'ôlre original, pour produire des œuvres à la mode? Pourquoi ne pas chercher à se conncdtre,
(1) Emile Montégut. Le théâtre littéraire. Revue des Deux-Mondes du 15 février 1858.
et ne pas ensuite rester sot-méme? Ce double devoir de Tarlisle est difficile sans doute, mais non impossible à accomplir. Quelle est donc la cause qui le Mt sans cesse oublier? Est-ce le souvenir d'une époque éloignée déjà, souvenir vivace encore dans Tesprit des masses et qui, maintenant sur son ancien piédestal la classification des genres, veut qu*on ne puisse être un grand homme, parce que Ton n*aura pas essayé quelque mauvais ouvrage du genre réputé le premier? Est-ce Tinfluence de cet esprit, qui fait placer au second rang Gil Bios et Mamm Lescautj par exemple, et accorder une admiration complète aux illisibles tragédies de Voltaire (t)? Ce n*est point ici le lieu de discuter la valeur des tragédies de ce grand homme ; elles furent d*ailleurs une nouveauté dans Fart dramatique, et fixent à peu près Tépoque où la littérature d'imagination devint enseignante au théâtre. Quant au genre poétique et au style de Voltaire, que H. Hoalégut veuille bien se donner la peine de le relire, et il s'empres^ sera d'effâcer une appréciation malheureuse. U trouvera dans ces tragédies qu'il rejette avec tant de dédain, nonseulement la plupart des idées qu*il loue chaque jour dans le roman contemporain, mais une philosophie plus pure et plus complète, un sentiment le plus souvent aussi vrai, et je ne crains pas d^sgouter exprimé d'une façon, plus noble et plus correcte.
Voilà donc, de par H. E. Montégut, la France intelM'^ gente plus entichée que jamais aujourd'hui de la méthode littéraire en vogue sous Louis XIV, décidée à n'admettre un talent de premier ordre qu'autant qu'il aura essayé une tragédie ou quelque chose dans le genre sérieux. Voilà la source de tant d'essais infructueux; pour arriver à la
(1) Emile Montégut. Le théâtre littéraire. Revue des Deux-fiioudes du 15 février 1858.
gloire on se soumet aux eùgenees de ropinion ; esl-œ bien là qu'est le mal? La masse iotelligente des Français a dû être bien surprise le jour où on Ta acousée de nuire de ia sort» au développement naturel des talents éolos dans son sein!
Je préfère une autre raison qu'ajoute M. Montégut; si je ne puis admettre l'existence d'un système de classiOcation disparu avec la société qui l'avait produit , je vois avec peine Vengouemmt de Fheure présente et delà mode nouvelle, qui pour un novateur applaudi, crée une pléiade d'imitateurs pressés , qui pour placer & tout prix leur nom près de celui du maître, étoufifent l'inspiration de leur nature et se déguisent en grimaçant sous un masque qui n'<est pas feit & leur taille.
Cette cause n'est pas nouvelle; nous en voyons les eftels se reproduire sous toutes les formes et à toutes les époques de la littérature; qu'on ne s*étonne pas de les retrouver encore atj^urd'hui. La vanité garde toujours sa part de pàissance sur l'ftme humaine ; il est si doux d'être mis au rang des tius, ne fût-ce que pour un instant ! Nous excusons cette faiblesse quand la vanité seule est en jeu, sans qu'U nous soit permis de passer sous silence les erreurs qu'elle fait commettre. Hais chez des écrivains dont l'âge a mûri la pensée, et dont l'observation longue et patiente a dû rendre le jugement sûr, nous ne pouvons voir autre chose dans des écrits rejetés également par le bon sens ^ la morale, que des œuvres acoomplies sans conviction, dans le but de faire parler de soi, et il faut le dire encore, dans le but de réaliser un bénéQce proportionné à la curiosité qu'elles excitent.
Si nous appliquons ces observations à l'école nouvelle, nous devons convenir qu'en cela du moins le réalisme ne manque pas de logiqiie. Quoi de phu réel en effet qu'une belle afifoire de commerce? et Êiut-il se donner
Ml
tant de mal à composer ua ouvrage vraiment beau, lorsque tant d'œuvres médiocres font si facilement fortune? Un roman médiocre, a dit Voltaire , n'est cependant pas inutile : « Il est parmi les livres ce qu*est dans le monde » un sot qui veut avoir de l'imagination; on s'en moque, » mais on le souffre. Ce roman fait vivre l'auteur qui I'^ » composé, et le libraire qui le débite, et le fondeur, et » l'imprimeur, et le papetier, et le relieur, et le colpor- » teur, et le marchand de mauvais vin, à qui tous ceux- » là portent leur argent. L'ouvrage amuse encore deux n ouJxois femmes avec lesquelles il faut de la nouveauté » en livres comme en tout le reste. Ainsi tout méprisable » qu'il est, il a produit deux choses : du profit et du plai- » sir. »
Que l'on nous permette d'être moins indulgent que M. de Voltaire, et de recommander aux littérateurs un peu moins de philanthropie. Toutes ces préoccupations de la mode, toutes ces flatteries qui s'adressent aux prétendues dispositions du moment, reposent en réalité sur des motifs d'intérêt personnel trop incompatible^ avec l'art eïi lui-même; il faut donc les blftbfier sévèrement; car elles sont encore une des sources fécondes de cette littérature factice, qui n'a le plus souvent d'autre mérite que de se bien vendre, de se lire vite, et de ne laisser après elle que des mots bizarres ou des souvenirs de mauvais goût.